Qu’est-ce qu’une poupée d’art ?

Introduction

Il n’existe pas d’appréhension immédiate de la poupée d’art. Elle peut impliquer un ou plusieurs matériaux, présenter des formes, tailles, styles et conceptions variés, se révéler réaliste ou abstraite, reconnaissable ou non, être humaine, humanoïde, anthropomorphe, étrange, historique, fantastique, mythique, extraterrestre, ou toute combinaison de ces qualificatifs. Au-delà de l’opposition aux autres catégories de poupées (jouets, poupées rituelles, régionales ou multiculturelles, mannequins ou de salon), il faut, pour tenter de la définir, examiner son rapport à trois concepts principaux qui la déterminent : les notions d’art, d’émotion et de caractérisation.

L’art

Qu’est-ce que l’art ? il est hors de notre propos de répondre ici à cette question délicate qui mérite un long développement, mais donnons-en tout de même une brève définition, synthèse de plusieurs sources (CNRS, dictionnaire Larousse, Cambridge dictionary, Wikipédia), qui nous servira de repère :

l’art est une manifestation dans les œuvres humaines, par la production d’objets tangibles ou numériques, d’images, de musique, de textes écrits ou joués, de films, de chorégraphies,…, d’un idéal de beauté ou de transgression s’adressant délibérément aux sens, aux émotions, aux intuitions et à l’intellect, et correspondant à un type de civilisation, une époque, un lieu, une catégorie sociale ou une vision propre à l’artiste.

La conception de l’art comme activité autonome, production par des artistes d’œuvres que l’on s’accorde à trouver belles d’après une préférence de goût, date du XVIIIe siècle. Cette acception évacue les productions des civilisations anciennes (Égypte, Grèce, Rome, Chine,…) et des sociétés traditionnelles des cinq continents,  assimilées par abus de langage à partir du XXe siècle à des créations artistiques. En effet, ces civilisations et sociétés leur attribuaient des fonctions essentiellement rituelles d’où la préoccupation esthétique était absente. De même pour les ouvrages et les œuvres du Moyen-Âge et de la Renaissance, à visées principalement religieuse ou régalienne.

Les poupées comme œuvres d’art

Dans le domaine des poupées, l’intention esthétique apparaît au XVIIIe siècle, avec les pandores, ambassadrices de la mode parisienne en province et dans les cours européennes, suivies au XIXe siècle par les parisiennes, les poupées anglaises en cire des familles Montanari (photo de gauche ci-dessous) et Pierotti, les bébés français (photo du centre ci-dessous) et les poupées allemandes (photo de droite ci-dessous).


      ©  Victoriana Magazine

De l’autre côté de l’Atlantique, dans le sillage des poupées primitives rembourrées faites à la main par les pionniers, les colons et les esclaves, se distinguent, dans la deuxième moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe, un certain nombre de créatrices emmenées par Izannah Walker et Martha Chase, dont la production joue un rôle pionnier dans l’affirmation de la poupée comme œuvre d’art : les sœurs Emma et Marietta Adams et leurs « Columbian dolls » ; Rose O’Neill, la mère des célèbres « Kewpies » ; Ella Louise Gantt Smith, la mère des « Alabama Indestructible Dolls » ; Julia Jones Beecher et ses « Missionary ragbabies » en tissu ; Mollye Goldman, qui devient l’un des plus importants fabricants de vêtements pour poupées sous la marque Molly-‘es ; Georgene Averill, avec son brevet de poupée « Mama doll » à tête en composition et corps en tissu, obtenu en 1918 ; Grace Storey Putnam, créatrice du célèbre bébé réaliste « Bye-Lo Baby », surnommé « The million dollar baby » et Jennie Adler Graves, qui confectionne des vêtements et des trousseaux pour « Just Me », une poupée fabriquée en Allemagne par Armand Marseille, et conçoit Ginny, petite poupée mannequin de 20,5 cm en plastique dur à la garde-robe riche et raffinée.
Retour en France, où, dans la même période qui couvre la deuxième moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe, le mouvement de renaissance du jouet français et de la poupée a amené des artistes de renom tels que Berthe Noufflard, Georges Lepape, Francisque Poulbot, Hansi et Jean Ray, à s’impliquer dans la création de poupées.
Dans le reste de l’Europe et dans cette même période, émergent quatre figures de proue de la poupée comme forme d’art, qui auront une influence considérable sur les créateurs contemporains : il s’agit des allemandes Käthe Kruse et Margarete Steiff, de l’italienne Elena Scavini (Lenci) et de la suissesse Sasha Morgenthaler.

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Les six époques de la poupée d’art de 1870 à 1935

Florence Theriault, copropriétaire de la société américaine Theriault’s (the dollmasters), spécialisée dans l’estimation et la vente aux enchères de poupées et jouets de collection,  identifie et analyse dans son livre In character – The portrayal of mood in antique dolls, publié en 1991, les six époques de développement la poupée de caractère (voir ci-dessous « Poupées et caractérisation ») dans la période choisie 1870-1935. On présente ci-après ces six époques vues sous l’angle de l’histoire des poupées d’art.

  1. L’âge d’or des poupées françaises (1870-1899) voit les fabricants français chercher à personnifier la beauté dans sa forme idéalisée. Le réalisme est sacrifié à la quête de perfection, au point que certains critiques de l’époque trouvent les poupées « trop belles » ! cet âge d’or décline à partir de la fin des années 1880 et se termine avec la formation de la SFBJ en 1899 et son assemblage industriel des poupées.
  2. La phase préliminaire au mouvement d’art de Munich (1880-1905) recouvre en partie l’âge d’or des poupées françaises. Durant cette période mal comprise de l’histoire, les créations allemandes subissent une transformation notable, évoluant de la statuaire figée des poupées en porcelaine émaillée ou en biscuit aux cheveux sculptés vers les figures d’enfants remarquablement réalistes dont le XXe siècle sera coutumier.
  3. Le mouvement d’art de Munich proprement dit (1905-1915), appelé « réforme de l’art » par ses instigateurs et ses détracteurs, est initié durant les deux décennies précédentes, lorsque les fabricants allemands de poupées sont incités à créer des modèles qui ressemblent à de vrais enfants (photo de gauche ci-dessous). Ce mouvement est favorisé par le regain d’intérêt de la société pour l’enfance à l’aube du XXe siècle, et par la demande associée de poupées semblables aux « enfants des rues ».
  4. Le mouvement français du début du XXe siècle, contrairement au mouvement allemand qui s’est développé progressivement, émerge de façon abrupte. Les fabricants français sont bien conscients depuis quelques temps que la concurrence avec les firmes allemandes tourne à leur désavantage. Afin de remédier à cette situation, la SFBJ est fondée en 1899, et se donne deux leviers : l’imitation des procédures allemandes de production et de distribution commerciale ;  l’élaboration d’un nouveau type de poupée adapté au tempérament de ce XXe siècle naissant, dans le contexte du mouvement de renaissance du jouet français et de la poupée, marqué par l’introduction de modèles signés par des sculpteurs renommés (photo du centre ci-dessous). Ce mouvement connaît son apogée en 1916-1917.
  5. Le mouvement post-réforme allemand (1916-1925) emprunte plusieurs voies. Premièrement, les modèles datant du mouvement de réforme (les fameux enfants des rues) sont modifiés pour les rendre plus viables commercialement, tout en essayant de conserver leur réalisme : leur apparence est adoucie et égayée par l’adjonction de fonctions telles que les yeux dormeurs. Deuxièmement, le modèle classique au mignon visage bénéficie de traits tels que les lèvres accentuées ou une meilleure définition du contour des yeux. Enfin, élément le plus marquant, l’accent est mis sur la conception de nouveaux modèles par des artistes américaines réputées.
  6. L’époque des poupées portraits américaines (de 1925 à 1935, fin de la période analysée) est caractérisée par le développement de la poupée de célébrité sous licence : la personne représentée est souvent un acteur ou un sportif populaire  à qui des royalties sont versées. Là encore, des artistes renommés viennent prêter main forte pour la création de nouveaux modèles. Ce phénomène perdure tout au long des XXe et XXIe siècles (photo de droite ci-dessous) et constitue le fer de lance de  l’industrie américaine de la poupée.


         © Theriault’s            © Theriault’s                     © Theriault’s

Le renouveau américain de l’après-guerre

C’est encore des États-Unis que vient le nouveau souffle de la poupée d’art, celui de l’après seconde guerre mondiale. Dans les années 1950, quatre artistes américaines, Helen Bullard, Fawn Zeller, Gertrude Florian et Magge Head, intéressées par la poupée originale comme moyen d’expression artistique, se détournent des représentations figées pour mettre en scène des modèles dans des situations de la vie quotidienne, illustrant l’histoire et la culture américaines, à l’instar des poupées amérindiennes, et cherchant à regagner l’attention des collectionneurs.
Elles fondent en mai 1963 le NIADA (National Institute of American Doll Artists), l’institut national des artistes en poupées américains, avec comme objectifs la reconnaissance de la fabrication de poupées originales faites à la main comme un des Beaux-Arts, le soutien aux artistes membres, l’enseignement, la critique, et le mentorat des artistes émergents. Première organisation d’artistes en poupées, le NIADA accueille des artistes venus du Monde entier. Ce groupe d’innovateurs invite à remettre en question la vision de la poupée, en explorant l’utilisation de matériaux nouveaux et inhabituels, et en établissant l’environnement d’évolution d’une nouvelle forme d’art.

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Le renouveau allemand des années 1970

Retour en Allemagne, où les années 1970 connaissent un regain d’intérêt pour la collection de poupées en général et les poupées d’artiste en particulier, après le succès des « Ari »  dans les années 1950 à 1960, petites poupées allemandes en caoutchouc de 6 a 15 cm, en tenues folkloriques ou de ville. Le rôle de l’artiste Mathias Wanke dans ce mouvement a été décisif. Cinq artistes en poupées allemandes vont dans ce contexte de renouveau allemand s’imposer et connaître la notoriété : Brigitte Deval, Annette Himstedt, Hildegard Günzel, Rotraut Schrott et Sabine Esche.

La sculpture souple

Dans les années 1970 et 1980, un autre mouvement artistique, la sculpture souple, a une influence profonde sur l’idée de la poupée, en redéfinissant les possibilités et en attirant l’attention des artistes plasticiens. À l’origine, ce mouvement, qui à peu de choses à voir avec les poupées, est totalement concerné par l’emploi du tissu comme nouveau matériau de sculpture. Les artistes textiles créent des sculptures sur des thèmes de la vie quotidienne, mettant en scène objets usuels, plantes, animaux et êtres humains. Ces œuvres révolutionnaires brouillent les frontières entre sculptures et poupées et questionnent l’observateur. De fait, la réalisation de poupées en tissu devient l’un des domaines les plus populaires et innovants de la poupée d’art, en particulier aux États-Unis ou surgissent des centaines de clubs sur ce thème.

Des années 1980 à nos jours

À partir des années 1980, l’évolution continue avec l’avènement de matériaux novateurs et la redéfinition des anciens. Tandis que les artistes en poupées emploient toujours de la porcelaine et des moules, la poupée  repeinte et la poupée modifiée font leur apparition pour constituer des pièces OOAK, comme la « Earth Day Barbie » de littlebitwired (photo de gauche ci-dessous).
Certains artistes comme Marlaine Verhelst (photo du centre ci-dessous) sculptent directement dans l’argile à porcelaine. Des variétés d’argile ou de composition qui nécessitent peu de cuisson ou sèchent à l’air ambiant sont mises au point : argiles polymères comme le Cernit ou le Fimo, La Doll, paperclay, porcelaine froide,… Ces matériaux se marient bien avec le tissu et deviennent populaires, pour une sculpture toujours plus expressive.
Les objets de récupération (bois, pierre naturelle, métaux, verre, plastiques, plantes,…) font leur entrée dans les œuvres d’art, et font une place aux poupées dans l’arène plus large des sculptures en technique mixte, comme celles de Larry et Akira Blount (photo de droite ci-dessous).
La poupée en papier bidimensionnelle est revisitée pour rejoindre sa cousine en trois dimensions dans le monde de l’art en utilisant objets de récupération et collage, comme dans les assemblages de Linda et Opie O’Brien. D’autres artistes choisissent de modifier tout ou partie de poupées existantes, anciennes ou commerciales, en les  couvrant parfois de perlages ou de crochets.
L’offre actuelle est foisonnante, des poupées traditionnelles aux représentations quasi abstraites en passant par l’univers de la fantasie, qui dépassent ce que Helen Bullard  aurait pu imaginer. Il existe toutefois une répartition géographique inégale de cette offre, beaucoup plus dynamique dans les pays de l’Europe de l’Est (Russie, Ukraine,…) et en Amérique du Nord que dans les pays d’Europe Occidentale, en particulier en France où les jeunes artistes se font rares. Le dernier salon Modna Lyalka de Kiev (Ukraine) en octobre 2019 alignait pas moins de 225 artistes en poupées, la plupart ukrainiennes…


                         © Etsy                       © NIADA archives     © NIADA archives

Art et émotions

L’œuvre d’art ne vit pas de son rapport au réel, mais des affects qu’elle produit : c’est peut-être parce qu’elle est productrice d’émotions et qu’elle est à elle seule un univers que l’œuvre d’art est belle. La question des émotions représentées dans l’œuvre, exprimées par l’artiste ou provoquées chez l’observateur a été et continue d’être abondamment traitée dans la littérature, qu’elle soit philosophique, romanesque ou poétique.
C’est du siècle des Lumières que date la notion d’art communément admise de nos jours. Partant d’une réflexion sur les sens et le goût, une conception basée sur l’idée de beauté finit par s’établir. Avec le philosophe Emmanuel Kant émerge une théorie de l’art définissant l’esthétique, et l’importance de l’observation de règles passe alors au second plan tandis que l’intention de l’artiste, qui vise nos sens et nos émotions, devient primordiale. À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, le romantisme s’efforce de réhabiliter le sentiment face à la raison.
La question des émotions dans l’art a été largement éclipsée, comme le soulignent les auteurs du dictionnaire « Arts et émotions » paru en 2016 chez Armand Collin, par une modernité qui dédaignait les problématiques « psychologisantes » et préférait se centrer sur des interrogations formelles de nature politique, psychanalytique ou structuraliste, en privilégiant respectivement le collectif sur l’individu, l’inconscient sur le conscient et  la totalité par rapport aux parties.
On assiste aujourd’hui à la sortie de l’art de ce moment formaliste et au développement des disciplines scientifiques ayant les émotions pour objet. L’étude des liens complexes et variés que les arts entretiennent avec les affects se nourrissent de la contribution des sciences cognitives et des théories psychologiques ou sociologiques de la réception et de la lecture.

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Poupées d’art et émotions

Les artistes en poupées insistent tous sur la motivation affective dans l’exercice de leur art et sur la passion qu’éprouvent les collectionneurs pour leurs poupées. Florilège de quelques témoignages de créateurs sur les rapports complexes entre création, inspiration et émotions.
Pour la célèbre artiste française Héloïse, l’achat d’une poupée d’art est en quelque sorte un investissement affectif. La poupée n’est pas un objet, elle est chargée d’une mission, elle incarne une émotion et accueille toutes les projections que cette émotion aura suscitées. « La plus belle réponse à cet art qui me porte est sans doute la vôtre, vous qui me faites part de l’émotion que mes poupées ont fait naître en vous », confesse-telle, « je suis personnellement très heureuse de m’inscrire dans ce grand courant de création de poupées contemporaines. Chacun y exprime avec force sa personnalité et sa différence ; chacun donne, offre quelque chose de plus que l’objet lui-même. Pourquoi ne pas dire que ce quelque chose, c’est de l’amour… ».
Laurence Ruet (photo de gauche ci-dessous) autre française, déclare : « je veux donner du caractère à mes poupées, mon but est d’arriver à transmettre de l’émotion… Je suis très sensible à des expressions comme la fragilité, la timidité, l’étonnement, la tendresse… ».
Écoutons la créatrice belge Anouk Le Mayeur : « pour faire des poupées, il faut de la patience et surtout de la persévérance. Sculpter un visage, des mains, des pieds un corps, ce n’est pas facile, il faut respecter la symétrie mais pas trop pour que l’ensemble soit vivant et suscite de l’émotion ».
La grande dame de la création russe de poupées Tatiana Baeva est « fascinée par le processus d’animation d’un morceau d’argile, bien que ce soit la partie la plus demandeuse en temps et en énergie de chaque projet. La peinture est également passionnante, car c’est là que l’apparence et -plus important- l’âme de chaque poupée sont créées ».
L’autre artiste russe Nataliya Lopusova-Tomskaya confie : « tandis que les étoffes et la conception de vêtements m’animent, j’entraîne toutes les nuances de couleurs vers une harmonieuse unité avec effort et émotion. Faire des poupées, c’est à parts égales de l’amour et du stress. Mes poupées me sont chères, je les travaille et les modifie jusqu’à en tomber amoureuse ».
Heather Maciak, canadienne, trouve « difficile de mettre des mots sur le sentiment de satisfaction qui vient lorsqu’on prend un morceau d’argile pour en créer l’image d’un enfant. C’est un défi sans fin, souvent exaltant et parfois frustrant, mais la récompense est indescriptible ! ».
L’étoile montante des artistes en poupées canadiens Patrick Bouchard témoigne : « sculpter un visage n’est jamais facile mais quand l’objectif est de partager une émotion c’est encore plus difficile. À un moment donné, je dois mettre de côté mes tentatives de réalisme, pour me concentrer sur l’émotion du personnage ».
La japonaise Miura Etsuko explique son rapport ambigu à ses créations : « même si j’en fabrique, je ne possède pas ce que les japonais nomment le ‘ningyō ai’, l’amour des poupées. En fait, le visage ne m’intéresse pas vraiment, je préfère fabriquer le corps et inventer des formes ».
Annie Wahl, américaine, dit des personnes qui l’inspirent pour ses poupées qu’elles sont « très très vieilles, mais très mignonnes. Je crois que c’est mon amour et ma dévotion envers les personnes âgées qui ont influencé ma vie. De toute façon, je les trouve plus intéressantes ».
Henry et Zofia Zawieruszynski, couple de polonais installé aux États-Unis, s’accordent à dire que leurs BJD « ont été passionnantes à concevoir, et nous comprenons pourquoi les collectionneurs aiment les avoir et ‘jouer’ avec elles ».
L’autre américaine Akira Blount affirme : « aussi engagée que je puisse être dans les nouvelles techniques de fabrication, je n’oublie ni les fondamentaux du métier ni l’émotion et le plaisir de l’enfant intérieur que les poupées m’inspirent ».
Marilyn Bolden (photo du centre ci-dessous), originaire des États-Unis, fait des poupées « parce que les gens en tirent tant de plaisir. Les collectionneurs les aiment avec une telle passion. On ne peut pas en dire autant des autres formes d’art ».
Avant de commencer un nouveau projet, l’américaine Nancy Latham « étudie de vieilles photographies, les yeux et les expressions des enfants. Je tombe amoureuse de l’enfant avant de réaliser son portrait. Quand les collectionneurs regardent et tiennent une de mes poupées, je veux qu’ils éprouvent la même émotion ».
L’auteure et productrice de contenus internet et télévisuels canadienne Marie-Claude Dupont (photo de droite ci-dessous) est aussi peintre et créatrice de poupées et marionnettes à fils, en marge de ses activités professionnelles. Elle donne sa définition de la poupée d’art contemporaine : « elle se distingue de la poupée jouet ou de la poupée en série par la recherche de sens. Qu’elle soit la représentation en miniature d’un humain ou d’un personnage fictif ou fantaisiste, la poupée d,art ou d’artiste, au-delà de la forme, se doit de posséder une âme. En d’autres termes, une poupée d’art contemporaine est une oeuvre d’art unique qui revendique son existence et ce, quel que soit le médium d’expression utilisé ou le sujet dépeint. Elle peut susciter des émotions intenses ou même provoquer des réactions violentes, comme on le constate chez les poupées dépeignant des réalités sociales, la mort ou la douleur. Le résultat demeure le même : au-delà de la contribution même de l’artiste, la poupée existe par elle-même. Et le fait d’appartenir à un univers tridimensionnel ajoute à cette réalité ».


         © Laurence Ruet           © Dear Little Dollies   © Marie-Claude Dupont

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La transgression dans l’art contemporain

La transgression, démarche visant à indigner ou violer les conventions sociales ou les sensibilités individuelles, ou tel résultat provoqué par une œuvre, n’est pas un phénomène nouveau dans l’art. Souvenons-nous de « Olympia » d’Édouard Manet, peinture représentant une femme qui se montre volontairement nue et fixe du regard le spectateur. Mais ce phénomène se systématise avec l’art contemporain.
Selon la sociologue française Nathalie Heinich, les œuvres d’art contemporain ont comme caractéristique de transgresser les frontières de ce qui, pour le sens commun, est considéré comme de l’art. Mais le philosophe français Yves Michaud diagnostique la fin de la transgression à la fin des années 1970, avec les derniers mouvements d’avant-garde, comme le body art ou l’art conceptuel : « Nous continuons à croire que l’art doit viser la transgression, mais en réalité, aujourd’hui, celle-ci ne va pas très loin : il s’agit d’une audace ritualisée et encadrée » analyse-t’il, « pour deux raisons : la première tient au fait que toutes les voies ont été explorées… la deuxième tient aux cadres légaux, qui sont largement reconnus et acceptés. Il est désormais totalement interdit de montrer des enfants nus ou des animaux maltraités ».

La transgression dans les poupées d’art contemporaines

Quoi qu’il en soit, l’indignation, le malaise, voire le dégoût éprouvé par les spectateurs d’œuvres d’art contemporain ont encore de beaux jours devant eux. Dans le livre « Poupées et tabous : le double jeu de l’artiste contemporain », catalogue de l’exposition éponyme à la maison de la culture de Namur (Belgique) en 2016, Isabelle de Longrée constate : « il semble que les artistes d’une modernité qui a rompu définitivement avec le concept d’imitation dirigent plus volontiers leur propos vers les grands débats qui agitent la société depuis les cent dernières années : perversions sexuelles, essor de la chirurgie esthétique, clonage, multiculturalisme, identités transgenres, reconfiguration de la famille traditionnelle,… ». Les nombreux créateurs exposés témoignent de la présence récurrente de la poupée dans le champ de l’art contemporain : Alice Anderson, Arman, Hans Bellmer, Marianne Berenhaut, Pascal Bernier, Dinos et Jake Chapman, Niki de Saint Phalle, Melissa Ichiuji, Mariette, Pierre Molinier, Michel Nedjar, Olivier Rebufa, Cindy Sherman, Pascale Marthine Tayou.
Venus du Japon, trois artistes contemporains illustrent la transgression à l’œuvre dans le domaine des poupées d’art : Simon Yotsuya, Ryoichi Yoshida et Miura Etsuko.

Poupées et caractérisation

Pour l’observateur superficiel, la poupée n’est qu’une jolie représentation de la forme humaine, une interprétation idéaliste approchant parfois l’angélisme. En réalité, à travers son histoire, la poupée de caractère traduit toutes les humeurs et émotions humaines imaginables, une évocation de moments heureux ou poignants, de la malice ou de l’innocence,  de la colère, de l’angoisse, de la tristesse, de l’effroi, de la stupéfaction,…
Bien qu’influencée par les agitations esthétiques de son temps, la poupée de caractère se tient à l’écart de son époque, intemporelle et universelle. Ce phénomène de caractérisation produit une intimité entre la poupée et son ou sa propriétaire, un sentiment de communion presque humain. Le livre « As if they might speak » (Comme si elles pouvaient parler) de l’artiste Dewees Cochran, publié en 1979, est un vibrant témoignage sur ce sentiment.
La caractérisation des poupées a toujours été une alternance d’intentionnalités et de hasards, avec dans chaque situation la présence d’impératifs commerciaux. À l’analyse historique de Forence Theriault « Les six époques de la poupée d’art de 1870 à 1935 »  présentée plus haut correspond une analyse des époques de caractérisation des poupées durant la même période.

  • L’âge d’or des poupées françaises (1870-1899) peut être décrite par la formule « le caractère comme idéal ». En dépit du sacrifice du réalisme à la poursuite de la perfection, la caractérisation est présente, bien que souvent de manière inconsciente, et jaillit littéralement. Le maintien, la décoration des poupées, les détails ajoutés dans leurs yeux, leur coiffure ou leur tenue vestimentaire, se combinent pour composer un ensemble impressionnant de dames élégantes, jeunes femmes sensuelles ou timides, enfants candides ou sévères.
  • La phase préliminaire au mouvement d’art de Munich (1880-1905) peut être dépeinte comme celle du « caractère non reconnu ». Une thèse communément admise place la naissance au début du XXe siècle de la caractérisation des poupées d’art allemandes. Une étude sérieuse des modèles produits, ainsi qu’une bonne connaissance de l’histoire des poupées allemandes, contredisent cette théorie. Une intense expression de l’humeur est évidente dès 1880 sur des poupées fabriquées par Kestner (photo de gauche ci-dessous), Kuhnlenz, Bahr & Proschild ou encore Simon & Halbig. Toutefois, des visages boudeurs voisinent avec des portraits idéalisés : les fabricants allemands paraissent tiraillés entre ces poupées de caractère et les poupées idéales produites par les fournisseurs français. Le « caractère non reconnu » ne connaît pas de déclin : il trouve sa vitesse de croisière et prospère jusqu’à se fondre dans  le mouvement de réforme de l’art.
  • « Le caractère comme concept » est la désignation qui convient au mouvement allemand de réforme de l’art (1905-1915), dont l’époque constitue l’apogée historique de la poupée de caractère. Les fabricants répondent à la demande de poupées semblables aux « enfants des rues », et une pléthore de modèles de caractère extraordinaires est produite en une remarquable décennie. Boudeuses, pensives, mélancoliques ou rieuses et espiègles, les poupées ont de la personnalité. Le mouvement inclut aussi des portraits d’adultes, tandis que la multiculturalité est prise en compte avec un modelage spécifique fidèle à la réalité plutôt que par de simples modifications de la couleur de peau, des vêtements ou des accessoires. L’époque voit également l’introduction d’un article sans précédent : une poupée commerciale signée par un artiste célèbre. La première guerre mondiale et le climat économique précipitent la chute de la poupée d’art de caractère. Bien que la production de quelques modèles populaires ait continué dans les années 1920, aucun nouveau modèle n’a pratiquement été lancé après 1915. On ne peut pas pour autant considérer que le mouvement se soit interrompu. Il s’est plutôt dissout et reformé dans celui des poupées de caractère modifiées des années 1920.
  • Les poupées du mouvement français au début du XXe siècle sont le mieux évoquées par le terme de « caractère popularisé ». Jusqu’à la fondation de la SFBJ en 1899, les efforts pour affronter avantageusement la concurrence allemande ne comprennent pas l’introduction de modèles de caractère, à l’exception de la série 200 de Jumeau (photo du centre ci-dessous). C’est pourquoi l’offre rapide de poupées de caractères dès 1899 est si extraordinaire : comme leurs cousines allemandes, elles rient, font la moue, ont l’air soucieux ou pensif, mais avec ce style inimitable qui les distingue. Une nouveauté importante pour les poupées du mouvement français : les modèles signés par des sculpteurs renommés. Comme pour le mouvement allemand, l’élan du mouvement français est de courte durée. Bien que la production de quelques uns des modèles les plus populaires commercialement ait continué jusqu’aux années 1930, il est probable qu’aucun nouveau modèle n’ait été produit après 1915.
  • Le terme « caractère en évolution » spécifie précisément les poupées du mouvement post-réforme allemand (1916-1925). La conception de nouveaux modèles par des artistes américaines réputées, née avec la poupée Kewpie de Rose O’Neill pendant le mouvement allemand de réforme de l’art puis plus tard dans le mouvement français, réapparaît avec des artistes français comme Albert Marque, Francisque Poulbot et Jeanne Van Rozen. Cependant, le concept est maintenant bien rôdé, et durant les années 1920 est présentée une pléthore de nouveaux modèles exceptionnels, chacun conçu et protégé au niveau du droit d’auteur par une artiste dont le nom est inscrit sur la poupée. La plupart de ces artistes sont américaines : Grace PutnamGeorgene Averill, Jeanne Orsini, Helen Jensen (photo de droite ci-dessous), pour ne citer qu’elles. Le succès commercial du concept est un fondement important de l’expansion de l’industrie américaine de la poupée. Bien que le marché international des poupées allemandes ait décliné après 1930, la production de poupées de caractère a continué en volume réduit.
  • Durant l’époque des poupées portraits américaines (1925-1935), la poupée de caractère, décrite par l’expression « caractère comme personnalité », obtient un statut de célébrité. Bien que l’industrie américaine de la poupée ait trouvé sa vitesse de croisière après la première guerre mondiale, elle n’atteindra une assise internationale qu’à la fin des années 1920. Ceci grâce à un nouveau phénomène particulièrement présent aux États-Unis, la poupée de célébrité sous licence. C’est la popularité du modèle qui assure le succès commercial de ces poupées. Toutefois, les concepteurs les plus avisés dépassent cette particularité pour illustrer des thèmes universels au moyen de poupées qui restent appréciées dans les mémoires bien après l’oubli de la célébrité de départ. Ce phénomène n’a jamais périclité. Tout au long des XXe et XXIe siècles, il stimule  l’industrie américaine de la poupée. Ses réalisations variées reflètent l’histoire : par exemple, des portraits de héros militaires tels que le général MacArthur sont créés.


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Poupées d’art et poupées OOAK

L’expression OOAK (One-Of-A-Kind) revient souvent lorsqu’on traite du domaine des poupées d’art. Que recouvre-t’elle exactement ? littéralement, elle signifie « unique en son genre », par opposition aux séries limitées et à la production industrielle. Souvent présenté comme un signe de qualité, le label OOAK revêt une importance particulière pour les créateurs de poupées et pour les collectionneurs. Il garantit en principe que la poupée est conçue, sculptée, peinte, assemblée, costumée et finie par l’artiste lui-même, et qu’elle ne sera pas reproduite. Les poupées personnalisées à partir de modèles commerciaux comme Barbie ou Gene Marshall appartiennent également à cette catégorie.
L’artiste Karen Scofield introduit la notion de sculpture pure : l’artiste sculpte à la main et au moyen d’outils une forme dans l’argile brute ou tout autre matériau de modelage, sans avoir recours à un moule commercial. Elle apporte ensuite sa définition d’une poupée d’art OOAK en sculpture pure : c’est une poupée originale conçue et fabriquée par l’artiste sans utiliser de modèle, de moule commercial ou de parties de poupées commerciales. Elle est constituée d’un matériau unique ou d’une combinaison de matériaux (technique mixte) et n’est ni un reborn ni une poupée repeinte, ni une poupée modifiée.
Mais toutes les poupées d’art ne sont pas OOAK, loin de là. La plupart des artistes produisent des poupées numérotées en édition limitée de taille variable allant de quelques exemplaires à plusieurs centaines d’exemplaires. Le public non averti, jugeant que l’unicité ou l’édition très limitée est un gage de valeur, a tendance à orienter sa demande vers ce type d’œuvre. La célèbre créatrice française de poupées en résine en éditions limitées Héloïse fait à ce propos une mise au point essentielle : le fait qu’une poupée soit une pièce unique ne lui accorde aucune valeur supplémentaire, seule la qualité de la sculpture est importante. Beaucoup de collectionneurs sont dans la confusion avec cette notion ambiguë et trompeuse de pièce unique : une belle sculpture en édition limitée réussie, réalisée par un artiste réputé, a plus de valeur qu’une « pièce unique » médiocre. La référence, c’est de ne pas tricher sur la numérotation.

Ce qu’en disent les artistes

Les créateurs ont bien évidemment leur propre discours sur la pratique de leur art. À cet égard, on trouvera de très nombreuses déclarations dans les portraits de l’index des artistes situé en barre latérale droite de ce site. Nous essaierons de dégager ici les idées majoritaires exprimées  par les artistes en poupées.
Beaucoup s’accordent à dire que l’attrait principal de leur activité réside dans la multitude de compétences nécessaires à la fabrication d’une poupée d’art : dessin, sculpture, moulage, peinture, stylisme, couture, bijouterie, coiffure, fabrication de perruques,…
Cette spécificité stimulante est mise en avant par l’artiste russe Marina Bychkova : « la raison pour laquelle j’adore faire des poupées est la multidisciplinarité de cet art. Je ne me contente pas de travailler avec une seule technique telle que la peinture ou la sculpture, et les poupées m’offrent une expérience tactile variée et satisfaisante. Pour créer une poupée, je dois combiner sculpture, design industriel, peinture, gravure, fabrication de moules, dessin, ferronnerie, mode et bijouterie. Je veux tout ou rien !  »
C’est aussi l’avis de la créatrice américaine Jamie Lynn Williamson (photo de gauche ci-dessous) : « au fil des années, j’ai aimé de nombreuses formes d’expression créatrices -peinture, couture, dessin- . Les poupées m’ont donné l’occasion d’utiliser tous mes talents artistiques pour créer une forme d’art qui paraît presque vivante ».
Helen Kish, autre créatrice américaine, renchérit : « il n’y a pas d’autre forme de description de la figure humaine qui réunisse tout ce que j’aime faire, à part la création de poupées. Tissu, peinture, sculpture et conception générale, même un peu d’ingénierie. Tout ça est dans une poupée d’artiste ».
Beaucoup débutent avec un savoir-faire dans une seule discipline, puis acquièrent les autres compétences nécessaires, souvent après de fastidieux processus d’essais et erreurs.
C’est le cas de l’américaine Maggie Iacono, artiste en poupées de tissu, qui entre dans cet univers « à travers l’amour de la couture. J’ai appris à faire mes habits dès l’âge de neuf ans. J’étais dans le mouvement de jeunesse 4-H jusqu’au lycée. Dans ce club, j’ai aimé créer des vêtements, et j’ai eu une excellente professeure de couture, qui n’était autre que ma mère. Coudre des poupées en tissu et leurs vêtements était une suite très logique. Je suis devenue progressivement frustrée par les poupées en deux dimensions à visage plat que j’avais faites, et commençais à chercher quelque chose de plus réaliste. Après des années d’essais et d’expérimentations, je suis arrivée à la technique que j’utilise aujourd’hui. Je pense avoir débuté comme artisan et être lentement devenue une artiste. C’est la trajectoire inverse de celle de la plupart des artistes. Ils s’engagent avec des connaissances en dessin, peinture ou sculpture. Ces pratiques, j’ai dû les acquérir depuis que je me suis lancée dans la fabrication de poupées ».
Une autre artiste américaine en poupées de tissu, Antonette Cely, embrasse la fabrication de poupées  après une carrière de créatrice de costumes et de maquilleuse pour le cinéma, le théâtre et la télévision. « Je pense que c’était une progression naturelle pour moi », dit-elle. Lorsqu’elle quitte New York, elle est contrainte de trouver du travail en dehors de ces milieux. « Les poupées ont été ma réponse. J’utilisais les mêmes compétences, à l’échelle réduite. J’avais la possibilité de continuer à faire ce que j’avais toujours fait, seulement là je n’avais pas besoin de théâtre ou de société de production. Je suis devenue la productrice, la réalisatrice et la régisseuse de plateau ainsi que la directrice artistique. C’est génial, et j’aime vraiment cette liberté ».
Sur le rôle des femmes dans le milieu de la poupée d’art, l’artiste britannique Carole Piper (photo du centre ci-dessous) analyse : « Il y a tant de talents dans le monde de la fabrication de poupées. Je ne suis pas féministe, mais je me demande souvent si une femme aurait pu prendre la place de Michel-Ange si nous n’avions pas été occupées à faire la vaisselle et nettoyer le bébé ».
Originaire des États-Unis, Elinor Peace Bailey fabrique des poupées en tissu. Elle va plus loin : « pendant longtemps, la poupée d’art n’a pas existé en raison de l’absence de temps libre et de la répression de l’art chez les femmes. Vous y pensez ? en histoire de l’art, combien de femmes artistes ou compositrices sont étudiées ? l’art des poupées est toujours stigmatisé à cause de l’inconsidération des femmes et des enfants ».
Cette stigmatisation provient aussi du milieu artistique lui-même, comme le discute Christine Adams (photo de droite ci-dessous), créatrice britannique : « les artistes en poupées peuvent bien être regardés de haut par le monde de l’Art, il n’empêche que la fabrication de poupées requiert des compétences de très haut niveau en sculpture, peinture, confection et travail manuel. Le problème est que les collectionneurs ne sont pas toujours au fait des critères esthétiques, et ne veulent pas nécessairement une œuvre d’art. L’artiste en poupées sera mieux reconnu quand ce métier sera plus répandu ».


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Le commerce des poupées d’art

Le plus grand changement dans le monde des poupées de collection est l’explosion du nombre d’artistes qui font des pièces OOAK. Au début des années 1980, les poupées OOAK étaient rares. Même au commencement des années 1990, seule une poignée de créateurs ne produisaient que ce type de poupée. Aujourd’hui, en revanche, la plupart des artistes fabriquent au moins quelques poupées OOAK, et nombre d’entre eux ne font que ça. Il y a plusieurs explications à cette tendance.
La première est la reconnaissance partielle de la création de poupées comme un des Beaux-Arts. Au milieu des années 1990, les poupées apparaissent plus fréquemment dans les galeries d’art. En fait, les artistes eux-même commencent à organiser des expositions publiques prestigieuses de leurs œuvres et de celles de leurs pairs. Ils créent à ces occasions des poupées spéciales, en repoussant souvent les limites de la notion de poupée. Les publications spécialisées dans les poupées de collection accordent une place croissante aux conceptions OOAK et à leurs créateurs, leur donnant ainsi une couverture internationale et une plus grande légitimité.
La deuxième explication est l’attention accrue à cette nouvelle forme d’art de la part de collectionneurs très en vue d’œuvres originales, au premier rang desquels l’actrice Demi Moore et le promoteur de la forme physique Richard Simmons, tous deux citoyens américains. Non seulement ils attirent l’attention sur les poupées d’art, étendant ainsi son marché, mais ils investissent en personne des dizaines de milliers de dollars dans l’achat de poupées d’artiste. Leur richesse permet à des artistes de premier plan d’imposer des prix habituellement réservés aux objets d’art pour leurs poupées OOAK. Les artistes admirés par nos deux collectionneurs profitent de leur soutien financier pour se livrer à des expérimentations supplémentaires. Savoir que des collectionneurs fortunés sont sérieusement intéressés par leur travail donne à ces artistes une plus grande liberté pour se lancer de nouveaux défis.
La troisième explication est la contribution active de grands fabricants et de chaînes de télévision spécialisées dans le téléachat et dans le commerce en ligne à l’essor des poupées OOAK et de leurs créateurs, phénomène observé surtout aux États-Unis. Quand des sociétés telles que les Ashton-Drake Galleries, Seymour Mann, The Franklin Mint, The Danbury Mint, Sigikid, Ganz ou Götz travaillent avec des artistes pour reproduire en porcelaine ou en vinyl leurs créations, il sont libérés des problèmes posés par les aspects industriels et commerciaux de la production de poupées. Cette liberté, ajoutée à la sécurité d’un revenu garanti par la vente des poupées produites en série, permet aux artistes de faire ce que la plupart d’entre eux préfèrent : concevoir et sculpter. C’est aussi vrai lorsque des artistes en poupées travaillent avec les compagnies QVC ou HSN. Plutôt que de faire concurrence à ces entreprises, la plupart des artistes qui conçoivent pour elles des poupées peuvent alors produire leurs propres modèles dans des matériaux différents, sortir des éditions très limitées ou seulement des pièces OOAK.

Les définitions des associations
Définitions communes

Il n’existe pas de définitions normalisées relatives à la poupée d’art. Cependant, il y a quelques années, trois associations professionnelles, l’ODACA (Original Doll Artist Council of America), le NIADA (National Institute of American Doll Artists) et la BDA (British Doll Artists Association, qui a cessé son activité) adoptaient conjointement un glossaire de termes à l’usage de leurs membres. Parmi les définitions, un certain nombre, reproduites ci-après, concernent les poupées d’art. Mentionnons tout de même que ce glossaire est absent des sites officiels de ces trois associations, pour des raisons que nous ignorons.

  • Artiste -Concepteur : personne qui s’empare d’une idée et la transforme en poupée tridimensionnelle au moyen de ses mains pour sculpter ou réarranger des matériaux bruts
  • Artiste fantôme : artiste à qui une société a commandé la création d’une poupée tridimensionnelle à partir d’une peinture ou d’une illustration originale faite par un graphiste. Ce dernier n’exécute aucune transformation pratique de l’idée en poupée. L’artiste fantôme bénéficie rarement d’une reconnaissance pour cette exécution qu’il mène à bien. La société devrait aviser l’acheteur ou le collectionneur que sa poupée a été « inspirée par le » ou « conçue à partir du » travail artistique original d’un graphiste. Les artistes fantômes sont généralement réputés pour leur travail original.
  • Édition à tenue OOAK (One-Of-A-Kind) : édidtion limitée dans laquelle chaque poupée est finie avec une tenue vestimentaire différente. La coupe de cheveux et la couleur des yeux peuvent aussi être différentes.
  • Édition d’atelier d’artiste : l’artiste possède le contrôle sur la production et sur sa qualité, mais tout le travail est assuré par son équipe. Les tailles d’édition peuvent varier de quelques unités à plusieurs centaines.
  • Édition limitée : lorsqu’une conception ou un prototype original est utilisé pour fabriquer des moules et que des poupées identiques sont reproduites à partir des moules en un nombre prédéterminé, le groupe de poupées résultant est appelé une édition limitée. La quantité produite est annoncée au moment de l’introduction de la poupée. Les moules sont cassés à l’achèvement du nombre de poupées spécifié pour l’édition, afin de garantir leur rareté.
  • Édition limitée d’artiste : si l’artiste est aidé pour la construction (coulage, nettoyage, fabrication des vêtements) de poupées faites à partir de ses moules originaux, mais effectue la majorité du travail, en conservant le contrôle total sur la conception et l’exécution, les poupées résultantes constituent une édition limitée d’artiste. Ce type d’édition comporte habituellement un faible nombre de poupées pouvant être signées ou non.
  • Édition signée par l’artiste : si la conception ou le prototype original est utilisé pour fabriquer un moule et que des poupées identiques sont reproduites à partir de ce moule par l’artiste lui-même, les poupées résultantes sont appelées « édition signée par l’artiste ». De telles éditions sont habituellement produites en très petits nombres de poupées faites entièrement à la main par l’artiste. Elles devraient porter la signature ou la marque de l’artiste, ainsi que leur nom, leur numéro d’ordre dans l’édition et leur date de fabrication.
  • Idée : point de départ de la création de toute poupée. L’idée peut être inspirée par une histoire, une illustration, une expérience de vie de l’artiste, ou ce peut être un concept donné à l’artiste par un individu ou bien un fabricant, qui commandent une pièce spécifique
  • Poupée d’art/d’artiste : objet d’art plutôt que jouet d’enfant , créé dans une large variété de styles et de matériaux, qui peut inclure des parties préfabriquées ou constituer un travail complètement original
  • Poupée OOAK (One-Of-A-Kind) : lorsque la poupée originale (ou première poupée) est sculptée, assemblée, costumée et terminée par l’artiste, et que cette poupée n’est jamais réalisée de nouveau, on l’appelle poupée one-of-a-kind (littéralement « unique en son genre »). Les poupées OOAK sont presque toujours entièrement conçues et faites à la main par l’artiste créateur.
  • Poupée originale ou première poupée : objet fabriqué par un(e) artiste qui prend un bloc d’argile, un morceau de bois, une pièce de tissu ou un autre matériau brut et le réarrange dans une forme de poupée qui reflète une idée ou un concept particulier. Le travail des mains et de l’esprit de l’artiste, la nature individuelle de l’approche par l’artiste du processus technique et le fait que ce portrait particulier n’a jamais été vu auparavant dans une réalité tridimensionnelle font du travail résultant la première poupée ou la poupée originale.
  • Poupée reborn OOAK (One-Of-A-Kind) : la poupée, produite en usine, commence avec une idée ou un concept. L’artiste ou le hobbyiste travaille sur cette idée pour la transformer en poupée de collection qui parle aux émotions humaines d’une façon particulière. Une fois achevé le travail de reborning, la poupée reborn, qui ne convient plus aux jeux d’enfant, est considérée comme un ouvrage unique de créativité.
  • Production de poupées d’art : production qui demande une large gamme de compétences et de technologies, incluant la sculpture, la peinture et la fabrication de vêtements. Les produits sont des objets souvent faits de matériaux multiples tels que tissu, paperclay, argile polymère, cire, bois, porcelaine, cheveux naturels ou synthétiques, fil, laine et feutre. En tant qu’œuvres d’art, les poupées d’art peuvent prendre des semaines ou des mois pour achever leur réalisation.
  • Prototype de conception : si la poupée originale (ou première poupée) est utilisée à des fins de reproduction, elle devient un prototype de conception. Un tel prototype est utilisable par l’artiste créateur pour la production de ses propres éditions ou vendable à une société à des fins de reproduction commerciale.
  • Série limitée originale d’artiste : série de poupées OOAK individuelles faites à la main par l’artiste créateur et qui forme une « famille » ou un groupe apparenté en raison d’une similitude partagée de caractères, de thèmes ou de tenues vestimentaires. Les poupées d’une telle série peuvent apparaître très similaires. Cependant, comme chacune est sculptée et construite individuellement sans moule par l’artiste, elles sont essentiellement des poupées OOAK originales.
  • Valeur : les poupées d’art peuvent valoir des milliers de dollars ; des publications présentant des artistes établis et émergents soutiennent la collection, tandis que des associations d’artistes comme le NIADA promeuvent la forme artistique.

Signalons un intéressant diagramme des relations (en anglais) entre ces notions.

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Définitions propres

L’ODACA précise de plus qu’il exclut pour les poupées d’art l’usage de moules commerciaux : « tout ouvrage exécuté à partir de moules du commerce, même si le hobbyiste apporte des modifications substantielles, devrait porter des marques originales suivies de l’inscription « reproduit par .(nom ou initiales de l’artisan). ». Procéder autrement peut constituer une violation du droit d’auteur du créateur. Des fabricants qui vendraient un ouvrage fait à partir de moules d’autres personnes comme leur propre ouvrage original s’exposeraient à des poursuites pour contrefaçon ».
Le NIADA proscrit l’usage de parties et moules commerciaux pour les poupées faites par ses artistes membres : « un artiste du NIADA qui utilise des moules pour créer ses poupées est supposé réaliser lui-même ces moules, ou les faire réaliser par un fabricant de moules à partir d’une sculpture faite par l’artiste. Aucun moule commercial ni aucune reproduction d’un tel moule ne peut être utilisé ».
L’IADR (International Art Doll Registry), base de données d’artistes en poupées et de leurs créations, écrit à propos des poupées d’art : « nous acceptons des poupées d’art figuratives faites en argile polymère, des poupées en tissu avec des éléments sculptés originaux, des argiles séchant à l’air ambiant telles que le paperclay, et aussi des pièces faites à partir d’Epoxy Sculpt ou d’Apoxie Sculpt (marque Aves). Nous n’enregistrons pas de poupées préfabriquées comme les reborn ou les poupées mannequins repeintes ».

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Sources de l’article
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Les femmes qui ont changé le monde de la poupée jouet


                                                           © Calisphere

De tous temps, les petites filles ont joué à la poupée : des simples figurines d’argile de la préhistoire aux jouets interactifs d’aujourd’hui, les représentations tridimensionnelles d’êtres humains ont toujours été partie intégrante de l’enfance. Si la façon de jouer à la poupée n’a pas beaucoup évolué au cours des siècles, il en va tout autrement des poupées elles-mêmes. Et bien que les nouvelles idées, conceptions et réalisations technologiques de nombreux hommes aient transformé ce domaine, quelques uns des plus importants changements ont été accomplis par des femmes.
Autrefois, les poupées étaient le plus souvent fabriquées à la maison, à partir de matériaux facilement disponibles : bois, tissu, cuir, voire pommes séchées ou épis de maïs. Mais dès le XIVe siècle, les familles aisées ont été en mesure d’acheter des poupées pour jouer à leurs enfants, qui représentaient des adultes en tenues recherchées. Car les poupées, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, étaient habillées comme des petits adultes, à l’instar des enfants. C’est seulement après qu’apparaîtront les poupées enfants, qui resteront rares encore pendant un siècle.
Les premiers fabricants de poupées connus étaient un couple d’allemands nommé Otto et Mess, enregistré en 1465. Nous ne savons rien de leur production, mais des dessins et des gravures de la fin du XVe siècle attestent de la sculpture et de l’articulation de poupées en bois (photo ci-dessous).

Au milieu du XIXe siècle, des fabricants produisaient de belles et précieuses poupées commerciales en porcelaine émaillée, porcelaine ou cire. Convoitées par toutes les petites filles mais accessibles seulement aux familles les plus fortunées, elles étaient élégamment habillées de robes de soie brillantes et de grandes capes en velours lisse, avec de longs cheveux naturels et doux et de lumineux yeux en verre. Souvent conçues pour être exposées -sur une table à thé, un buffet ou un chariot- ou jouées avec de grandes précautions, en raison de leur poids et de leur fragilité, leurs constructeurs portaient des noms prestigieux tels que Jumeau, Bru, en France ou Armand Marseille, Kammer & Reinhardt, en Allemagne.
Des entreprises de poupées prospères étaient parfois fondées par des femmes, telles que Madame Huret, créatrice française de magnifiques poupées de mode (photo de gauche ci-dessous), ou Augusta Montanari  et Lucy Peck, fabricants de poupées de cire (photo de droite ci-dessous) en Angleterre. Mais le secteur était généralement tenu par des hommes, qui de ce fait dictaient la manière de jouer des petites filles au XIXe siècle, et continueront à le faire au XXe siècle.


                                                                                       © Antique Dolls

Cependant, à la maison, les mères régentaient le jeu. Dans bien des foyers, ce sont les femmes qui confectionnaient les poupées pour le jeu des petites filles, à partir de matériaux tirés de leurs paniers de travail, habituellement des chutes de tissu et de laine. Les mères regardaient leurs enfants jouer, même dans les familles aisées, et avaient tout le loisir de noter les inventions et les poupées préférées de leur progéniture. De sorte que, le temps aidant, les femmes commencèrent à influencer tout naturellement la fabrication commerciale des poupées.
Ces femmes, pour la plupart des mères, se sont rebellées contre la préciosité et le luxe des poupées produites par les hommes, en cherchant à en proposer qui plaisent vraiment -et soit financièrement accessibles- aux petites filles issues de tous les milieux sociaux, des poupées pour jouer avec cœur, à aimer tendrement. Des femmes comme l’américaine Izannah Walker, menuisière expérimentée, dépositaire d’un brevet de poupée à corps en tissu cousu et bourré et tête rigide faite de tissu collé sur un masque sculpté, et fondatrice d’une industrie familiale de production de poupées ; l’entrepreneure américaine Martha Chase, dont les poupées en tissu, faites au début pour son amusement et celui des enfants du voisinage, débouchèrent sur une industrie artisanale prospère ; les cinq autres créatrices américaines Emma et Marietta Adams et leurs « Columbian dolls », Rose O’Neill, la mère des célèbres « Kewpies », Ella Louise Gantt Smith, créatrice des « Alabama Indestructible Dolls », Julia Jones Beecher et ses « Missionary ragbabies » en tissu ; l’allemande non conformiste Käthe Kruse, à qui le mari dit « fais les tiennes » quand sa fille aînée lui demande comme cadeau de Noël une poupée « qui ressemble aux vrais bébés » et qu’il trouve les poupées de porcelaine proposées dans les magasins de Berlin froides et rigides ; ses premières créations eurent un grand succès et conduisirent à la fondation d’une entreprise encore florissante aujourd’hui ; il y eut aussi l’artiste suisse Sasha Morgenthaler, dont le besoin obstiné de créer une poupée multiculturelle esthétique et durable aboutit à la populaire « Sasha doll », première poupée asymétrique à proportions réalistes, qui se vendra partout dans le Monde ; et la combative américaine Beatrice Alexander, fille d’immigrés d’Europe de l’Est, qui commença à fabriquer dans le Lower East Side de New York des poupées en mousseline bourrée de laine de bois représentant des infirmières de la Croix-Rouge , puis créa une entreprise qui traversa le siècle avec succès et dure encore aujourd’hui.
Ces pionnières créatives dotées d’une vision, d’une grande ambition et d’une forte détermination, repoussèrent les limites du rôle assigné aux femmes à leur époque pour renouveler le genre de la poupée. Féministes avant l’heure, elles vécurent à différentes époques, dans différents pays et contextes, mais ont toutes surmonté des obstacles techniques, financiers, sociaux et psychologiques pour satisfaire leur besoin créatif.
Des femmes contemporaines, américaines ou installées aux États-Unis, ont suivi leur trace : Ruth Handler, la mère de Barbie, qui a changé pour toujours l’univers de la poupée mannequin ; Pleasant Rowland, éducatrice, journaliste, auteure, entrepreneure et philantrope à l’origine des poupées historiques à récit American Girl, qui devinrent un phénomène dans les mondes du jouet et de l’édition ; Martha Armstrong Hand, designer chez Mattel au début des années 1960, puis artiste en poupées de porcelaine OOAK et en petites éditions limitées, très respectée dans son milieu pour la perfection de sa sculpture ; Helen Kish, élève du célèbre sculpteur Bruno Lucchesi, créatrice prolifique de délicates poupées en porcelaine reprises en vinyl par différents fabricants et par la société Kish & Company, dans le but de proposer au public des poupées moins onéreuses et plus solides, et également de la ligne multiculturelle « Girls of many lands » de la société Pleasant Company ; Sara Lee Creech, créatrice avec la sculptrice Sheila Burlingame d’une poupée africaine-américaine « anthropologiquement correcte » qui exprime la beauté et la diversité des enfant noirs ; Robin Woods, éducatrice, artiste en poupées et entrepreneure, fondatrice de la Robin Woods Inc., reconnue pour la qualité et la grande élaboration de ses vêtements de poupées, et créatrice des lignes « Camelot collection » et « Poetry of childhood » qui reflètent son amour de la littérature et du costume ; Yue-Sai Kan, chinoise installée à New York, journaliste et entrepreneure, fondatrice d’une société de cosmétiques pour femmes asiatiques et de l’entreprise « Yu-Sai Wa Wa » qui propose plus de 60 modèles de poupées en vinyl à carnation et traits asiatiques ; Lorna Miller Sands, originaire des Bahamas installée en Californie, créatrice de grandes poupées noires réalistes et expressives, en particulier des bébés, reproduits en vinyl par la société Middleton Doll Company ; Niccole Graves, radiothérapeute et entrepreneure, fondatrice de la société Trinity Design Inc., dont la vocation est de produire des poupées mannequins de collection représentant des femmes issues de minorités, en particulier de sororités africaines-américaines.
De toutes ces femmes, pionnières ou contemporaines, nous avons appris beaucoup sur les jouets, les poupées, l’art, la créativité et leurs prolongements industriels.

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Modna Lyalka, le salon de poupées et d’ours d’artistes d’octobre à Kiev : une imposante manifestation

Introduction

Avec 300 exposants dont 225 artistes installés sur une surface de 2 900 m² et plus de 8 000 visiteurs, la 20e édition du salon international de poupées et d’ours d’artistes Модна лялька (Modna Lyalka, littéralement « Poupée de mode ») s’est tenue au centre d’expositions international du quartier de Levoberezhnaya de Kiev (Ukraine) du 18 au 20 octobre 2019. Ce salon, organisé par le magazine ukrainien Модное рукоделие (Artisanat et mode), est la manifestation artistique la plus importante du pays. Artistes et artisans d’Ukraine et du Monde entier y ont présenté poupées d’artistes OOAK ou en éditions limitées, anciennes ou de salon, BJD, ours et autres animaux en peluche, ainsi que de nombreux accessoires pour poupées : vêtements, chaussures, mobilier,… Ci-dessous, entrée extérieure et vue générale du hall d’exposition.


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L’exposition s’est répartie sur plusieurs zones thématiques : poupées d’artistes, reborns, poupées ukrainiennes traditionnelles (motankas), oursons et amis, Blythe et compagnie. Une manifestation parallèle portait sur les fournitures pour loisirs créatifs : couture, découpage, perlage, fabrication de bijoux, verrerie d’art, patchwork, travail du feutre,… Plusieurs animations ont émaillé les trois journées du salon : chorégraphie d’inauguration par des anges montés sur échasses, défilé de petites ballerines (photos ci-dessous),…


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En marge de l’exposition étaient présentés trois projets collectifs, « Les poupées de mode à travers les siècles », « Les épices » et « Légendes de Lviv », et un concours de poupées était organisé entre 24 candidats exposants à l’occasion du 20e anniversaire de Modna Lyalka » (voir plus bas).

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Une sélection d’artistes

Seules les poupées d’artiste nous intéressent ici. Voici donc une sélection d’artistes représentative de la diversité de la production exposée au salon.

Yuliya Malisheva

Yuliya Malisheva, originaire de Kiev et membre de l’association ukrainienne des artistes manuels, fabrique des poupées sur cadre métallique, articulées ou non, avec divers matériaux : Living Doll, La Doll, papier mâché. Toutes les tenues sont réalisées par ses soins. Ses sources d’inspirations incluent les enfants (photo de gauche ci-dessous) et les célébrités (ci-dessous au centre Elton John, et à droite Goran Bregović, le guitariste et compositeur du réalisateur Emir Kusturica). Ses modèles d’enfant dégagent une grande douceur et ses représentations de personnages célèbres sont empreintes d’une certaine ironie. Elle est également l’auteure d’une des poupées du projet « Les 20 ans de Modna Lyalka » (voir plus bas).


          © Yuliya Malysheva          © J’aime les poupées  © J’aime les poupées

Lara Vronska

Lara Vronska nous vient d’Odessa (Ukraine), ville portuaire de la Mer Noire située à 500 km au Sud de Kiev. Elle sculpte en La Doll ou en paperclay, deux matériaux séchant à l’air ambiant, de grandes et somptueuses poupées OOAK sorties d’un monde de fantasie, à l’expression fière et habillées avec raffinement. Quand on évoque devant elle le caractère merveilleux et fantastique de ses œuvres, elle répond en souriant : « c’est ma réalité ». Inspirée par la nature, le ciel, les fleurs, Lara confectionne elle-même les costumes de ses poupées. Autodidacte formée à la peinture, elle s’est aidée de magazines spécialisés pour les aspects techniques de la réalisation de poupées. Ci-dessous, de gauche à droite : « Musique céleste », « Fleur rouge » et « Magnolia ».


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Inna Zakrzewska

Originaire de Kiev, Inna Zakrzewska travaille avec un matériau peu commun : le Darwi Roc, pâte autodurcissante à grain fin. Elle réalise des poupées OOAK d’inspirations très variées. Qu’on en juge : l’actrice britannique Audrey Hepburn dans le film de William Wyler « How to steal a million » (Comment voler un million de dollars, photo de gauche ci-dessous) ; Audrey Hepburn encore (Inna déclare qu’elle est sa muse) avec son partenaire l’acteur britannique Rex Harrisson ; une grande duchesse de la dynastie des Romanov de Russie (photo du centre ci-dessous) ; un dragon ; la lune et le soleil (photo de droite ci-dessous) ; une jeune fille ukrainienne en costume traditionnel. Les tenues, élaborées, sont fabriquées par Inna dans des tissus le plus souvent anciens. Elle a appris les rudiments de la sculpture avec un professeur et s’est ensuite formée en autodidacte. Elle pratique aussi le dessin et la peinture à l’aquarelle.


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Yvonne Flipse

Yvonne Flipse a fait le déplacement depuis les Pays-Bas pour présenter quelques unes de ses sensuelles, fantasques et féériques poupées, tantôt espiègles tantôt graves. Adepte du paperclay, elle est inspirée par les liens de l’être humain avec le cosmos, la nature et les animaux. Cette artiste complète peint, sculpte, dessine, fait les vêtements de ses poupées et les accompagne de poèmes. Elle est l’auteure du beau livre illustré « Het gouden pad van de haas » (le chemin doré du lièvre) relatant les aventures d’un lièvre qui éveille sa conscience en dialoguant avec la nature. Yvonne est aussi art-thérapeute, medium et guérisseuse, et organise des ateliers créatifs ainsi que des séances de développement personnel dans son studio de Krabbendijke baptisé « Source de sagesse ». Ci-dessous de gauche à droite : « La séduction », « Brin d’herbe », Fiola ».


   © Yvonne Flipse             © Yvonne Flipse                  © Yvonne Flipse

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Alexandra Savchenko

Alexandra Savchenko habite à  Vychhorod, à une vingtaine de kilomètres de Kiev. Son matériau de prédilection est l’argile La Doll, dans laquelle elle sculpte de fines poupées OOAK  au visage ovale et au regard langoureux (photo de gauche ci-dessous). Les vêtements, comportant parfois des éléments faits au crochet, sont élaborés par l’artiste. Elle crée également de ravissantes poupées miniature aux tenues chatoyantes montées sur des socles aux couleurs vives (photo de droite ci-dessous). Une caractéristique remarquable de sa production : les chevelures abondantes en laine teintée. Alexandra trouve parfois son inspiration dans des cartes postales, sa période préférée étant la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Sa première sculpture en argile date de 2011, et elle a perfectionné sa technique en suivant des cours dans un atelier en 2016. Elle a participé au projet « Les 20 ans de Modna Lyalka » avec la poupée « Gymnaste ».


 © J’aime les poupées                            © J’aime les poupées 

Eve Dimitriu

Eve Dimitriu, comme Alexandra Savchenko, est de Vychhorod. Elle utilise le paperclay ou bien une technique mixte associant l’argile La Doll et le papier mâché pour fabriquer des poupées blanches évanescentes à l’expressivité affirmée, dont elle confectionne les vêtements. Danseuse à l’adolescence, le ballet classique est une de ses inspirations (photo de gauche ci-dessous). Eve a étudié la fabrication de poupées à l’école d’art de la galerie Parsuna à Kiev, puis s’est installée comme artiste professionnelle en 2012. Les deux élégantes demi-poupées aux cheveux en laine ci-dessous (photo de droite) sont des allégories en La Doll et papier-mâché peintes à l’acrylique et au pastel, réalisées en 2016 et intitulées « Où l’amour vit-il ? » et « Où la tristesse vit-elle ? ». L’ouverture dans le buste semble être placée là pour laisser passer le souffle de la vie.


         © J’aime les poupées                                  © Eve Dimitriu

Oksana Nikolska

Oksana Nikolska (Art Nikol) est originaire de Kiev. Les œuvres de cette artiste talentueuse révèlent une  maîtrise de nombreux matériaux : paperclay, papier mâché, Fimo, La Doll, Darwi Roc, qu’elle associe parfois pour travailler en technique mixte. Mais Oksana montre aussi une étonnante polyvalence : poupées de facture classique inspirées des tableaux de Bruegel l’ancien comme dans le projet des péchés capitaux (photo de gauche ci-dessous, « La colère ») ; poupées de style contemporain empruntes d’humour (photo de droite ci-dessous, « La beauté demande un sacrifice ») ; elfes tout droit sortis d’un conte de fées ;


 © Julia Malysh-Andrievska                        © Oksana Nikolska       

sculptures de jardin, comme ce grand lotus en béton (photo ci-dessous) ;


                                               © Oksana Nikolska

enfin, bas-reliefs en mélange à base de gypse, de la représentation réaliste d’animaux à l’esprit steampunk, en passant par la caricature d’un couple de danseurs. Formée à l’origine par un professeur de sculpture, elle affirme depuis 2012 son style en autodidacte. Curieusement, Oksana, qui pratique aussi la peinture et le dessin, n’aurait jamais imaginé enfant devenir une artiste.

Elena Kantur

Ukrainienne installée à Barcelone, Elena Kantur est aussi extravertie que ses poupées sont sages. Mais, comme leur créatrice, elles rayonnent d’une joie intérieure qui les fait profiter de tout ce que la vie peut leur apporter. Belles et paisibles, ses poupées esquissent un léger sourire et paraissent vous dire : « no te preocupes se feliz » (ne t’inquiète pas et sois heureux) ! le Cernit est le matériau de fabrication choisi par Elena, ce qui confère à ses créations une translucidité de chair réaliste. Des armatures métalliques procurent des articulations aux genoux et aux coudes. Les tenues vestimentaires, recherchées, sont exécutées par l’artiste elle-même. Autodidacte sans influence revendiquée, Elena fabrique des poupées professionnellement depuis 2013. Très active, elle anime des ateliers, a fondé en 2017 le salon annuel DollArtBarcelona et projette d’ouvrir une galerie pour y exposer ses œuvres et celles d’autres artistes. Ci-dessous de gauche à droite : « L’ange Tania », OOAK, 62 cm, 2019 ; « Embrassées par le soleil », trois sœurs rousses, OOAK, 70 cm, 2018.


                         © Elena Kantur                                   © Elena Kantur

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Julia Malysh-Andrievska

Julia Malysh-Andrievska, artiste et photographe kiévienne, utilise le matériau Living Doll pour réaliser des poupées diaphanes au regard grave et rêveur, semblant perdues dans l’évocation silencieuse de lointains souvenirs. Elle accorde une importance toute particulière aux costumes, travaillés et soignés, avec des tissus parfois anciens, dans le style du XIXe siècle comme ceux du couple de garçons Tom Sayer et Huckleberry Finn, héros de fiction du romancier américain Mark Twain (2019, photo ci-dessous).


                                          © Julia Malysh-Andrievska

Julia, dont on ne sera alors pas surpris qu’elle aime les poupées anciennes, découvre sa vocation suite à une rencontre avec une artiste ukrainienne, et étudie la sculpture auprès d’un maître avant de trouver son style en autodidacte. Certaines de ses poupées sont dotées d’articulations à soufflet. Elle fabrique sa première poupée en 2015 et les réalise en professionnelle depuis 2017. Ci-dessous de gauche à droite, deux autres œuvres de 2019 : « Sophia et Bekky », « Molly ».


          © Julia Malysh-Andrievska                   © Julia Malysh-Andrievska

Oksana Salnikova

Originaire de Kiev, Oksana Salnikova est une créatrice respectée et admirée par ses pairs, qui a contribué à former de nombreux artistes en poupées en Ukraine. De tous les matériaux qu’elle a testés, le Living Doll, au fini semi translucide après cuisson, a obtenu sa préférence. Ses ravissantes poupées, représentant des fillettes, ont une expression difficile à définir : mi-boudeuses mi-curieuses, leurs longs cheveux frisés défaits ou retenus en d’amples macarons, elles paraissent interroger l’observateur avec leurs yeux grands ouverts (photo de gauche ci-dessous, « Charlotte », 2019). Oksana confectionne les tenues de ses personnages : comme elle ne savait pas coudre avant de s’intéresser aux poupées, elle a développé ses propres techniques d’habillage sans couture, particulièrement appréciées par ses stagiaires. Les vêtements n’utilisent que des étoffes naturelles : soie, coton, batiste. Écoutons-la parler de l’inspiration : « je ne l’attends pas et ne la recherche pas non plus, elle m’entoure. Elle peut se trouver dans des récits de vie ou d’enfance, ou dans l’association de deux pièces de tissu qui se trouvent là côte à côte… je laisse les choses arriver ». Oksana n’envisage pas l’avenir en dehors des poupées et de la joie qu’elles apportent autour d’elles. Ci-dessous, au centre et à droite : « Luisa », 2019 et « Pirates seulement », 2019.


    © Oksana Salnikova          © Oksana Salnikova        © Oksana Salnikova

Ketrin Guv

Ketrin Guv nous vient de Zaporijia, à 560 km au Sud de Kiev. Cette artiste polyvalente a plusieurs cordes à son arc : elle crée des poupées en porcelaine de différentes tailles (29, 32 et 42 cm), des miniatures de 13 et 11 cm, des poupées pour maisons de poupées de 9,5 cm (échelle 1:12), toutes BJD, et personnalise des Blythe OOAK. Ses plus grandes poupées, au visage ovale et aux lèvres pulpeuses, à la beauté indéniable, dégagent une grande mélancolie. Toutes les étapes du processus de création, au cours duquel la poupée impose progressivement son apparence, sont effectuées par ses soins : sculpture, fabrication du moule, coulage de la porcelaine, démoulage, deux cuissons à 1 200-1 300 °C, peinture sur couverte cuite à 820 °C en plusieurs passages, maquillage, collage des cils, fabrication et teinture de la perruque en poils de lama ou de chèvre. Puis elle choisit des tissus naturels et confectionne les robes (brodées ou ornées de perles), sous-vêtements et chaussures à la main. Sa vocation lui est venue en assistant à un spectacle de marionnettes à la suite duquel elle s’essaye à la fabrication d’une poupée en argile polymère. Puis viennent les ateliers avec Irina Nalyvaiko et l’auto-formation à la porcelaine. Depuis 10 ans qu’elle crée des poupées, Ketrin trouve son inspiration dans les voyages, la musique et la rencontre avec de belles personnes. Elle pratique aussi la peinture au couteau. Son ambition : que ses poupées se transmettent de génération en génération. Ci-dessous, de gauche à droite, deux BJD de 33 cm produites en 2019 :  « Albina » et « Adeline ».


                                      © Ketrin Guv                                       © Ketrin Guv

Ci-dessous, des BJD pour maison de poupées de 9,5 cm, également produites en 2019.


                                                        © Ketrin Guv

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Zhanna Lopushanskaya

Zhanna Lopushanskaya, demeurant à Odessa , utilise aussi bien le Living Doll que le paperclay pour fabriquer de charmantes poupées aux visages ronds, aux grands yeux et à la bouche fruitée, semblant sortir tout droit d’une bande dessinée pour venir nous raconter leur histoire. Représentations de personnages réels comme Frida Kahlo (photo de gauche ci-dessous), de fiction comme Esmeralda (photo du centre ci-dessous), ou imaginées par l’artiste, leur grande expressivité les fait paraître presque vivantes. Les enfants sont également une source d’inspiration pour Zhanna (photo de droite ci-dessous). Elle réalise personnellement les costumes et accessoires de ses poupées (ce qu’elle faisait déjà étant enfant), dotées d’articulations métalliques ou à soufflet. Formée par Oksana Salnikova (voir plus haut) et Milana Shuba-Dubrova, elle ne produit professionnellement des poupées que depuis un an, mais son style est déjà affirmé. Quand elle était petite fille, Zhanna rêvait de posséder une belle poupée. Ce rêve se réalisa lorsqu’on en lui offrit une pour son anniversaire, qu’elle baptisa Macha et conserve encore aujourd’hui. En plaisantant, Macha nous confie que ce jour tombe le 31 décembre et que cette coïncidence l’a privée d’une deuxième poupée !

© Zhanna Lopushanskaya © J’aime les poupées© Zhanna Lopushanskaya 

Bella Melkova

Bella Melkova, ukrainienne installée à Tel Aviv (Israël), exploite deux matériaux, paperclay et La Doll, pour réaliser des poupées très originales dans trois styles distincts, illustrés par les exemples suivants : un grand personnage élancé au visage triangulaire souriant et au nez fin et droit, figé dans une pose dynamique, habillé d’un riche costume évoquant la Renaissance et doté de nombreux accessoires (« Mirel », 110 cm, 2019, photo de gauche ci-dessous) ; une petite poupée monochrome non maquillée, fine et gracieuses à l’expression sereine (« Fly », 2017, montable en lampe, photo de droite ci-dessous) ;


               © Julia Malysh-Andrievska                          © Bella Melkova

un nu champêtre délicat à l’allure classique, orné de fleurs, de feuilles et de mousse (« Eglantina », 2018, photos ci-dessous).


                                  © Bella Melkova                                  © Bella Melkova

Bella confectionne elle-même les costumes de ses poupées, au moyen de tissus naturels : coton, soie, mousseline. Elle s’est formée en suivant des cours dans divers ateliers, avant de trouver son style original et de réaliser sa première poupée en 2015. Conceptrice de bouquets de profession, elle reconnaît être inspirée par les fleurs dans son travail d’artiste en poupées. Pendant longtemps, Bella a pratiqué le batik et souhaite à l’avenir continuer à participer à des salons internationaux de poupées.

Evgeniya Andrieieva

Evgeniya Andrieieva, artiste affiliée au studio AnGeDolls, vit à Kharkiv, deuxième plus grande ville d’Ukraine. Elle fabrique d’adorables poupées en tissu avec articulations à soufflet, au visage rond et à l’abondante chevelure frisée, parfois sans nez ni bouche mais avec des taches de rousseur ! les tenues charmantes et colorées, faites par l’artiste, font parfois appel à la broderie, et sont accompagnées d’accessoires : bonnet de laine, sac à main, coussin,… Mais Evgeniya utilise aussi l’argile polymère, qu’elle a appris à sculpter avec Oksana Salnikova (voir plus haut) et Olga Kizhaeva. Elle s’inspire de la nature et des animaux pour la réalisation de ses poupées, technique apprise, pour ce qui concerne le tissu, en autodidacte il y a seulement un an. Evgeniya pratique également le découpage et la fabrication d’objets en résine époxy. Ci-dessous, de gauche à droite : « Aglaia », 30 cm, Living Doll, 2019 ; « L’abeille Gugik », 23 cm, tissu, 2019 ; « Ann », 23 cm, tissu, 2019.


                                          © Evgeniya Andrieieva

Tatyana Dvorchuk

Tatyana Dvorchuk, originaire de Kiev, travaille avec trois matériaux : Living Doll, paperclay et La Doll. Ses sources d’inspiration sont visiblement les voyages vers l’Orient et l’Afrique, et ses poupées ont un parfum de nostalgie d’un monde exotique disparu où le temps s’écoulait sereinement. Les tenues traditionnelles (djellaba, kimono,…), soignées, sont confectionnées par ses soins à partir de tissus variés. Elle teint elle-même les cheveux de ses poupées, faits de laine de lama, de chèvre ou de fils de soie. Tatyana, qui s’intéresse à l’univers des poupées depuis 2010, a appris à sculpter en suivant des ateliers créatifs, puis a progressivement découvert son style en autodidacte. Ses sources d’inspiration revendiquées sont lapeinture, la musique et la rencontre avec des personnes intéressantes. Outre la fabrication de poupées, elle réalise des pendentifs et pratique le perlage. Son souhait pour l’avenir : continuer à participer à des expositions et des concours. Ci-dessous, de gauche à droite : « Phénix », portrait de Lydia Vertinska dans le rôle de l’oiseau magique du film « Le tour du monde de Sadko » d’Alexandre Ptouchko sorti en 1952, inspiré d’un conte mythologique russe, 2019 ; « Les mille et une nuits », portrait de l’acteur turc Halit Ergenç dans le rôle du roi de fiction perse sassanide Shahryar écoutant les récits de sa femme Shéhérazade, 2019.


       © Julia Malysh-Andrievska                       © Tatyana Dvorchuk

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Projets collectifs
Les poupées de mode à travers les siècles

Ce projet présentait sept poupées ressemblant de manière étonnante à des poupées de mode anciennes, disposées dans un décor d’époque et réalisées par cinq artistes contemporaines : Valentina Yakovleva, Victoria Kukalo, Daria Vistavna, Eugenia Knyshenko et Elena Zadorozhnaya. Elles étaient exposées en quatre tableaux : poupées chinoises anciennes, poupées « Queen Anne » (Reine Anne), et deux tableaux de poupées de mode françaises.
Jusqu’à l’expansion économique de ces dernières décennies, les poupées fabriquées en Chine constituent une production abondante de l’industrie artisanale et des missions, peu exportée vers l’occident, dont le centre est le comptoir colonial allemand de Kiautschou. La mission protestante « Door of hope » (Porte de l’espoir) est un refuge pour esclaves libérés du début du XXe siècle situé à Shanghai, qui produit de nombreuses poupées habillées avec des répliques exactes de vêtements des personnages représentés, tenant compte de leur rang social et de leur âge. Ci-dessous, le tableau des poupées chinoises.


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La fabrication des poupées Reine Anne commence à la fin du XVIIe siècle, avant le règne de la reine d’Angleterre éponyme (1702-1714), et se poursuit durant la période georgienne (1714-1830). Entièrement en bois, ou avec des membres ou des yeux en d’autres matériaux (tissu ou cuir), ces poupées articulées au visage sculpté orné de sourcils stylisés et de pommettes rougies ont des yeux en amande peints, en verre ou en porcelaine suivant les époques, et des perruques en lin, chanvre ou cheveux naturels. Accessibles seulement aux familles aisées, elles sont pour la plupart détenues par des femmes, qui les habillent à la mode de l’époque. Ci-dessous, le tableau des poupées Reine Anne.


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Les poupées de mode françaises sont les ambassadrices de la mode de Paris (ou de Dijon lorsque la Bourgogne est puissante) en province et dans les capitales européennes, du XVIIe au XIXe siècle, avant l’avènement des magazines de mode. Cette mission est si importante pour la noblesse d’Europe qu’elles disposent de laissez-passer royaux afin de franchir les frontières sans encombre, même en temps de guerre, et ceci jusqu’au règne de Napoléon 1er. La plupart de ces poupées, à corps en chevreau ou en bois et tête en porcelaine, représentent des femmes adultes, toutefois certaines sont des bébés montrant la dernière mode enfantine. Les poupées de mode, de toutes tailles, peuvent être utilisées ultérieurement comme jouet. Ci-dessous, un des tableaux des poupées de mode françaises.


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Les épices


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C’est le projet d’un collectif de dix artistes né en 2016, dont chacun des membres a réalisé en 2019 une poupée sur le thème des épices. Ces artistes, qui se sont connus via les réseaux sociaux et les expositions, viennent de différentes villes d’Ukraine (Kiev, Lviv, Dnipropetrovsk, Khmelnytskyï), le seul étranger étant originaire de Toronto (Canada). Chaque année, le collectif choisit un thème de travail : les clefs, 2016 ; la mer, 2017 ; réflexions, 2018 ; les épices, 2019. Il expose uniquement  à Modna Lyalka, deux fois par an. Les poupées sont mises en scène dans un décor évoquant l’épice illustré. Ci-dessous, de gauche à droite : « Illicium verum » (anis étoilé), par Svetlana Fadeeva et « La danse des épices » par Elena Nikitenkova ;


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Ci-dessous, de gauche à droite : « Moutarde pop art » par Olena Tsilujko et « Grain de poivre » par Nastya Krava ;


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Ci-dessous, de gauche à droite : « Fleur de pavot » par Juliet Pelukh et « Le paradis de la cardamome » par Natalia Dolgannikova ;


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Ci-dessous, de gauche à droite : « The rose » par Elena Korosteleva et « Amelie » la chicorée par Irina Zhmurenko ;


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Ci-dessous, de gauche à droite : « Le poème du safran » par Tatiana Inosova et « Vanille » par Alla Lukianova.


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Légendes de Lviv

Il s’agissait pour ce projet d’évoquer l’histoire et les légendes associées à Lviv, plus grande ville de la partie occidentale de l’Ukraine, centre historique de la Galicie et province anciennement polonaise puis autrichienne (photos ci-dessous). Les dix artistes participants étaient : Olga Tkach, Katerina Kyrylova, Olga Chernykh, Milena Kolomiets, Oksana Vesna, Natalia Chubina, Katya Akimova, Olena Tsiluyko, Lydia Hrynko et Alona Lemann.

Concours du 20e anniversaire

Cette 20e édition de « Modna Lyalka » a été l’occasion d’un concours de poupées entre 24 artistes exposants du salon international. Les trois lauréates, désignées par le public, sont : Olesya Getman avec l’œuvre « Vivre maintenant » (photo de gauche ci-dessous), Yuliya Malysheva avec « L’amour ne regarde pas avec les yeux, mais avec l’esprit » (photo du centre ci-dessous) et Elena Kantur avec « Fifi Brindacier » (photo de droite ci-dessous). Elles se voient offrir leur emplacement d’exposition au prochain salon « Modna Lyalka » du  3 au 5 avril 2020.


      © Olesya Getman             © Yuliya Malysheva             © Elena Kantur

Épilogue

À l’issue de trois journées de découvertes et de discussions passionnées avec les artistes, une question s’impose à l’esprit du visiteur étranger : comment expliquer une telle vitalité de la poupée d’artiste en Ukraine ? il semble que la réponse tienne à une raison simple et profonde à la fois : l’enracinement dans une longue tradition, comme en atteste l’existence de poupées datant de plusieurs millénaires, les motankas (autrement appelées Krupenichkas).
Ces poupées traditionnelles ukrainiennes, à la fois talismans domestiques de protection et de fertilité et jouets,  étaient fabriquées à la maison à partir de matériaux naturels sans danger pour les enfants : chutes de tissu, foin, paille, bois, herbes, feuilles séchées, graines,… Habillées de tenues brodées et parfumées avec des herbes aromatiques, elles ont la particularité d’être sans traits de visage, celui-ci ne portant qu’une croix symbolisant l’unité du ciel et de la Terre, les quatre points cardinaux, les quatre saisons et le soleil (photo ci-dessous).


                                                         © AminoApps

L’absence de visage a plusieurs explications : il faut laisser aux enfants le soin de développer leur imagination quant aux émotions de la poupée lorsqu’ils jouent avec elle ; une vieille croyance affirmant que les yeux peuvent voler l’âme de ceux qui les regardent, il fallait éviter que les poupées volent l’âme des enfants ; donner des yeux à une poupée, c’est lui donner une âme, qui risque d’être mauvaise ; de même que les enfants en bas âge ne doivent pas se regarder dans la glace pour ne pas être effrayés, il ne faut pas leur faire peur avec le regard d’une poupée ; un talisman ne doit pas avoir une apparence humaine.
Aujourd’hui le rôle rituel des motankas a partiellement cédé la place à une fonction décorative mais aussi sociale. Des poupées spéciales correspondent à divers événements de la vie : naissance, baptême, fiançailles, mariage, enterrement. Des artistes contemporains comme Oleksandra Rebenchuk perpétuent la tradition en fabriquant des motankas.

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Remerciements

Nous tenons à remercier chaleureusement pour leur invitation au salon et leur assistance durant tout son déroulement : Yurii Shumanskyi, organisateur du salon international annuel de poupées d’artistes et d’oursons Модна лялька (Poupée de mode) et du salon international professionnel Craft. Business & Hobby, consacré à l’artisanat du textile et de la bijouterie ; Irina V. Dubchak, responsable des relations d’affaires et de la coopération de ces mêmes salons.
Un grand merci également à Elena Kantur, artiste en poupées, qui m’a servi d’interprète improvisée durant le salon.

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Salon de Bruges d’août 2019 : forte présence d’artistes en poupées d’Europe de l’Est


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La 33e édition du festival international de poupées et d’ours en peluche s’est déroulée du 22 au 25 août 2019 dans la belle ville de Bruges (Belgique), les deux premières journées étant consacrées aux poupées et les deux dernières aux ours. Dans une salle latérale de l’imposant beffroi,  haute tour médiévale de 83 mètres surmontant la halle aux draps sur la grand-place de la ville, on pouvait surtout y admirer les deux premiers jours de nombreuses poupées anciennes, comme celles de l’exposante hollandaise Marleen van Leeuven (photo ci-dessous).


                                                © J’aime les poupées

Elle détient des trésors produits par des fabricants aux noms évocateurs : Armand Marseille, Ernst Heubach, Kämmer & Reinhardt, Kestner, Simon & Halbig, Jumeau, François Gaultier, Käthe Kruse, Chad Valley,…
La brugeoise Christelle Scholten réalise de belles copies en porcelaine de poupées anciennes (Ernst Heubach, Kämmer & Reinhardt, Kestner, Jumeau,…) et modernes (photo ci-dessous) de taille 25 cm.


                                              © J’aime les poupées

Mais le fait marquant de ce festival illustre une tendance amorcée il y a quelques années : la présence d’exposants d’Europe de l’Est dans les salons occidentaux. Cette année à Bruges, nous avons retenu trois artistes russes, une créatrice biélorusse et une ukrainienne, collaboratrice d’un magazine qui organise le salon international de poupées d’artistes et d’oursons de Kiev.
Dana Svistunova nous vient de Krasnoïarsk, en lointaine Sibérie, et fabrique à  la main des poupées en bois et en tissu pleines de poésie (photo ci-dessous).


                                                © J’aime les poupées

La poupée lunaire à l’air triste trônant assise au centre de cette photo est intitulée « Il est bon de parcourir le monde ». Tête et membres sculptés dans  du bois de tilleul, le corps en textile bourré de sciure de bois et de granulés de caoutchouc, de sorte qu’elle est agréablement lourde et douce, cette grande poupée (57 cm) représente un vagabond, le bras droit enserrant une maison en bois, symbole du foyer dont il est dépourvu (photo ci-dessous).


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L’argile polymère est le matériau de prédilection d’Anna Fadeeva. Elle sculpte de drôles de petits personnages et animaux au regard naïf rappelant un peu le monde d’Alice au pays des merveilles (photo ci-dessous).


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Elle réalise aussi de hautes poupées élancées, émouvantes, qui dégagent une grande douceur (photos ci-dessous). Celle de gauche a un regard langoureux, tandis que sa compagne de droite arbore une mine réjouie.


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Son univers est très éclectique, des petites filles modèles aux accessoires steampunk, en passant par les clowns et les châtelaines médiévales.
Marina Danilina fabrique des poupées de porcelaine en éditions limitées (photo ci-dessous) et des ours en peluche de grande taille qu’elle aime mettre en situation. Ses poupées, sages petites filles rêveuses délicatement habillées, sont parfois en costume traditionnel russe.


                                               © J’aime les poupées

« Réveillez l’enfant qui est en vous », telle est la devise d’Olesya Gramovich, biélorusse de Minsk, créatrice des petites poupées Alexandrina en pâte La Doll (photo ci-dessous), semblant toutes droit sorties d’un conte de fées.


                                              © J’aime les poupées

Elles présentent deux spécificités : accessoirisées et mises en scène sur le thème des fleurs, elles ont aussi parfois les yeux fermés, ce qui est rare dans le domaine des poupées, où le regard revêt une importance particulière pour exprimer leurs sentiments et révéler leur nature. Lorsqu’on interroge Alexandrina sur cette singularité, elle répond en riant : « je ne sais pas, peut-être sont-elles tournées vers leur monde intérieur, à la recherche de leur être profond ». Ci-dessous : à gauche, Princesse Rose ; à droite, Fleur Lilas.


              © Alexandrina Dolls                            © Alexandrina Dolls

L’ukrainienne Irina V. Dubchak est responsable des relations d’affaires et de la coopération du magazine ukrainien Модное рукоделие (Artisanat et mode), du salon international annuel de poupées d’artistes et d’oursons Модна лялька (Poupée de mode) et du salon international professionnel Craft. Business & Hobby, consacré à l’artisanat du textile et de la bijouterie, tous deux tenus à Kiev. Également engagée dans la promotion des artistes exposant aux salons « Poupée de mode », elle présentait le travail de trois lauréates du concours thématique du salon de 2019 (photos ci-dessous, de gauche à droite) : Eglantine, de Bella Melkova (Israël) ; Caroline, de Oksana Salnikova (Ukraine) ; Dreamcatcher, de Kupka Marta (Ukraine).


                                              © J’aime les poupées

Croisé dans les allées du salon, un expert en poupées bien connu de nos lecteurs : Samy Odin, ex-directeur du regretté Musée de la Poupée de Paris. L’occasion de rappeler ici la source principale sur les objectifs et l’actualité de sa nouvelle structure fondée en décembre 2018, Chérubins.

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Un artiste et sa muse : Joshua David McKenney et la poupée Pidgin


                                                     © Pidgin Doll

Le pidgin est un langage simplifié utilisé pour la communication entre personnes de langues maternelles différentes. C’est aussi le nom d’une poupée créée par Joshua David McKenney, artiste établi à Bushwick, quartier de l’arrondissement de Brooklyn dans la ville de New York. Interprétation moderne de la poupée de mode européenne classique, elle tire son inspiration à la fois du style urbain et de la haute couture, de l’ancien et du moderne.
Né à San Francisco, Joshua David McKenney passe son enfance en Floride puis en Pennsylvanie. Il s’installe à New York en 1999 à l’âge de 18 ans pour étudier la photographie à la Parsons School of Design. Il dessine beaucoup, surtout des femmes. « Dessiner était un exutoire pour exprimer ma part de féminité dans le milieu conservateur où j’ai été élevé », se souviendra-t’il, « et cela continue aujourd’hui ». Il entame une carrière d’illustrateur de mode et travaille pour des clients prestigieux tels qu’Elizabeth Arden, Mariah Carey, les cosmétiques Mac, Dolce & Gabbana ou La Perla.
Attiré par l’univers des poupées, des marionnettes et des mannequins depuis toujours, il s’essaye à la fabrication de petites figurines, de visages et de mains en Super Sculpey. Il avouera plus tard : « il m’a fallu longtemps, très longtemps, pour atteindre mon niveau actuel, mais je dois dire honnêtement que, à partir du moment où j’ai commencé à fabriquer des poupées, j’ai su que c’était ma vocation. Je ne suis jamais si artistiquement satisfait et stimulé que lorsque je travaille sur une poupée ». Et il ajoute : « je serai toujours illustrateur, mais en tant que fabricant de poupées je suis également sculpteur, ingénieur, maquilleur, styliste en coiffure, dessinateur de mode, marionnettiste et photographe. Pour moi, c’est l’expression artistique ultime ».
En 2008, obsédé par les BJD asiatiques, il aspire à créer la sienne. Il se procure le livre de Ryoichi Yoshida « Yoshida style ball jointed doll making guide », et en s’appuyant sur les seules images (le livre est en japonais !), il fabrique LoveChilde, sa première poupée, sculptée en terre-papier (paperclay) japonais à séchage ambiant. Satisfait du résultat, Joshua pense néanmoins que les poupées les plus intemporelles et les plus exquises sont en porcelaine.
Il se lance donc en 2009, à l’aide de guides en ligne et de tutoriels vidéo, dans la fabrication de moules en plâtre et le coulage de porcelaine, dans un atelier du quartier de Williamsburg à Brooklyn. Son premier résultat, obtenu laborieusement après plusieurs moules ratés et un tas de pièces défectueuses, est une sirène BJD à queue segmentée (photo ci-dessous).


                                                       © DeviantArt                                           

Pidgin, sa troisième tentative, est conçue en 2012 comme une poupée de mode européenne classique : tête et membres en porcelaine attachés à un corps souple posable. Après en avoir réalisé plusieurs prototypes, il la lance officiellement en octobre de la même année comme une poupée de salon de 56 cm. Elle est depuis son centre d’intérêt principal. La poupée actuelle de 40,5 cm à l’échelle 1:4, coulée intégralement en résine et complètement articulée, représente la 5e génération de moules.
Joshua conçoit et fabrique la plupart des vêtements de Pidgin. Il sculpte les accessoires à l’aide d’une imprimante 3D et les améliore à la main. Il achète les tissus et les garnitures dans le quartier des boutiques de vêtements de Brooklyn, et travaille avec une équipe de couturières et de tailleurs pour créer les tenues. Il aime aussi chiner les habits et les accessoires des poupées classiques pour les intégrer à la garde-robe de Pidgin.
Son inspiration lui vient en grande partie de deux artistes devenus des amis proches : Mel Odom, le père de Gene Marshall, et Andrew Yang, collaborateur de Robert Tonner. L’artiste russe installée au Canada Marina Bychkova a également joué un grand rôle dans sa vocation : « la première artiste en poupées moderne dont j’ai entendu parler fut Marina Bychkova, avec sa très célèbre ligne de poupées en porcelaine ‘Enchanted dolls’. Du moment où j’ai vu le caractère élaboré et vraiment impressionnant de son travail, je n’ai eu de cesse de réaliser mes propres poupées ». Il aime aussi à citer comme autres influences la féminité, la vie new yorkaise, les voyages, ses amis, Instagram, les années 1970, l’Art Nouveau, le ballet, le burlesque, les Disney classiques (en particulier « Fantasia »), le marionnettiste Jim Henson, créateur du « Muppet Show » (en particulier Piggy), la Barbie classique et la culture LGBT. Ci-dessous, la très belle « Samantha », issue de la collection de printemps 2019.


                                             © Joshua David McKenney

D’où vient ce nom de Pidgin ? Joshua explique : « Lors d’un long voyage en car de New York à Boston où habitait mon compagnon Eric, je passais le temps en faisant le portrait à l’aquarelle d’une fille originale avec un pigeon sur la tête, en pensant que ce nom d’oiseau lui irait bien. Arrivé à Boston, je donnai l’aquarelle à Eric, et nous commençâmes à imaginer à quoi pourrait ressembler une fille appelée ‘Pigeon’ : une citadine à l’esprit libre, un brin fantasque, peut-être un peu volage. Trois ans plus tard, alors que je cherchais un nom pour ma nouvelle poupée mannequin, Eric suggéra qu’elle pouvait bien être le personnage de l’aquarelle et ce fut une révélation. Nous décidâmes de remplacer ‘Pigeon’ par ‘Pidgin’, qui présente mieux visuellement tout en évoquant un moyen de communiquer mes idées artistiques et esthétiques, comme le pidgin permet la communication entre personnes d’horizons différents ».
Comment se déroule une commande de poupée OOAK personnalisée ? le client remplit un formulaire détaillé spécifiant le teint, la nature et la couleur des yeux et des cheveux, les vêtements ainsi que d’autres caractéristiques désirées. L’artiste répond par courriel pour entamer un dialogue collaboratif. Chaque poupée est livrée avec une tenue que l’on peut enlever : robe ou ensemble jupe-pantalon, bas et chaussures en résine avec lanières en ruban. Des vêtements supplémentaires (vestes, robes habillées, pantalons, shorts, chapeaux,…) sont disponibles sur demande. Le délai de livraison minimal est d’un mois, les prix dépendent des spécifications et un acompte de 50 % est exigé pour disposer d’un dessin et commencer la fabrication, le reste étant dû  avant l’expédition.
Pour ses propres créations, cela peut être beaucoup plus long. La création de la sculpture, la fabrication des moules et l’amorçage de la production prennent parfois deux ans. La sculpture des Pidgin évolue constamment : Joshua en est en 2019 à leur cinquième génération (photo ci-dessous : à gauche, Elinda ; à droite, Nyx). Une fois le coulage terminé, la personnalisation évoquée plus haut dépend de chaque poupée : il lui est arrivé de l’effectuer en une semaine, comme de travailler des mois sur la finition d’une poupée.


                                              © Joshua David McKenney

La dernière collection, celle du printemps 2019, comporte 16 poupées BJD OOAK en résine de 40,5 cm à l’échelle 1:4. Parmi toutes ces beautés, la piquante Veronique et ses taches de rousseur (photos ci-dessous).


                                             © Joshua David McKenney

2019 est aussi l’année de l’édition limitée en dix exemplaires de « Babette » (photos ci-dessous), poupée Pidgin créée spécialement pour le salon Pacific Northwest BJD expo de Seattle (Washington).


                                            © Joshua David McKenney

Une originalité, la « Pidgin Doll Chibi » : une version de Pidgin aux proportions Chibi, ce style artistique japonais représentant les personnages avec une tête et des yeux surdimensionnés. Coulée en résine et dotée de 12 points d’articulation, elle rentre dans tous les vêtements et chaussures prévus pour les poupées mannequins à l’échelle 1:12. Une édition limitée de 50 exemplaires, présentée en septembre 2019 à la Modern Doll Collectors Convention (MDCC) de San Antonio, Texas, porte la tenue illustrée ci-dessous : robe florale en coton, jaquette-cape rouge et béret bleu à pompon blanc.


                      © Pidgin Doll                          © Dutch Fashion Doll World

En 2005, un événement a défrayé la chronique aux États-Unis : le célèbre photographe américain Richard Prince expose à la Gagosian Gallery de New York des tirages de photos extraites d’Instagram sans la permission de leur auteur, et les vend 100 000 $ chacun. Prince est adepte de l’appropriation, forme d’art contemporain consistant à réemployer du matériel esthétique (photographies, images d’archives, films, vidéos, textes,…) en manipulant éventuellement la taille, la couleur, le matériel et le média de l’original. Parmi les photos exposées, celle d’une femme aux longs cheveux bleus et aux lèvres pulpeuses rouge cerise, tenant une poupée sosie en porcelaine dans la même tenue blanche (photo ci-dessous). La poupée, c’est une Pidgin, et la femme Doe Deere, directrice de la société de produits de maquillage « Lime Crime », qui pose ainsi pour promouvoir le travail de son ami Joshua David McKenney.
Suite à cet épisode, l’artiste est un peu abasourdi, mais indulgent. « Je n’en veux pas à Prince », déclare-t’il, « à bien des égards, le choix de cette image est un honneur ». Il n’envisage pas de porter plainte, espérant au contraire que cette histoire « initiera un débat sur le statut de l’art ».


                                                      © Doe Deere

Quoi qu’il en soit, cette affaire aura porté à la connaissance du grand public l’œuvre de Joshua, qui a déjà des fans célèbres : les chanteuses Grace Jones et Mariah Carey ; la stripteaseuse, mannequin, couturière et actrice Dita von Teese ; Linda Farrow, la designer de lunettes ; Taylor Swift, auteure-compositrice-interprète et actrice.
Depuis ses débuts en 2012, Pidgin a connu un certain nombre de changements : au fur et à mesure de l’amélioration du savoir-faire de son créateur, elle est devenue plus articulée et gracieuse, tout en conservant la forme de son visage. Quant à l’avenir, Joshua David McKenney le voit en grand : « j’aimerais que Pidgin imprime sa marque dans le Monde ».

Sources de l’article

 

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De l’esclavage aux black Barbies : un siècle et demi de poupées noires

Introduction

La belle exposition de la collection de poupées africaines-américaines de Deborah Neff, qui s’est tenue du 23 février au 20 mai 2018 à la Maison Rouge à Paris, est l’occasion de revenir sur l’histoire tourmentée de la représentation des poupées noires, de l’imagerie raciste des golliwogs aux poupées actuelles à revendication éducative d’Ikuzi dolls, en passant par les topsy-turvy des esclaves aux États-Unis et les poupées exotiques de fabrication allemande ou française au tournant du XXe siècle.

Poupée noire et poupée blanche

Dans une expérience des années 1940 restée célèbre, les sociologues américains Kenneth et Mamie Clark interrogent des enfants noirs à propos de deux poupées, une noire et une blanche (photos).

63 % d’entre eux disent qu’ils préfèrent jouer avec la blanche, 56 % la déclarent plus gentille, et 44 % affirment que la poupée blanche leur ressemble le plus !
« Ce résultat est capital en ce qu’il change radicalement la manière dont nous envisageons les relations inter-raciales » estime le professeur William Julius Wilson, de l’université de Harvard. « Voilà des enfants qui pensent qu’être blanc vaut mieux que d’être noir, et ceci est assez accablant ».
Soixante ans plus tard, l’émission de télévision GMA (Good Morning America) réitère l’expérience, avec des résultats très différents : 88 % des enfants s’identifient à la poupée noire, avec laquelle 42 % déclarent vouloir jouer, contre 32 % avec la poupée blanche, le même pourcentage choisissant la poupée blanche comme étant la plus gentille. Même si certaines déclarations des enfants à propos de la poupée noire restent dérangeantes, comme celle d’Alexis, 7 ans, « elle répond et désobéit », ou encore celle de Nayomi, 7 ans, « elle est moche parce qu’elle a les pieds comme un singe », la plupart des réponses conduisent à espérer.

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Caricatures racistes

Mais le paysage était beaucoup plus sombre il y a un siècle et demi, époque à laquelle l’image de la servitude noire était profondément ancrée dans tous les esprits. En 1859, Martin H. Freeman écrivait dans « The anglo-african magazine » : « On apprend directement ou indirectement aux enfants s’ils sont beaux par comparaison aux traits physiques de la norme anglo-saxonne. Il faut donc rétrécir les nez épatés et défriser les cheveux crépus… Parfois, les cheveux naturels sont rasés et remplacés par une perruque à cheveux raides. Les lèvres épaisses sont redessinées et réduites. Par l’application de rouge et de poudre blanche, de beaux visages noirs ou bruns prennent un teint artificiel, comme celui d’un cadavre que l’on aurait peint. » Les poupées noires fabriquées par les blancs ne font que reprendre les caricatures racistes et sexistes nombreuses associées à la servitude noire : pickaninnies, minstrels, golliwogs et personnages de Mammy et Aunt Jemima.
Pickaninny est, aux États-Unis, une injure raciale faisant référence à un enfant noir d’origine africaine dont la particularité est qu’il est résistant à la douleur (photo de gauche). Dans les états du Sud, le terme désigne un enfant d’esclaves ou, plus tard, de citoyens africains-américains. Tandis qu’il est popularisé par le personnage de Topsy dans le roman de 1852 « La case de l’oncle Tom » de Harriet Beecher Stowe, le terme est utilisé dès 1831 dans le récit abolitionniste « L’histoire de Mary Prince, esclave aux Antilles, racontée par elle-même » publié à Édimbourg,  Écosse. Il restera en usage aux États-Unis jusque dans les années 1960.
Le minstrel show, ou minstrelsy (de l’anglais « minstrel », ménestrel), est un spectacle américain créé vers la fin des années 1820, où figurent chants, danses, musique, intermèdes comiques, interprétés d’abord par des acteurs blancs qui se noircissent le visage (« blackface »), puis, surtout après la Guerre de Sécession, par des noirs (photo de droite). Ils apparaissent dans ces spectacles comme ignorants, stupides, superstitieux, joyeux, et doués pour la danse et la musique. Les acteurs professionnels délaissent le genre vers 1910, mais des amateurs le font durer jusque dans les années 1950. La montée de la lutte contre le racisme les font disparaître définitivement.

Désigné d’après Golliwogg, le nom propre d’une poupée apparue en 1895 dans le livre pour enfants « The adventures of two dutch dolls » (Les aventures de deux poupées hollandaises) de Bertha et Florence Kate Upton, le golliwog est une poupée de chiffon ou en tissu représentant une personne noire aux cheveux crépus, généralement de sexe masculin (photos).

 

Inspiré des personnages des minstrel shows, il est par la suite commercialisé sous forme de poupées et de produits dérivés, utilisé à des fins publicitaires et repris par des auteurs de livres pour enfants dont Enid Blyton. Le nom du personnage serait en outre à l’origine du mot wog, terme péjoratif utilisé pour désigner entre autres les noirs. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les golliwogs commencent à faire l’objet d’une controverse en raison du stéréotype raciste qu’ils véhiculent. Depuis les années 1960, le changement d’attitude social et politique envers la question raciale réduit leur popularité.
Une Mammy, ou Mammie, est un stéréotype du Sud des États-Unis représentant une femme noire âgée et grosse,  gouvernante ou nounou des enfants d’une famille généralement blanche (photo de gauche). C’est une figure idéalisée de la mère noire de substitution : aimable, loyale, maternelle, asexuée, illettrée, douce, docile et soumise. Dévouée uniquement à sa famille blanche, elle néglige sa propre famille et n’a pas d’amis noirs. Un des premiers personnages de fiction de Mammy est tante Chloé dans « La case de l’oncle Tom », publié en 1852. Le contexte du personnage de Mammy est en effet l’esclavage aux États-Unis : les esclaves africaines-américaines avaient le statut de travailleuse domestique dans les foyers américains blancs. Cependant, bien qu’il soit né avec l’esclavage, le personnage de Mammy atteint son apogée durant la période ultérieure de la reconstruction, joue pour les états du Sud un rôle dans les efforts révisionnistes de réinterprétation et de légitimation de l’héritage esclavagiste et de l’oppression raciale, et perdure au XXe siècle. Son historicité est discutée : les archives font état de servantes adolescentes ou jeunes adultes avec une espérance de vie de 34 ans. Ceci n’empêche pas l’image romancée de la Mammy de subsister dans l’imaginaire populaire de l’Amérique moderne, à l’origine de personnages de fiction bonnes soignantes et éducatrices, altruistes, fortes et soutenantes, seconds rôles de protagonistes blancs.
Enfin, Aunt Jemima (Tante Jemima) est une marque commerciale de farine à crêpe, de sirop et autres produits pour le petit déjeuner actuellement possédée par la Quaker Oats Company, existant depuis 1893 (photo de droite). Inspiré par la chanson de vaudeville et minstrel show de Billy Kersands « Old Aunt Jemima » écrite en 1875, le personnage désigne une femme noire amicale, obséquieuse, soumise, agissant en protectrice des intérêts des blancs. Des artistes africains-américains et des femmes telles que Betye Saar se sont intéressées au stéréotype de Aunt Jemima, pour déconstruire ce personnage, allégorie selon elles de la soumission de la bonne domestique noire à ses maîtres blancs.

Au début du XXe siècle, des voix s’élèvent contre ces caricatures, pour promouvoir par le biais des poupées la fierté et l’amour de la condition de noir. Madame Mack écrit dans une lettre au « Half-century magazine » : « Les blancs ne remplissent pas leurs maisons de photos de gens de couleur… Ils recouvrent leurs murs de photos de gens de leur race. Quand parfois apparaît une personne de couleur, elle tient généralement un rôle ridicule ou effectue des tâches subalternes… Actuellement, sur toutes les photos que j’ai au mur figurent des gens de couleur, et je n’autorise pas chez moi de photo ridicule d’une personne de couleur… J’ai acheté de jolies poupées noires à mes enfants pour qu’ils apprennent à aimer et à respecter les héros et les beautés de leur couleur ». Marcus Garvey, fondateur de l’UNIA (Universal Negro Improvement Association and African Communities League), association universelle pour l’amélioration de la condition noire, déclare dans les années 1920 : « Mères, donnez à vos enfants des poupées qui leur ressemblent pour qu’ils jouent avec et les cajolent, pour qu’ils apprennent en grandissant à aimer leurs propres enfants et à s’en occuper… ».

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La poupée objet de fierté

Ces poupées, elles existent. Loin de la vision dévalorisante des minstrels et des golliwogs, les « black dolls » conçues dans leur immense majorité entre 1840 et 1940 par des africaines-américaines pour leurs enfants ou pour ceux qu’elles gardaient sont des objets politiques et artistiques : ils portent en eux l’histoire de la mise en esclavage d’une partie du continent africain et révèlent l’amour pour l’enfant noir qui va accueillir la poupée ; ils traduisent une esthétique propre enracinée dans les traditions africaines-américaines et parfois africaines. Deux cents d’entre elles ont été rassemblées dans la collection Deborah Neff, et exposées du 23 février au 20 mai 2018 à la Maison Rouge à Paris (photos).

L’exposition était accompagnée de photographies, provenant pour la plupart d’albums de famille. Certaines d’entre elles, troublantes car la poupée est une représentation de l’adulte que l’enfant va devenir, montrent un enfant blanc tenant une poupée noire (photo de gauche) et un groupe d’enfants noirs avec des poupées blanches (photo de droite).

Selon Deborah Neff, la première peut s’expliquer par le fait que les nourrices noires, ayant élevé des enfants de familles blanches et riches pendant des générations, leur confectionnent des poupées noires. La deuxième est d’autant plus surprenante qu’elle est rare : dans l’iconographie dominante, les enfants noirs sont généralement présentés comme des bizarreries ; de plus, une thèse répandue veut que les enfants noirs n’étaient pas autorisés à jouer avec les poupées blanches dans les plantations. On peut imaginer que les poupées blanches aient été prêtées aux enfants des nounous par les enfants blancs de la famille dont elles s’occupaient, ou qu’elles leur aient été confiées pour les préparer à leur futur rôle de nourrice d’enfant blanc.

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La poupée « topsy-turvy »

Dans le prolongement de ces questions, on peut s’interroger sur le statut des « topsy-turvy » (sens dessus dessous ou réversible), ou « twinning » (jumelée), ces poupées à deux corps en tissu ou en bois (photos) fabriquées par des femmes esclaves pour les enfants blancs dont elles avaient la charge.

Toujours selon Deborah Neff, il existe deux thèses contradictoires sur l’origine de ces poupées réversibles : comme il était interdit aux enfants noirs de jouer avec des poupées blanches, si quelqu’un venait ils retournaient la poupée et la tête blanche était recouverte par la jupe ; au contraire, il était  interdit aux enfants noirs de jouer avec des poupées noires, et ils retournaient la poupée dans l’autre sens. Une troisième thèse affirme que ces poupées étaient destinées à préparer les jeunes filles noires à leur futur double rôle de mère d’enfants noirs et de nourrice d’enfants blancs. Une quatrième thèse qu’elles étaient faites pour des enfants blancs, représentant la mère d’un côté et la nourrice de l’autre. Une cinquième thèse prétend qu’elles descendent des poupées allemandes « hex » de Pennsylvanie, qui n’étaient pas associées aux enfants ou au jeu, servaient à jeter des sorts ou guérir des verrues, et possédaient une tête humaine et une tête de cochon (photo)…

Selon Patricia Williams, professeure de droit à la Columbia University, ces poupées expriment une longue histoire de viols et de métissage : « Les topsy-turvy peuvent être interprétées comme une riposte muette au lexique juridique qui distinguait les femmes blanches en êtres humains et les femmes noires en biens matériels, lexique qui accordait la citoyenneté à la progéniture née de l’union des hommes blancs avec des femmes blanches mais considérait comme un bien jetable et vendable le « produit » du coït entre des hommes blancs et des femmes noires. »

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Poupées exotiques de fabrication européenne

De l’autre côté de l’Atlantique, c’est la colonisation qui favorisa l’émergence, par le contact conflictuel avec d’autres cultures, de poupées de type africain, asiatique ou métis. L’Angleterre en particulier, pays à vocation maritime, et la France, qui possédait le plus grand territoire colonial en Afrique, furent en contact étroit avec les gens de couleur du Monde entier. Le dernier quart du XIXe siècle, par la conjonction du fait colonial et de l’établissement d’une industrie de fabrication de poupées en France et en Allemagne, vit l’apparition des premiers modèles de poupées exotiques. Au début, il s’agissait de poupées européennes dont on peignait le visage et le corps d’une certaine couleur. Elles furent ensuite spécialement moulées. Afin de satisfaire les demandes coloniales et occidentales, y compris aux  États-Unis où il existait une forte population noire issue de l’esclavage, le phénomène s’amplifia au cours des décennies suivantes, et l’on vit surgir de très nombreuses poupées de toutes couleurs et de tous pays, de la petite chinoise aux yeux bridés au bébé africain d’un noir d’ébène, en passant par la petite indienne à la peau cuivrée.

Poupées et bébés noirs fabriqués en Allemagne

Les principales firmes allemandes produisirent des poupées exotiques, dont de nombreux modèles de poupées noires. Simon & Halbig (photos de gauche et du centre) créèrent une série intitulée « poupées de quatre races », qui comportait de beaux modèles devenus célèbres. Kestner teinta en marron une de ses poupées de caractère à succès, Hilda (photo de droite). Dans le dernier catalogue de cette maison qui ferma en 1932 ne figuraient plus que quatre poupées noires. Citons encore les firmes Heubach Köppelsdorf, Schœnau & Hoffmeister et sa célèbre Hanna, Motschmann, A. Schmidt, Kœnig & Wernicke, Nippes, et Schildkröt.

Avec l’arrivée des poupées de caractère vers 1910, les bébés connurent un véritable engouement. Armand Marseille plongea ses bébés dans un bain de teinture noire (Dream baby, photo de gauche). Kämmer & Reinhardt fit de même avec son « Kaiser baby » (photo de droite).

Pour son Black Sambo (photo de gauche), Heubach Köppelsdorf fabriqua un moule spécial. Ce bébé avait les lobes percés et portait des boucles d’oreille. La même forme a été donnée à une poupée noire dont les cheveux étaient tressés. Ce même fabricant produisit un bébé noir rieur à dents moulées, boucles d’oreilles et anneau au nez (photo de droite).

Les deux bébés de Heubach Köppelsdorf et le Dream baby étaient vendus soit sous forme teintée au moyen d’une couleur mélangée à de la pâte de porcelaine, soit peints après cuisson, technique moins onéreuse qui donnait une teinte plus foncée et une surface plus lisse. August Reich, ainsi que Recknagel, fabriquèrent une variante du Dream baby. Kestner produisit une version noire de son Bye-lo-baby.

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Poupées et bébés noirs fabriqués en France

En France, la plupart des poupées et bébés noirs utilisaient les mêmes moulages de fabrication que ceux des bébés blancs, qui étaient ensuite teints en marron, les lèvres étant épaissies au pinceau. Les poupées noires, plus faciles à maquiller et à coiffer, revenaient moins cher, leur prix actuel plus élevé s’expliquant par leur rareté. Apparemment, la SFBJ a produit en marron plusieurs de ses bébés caractère, qui ont été dispersés et sont devenus très recherchés (photos).

Les firmes fabriquèrent aussi des poupées à l’image des habitants des colonies d’outre-mer, à l’instar de Denamur qui produisit des petites poupées censées représenter des antillaises (photos).

Les français ne fabriquaient cependant pas que des poupées noires aux traits européens, ils produisaient parfois des poupées exotiques spécialement moulées. Parmi les autres fabricants français de poupées noires, citons les deux célèbres compagnies Jumeau (photo de gauche) et Léon Casimir Bru (photo du centre), ainsi que Danel & Cie (photo de droite).

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Les poupées noires après 1945 : le virage post-colonial

Après la seconde guerre mondiale et la vague de décolonisations qui s’ensuivit, l’attitude des occidentaux envers les ex-colonisés évolua : en leur reconnaissant une aspiration à l’égalité, ainsi qu’un droit à disposer de leur destin par l’accession à l’indépendance, il leur fallait peu à peu renoncer à certaines caricatures discriminantes. Les poupées n’échappèrent pas à ce mouvement, et l’on vit apparaître sur le marché des modèles ayant perdu leur caractère exotique perçu comme péjoratif au profit de représentations plus naturelles et plus conformes à l’anatomie des populations concernées. Deux grandes entreprises de fabrication de poupées, Käthe Kruse en Allemagne (voir Les artistes en poupées pionniers) et Petitcollin en France illustrent ce phénomène. Ci-dessous, photo de gauche : Nola la petite africaine de Käthe Kruse ; photo de droite : Minouche Mona et son baigneur de Petitcollin, créée en collaboration avec l’artiste autrichienne Sylvia Natterer.

Une autre grande entreprise de poupées européenne, la société britannique Pedigree, fabrique des poupées et bébés noirs « anatomiquement corrects » dès les années 1950 (photos).

L’influence des droits civiques aux États-Unis

Aux États-Unis, c’est le mouvement des droits civiques (1954-1968), visant à établir une réelle égalité de droits pour les noirs américains en abolissant la législation instaurant la ségrégation raciale, qui favorise l’apparition de poupées noires non caricaturales. Quatre entreprises sont bien établies sur ce marché. La grande compagnie Effanbee, dont la devise est « les poupées qui touchent votre cœur », et qui inclut dans sa gamme des poupées noires depuis les années 1910, prend le virage « anatomiquement correct » dans les années 1960 (photo de gauche). Shindana Toys, fondée en 1968 par Robert Hall, membre du congrès pour l’égalité raciale, est une des premières entreprises centrées sur la production de poupées anatomiquement correctes, dont les noms sont par ailleurs africains (Zuri, photo du centre). Terri Lee Dolls, qui introduit dans son catalogue des poupées noires en plastique dès l’année de sa fondation en 1947, produit des poupées anatomiquement correctes avant sa fermeture en 1962 (photo de droite).

Madame Alexander, compagnie historique fondée par Beatrice Alexander en 1923 à New York, produit des bébés, des poupées, des mannequins et des éditions limitées. Elle introduit des poupées noires dans ses collections dès 1970 (photos).

À peu près à la même époque que Shindana, une entrepreneure et éducatrice africaine-américaine du nom de Beatrice Wright Brewington fonde la B. Wright Toy Company à New York, qui produit une autre gamme de poupées anatomiquement correctes de diverses régions du Monde appelée « Ethnic people dolls » (photo de gauche). Dans leur sillon, des entreprises telles que Remco fabriquent des gammes de poupées noires, comme sa série « Brown eye » (photo de droite), à la fin des années 1960 et au début des années 1970.

Shindana et B. Wright vendent leurs moules à Totsy Toys et se retirent du marché au milieu des années 1980, mais d’autres entreprises comme Keisha Dolls et Golden Ribbon reprennent le flambeau.

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Barbie et les poupées américaines à vocation humaniste

Les émeutes raciales du quartier de Watts à Los Angeles en 1965 ont donné à Mattel, la société créatrice de la mythique Barbie, l’occasion de franchir une nouvelle étape dans la prise en compte des problématiques de la population africaine-américaine par les fabricants de poupées. Ces émeutes ont causé la mort de 34 personnes, des incendies et la destruction de 40 millions de dollars de biens matériels, dont certains tout proches du siège de Mattel. Dans le but de tendre la main à la communauté, la société contribue au projet « Operation bootstrap Inc. » de création de plusieurs entreprises gérées par des noirs, dont Shindana Toys (voir plus haut). Au-delà de la réalisation de poupées anatomiquement correctes ayant des prénoms africains, Shindana a pour but clairement affiché la promotion de la fierté africaine-américaine. C’est le moment que choisit Mattel pour sortir sa première poupée noire, Francie, en 1967, puis Christie (photo de gauche), en 1968, faite d’après un moule modifié de Midge, l’amie de Barbie. Ce n’est toutefois qu’en 1980 que Mattel ose produire la première version noire de Barbie (photo de droite).

Le ton est désormais donné : la mission des poupées noires, selon Mattel et les autres fabricants de poupées, est humaniste et éducative. La communauté noire doit être confortée dans la fierté de ses origines africaines, les enfants doivent se reconnaître et se construire avec des poupées qui leur ressemblent. Une autre femme noire entrepreneure, journaliste et éducatrice, Yla Eason, informée par son fils de trois ans qu’il ne pouvait pas être un super-héros comme He-Man, fonde Olmec Toys à New York en 1985. Olmec, la plus grande entreprise de jouets gérée par une minorité aux États-Unis, produit des bébés, des figurines d’action comme Sun-Man (photo de gauche) et Butterfly Woman, ainsi que des poupées mannequins comme Naomi et Imani (photo de droite), avant d’arrêter la production à la fin des années 1990.

Mais Olmec a inspiré Tyco, qui sort ses propres poupées mannequins noires comme Kenya (photo de gauche), et PendaKids, coentreprise de la division Mahogany de Hallmark et de Cultural Toys. Dans les années 1980 et 1990, les compagies Robert Tonner, Cabbage Patch Kids (photo du centre), Magic Attic et American Girl (photo de droite) introduisent des poupées noires dans leur gamme.