Les enfants et leurs jouets guerriers durant les deux conflits mondiaux

Introduction

L’horrible réalité politique de la première guerre mondiale a souvent été décrite dans la presse écrite, audiovisuelle et sur internet. Personne ne peut échapper à ce flot d’informations. Toutes les parties en conflit ont fait usage de la propagande visuelle, car elle provoque les émotions recherchées, de l’anxiété à l’hystérie en passant par la transformation du patriotisme en zèle politique. L’élément de la société le plus vulnérable, l’enfant, fut le plus sensible à la propagande de guerre. On analyse ici les relations complexes entre les enfants et leurs jouets guerriers durant les deux conflits mondiaux.

Première guerre mondiale : enfants et persuasion

Examinons tout d’abord brièvement comment les enfants sont informés des événements de la guerre et quelles sont leurs réactions. Les enfants sont-ils poussés à utiliser des jouets guerriers ou persuadent-ils leurs parents de leur en acheter ?
La première guerre mondiale débuta par un choc violent. L’Europe jouissait alors d’un sentiment de paix  et de sécurité trompeur après les horreurs de la guerre de Crimée. Les hommes profitaient tranquillement de leurs familles et de leurs revenus. Tandis que l’urgence de la mobilisation se faisait pressante, les hommes tardant à s’enrôler étaient vus comme des lâches, particulièrement par leurs enfants. Un poster de 1915 publié par le « Parliamentary Recruiting Committee » de Londres montre un père et ses enfants jouant dans leur salon, la petite fille demandant innocemment : « papa, que faisais-tu pendant la grande guerre ? » (photo ci-dessous). L’expression pour le moins embarrassée du père laisse entendre que ses enfants sont plus patriotes que lui !


                                                       © Europeana

Première guerre mondiale : production de jouets

Au tournant du XXe siècle, les fabricants européens de jouets et poupées dominaient le marché, mais cette tendance allait changer durant la première guerre mondiale. En effet, les poupées allemandes étaient considérées comme des ennemies. Une publicité parue dans le « Ladies home journal » montre des poupées dans une caisse d’expédition portant l’inscription « Fabriqué en Allemagne ». Ceci indiquait que les poupées familières aux jeunes filles de la décennie précédente cesseraient d’être importées.
L’entreprise Steiff, bien implantée aux États-Unis, fut aussi affectée par l’embargo sur les poupées et jouets. Elle produisait en Allemagne des poupées soldats en uniforme allemand, dont un joli fantassin portant une réplique de tenue de la première guerre mondiale, avec des bottes en cuir à crampons métalliques sous les semelles. Mais elle fabriquait également des poupées soldats en uniformes militaires anglais, français et même turcs. Elle produisait aussi des cartes postales de promotion de ses jouets guerriers, dont certaines humoristiques comme celle montrant deux soldats toilettant leur officier supérieur.
La production de jouets durant la première guerre mondiale n’a pas été affectée par le conflit jusqu’à ce que le métal, le feutre, le velours et la porcelaine qu’elle utilisait pour la fabrication de petits soldats, d’ours en peluche et de poupées deviennent nécessaires à l’activité militaire. À partir de ce moment, on assiste à une production de masse de poupées et jouets en tissu plus faciles à entretenir et à nettoyer. Les poupées en papier, moins chères que les poupées en tissu, font une apparition fréquente dans les magazines féminins. Avant la raréfaction des matériaux cités plus haut, les petits garçons jouaient avec des soldats qui avaient l’air authentiques. L’horreur et le caractère sanguinaire du champ de bataille est loin de leurs esprits tandis qu’ils glorifient les forces armées de leur pays et haïssent leurs ennemis. Ces jouets attiraient efficacement les enfants, en exerçant une propagande visuelle et juvénile. Ce phénomène a été baptisé « Mythe de l’expérience de guerre » par l’historien George L. Mosse, qui le considérait comme un thème dominant du XXe siècle. En tout état de cause, il était bien vivant aux États-Unis.

haut de page

Première guerre mondiale : sur le front américain

Les États-Unis entrent tardivement dans la guerre, en 1917. Encore échaudés par le conflit hispano-américain de 1898, ils sont peu disposés à envoyer des jeunes gens faire la guerre en Europe, même si quelques volontaires s’engagent dans les forces armées britanniques et françaises. Il faudra attendre l’attaque par les allemands du navire civil R.M.S. Lusitania en 1915, puis les attaques successives de sept autres navires américains, pour que les États-Unis du président Wilson déclarent la guerre à l’Allemagne.
Avant la guerre, les États-Unis importaient de nombreux jouets et poupées de qualité d’Europe, en particulier d’Allemagne. Les petits américains passaient des heures à s’amuser avec leurs jouets et poupées venus d’Europe. En raison du conflit, la Grande-Bretagne, la France puis les États-Unis stoppent l’importation de jouets allemands. Les États-Unis bannissent également l’usage de matériaux importés entrant dans la fabrication de l’artillerie, des avions et des uniformes. Les fabricants américains de jouets, pour la plupart des immigrés juifs, commencent à expérimenter un nouveau matériau, utilisé au début pour les corps de poupées à la fin du XIXe siècle : la composition. Bien préparé, ce mélange de sciure, paille et colle peut ressembler à de la porcelaine. Les jouets en bois sont également très populaires durant cette période. Les jeux de société produits par Milton Bradley ou Parker Brothers, pour ne citer qu’eux, fournissent aux enfants et à leurs parents des petits avions en plastique ou en bois pour combattre sur des maquettes fidèles de champs de bataille. Des jeux inoffensifs comme « le jeu des poux », dont l’objectif consiste à capturer les poux qui infestent les soldats dans les tranchées, sont populaires dans les foyers américains et canadiens.
Les poupées en tissu doivent être mentionnées : meilleur marché que les modèles en composition, elles sont un peu plus chères que les poupées en papier. Certains modèles sont très populaires, tel le pilote de chasse « Harry the hawk » en Grande-Bretagne (photo ci-dessous).


                                 © The historic flying clothing company

Les hommes noirs servant dans l’armée américaine sont victimes de ségrégation. Une très rare poupée noire portant un uniforme kaki arbore des galons de caporal. Les poupées en papier se trouvent dans les magazines féminins comme le « Ladies home journal », fidèle compagnon des femmes américaines. Ces revues comportent en outre des rubriques de mode, des séries et des actualités. Les poupées en papier sont des gratifications qui ravissent les enfants parcourant le magazine de maman. Qu’elles soient en composition, en tissu ou en papier, les poupées permettent aux enfants d’observer la guerre depuis l’intimité de leur foyer, sans crainte d’affronter sa réalité.

Enfants et persuasion : la seconde guerre mondiale

Dès le milieu des années 1930, les enfants, dont l’enthousiasme est plus contagieux que celui des adultes, sont recrutés dans le mouvement des jeunesses hitlériennes. Les fabricants de jouets tels que Hausser-Elastolin et Lineol rejoignent le champ de bataille : leurs catalogues proposent des soldats dans toutes les postures de combat, des reproductions des principaux officiers dont Hitler et Goering, et même des miniatures d’artillerie et de tranchées. Leurs armées réalistes poussent les jeunes garçons à s’investir dans le conflit. Certains jeux de société vont même jusqu’à mettre en scène l’extermination des juifs : « Juden raus » (dehors les juifs) est annoncé comme un jeu familial dont le but est de traquer les juifs cachés et de les envoyer dans les camps de la mort. Ses pièces représentent des juifs aux traits antisémites caricaturaux. Les fabricants de jouets tenus par des juifs comme Tipp & Co sont confisqués par des aryens et produisent des objets reliés au troisième Reich tels que la berline d’Hitler. Schuco, réputé pour ses jouets mécaniques, propose un soldat nazi tambour à remontoir. Le célèbre fabricant Steiff est mis à contribution pour la création de poupées représentant des personnages du troisième Reich. Elles sont rejetées par Hitler et son état-major, mais Steiff est retenu pour la production d’uniformes.
En Italie, troisième force de l’Axe après l’Allemagne et le Japon, l’industrie des poupées est dominée par Lenci, la compagnie d’Elena et Enrico Scavini. Elle passe aux mains des frères Garella, soupçonnés de liens avec Mussolini. Lenci produit des poupées en feutre habillées en balilla (uniforme fasciste). Les jolis visages des séries 110 et 300 portent désormais des chemises noires. D’autres fabricants de poupées italiens lui emboîtent le pas.
En Grande-Bretagne, la guerre inflige de rudes épreuves aux fabricants de jouets. Leurs entrepôts sont réquisitionnés par les forces armées et les matériaux de fabrication des poupées et jouets sont utilisés par les soldats. Néanmoins, des poupées sont vendues pour lever des fonds destinés à l’effort de guerre. Chad Valley, Dean’s Rag Book et Norah Wellings produisent des poupées en uniforme militaire comme prime à l’achat d’obligations de guerre. Norah Wellings propose dès 1938 une page de poupées militaires dans son catalogue, incluant un commodore et une membre des WAACS (Women’s Army Auxiliary Corps).

haut de page

La réponse américaine : jouets patriotes

Les États-Unis entrent en guerre après le bombardement de Pearl Harbor par les japonais en 1941. Le patriotisme est à son apogée, avec l’émission d’obligations de guerre, l’enrôlement de nombreux hommes dans les forces armées, le travail des femmes pour l’effort de guerre, et la production de jouets militaires. Hilda Miloche et Wilma Kane conçoivent des poupées en papier représentant des enfants en soldats. Elles incluent « Notre soldat Jim », « Notre WAVE (Women Accepted for Voluntary Emergency Service) Joan » et « Mary of the WACS », pour ne citer qu’eux. Les poupées en papier représentant des femmes militaires reflètent la réalité de l’implication des femmes dans la guerre. Elles travaillent en usine pour fabriquer des parachutes et coudre des uniformes, et servent dans le corps médical militaire. Rosie la riveteuse (Rosie the riveter), icône de la culture populaire américaine, symbolise les six millions de femmes qui travaillent dans l’industrie de l’armement et qui produisent le matériel de guerre durant la seconde guerre mondiale.
Les poupées et jouets en composition incluent des soldats et des membres des WAVES et des WAACS. Skippy (the all-american boy), personnage créé par Effanbee, se devait de faire partie de la réponse patriotique américaine : il est représenté en marin, en parachutiste et en officier dans de nombreux catalogues de grands magasins, dont le célèbre FAO Schwartz de New-York (photo ci-dessous).

Les jeux de société comme « Axis and allies » faisaient des incursions dans le théâtre des opérations du Pacifique, dont l’un des héros fut le général cinq étoiles McArthur. Il est représenté par une poupée fabriquée par  Ralph Freundlich, une compagnie new yorkaise de jouets qui a fermé juste avant la fin du  conflit.
Aucune discussion sur les jouets guerriers ne peut être entamée sans aborder la question de leurs effets sur les enfants. Le XXIe siècle est bien entendu extrêmement conscient des traumatismes dus à la guerre. Les chocs causés par les bombardements, ainsi que les TSPT (Troubles de stress post-traumatiques), sont des termes qui s’appliquent aussi bien aux soldats qu’aux civils, dont les enfants. Un article écrit en mai 1942 par M. K. Gilstrap dans la revue « Science News Letter » traite des effets nocifs des jouets guerriers sur les enfants. Sa conclusion, banale, énonce que les jouets peuvent stimuler l’imagination et le courage, suivant l’état mental de l’enfant. Des études plus récentes montrent que les enfants vivant près des zones de conflit sont beaucoup plus touchés par la guerre. Ainsi, la plupart des enfants européens, en particulier ceux exposés à la blitzkrieg, souffrent de TSPT et refusent parfois de s’amuser avec des jouets guerriers.
Un autre aspect de cette période concerne les enfants juifs qui ont perdu non seulement leurs jouets mais leur vie. Les parisiennes Denise et Micheline Lévy se sont vues privées de leurs belles poupées en tissu lorsqu’elles ont été déportées à Auschwitz en 1944. Une de leurs voisines les ont récupérées dans l’espoir qu’elles en reviendraient. Frédérique Gilles, qui a gardé les poupées pendant de longues années, en a fait don au musée de l’holocauste à Paris.
La question de la propagande de guerre et de ses effets sur les enfants est complexe, comporte de nombreux détours et énigmes, et demande de nouvelles recherches. Les enfants ont été très réceptifs à son message : depuis le poster britannique de recrutement de 1915, ils ont été instrumentalisés pour culpabiliser les parents qui ne s’engageaient pas. Il est aussi vraisemblable que les enfants ont persuadé les parents de leur acheter des jouets guerriers afin que ceux-ci puissent participer à l’effort de guerre sans quitter leur foyer.
La quantité de jouets guerriers produite suggère que leurs fabricants ont réalisé d’énormes profits durant le conflit. L’incroyable attention apportée aux détails a séduit les enfants et les a peut-être encouragés à s’engager plus tard dans les forces armées. La production a commencé à décliner juste avant la fin de la guerre, montrant une fois de plus que les jouets et les poupées sont un miroir de notre histoire.

haut de page

Et aujourd’hui ?

Les dessins animés, séries télévisées et leurs produits dérivés (jouets, armes miniature, poupées, robots,…) induisent un comportement violent et agressif des enfants, comme le constate Craig Simpson, éducateur et président de l’association bostonienne pour l’éducation des jeunes enfants. Ce comportement est accepté, voire encouragé par de nombreux parents et éducateurs. Ce qui n’empêche pas la société d’être choquée lorsque des faits divers surviennent. De plus, l’encouragement à la violence a des effets durables sur la vie des enfants devenus adultes et sur leur perception de la réalité.
Bien qu’il soit difficile d’établir une histoire analytique de la militarisation des jouets, il semble qu’elle soit une constante dans la société occidentale depuis le XVIIIe siècle, avec une accélération due à l’avènement de la télévision. La NCTV (National Coalition on Television Violence) estime que les ventes de jouets guerriers ont augmenté de 350 % entre 1983 et 1985 aux États-Unis.
L’effet des jouets guerriers sur les enfants semble évident pour quiconque passe du temps avec eux. La salle de classe ou le terrain de jeux se transforme en zone de guerre imaginaire. Selon Thomas Radecki, président de la NCTV, « les études sur les dessins animés et jouets violents montrent qu’ils conduisent des enfants à frapper, donner des coups de pied, étrangler, pousser et immobiliser au sol d’autres enfants. Elles révèlent une augmentation des comportements égoïstes, de l’anxiété et de la maltraitance des animaux, en même temps qu’une diminution des attitudes de partage et de la performance scolaire (photo ci-dessous) ». De fait, les enfants de quatre à huit ans visionnent chaque année plus de 1 000 publicités pour des jouets guerriers à la télévision. Le docteur Arnold Goldstein de l’université de Syracuse (New York) constate que « s’amuser avec des jouets guerriers légitime les comportements violents et les rend acceptables en désensibilisant les enfants à leurs dangers et au mal qu’ils causent. Sans doute seul un petit nombre d’entre eux commettra des actes graves, mais la majorité aura un comportement malfaisant ».


                                              © Science photo library

L’organisme War Toys

Fondé en 2019, War Toys est un organisme à but non lucratif basé en Californie. Inspiré par une série de photographies de Brian McCarty centrée sur l’expérience de guerre d’enfants et résultant de collaborations avec des art thérapeutes, il s’est fixé trois objectifs :

  • défendre les enfants affectés par la guerre sous toutes ses formes. Au moyen d’un processus unique reposant sur l’art thérapie et de jouets locaux, War Toys recueille le témoignage de première main d’enfants sur leurs expériences de pertes et de survie. L’organisme coopère avec des ONG et des agences des Nations Unies partenaires pour amplifier les voix d’enfants potentiellement traumatisés, en produisant une iconographie convaincante qui atteint un nouveau public à travers des expositions, des conférences et des publications dans les médias écrits et audiovisuels.
  • former des éducateurs de terrain au moyen de programmes psychosociaux spécifiques au bénéfice d’enfants exposés ou non à des conflits. War Toys procure aux institutions éducatives et aux ONG des outils gratuits dont elles ont besoin, comme des plans de cours téléchargeables, pour fournir un soutien spécialisé et continu aux enfants dont elles ont la charge. Le vecteur de l’éducation favorise l’empathie et la compréhension mutuelle entre enfants affectés par la guerre.
  • procurer aux enfants  des jouets qui réconfortent, renforcent la résilience, et favorisent de nouvelles façons de penser la guerre. War Toys donne à ses organisations partenaires de nombreux jouets pour une distribution et un usage locaux, et collabore sur une base commerciale non lucrative avec l’industrie pour modifier la conception de lignes de jouets dans le but d’améliorer leur message et leur valeur éducative. Par exemple, dans le cadre de son programme « jouets guerriers pour la paix », War Toys ajoute aux gammes de petits soldats en plastique des photojournalistes inspirés de personnages réels.

haut de page

Sources de l’article
  • Article Toying with war de Craig Simpson, sur le site « Center for media literacy »
  • Article « Children’s toys during the two world wars » de Rhoda Terry-Seidenberg, Doll news, printemps 2021
  • Site War Toys
Digiprove sealCopyright secured by Digiprove © 2021 Patrick Fédida

Cabbage Patch Kids : la frénésie des années 1980

La légende

« Il était une fois un petit garçon âgé de dix ans du nom de Xavier Roberts, qui jouait dans les bois derrière sa maison dans les montagnes Appalaches de la Géorgie du Nord, à l’Est des États-Unis. Il rêvassait lorsque soudain une curieuse créature bourdonna à son oreille. Elle ressemblait à un petit lapin, mais volait dans les airs et zonzonnait comme une abeille. Xavier décida d’essayer d’attraper cette petite boursouflure volante et la suivit à travers les bois. Les voilà sautant par-dessus les ruisseaux, grimpant et dévalant les collines.


                                                   © Cabbage Patch Kids

Juste quand Xavier était sur le point de capturer l’abeille-lapin, elle traversa une cascade et disparut. Il était sûr qu’elle s’était noyée, mais non ! l’abeille-lapin retraversa la cascade et tourna autour de la tête de Xavier, l’enjoignant de la suivre. Il décida d’aller voir la cascade de plus près. Pour sûr, ce n’était pas une cascade ordinaire. Derrière l’eau, il y avait une petite grotte accueillante à l’abri de l’humidité. Voilà comment l’abeille-lapin survivait ! À cette découverte, Xavier retint son souffle et s’engouffra dans la grotte cachée en s’éclaboussant. Il se frotta les yeux pour s’accoutumer à la faible lumière, et lorsqu’il les rouvrit, il vit des millions de cristaux étincelants de toutes tailles et couleurs. Xavier était si surpris par le spectacle qu’il en oublia presque l’abeille-lapin ! mais cela ne dura pas longtemps. Revoilà l’abeille bourdonnante, voletant plus avant dans la grotte. Xavier saisit sa lampe-torche et commença à la suivre. Quelle aventure !
L’abeille-lapin ouvrait la marche et Xavier suivait. Quand il s’arrêta pour examiner les cristaux, elle le rejoignit et le guida dans les profondeurs de la grotte. Xavier ne tarda pas à remarquer que la grotte ne devenait pas plus sombre, mais plus claire. Peut-être cette grotte est-elle un tunnel, pensa-t’il, se demandant où elle conduisait. Le bout du tunnel se dévoila enfin, mais il était couvert de vigne japonaise, cachant le paysage au-delà. Xavier sortit son canif pour couper la vigne et passa sa tête vers le soleil brillant.
Stupéfiant ! des abeilles-lapins volaient alentour en saupoudrant de la poussière magique issue des cristaux vers des choux disposés en rangées. Mais ces choux étaient particuliers. Xavier cligna des yeux et les plissa pour observer les mouvements qu’il y avait décelés. En s’approchant, quelle ne fut pas sa surprise de voir un bébé ou un enfant dormir ou jouer dans chacun des choux !


                                                  © Cabbage Patch Kids

D’un chou voisin, un garçonnet sans cheveux s’approcha  de Xavier et lui tendit la main. Il se présenta comme étant Otis Lee, un des « Cabbage Patch Kids ». Xavier sourit et serra la main de son nouvel ami. Qu’est-ce qu’un « Cabbage Patch Kid », demanda-t’il ? Otis lui expliqua qu’il s’agissait d’un enfant ou d’un bébé  de toute taille ou forme né dans le carré de choux (« cabbage patch ») secret. Les abeilles-lapins qui volent alentour saupoudrent de la poussière de cristal magique sur les choux et cette magie fait naître des bébés dans les choux. « Es-tu venu nous aider à trouver un foyer ? », demanda Otis Lee. Xavier réfléchit attentivement à cette question et répondit par l’affirmative. Il promit à Otis Lee de construire un hôpital appelé « Babyland General » où les bébés et enfants Cabbage Patch pourraient vivre et jouer jusqu’à leur adoption par une famille. »

haut de page

L’autre histoire

Telle est l’histoire véridique des Cabbage Patch Kids, ces bébés et enfants à la grosse tête ronde et aux membres potelés, que s’arrachèrent les enfants dans les magasins au début des années 1980.


             © Cabbage Patch Kids                          © Cabbage Patch Kids

Les débuts

Une autre histoire raconte qu’un jeune américain de 21 ans nommé Xavier Roberts, étudiant en arts, redécouvrant la technique allemande de modelage à l’aiguille datant du début du XIXe siècle et l’associant à la pratique de la courtepointe héritée de sa mère, réalise pour financer ses études des sculptures souples en prenant ses neveux pour modèles et s’associe en 1978 avec cinq de ses camarades d’école pour fonder la société Original Appalachian Artworks. Cette entreprise commercialise des poupées en tissu faites à la main par Xavier Roberts et appelées « Little people », qui ne sont pas directement proposées à la vente mais « adoptées » avec un nom et un certificat de naissance, moyennant le paiement de frais d’adoption.
Les poupées sont vendues sous forme de produit fini ou à faire soi-même en achetant le nécessaire (tissus, laine, yeux, patrons,…)  lors de foires artisanales, puis plus tard au « Babyland General Hospital » de Cleveland, Géorgie, ancienne clinique reconvertie en magasin de jouets. Dans ce lieu présenté comme une maternité, une crèche et un centre d’adoption, où médecins et infirmières évoluent en tenue professionnelle pour s’occuper des poupées comme si elles étaient de vrais bébés, le public peut assister à un accouchement et adopter une poupée.
C’est un succès immédiat et les commandes pleuvent. À partir de 1982, Roberts et ses camarades ne peuvent plus suivre la demande et signent un contrat avec le fabricant de jouets Coleco pour la production en série de poupées de 40,5 cm, qui ont maintenant une tête en vinyl, des cheveux en fil, et sont rebaptisées « Cabbage Patch Kids ». Afin que toutes les poupées soient différentes, neuf variétés de tête sont appairées aux corps par ordinateur, et diverses formes et couleurs d’yeux, coupes et couleurs de cheveux, et options d’habillement sont proposées. Elles ont la faveur du public car elles sont mignonnes, câlines et adoptables. La marque représente l’une des vogues les plus populaires des années 1980 pour des jouets, et sera l’une des plus longues franchises de poupées aux États-Unis. Ces dernières deviennent un cadeau de Noël incontournable, et l’on assiste à cette occasion à une ruée dans les magasins, qui tourne parfois à la bagarre entre parents (voir plus bas § Controverses). Fin 1983, trois millions de poupées sont adoptées ; en 1984 seulement, 20 millions.
Schlaifer Nance & Company, l’agent exclusif de la société Original Appalachian Artworks, négocie l’accord de licence avec Coleco en 1982. À la suite de cet accord, l’agent signe plus de 150 licences pour des produits dérivés aussi variés que des couches, des céréales, des vêtements, des dessins animés, des disques, des jeux de société,…

Les poupées connectées

Caleco introduit aussi la « Talking Cabbage Patch Kid » (photos ci-dessous), une poupée parlante équipée d’une puce vocale, de capteurs tactiles dans la main, d’un microphone et d’un émetteur-récepteur pour communiquer avec d’autres poupées du même type. Les capteurs permettent au jouet de détecter quand et comment il est sollicité en réponse à ses émissions vocales. Par exemple, la poupée pourrait dire « prends ma main » et donner une réponse vocale appropriée quand le capteur détecte une pression sur sa main. Elle possède aussi un détecteur de mouvement pour indiquer sa position : sur le dos, le ventre, retourné,… Une coupe à boire spéciale en plastique contient un aimant caché, qui peut être identifié par un petit relais à lames souples situé dans la tête de la poupée au-dessus de la bouche pour détecter quand elle boit.
Plus remarquable encore, lorsqu’une poupée identifie la présence d’une autre grâce à l’émetteur-récepteur, elle est programmée pour signaler sa « conscience » de cette présence par une courte phrase du genre « je pense qu’il y a quelqu’un avec qui jouer ici », et pour démarrer une simple conversation avec l’autre poupée d’une manière suffisamment aléatoire pour paraître naturelle, le chant en canon étant particulièrement impressionnant.


          © WorthPoint                                              © PicClick

haut de page

Internationalisation et rachats successifs

Afin de répondre à un engouement croissant dans le Monde, d’autres entreprises produisent des « Cabbage Patch Kids » : Jesmar pour l’Europe, Lili Ledy pour le Mexique et l’Amérique du Sud, Triang-Pedigree pour l’Afrique du Sud, Tsukuda pour l’Asie. Mais le phénomène de mode s’estompe à la fin des années 1980. Lorsque Caleco rencontre des difficultés financières en 1988, Hasbro reprend le flambeau et développe les gammes « Birthday Kids », « Splash ‘n’ Tan Kids », et « Pretty Crimp and Curl ». Visant un public plus jeune, la compagnie réduit la taille des poupées à 35,5 cm, mais ne réussit pas à régénérer le marché. En 1992, les « Cabbage Patch Kids » sont nommés première mascotte officielle de l’équipe olympique des États-Unis aux J.O. de Barcelone. Ils voyagent avec les athlètes et beaucoup d’entre eux restent en Espagne comme « amis pour la vie » avec des patient d’un hôpital local pour enfants.
En 1994, Mattel rachète la marque et produit des poupées de taille 35,5 cm et au-dessous, dont certaines tout en vinyl, différenciées par des mises en situation : des poupées s’amusent avec des jouets aquatiques, nagent, mangent, se brossent les dents,… L’entreprise développe les gammes « Kids » de poupées en tissu, « OlympiKids » (photo de gauche ci-dessous) pour les JO d’Atlanta en 1996 et les fées « Cabbage Patch Fairies » (photo de droite ci-dessous). Pour commémorer les 15 ans des « Cabbage Patch Kids », Mattel crée une gamme de poupées filles de 40,5 cm avec un nouveau visage en tissu moulé, habillées en tenues personnalisées et conditionnées dans des boîtes de collection. En 1999, le nombre total de ventes cumulées depuis 1982 atteint 95 millions de poupées. En 2000, le timbre postal des « Cabbage Patch Kids » est commercialisé.


                         © Etsy

En 2001, le revendeur de jouets Toys »R »Us rachète la Marque à Mattel et produit des poupées de 51 cm et des bébés de 46 cm, dotés tous deux de corps en tissu et de têtes en vinyl. Ils sont conditionnés dans des chaises en carton en forme de feuille de chou. Les poupées, créées pour commémorer le 20e anniversaire de la marque, sont d’abord vendues dans le grand magasin de Times Square à New York puis dans tout le pays et en ligne.
Les droits de licence exclusifs passent chez Play Along Toys en 2003, qui lance la collection du 25e anniversaire des « Cabbage Patch Kids » en utilisant quelques unes des sculptures de tête originales des toutes premières éditions de Coleco. En association avec 4Kids Entertainment, Play Along Toys réintroduit une gamme qui retourne au concept original de poupées à corps en tissu et tête en vinyl mignonnes, câlines et adoptables, et renoue avec le succès. En partenariat d’association de marques avec Carvel Ice Creams, des poupées sont conditionnées avec un cône de crème glacée.
La puissante association américaine de l’industrie du jouet TIA (Toy Industry Association), forte de près de 1 000 membres professionnels en 2018, sélectionne les « Cabbage Patch Kids » comme finalistes du prix du jouet de l’année TOTY (Toy Of The Year) 2005 dans la catégorie « Objet de l’année ». La poupée de 40,5 cm fabriquée par Play Along Toys est également finaliste dans la catégorie « Jouet pour fille de l’année ».
Jakks Pacific achète Play Along Toys, devient titulaire de la licence de production des « Cabbage Patch Kids » en 2011 et introduit la gamme de poupées de 35,5 cm « Fashionality » ainsi que d’autres produits. L’entreprise lance une édition commémorative du 30e anniversaire des « Cabbage Patch Kids » en 2013.
Enfin, en 2015, Wicked Cool Toys devient le détenteur actuel de la licence de production des « Cabbage Patch Kids ». L’entreprise sort la gamme de petites poupées de collection « Little Sprouts » (photo de gauche ci-dessous) et la série « Adoptimals » (photo de droite ci-dessous) d’animaux en peluche qui interagissent avec les « Kids ».


                      © Wicked Cool Toys

haut de page

Controverses

Tout succès a ses revers, et les poupées n’échappent pas à la règle. Les « Cabbage Patch Kids » défrayent la chronique à plusieurs reprises.

Les émeutes Cabbage Patch


                                                       © Considerable

Une série d’explosions de violence entre clients se produit dans diverses boutiques à travers les États-Unis à l’automne et à l’hiver 1983. Cette année-là, l’introduction sur le marché des « Cabbage Patch Kids » déclenche une énorme demande. La plupart des magasins ne stocke alors qu’entre 200 et 500  poupées, pour faire face à un assaut de milliers de clients, donnant lieu à des bagarres violentes dans les chaînes de grands magasins Sears, J.C. Penney et Macy’s. Les détaillants plus modestes comme Kmart et Zayre tentent de contrôler la foule en colère en distribuant des tickets d’achat aux premières centaines de clients, laissant les centaines, voire les milliers d’autres, les mains vides après des heures de queue.
On fait état d’actes de violence incluant bousculades, coups et piétinements, attaques à l’arme de poing telles que battes de baseball. En 1984, avec la hausse de l’offre et la baisse de la demande, le phénomène disparaît progressivement. Les émeutes Cabbage Patch sont à rapprocher des violences constatées lors des Black Friday en 2000.

Actions en justice

Bien que Xavier Roberts soit le créateur de la marque  » Cabbage Patch Kids », la paternité de nombre de ses caractéristiques telles que le visage rond et le certificat d’adoption peut être attribuée à Martha Nelson Thomas, une artiste populaire américaine du Kentucky connue pour son travail en sculpture souple. Avant même que Roberts soit impliqué dans l’industrie du jouet, elle crée et commercialise sa propre ligne de poupées appelée « Doll Babies », qu’elle vend sur les marchés et dans les salons d’artisanat locaux.
Ils se croisent dans une foire d’État en 1976, et Xavier commence à acheter des poupées à Martha pour les revendre dans  son magasin de Géorgie. Elle le met finalement face à ses pratiques contraires à l’éthique commerciale et cesse de lui vendre des poupées. Il se tourne alors  vers une entreprise de Hong Kong pour produire en série à faible coût des poupées similaires aux « Doll Babies ». Elle le poursuit en justice et finit par régler l’affaire à l’amiable en 1985 pour une somme non communiquée. Elle confie à la presse, avec son mari Tucker Thomas, qu’elle est plus en colère à cause de l’altération de ses poupées, pour lesquelles elle éprouve une grande affection, qu’en raison du préjudice financier subi.
Martha décède en 2013 à l’age de 62 ans, accompagnée lors de son enterrement par ses poupées préférées, à côté de sa famille et de ses amis. Xavier Roberts lui-même intente un procès pour violation du droit d’auteur et réclame 30 millions de dollars à Topps, la compagnie éditrice de cartes à collectionner autocollantes parodiant ses poupées en les baptisant « Garbage Pail Kids » (gosses des seaux à ordures, photos ci-dessous). En 1987, en pleine action judiciaire, Topps annonce sa décision de cesser la production des cartes parodiques, ce que Roberts reçoit avec le commentaire « je pourrais crier, je suis si fou de joie ».


                      © eBay                                              © Toynk Toys

Sécurité des produits

La ligne de poupées « Cabbage Patch Snacktime Kids », très populaire à Noël 1996, a été conçue pour manger des casse-croûte en plastique, grâce à une paire de rouleaux en métal lisses tournant à sens unique derrière les lèvres en plastique. Les casse-croûte sortaient par le dos de la poupée et réapparaissaient comme par enchantement dans un sac à dos. Le mécanisme pouvait être activé en enlevant le sac à dos. Suite à plusieurs incidents signalés -doigts ou cheveux d’enfants pris dans le mécanisme-, le modèle fut retiré du marché en janvier 1997.

haut de page

Que valent vos poupées ?

La fièvre est passée, mais il reste encore de nombreux fans des « Cabbage Patch Kids », pour preuve les surprenantes photos des comptes Instagram cabbage_patch_world et cabbagepatchkidfriends. Si vous possédez quelques uns de ces trésors, peut-être vous demandez vous ce qu’elles valent ? au risque de vous décevoir, beaucoup d’entre elles valent le prix que vous les avez payées (entre 10 et 250 € suivant le modèle, les cousus main étant les plus chers), mais certaines coûtent une petite fortune. Les plus prévoyants d’entre vous les ont laissées dans leur boîte et cachées quelque part, ils sont peut-être maintenant en possession d’une poupée à 500 € ! petit tour d’horizon des « Cabbage Patch Kids » de valeur.

Les critères

Comme mentionné plus haut, les « Cabbage Patch Kids » s’appellent à l’origine « Little People » : Xavier Roberts les fabrique comme sa mère travaillait la courtepointe, en y ajoutant la technique historique du modelage à l’aiguille. Ces sculptures souples OOAK en tissu cousues à la main sont signées à la main par Xavier lui-même sur les…fesses au marqueur permanent (photo), elles seront plus tard tamponnées et/ou signées.


                                                      © Ruby Lane

Ces poupées originales possèdent des caractéristiques qui les rendent particulièrement précieuses :

  • entièrement en tissu, elles ont de gros pouces
  • elles portent une étiquette mentionnant « Little people », « Babyland General ». Celles fabriquées après 1985 indiquent « Little People », « Babyland General »,et « Cabbage Patch Kids ».
  • la plupart ont une autre étiquette attachée sur le côté droit du corps donnant des instructions pour le bain
  • la plupart de celles qui sont signées sont également datées, ce qui rend leur identification plus aisée
  • elles mesurent entre 46 et 56 cm
  • elles n’ont pas de boîte, ayant quitté le « Babyland General Hospital » dans les bras de leurs parents

Pour des informations détaillées sur les étiquettes, la signature, le certificat de naissance et les papiers d’adoption, lire cet article en anglais

Quant aux « Cabbage Patch Kids » ultérieures, rappelons leurs particularités :

  • taille comprise entre 38 et 40,5 cm
  • traits de visage décalcomaniés
  • cheveux en fil
  • visage et membres potelés
  • pour les poupées produites par Coleco, corps en tissu et tête en vinyl
  • pour les poupées vendues au « Babyland General Hospital », entièrement en tissu avec visage sculpté
  • plusieurs versions tout en vinyl fabriquées par Hasbro et Mattel
  • réintroduction en 2004 des versions classiques à corps en tissu et tête en vinyl
  • quelques poupées, disponibles via publipostage direct du vendeur d’objets de collection Danbury Mint, ont un corps en tissu rigide ainsi qu’une tête et des membres en porcelaine

haut de page

Les prix

Voici quelques indications de prix obtenues par une rapide recherche sur eBay :

  • la plupart des « Cabbage Patch Kids » se vendent entre 10 et 30 €, pratiquement à leur prix d’achat neuf au détail. Ceci est dû en particulier au très grand nombre de poupées fabriquées par Coleco.
  • certaines « Baldies » (sans cheveux), « Red Fuzzies » (avec des cheveux crépus rouges) ou Coleco du tout début atteignent les 100 €
  • les « Little People » peuvent dépasser les 1 000 €

Voyons maintenant cinq des plus coûteuses poupées vendues en 2018. La bonne nouvelle est qu’elles ne sont pas toutes des originales de Xavier Roberts, ce qui signifie que la poupée reçue en cadeau lors d’un Noël de votre enfance vaut peut-être encore quelque chose !

Jumeaux « Cabbage Patch Kids » Coleco MIB de 1985

Habituellement, les « Cabbage Patch Kids » produits aux États-Unis ont peu de valeur (environ 25 €), même dans leur boîte. Ce n’est pourtant pas le cas pour tous : de temps en temps, on trouve une paire de poupées rare. Plus l’appariement (combinaison d’yeux et de cheveux par exemple) est inhabituel, plus la poupée aura de valeur. Les jumeaux ci-dessous, en parfait état dans leur boîte (MIB), se sont vendus au prix surprenant de 300 € en juin 2018.


                                                              © eBay

« Cabbage Patch Kid » japonaise  Tsukuda MIB de 1985 avec kimono

Les « Cabbage Patch Kids » japonaises sont rares, d’une part parce qu’elles n’ont pas été vendues en occident, et d’autre part en raison de quelques caractéristiques différentes des poupées américaines : leurs tenues tout d’abord, qui évoquent l’Asie ; et aussi leurs grands yeux de biche, brillants comme des ailes de papillon. Mettre la main sur un tel objet est plus facile à dire qu’à faire. La poupée ci-dessous du fabricant Tsukuda, en parfait état dans sa boîte (MIB), a été acquise pour 450 € en juillet 2018.


                                                              © eBay

Bébé « Little People » de Xavier Roberts de 1979 signé à la main avec certificats d’adoption

La plupart des « Little People » ressemblent à des poupées tout-petits (toddler doll), mais le « Babyland General Hospital », comme son nom l’indique, assure aussi l’adoption de bébés. Ceux-ci n’ont généralement pas de cheveux et portent des vêtements plus simples que leurs homologues plus âgés. Ils sont très recherchés, surtout s’ils sont signés à la main par Xavier Roberts. En août 2018, le bébé de 1979 ci-dessous est parti à 500 €.


                                                        © Babble

haut de page

Ensemble de trois « Little People » en édition limitée Mark Twain de 1986

Une caractéristique remarquable des poupées de Xavier Roberts est leur individualité : les couleurs des yeux et des cheveux, la forme de la tête, les vêtements,… peuvent être différents d’un modèle à l’autre. Ces combinaisons infinies rendent chaque poupée unique. Cependant, des éditions limitées inspirées de personnages littéraires ou de cinéma sont occasionnellement produites. L’ensemble ci-dessous représentant des personnages des romans de Mark Twain a une grande valeur si on possède les trois poupées, ce qui est très rare : Tom Sawyer, Becky Thatcher, et Huckleberry Finn. Il a été vendu, avec ses papiers d’adoption et ses étiquettes toujours attachée sur le côté du corps, 600 € en juillet 2018.


                                                           © eBay

Fille « Little People » de 1979 signée à la main par Xavier Roberts avec ses certificats d’adoption

Ce sont parfois les choses les plus simples qui sont les plus désirées. De nombreuses filles « Little People » ont été créées et adoptées au « Babyland General Hospital ». Elles ont des cheveux en fil de multiples couleurs et styles, et des yeux de nombreuses couleurs différentes. Les plus précieuses, comme toutes les originales de Xavier Roberts, sont signées à la main. La fillette ci-dessous, produite en 1979, s’est négociée à 700 € avec tous ses papiers en août 2018.


                                                            © eBay

Jumelles « Little People » de 1979 signées à la main par Xavier Roberts avec certificats d’adoption

Dans de nombreuses cultures, les jumeaux sont une bénédiction. Il en va de même au « Babyland General Hospital », même si lorsque vous avez des jumeaux « Little People », il vous faut gérer deux fois plus de papiers et protéger deux fois plus de poupées. Dans de nombreux cas, les jumeaux sont séparés avec le temps, mais si vous avez la chance de posséder des jumeaux « Little People » signés à la main, vous aurez gagné votre journée : les jumelles « Little People » ci-dessous ont été cédées au prix stupéfiant de 3 000 € en juin 2018.


                                                             © eBay

haut de page

Et en français ?

De ce côté-ci de l’Atlantique, les « Cabbage Patch Kids » ont aussi eu leur heure de gloire. Mais comment les appelle-t’on en France ? eh bien, ils ont eu plusieurs noms suivant leur fabricant (voir plus haut § Internationalisation et rachats successifs) : les Patoufs de Jesmar sont devenus les Craquinoux de Hasbro puis les Copinoux de Mattel.  Ils ont même eu un nom québécois : les Bouts d’choux, qui rappelle leur origine végétale. En raison de leur succès phénoménal aux États-Unis et de cette particularité de l’adoption, ils ont eu droit en France à plusieurs passages TV au journal de 20 heures.
Toutefois, la diffusion en France n’a jamais été à la hauteur du succès international. Pour des raisons de réglementation, la première version des Patoufs par Ideal Loisir fut interdite de publicité télévisée, ce qui a limité leur notoriété, sans compter l’hostilité de certains parents heurtés par l'idée d’adoption, plus tard abandonnée au profit d’un certificat de naissance moins choquant.
Enfin, comment ne pas évoquer les Crados (photos ci-dessous), adaptation française des « Garbage Pail Kids », parodie des « Cabbage Patch Kids » (voir plus haut § Actions en justice) ? série de cartes à collectionner représentant des personnages d’enfants, distribuées en France par Avimages à partir de janvier 1989, les Crados ont des apparences scabreuses et portent des noms aux allures de calembours (Anne Burger, Tony Truand, Jean-Pierre Tombale,…). La série est déclinée en sous-catégories : les Dégueulos, Animos, Gravos, Crevos, Déchiros, Craignos, Lardos. Ils connaissent un immense succès commercial et provoquent des polémiques en raison de leur caractère grossier et choquant.


                        © Coleca                                               © Gonel-zone

haut de page

Sources de l’article
Digiprove sealCopyright secured by Digiprove © 2019 Patrick Fédida

Ringdoll, des BJD pas comme les autres

Introduction

Den of Angels (DoA), la plus grande communauté internet de langue anglaise consacrée à la promotion des BJD, l’annonce sobrement dans son wiki : Ringdoll est une entreprise chinoise de poupées fondée en 2009 par Ron Fletcher (États-Unis) et Shan Huang (Chine).
Appartenant à l’entreprise de développement culturel Yuzuo de la ville de Shenzhen, Ringdoll propose depuis son lancement une offre abondante de BJD à récit en grandes séries ou éditions limitées, qui se décline en plusieurs lignes de poupées éthérées aux influences multiples (manga, dandy, gothique, steampunk,…) d’une beauté épurée, habillées avec raffinement :  les 62 modèles Ring grown (68 à 72 cm), les 53 Ring teenager (59 à 64 cm), les 14 Ring kid (43 cm), les 5 Ring sweet (27 cm) et les 6 Ring tiny. En dehors de cette offre dite classique, Ringdoll propose les 21 modèles de l’offre « Infamous » (infamante) comprenant des zombies, un loup-garou, Jack l’éventreur, Frankenstein,…
Les poupées de Ringdoll sont faites d’une résine écologique, parfaitement inoffensive pour la peau humaine et le système respiratoire. Les prototypes sont sculptés, polis et maquillés à la main. Par ailleurs, les vêtements et les accessoires sont réalisés à la main par une équipe professionnelle de design GK, ce qui contribue à créer un environnement visuel de grande qualité pour les poupées. Les couleurs de peau proposées sont au nombre de quatre : blanche albâtre, normale, hâlée, grise (pour des personnages spéciaux comme Frankenstein).

Infamous

Dans une interview accordée à  « Arts Illustrated », Shan Huang, directrice artistique de Yuzuo et co-fondatrice de Ringdoll, légitime l’offre « Infamous » par le recours obstiné à une esthétique de la violence assumée, sans motivation mercantile, qui vient réveiller la peur subversive en chacun de nous, mais qui n’est pas acceptée par tous. À la période d’Halloween 2010, Ringdoll lance Jessica, la fille sombre à la tronçonneuse avec son tablier blanc ensanglanté, qui devient rapidement populaire (photo de gauche). Puis c’est au tour de Norman, directeur d’orphelinat et jeune marié ayant perdu sa femme et s’enfonçant dans un douloureux exil intérieur (photo de droite).

Sortent ensuite Frankenstein, le monstre solitaire et sa promise Eva, créée spécialement pour lui par le Docteur Stein (photo de gauche), puis le zombie Sol, victime d’un virus biochimique (photo de droite).

Parmi les nombreux autres modèles, citons encore Welcome, l’adolescent et son hamburger diététique (photo de gauche) et Jack l’éventreur avec son regard inquiétant (photo de droite).

haut de page

La démarche créative

Dans son interview, Shan Huang revient en détail sur le processus de réalisation des poupées : « tout part d’une suggestion de ma directrice commerciale, un personnage de fiction présent sur le marché et actuellement populaire. En tant qu’artiste, j’ai naturellement tendance à refuser ces suggestions qui entravent ma créativité. Mais j’ai dû ces dernières années me rendre à l’évidence de la pertinence d’une relation au marché pour trouver un public ». Après avoir accepté un personnage, Shan se documente en profondeur à son sujet : textes, images, films, animations,… Il lui faut un à deux mois pour comprendre les raisons de sa création. Puis elle oublie tout et part de zéro pour élaborer de nombreuses versions de projets qu’elle montre à son équipe et discute avec elle, afin de retenir une version. Parfois l’équipe lui suggère de revoir cette version, parfois elle lui conseille d’ignorer les critiques et de la conserver. « J’adore mon équipe », poursuit Shan, « je crée et elle pense au marché, et parfois me conseille de l’ignorer, quand une idée géniale semble aller à l’encontre de ce marché ». Une fois la version retenue approuvée par toute l’équipe, celle-ci procède à l’étape suivante : la réalisation de la sculpture, du maquillage et des vêtements.  Cette étape, qui prend deux mois, inclut des révisions de la conception retenue et une compréhension approfondie du personnage. Pour prendre l’exemple de Frankenstein, deux versions ont été réalisées, et Shan en a à l’esprit une troisième.

Les classiques

Pour avoir un petit aperçu de l’univers des Ringdoll et de sa variété, nous présentons ici un personnage de chaque ligne classique.
Padro, de la ligne Ring grown, est le parrain de la mafia, son nom de code est le Hiérophant (photo de gauche). En 2020, un virus transforme sa femme et sa fille en zombies et il n’a d’autre choix que de les tuer, ce qui le plonge dans une profonde tristesse.
Le lapin blanc, de la ligne Ring teenager, est le célèbre personnage d’Alice au pays des merveilles (photo de droite). Avec son gilet bleu et sa montre à gousset, il répète « en retard, toujours en retard ». Alice le poursuit jusqu’à tomber dans un terrier qui l’emmène au pays des merveilles.

Alfanso, de la ligne Ring kid, hérite du titre de seigneur de son père, mort d’une mystérieuse maladie, et de son épée, symbole de son territoire et de son peuple, qu’Alfonso doit désormais protéger (photo de gauche).
Bobo style-B, de la ligne Ring sweet, la petite fille modèle au drôle de chapeau et à la culotte bouffante à carreaux noirs et blancs, attend patiemment dans son fauteuil rose une amie pour aller jouer (photo de droite).

Mini Ringdoll, de la ligne Ring tiny, la petite fille diaphane aux taches de rousseur et au regard triste, spécialement conçue pour le festival Ringdoll du printemps 2016. Elle porte une robe en dentelle blanche et un gros collier de perles.
Outre ses poupées habillées, Ringdoll propose à la vente un grand nombre de costumes, perruques, chaussures, yeux et accessoires (sacs, épées, colliers, lunettes, masques,…).
En tant que fabricant de BJD de renommée internationale, Ringdoll a participé à de nombreux salons dans le Monde depuis 2010, dont Dollism Plus à Hong Kong et à Tokyo, et le Salon International Dolls Rendez-Vous de Paris.

L’avenir

Lorsqu’on lui demande où elle se voit dans 5 à 10 ans, Shan Huang revient sur ses débuts difficiles à Ringdoll, quand elle n’avait même pas de quoi s’acheter à manger, que la livraison des poupées avait connu une rupture de six mois à cause de problèmes de production à l’usine, et qu’elle avait songé plusieurs fois à abandonner. Mais grâce à son équipe et au succès rencontré, elle continue et invite même les concepteurs qui le souhaitent à participer à l’aventure. Elle envisage dans un futur proche de travailler avec des créateurs étrangers et de mener à bien des projets évolués sans prendre en compte les délais de production, afin de démontrer les capacités de Ringdoll. Ci-dessous de gauche à droite, deux poupées de la ligne Ring grown : la Valkyrie Sigrdrífa ; Pingzhang Xiao, personnage de la série télévisée chinoise « Nirvana en feu 2 ».

haut de page

Sources de l’article
Digiprove sealCopyright secured by Digiprove © 2019 Patrick Fédida