Bild Lilli, la poupée mannequin allemande qui a inspiré Barbie

Introduction

Lorsque Barbie est introduite en 1959, les petites filles se l’arrachent. Pour la première fois, les gamines du milieu du XXe siècle peuvent jouer avec une poupée qui ressemble à une femme, avec sa queue de cheval provocante, son maquillage épais, son regard de côté et son corps résolument adulte. Les enfants n’ont aucun moyen de savoir que la poupée la plus vendue au Monde, qui a forgé leur perception de la beauté féminine, est la copie presque conforme d’une poupée mannequin allemande appelée Bild Lilli.
Morphologie adulte, cheveux blonds implantés et fabrication en matière plastique avec plusieurs trousseaux de vêtements contemporains, autant de caractéristiques reprises pour devenir Barbie : Bild Lilli, poupée mannequin apparue en 1952 pour la première fois sous la forme d’un personnage de bande dessinée dans le journal « Bild Zeitung », est produite de 1955 à 1961 par la société allemande O&M Hausser.

Comment tout a commencé

L’histoire de Bild Lilli se confond avec celle de l’Allemagne des années 1950. Elle naît lorsque le secteur occidental d’un pays divisé commence à s’attaquer au désastre économique causé par la seconde guerre mondiale. Le créateur de Lilli, le dessinateur hambourgeois Reinhard Beuthien, est clairement inspiré par les jeunes femmes modernes de l’époque, à l’instar d’une Brigitte Bardot avec ses vêtements moulants et sa queue de cheval blonde. Le corps de rêve de Lilli, ses hauts talons, son maquillage, ses ongles peints et son expression provoquante et impertinente illustrent parfaitement l’époque : elle devient un symbole de la nouvelle féminité, plus qu’une poupée, une créatrice de tendance.
Le 24 juin 1952, le premier numéro du Bild Zeitung a un encart vide : Reinhard Beuthien dispose de 40 minutes pour le remplir avec un nouveau personnage de bande dessinée. Il dessine d’abord un bébé, non retenu par le rédacteur en chef. Il propose alors une jolie blonde bien galbée. Présentée comme une jeune femme à l’allure innocente et naïve, mais tout à la fois sexy, irrévérencieuse et culottée, elle est baptisée Lilli (photo ci-dessous).


© The Vintage News

Secrétaire sexuellement désinhibée, elle parle avec beaucoup d’esprit à ses amies, ses amants et son patron. Dans une de ses bandes dessinées, elle couvre son corps dénudé et explique à une amie : « nous nous sommes disputés et il a repris tous les cadeaux qu’il m’avait faits ». Dans une autre, en retard au travail, elle dit à son chef : « comme vous étiez fâché de mon retard ce matin, je quitterai le bureau à 17 heures pile ». À un policier qui lui fait remarquer que les maillots de bain deux pièces sont interdits, elle réplique : « quelle pièce voulez-vous que j’enlève ? ».

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La poupée Lilli

Devant le succès immédiat rencontré par Bild Lilli, Heinz Frank, propriétaire d’une entreprise manufacturière à Hambourg et représentant de O&M Hausser, fabricant de jouets bavarois de la ville de Neustadt bei Coburg, a l’idée de produire une poupée à son effigie. Avec l’accord du journal qui souhaite en faire sa mascotte, Heinz Frank obtient les droits exclusifs de production de la poupée et de tous ses accessoires. Il conclut un contrat de fabrication avec O&M Hausser. Rolf Hausser est directeur technique et copropriétaire de O&M Hausser, et directeur général de la firme sœur Greiner und Hausser GmbH (G&H), qui produit des matériaux pour O&M Hausser. Il charge son concepteur et sculpteur Max Weibrodt de créer la poupée en s’inspirant de la bande dessinée. Après un essai infructueux, Max conçoit un prototype qui enthousiasme Rolf Hausser et Reinhard Beuthien. Haute de 29 cm, cette poupée en plastique (élastolène) aux traits du visage peints à la main porte des chaussures moulées. Le 12 août 1955, la poupée Lilli est officiellement lancée en couverture du Bild Zeitung. O&M Hausser lui adjoint des meubles ainsi qu’une garde-robe conséquente de 100 tenues, inspirée de la mode des années 50, dessinée par Martha Maar (belle-mère de Rolf Hausser) et confectionnée par la société 3M Puppenfabrik. Lilli a des vêtements de plage, de ski, des robes de soirée et des mini-jupes bien avant qu’elles ne soient à la mode. Elle porte aussi des tenues traditionnelles dirndl : constituées d’un corsage ajusté avec décolleté, d’une jupe taille haute et d’un tablier, elles sont portées dans les régions germanophones des Alpes (Allemagne du Sud, Autriche, Suisse, Liechtenstein, Italie alpine).
Lilli rencontre un succès foudroyant. Contrairement aux autres poupées de son époque, ce n’est pas un bébé mais une jeune femme moderne complètement mature. Et elle possède -caractéristique révolutionnaire- des jambes souples. Elle devient si populaire qu’en quelques semaines, O&M Hausser n’arrive plus à satisfaire la demande du public, venue de toute l’Europe. Des femmes fortunées exigent des Lilli personnalisées : Rolf Hausser se souvient de cette femme qui a acheté pour plusieurs milliers de marks une Lilli habillée en vison. En 1960, afin de suivre la demande, G&H accorde à Louis Marx and Company, une entreprise de jouets américaine basée à New York, les droits exclusifs de production sur 10 ans de Bild Lilli pour les États-Unis, le Canada, Hong Kong et la Grande-Bretagne. Il en résulte une Lilli officielle faite à Hong Kong et des poupées Marx Toys disponibles en en quatre tailles et trois couleurs de cheveux : Bonnie, Miss Marlene et Miss Seventeen.
Présentée dans un cylindre de plastique transparent (photo ci-dessous), Lilli est disponible en deux tailles, 18 et 29 cm, appelées simplement « petite Lilli » et « grande Lilli » et sorties respectivement en 1956 et 1955.


© Ruby Lane

La petite version peut être suspendue par une balançoire au rétroviseur central d’une voiture. O&M Hausser fabrique les cinq parties du corps, 3 M Puppenfabrik les assemble et les tend avec des bandes de caoutchouc, coiffe les poupées et les habille. Leur corps en plastique dur est articulé aux hanches et aux épaules et leur tête aux yeux peints est composée de deux parties qui se rejoignent grâce à une vis cachée sous les cheveux. Dotée d’une silhouette élancée, d’une peau claire ou hâlée, d’un visage maquillé avec des joues orangées ou rouges, de lèvres rouge cerise, d’ongles vernis rouges, orange ou bruns, de sourcils hauts et étroits, de cils noirs modelés sur ses yeux regardant de côté, de cheveux blonds, roux ou bruns coiffés en arrière avec une queue de cheval et une mèche bouclée sur le front, Lilli peut tenir debout sur un socle grâce à des tiges s’emboitant dans des trous sous ses pieds moulés et peints. Elle porte des boucles d’oreille et des chaussures à hauts talons moulées peintes en noir.
Tête et torse en polystyrol injecté dans des moules, bras et jambes creux en polyéthylène haute densité de type lubolen, les parties du corps sont peintes par vaporisation ou trempage. Trois brevets ont été déposés pour Lilli, couvrant la conception de l’articulation du cou, de ses hanches et la tenue de ses cheveux.
Les grandes Lilli coûtent 12 marks, les petites 7,50 marks, à une époque où le salaire mensuel moyen est de 300 marks. Au départ destinée aux adultes, principalement aux hommes, comme objet promotionnel pour le journal ou comme cadeau amusant, Lilli est vendue dans les bars, les tabacs, chez les marchands de journaux et dans les aéroports. Une publicité des années 1960 encourage les jeunes hommes à offrir à leur petite amie une poupée Lilli au lieu de fleurs. Mais les enfants, attirés par la garde-robe et les accessoires, l’adoptent bientôt et elle devient « un produit pour tous, de l’enfant à grand-papa ». Des fabricants allemands de jouets tels que Moritz Gottschalk réalisent d’énormes profits en produisant et vendant des maisons de poupées (photo ci-dessous), du mobilier et autres accessoires pour Lilli.

© Etsy

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De nombreuses boutiques en Europe vendent des poupées Bild Lilli comme jouet haut de gamme ou article pour adulte. Leur popularité les fait exporter dans de nombreux pays, dont la Chine et les États-Unis. Certaines se trouvent aujourd’hui dans des emballages d’origine des années 1950, destinées à un marché anglophone et baptisées « Lili Marlene », en référence à la célèbre chanson éponyme.
Cependant, Lilli n’a pas que des fans. L’écrivaine féministe Ariel Levy la traite de « poupée sexuelle » dans son livre « Female chauvinist pigs : women and the rise of launch culture » (Truies machistes : les femmes et l’essor de la culture de la promotion) ; dans des interviews sur Barbie, la dramaturge féministe Eve Ensler qualifie Lilli de « jouet sexuel » ; une brochure allemande des années 1950 déclare que sa garde-robe en fait « la star de tous les bars ».

Les vêtements

Martha Maar et Reinhard Beuthien sont les principaux concepteurs des vêtements d’origine de Bild Lilli. Ces derniers représentent une part essentielle de l’attrait de la poupée et sont aujourd’hui très prisés des collectionneurs, ce qui rend leur identification indispensable lors d’un achat de poupée originale. Ils sont vendus séparément pour constituer un trousseau. En Allemagne, ils sont commercialisés dans des sacs en plastique marqués en rouge « ORIGINAL DREI M PUPPENKLEIDCHEN FÜR LILLI » plus le logo 3 M et « Dress for Lilli ». Les vêtements sont aisément reconnaissables au marquage « PRYM » sur la face inférieure de leurs boutons-pression. Le dessus du bouton-pression du haut est coloré et celui du bas est gravé avec des petits cœurs. Pour illustrer l’importance des vêtements de Lilli, mentionnons que le livre de Silke Knaak « Deutsche Modepuppen der 50er & 60er / German fashion dolls of the 50’s & 60’s » (Les poupées mannequins allemandes des années 1950 et 1960) ne contient pas moins de 96 pages dédiées à sa garde-robe.
Chaque vêtement a un « numéro de stock ». Dans le livre, une à deux pages sont consacrées à chaque numéro connu, avec une ou plusieurs photos. Le même vêtement présente souvent différentes combinaisons de couleurs, destinées à la fois à la petite et à la grande Lilli. Les 65 numéros connus vont de 1105 à 1183, avec quelques numéros manquants. 20 tenues ont des numéros inconnus. Enfin, il existe quatre tenues spéciales : une robe Lilli Marleen, une édition limitée « Magician Lilli » de 1959 (photo ci-dessous), une tenue Marlene Dietrich et une robe prototype rose.


© WorthPoint

Les accessoires

Bild Lilli dispose de nombreux accessoires impliquant plusieurs fabricants, certains vendus avec la poupée, d’autres achetables séparément. Toutes les poupées sont commercialisées avec un support et un tube de plastique protecteur. Le support de la grande Lilli, d’un diamètre de 9 cm et haut de 4 cm, est doté d’un fil métallique long de 7,5 cm logé dans le trou sous le pied de la poupée et dans sa jambe, pour la faire tenir en place. Le tube en plastique, haut de 35,5 cm, est ajusté au support. Le couvercle en plastique du tube est ajusté à celui-ci afin de le rendre étanche. Les supports des poupées vendues en Allemagne sont marqués d’une inscription « Bild Lilli » en noir et du logo du journal Bild Zeitung en rouge et blanc. Les couvercles acceptent un autocollant portant le logo de 3 M. Les supports des poupées vendues à l’export sont simplement marqués « Lilli ».
Le support de la petite Lilli, d’un diamètre de 5,5 cm, porte l’inscription « Bild Lilli ». Son fil métallique est dix fois plus court, 0,75 cm. Le support des petites Lilli destinées à l’export accepte une étiquette en papier portant l’inscription des numéros de brevet de la poupée.
On estime à environ 30 000 le nombre des journaux miniature produits pour accompagner les petites et les grandes Lilli, avec une édition différente pour chaque taille. Ils contiennent des récits, des images et des bandes dessinées. Toutes les poupées ne sont pas vendues avec un journal. Lorsque c’est le cas, celui-ci est plié et attaché aux vêtements par une épingle en argent.
Des caniches Steiff miniature accompagnent souvent les Bild Lilli. Fabriqués dans les années 1950 à 1970, ils sont disponibles en trois couleurs : noir, blanc ou gris. Dotés de tout petits yeux  et nez boutons en perle noire, ils portent un collier en laine rouge. Une étiquette Steiff jaune numérotée enveloppe leur taille. Un parapluie en cuivre couvert de carreaux noirs et blancs accompagne parfois les Lilli. Vendus séparément ou avec un vêtement, ces parapluies sont extrêmement rares aujourd’hui.
Le siège de Lilli, inspiré du siège papillon conçu par Jorge Ferrari-Hardoy en 1938, est constitué d’un cadre en acier émaillé et d’une assise en plastique. Il est disponible en plusieurs formes et coloris.
La balançoire des petites Lilli (photo ci-dessous) est utilisée pour les exposer ou être suspendue au rétroviseur central d’une voiture. La poupée peut être stabilisée en attachant ses poignets aux deux cordes de la balançoire avec du fil.


© Auktionskompaniet

L’Allemagne a toujours été un pays de fabrication en masse de maisons de poupées. La petite Lilli a une taille idéale pour ces maisons, aussi n’est-il pas surprenant que diverses installations et meubles aient été réalisés spécialement pour elle.

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Les curiosités et les copies

De nombreux fabricants ont pris le train de Bild Lilli en marche. Destinée à la clientèle masculine des débuts, une poupée de 13 cm pour tableau de bord de voiture est produite. Cheveux moulés et visage peint, elle est attachée à une fine baguette métallique reliée à une ventouse et fait de l’auto-stop. Placée sur un tableau de bord, elle se trémousse.
L’entreprise berlinoise Eride distribue un parfum Bild Lilli ; la firme allemande Hoehl crée le champagne « Lilli-put », conditionné dans une boîte spéciale ; Goebel produit un masque de la tête de Lilli que l’on peut accrocher au mur ; Wallendorf réalise un personnage en céramique accompagné d’un caniche ; des cartes postales de la petite Lilli dans différents décors portant des vêtements divers sont vendues ; et la liste s’allonge encore et encore… La compagnie cinématographique ARCA sort le film intitulé « Lilli, a girl of the big town » (Lilli, une fille de la grande ville) avec l’actrice danoise Ann (Hanne) Smyrner dans le rôle de Lilli. Michael Jary compose le « Lilli boogie » sorti en 45 tours chez Polydor, avec des paroles de Brino Balz et un orchestre dirigé par Kurt Edelhagen.
Et bien entendu, rançon du succès, il y a de nombreuses copies, d’Italie, d’Espagne, de Hong Kong, du Royaume-Uni… Si le dicton « l’imitation est est la plus haute forme de flatterie » est juste, Lilli a dû être très flattée. La contrefaçon la plus courante aujourd’hui est la « Hong Kong Lilli ». Toutefois, même un œil non averti peut aisément distinguer l’original de la copie.

La fin de Lilli

Le dernier dessin de Lilli est publié le 5 janvier 1962. Reinhard Beuthien déclare avoir arrêté parce que le journal voulait marier Lilli ! il crée d’autre bandes dessinées de type Lilli qui ne connaîtront pas le même succès.
Les dernières poupées Lilli sont fabriquées en 1964. On estime qu’en 10 ans de production, environ 130 000 d’entre elles Lilli ont été réalisées. Il existe peu d’exemplaires en bon état sur le marché aujourd’hui. Lilli est donc une poupée très recherchée par les collectionneurs.

Les débuts de Barbie

L’histoire de Barbie est indissociable de Ruth Handler, femme d’affaires américaine ayant fondé en 1945 l’entreprise de jouets Mattel avec son mari Elliott et leur associé Harold Mattson. Le nom de Mattel est obtenu en combinant les premières syllabes de Mattson et de Elliott. Mattson abandonne très vite l’affaire à Elliott Handler, convaincu de l’absence d’avenir de Mattel, qui au départ confectionnait des meubles pour poupées. Le couple Handler poursuit alors son affaire en Californie.
Lorsque Ruth observe sa fille préadolescente Barbara inventer des jeux de rôle avec ses poupées en papier, elle se demande pourquoi il n’existe pas de poupée à corps d’adulte pour les enfants qui ont passé l’âge des poupons et des contes pour s’endormir. Pourquoi ne pas créer une poupée féminine qui pourrait être stylée et habillée comme une poupée de papier ? quand elle fait part de cette idée à son mari, ce dernier la rejette en arguant qu’aucune mère ne voudrait acheter à sa fillette une poupée à corps de femme. Ses collègues acquiescent : « ils étaient à l’aise avec des pistolets et des fusées jouets, des instruments de musique et des jouets animés, mais la poupée décrite par Ruth défiait leur imagination », écrit l’historien Robin Gerber. Le personnel de Mattel conseille à Ruth d’oublier son idée, car sa poupée idéale serait controversée, impopulaire et trop difficile à produire.
À l’été 1956, le couple Handler et leurs deux enfants Kenneth et Barbara font un voyage en Europe. En Suisse, ils découvrent la poupée Bild Lilli dans une boutique de la ville de Lucerne. La jeune Barbara, 15 ans, s’en éprend immédiatement. Ruth, quant à elle, est enchantée par sa forme féminine qui correspond à son idée de poupée à corps d’adulte. Elle en rapporte trois en Californie, dont une pour sa fille. Là, elle décide de s’en inspirer pour créer une poupée qu’elle baptisera Barbie, d’après le nom de sa fille. Elle retravaille la conception de la poupée avec une équipe : les mensurations exagérées et les traits du visage de Lilli sont atténués, mais le résultat lui ressemble encore beaucoup. Le maquillage appuyé et les sourcils arqués de Lilli ne sont pas repris pour Barbie. Les deux poupées ont les mêmes proportions harmonieuses et des pieds différents : tandis que Lilli a les pieds enfermés dans des chaussures à talons aiguille noires et peintes, Barbie a les pieds cambrés et de parfaits petits orteils.
Ruth envoie Barbie au Japon avec un ingénieur de chez Mattel chargé de lui trouver un fabricant. Présentée au salon du jouet de New York le 9 mars 1959, elle rencontre un succès immédiat, qui ne se démentira pas jusqu’à aujourd’hui.
Ruth Handler a toujours reconnu avoir rapporté Lilli aux États-Unis et s’être inspirée de la poupée allemande pour créer Barbie. Cependant, elle insiste sur le peu de ressemblance entre les deux poupées. Dans une interview à la radio 4 de la BBC, elle souligne qu’elle a demandé aux fabricants japonais de produire « quelque chose comme » la poupée Lilli. Toutefois, lorsque l’on compare les deux poupées côte à côte, leur ressemblance saute aux yeux (photo ci-dessous).


© Messy Nessy

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Les procès et la vente des droits de production

Rolf Hausser ignore qu’une version américaine rebaptisée de sa Lilli figure parmi les meilleures ventes de jouets aux États-Unis. « Je ne savais rien de ce qui se passait en Amérique », confie-t’il, « nous n’avions pas de radio et il n’y avait rien ici sur Barbie dans les journaux ». Il entend pour la première fois parler de Barbie lorsqu’il se rend dans une boutique de jouets à Nuremberg en 1963, où elle est exposée. « J’ai été scandalisé quand j’ai vu cette poupée », déclare-t’il, « c’était ma Lilli avec un autre nom. Qu’avaient fait ces gens ? avaient-ils volé ma poupée ? je ne savais pas ce qui se passait ». L’année suivante, Rolf découvre une publicité dans les journaux allemands annonçant l’arrivée de Barbie en Allemagne. Peu de temps après, il remarque une large sélection de poupées Barbie sur le stand Mattel du salon du jouet de Nuremberg. Il témoigne : « j’étais furieux qu’ils aient pris et exploité ma Lilli de cette manière, mais je ne savais toujours pas à quel point elle était populaire ».
Il décide alors de poursuivre Mattel en justice dans chaque pays d’Europe où Barbie est vendue. En 1961, G&H et Louis Marx and Company intentent un procès à Mattel pour violation du droit d’auteur  sur le brevet américain d’articulation des hanches détenu par G&H, pour contrefaçon de Lilli afin de créer Barbie, et pour usage de représentations fausses et trompeuses des origines de Barbie. Mattel contre attaqua et l’affaire fut classée.
Toujours ignorant du degré de popularité de Barbie aux États-Unis, et de quel phénomène elle allait devenir, Rolf veut à tout prix sauver sa part du marché européen du jouet. Mais son frère Kurt, conscient de l’influence du géant du jouet rival, le persuade qu’attaquer encore Mattel en justice causerait la ruine de la petite compagnie allemande. Il suggère à la place la vente du brevet de la poupée par G&H, probablement la pire décision prise par la compagnie. Rolf Hausser affirme aujourd’hui avec amertume : « je n’avais pas d’autre choix que de vendre le brevet. Mattel était une entreprise multimillionnaire et en comparaison je n’étais rien. Même si un juge, en face de mon brevet, pouvait constater la contrefaçon, il trancherait en faveur de Mattel ». Il ajoute : « si ça ne dépendait que de moi, je serais retourné en justice juste pour le principe. Mais mon frère Kurt refusait de me suivre en raison du désastre financier annoncé ».
Marie-Françoise Hanquez-Maincent, chercheuse française ayant travaillé sur l’histoire de Lilli et Barbie, auteure de la thèse « Barbie : poupée totem », met en avant le rôle du sentiment anti-allemand. « Monsieur Hausser m’a dit qu’il était convaincu d’être isolé parce qu’il était allemand », révèle-t’elle, « ça se passait peu après la guerre, souvenez-vous ». La chercheuse souligne également la volonté des fabricants américains de jouets après la seconde guerre mondiale d’évincer du marché les concurrents européens, et en particulier allemands. Elle analyse : « les fabricants allemands de jouets avaient dominé le marché mondial avant la guerre, et les fabricants américains prévoyaient un retour des consommateurs aux jouets allemands après la guerre. Il y eut une campagne en faveur des jouets américains, avec des slogans comme ‘évitez une tragédie à vos enfants -une poupée cassée-, achetez des poupées faites aux États-Unis' ».
Quatre employés de Mattel se présentent un jour sans rendez-vous au domicile de Rolf Hausser, dans l’intention de régler leur différend en achetant les droits de production de Lilli. Ils prétendent de plus avoir vendu peu de poupées Barbie depuis son lancement. En fait, d’après Marie-Françoise Hanquez-Maincent, qui dispose de documents de Mattel, 351 000 Barbie ont été vendues aux États-Unis deux ans auparavant en 1962. Les négociations se poursuivent à Francfort, où un contrat en anglais est soumis pour signature à Hausser. Il refuse de le signer et demande 1 % sur les profits de vente des Barbie, tandis que Mattel lui propose une somme forfaitaire pour les droits de production de Lilli. Après une journée de discussions, il accepte de vendre les droits pour 69 500 deutsche marks de l’époque, ce qui représente environ 23 500 euros d’aujourd’hui. Bien que cette somme ne soit pas négligeable en 1964, elle ne représente qu’une fraction du pourcentage sur les profits demandé au départ par Hausser. La production de Bild Lilli s’arrête.
Les conséquences de cette vente sont désastreuses pour Hausser : privée de Lilli, le produit phare de sa compagnie, cette dernière subit de lourdes pertes et fait faillite quelques mois à peine après la vente des droits. Il faudra à Hausser 20 ans pour régler ses dettes.
Certains observateurs pensent que Rolf Hausser a du mal à reconnaître sa part de responsabilité dans la déroute des négociations avec Mattel, due à ses défaillances en tant qu’homme d’affaires.
« Ce qui me rend réellement furieux, au point que les mots me manquent pour décrire mes sentiments, c’est que personne n’a jamais admis ma part dans la création de Barbie. Son quarantième anniversaire en 1999 s’est déroulé à grands renforts de publicité, mais Mattel a tout simplement étouffé mon rôle dans son histoire ».
En 2001, G&H engage de nouvelles poursuites en contrefaçon envers Mattel, réclamant des droits d’auteur sur chaque Barbie vendue depuis 1964. L’affaire fut à nouveau classée.

Épilogue

Aujourd’hui, que penser de la ressemblance entre Lilli et Barbie ? y-a t’il eu imitation ? « eh bien vous pourriez le dire » avoue cyniquement Elliott Handler au biographe Jerry Oppenheimer en 2008. « Ruth voulait adopter le corps de Lilli avec quelques modifications. Des changements et des améliorations ont été réalisés. Ruth voulait obtenir sa propre silhouette ». Mattel minimise le problème : « Ruth a été inspirée en regardant sa fille jouer avec des poupées en papier. Bild Lilli a juste prouvé qu’il était possible de fabriquer une poupée de 29 cm », argumente un porte-parole de Mattel. De nos jours, il se vend plus de 100 Barbie par minute (voir l’encart statistique en page d’accueil) et sa malheureuse sœur, le vilain petit secret de Mattel, est passée aux oubliettes de l’histoire.

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Sources de l’article
Digiprove sealCopyright secured by Digiprove © 2021 Patrick Fédida

De l’esclavage aux black Barbies : un siècle et demi de poupées noires

Introduction

La belle exposition de la collection de poupées africaines-américaines de Deborah Neff, qui s’est tenue du 23 février au 20 mai 2018 à la Maison Rouge à Paris, est l’occasion de revenir sur l’histoire tourmentée de la représentation des poupées noires, de l’imagerie raciste des golliwogs aux poupées actuelles à revendication éducative d’Ikuzi dolls, en passant par les topsy-turvy des esclaves aux États-Unis et les poupées exotiques de fabrication allemande ou française au tournant du XXe siècle.

Poupée noire et poupée blanche

Dans une expérience des années 1940 restée célèbre, les sociologues américains Kenneth et Mamie Clark interrogent des enfants noirs à propos de deux poupées, une noire et une blanche (photos).

63 % d’entre eux disent qu’ils préfèrent jouer avec la blanche, 56 % la déclarent plus gentille, et 44 % affirment que la poupée blanche leur ressemble le plus !
« Ce résultat est capital en ce qu’il change radicalement la manière dont nous envisageons les relations inter-raciales » estime le professeur William Julius Wilson, de l’université de Harvard. « Voilà des enfants qui pensent qu’être blanc vaut mieux que d’être noir, et ceci est assez accablant ».
Soixante ans plus tard, l’émission de télévision GMA (Good Morning America) réitère l’expérience, avec des résultats très différents : 88 % des enfants s’identifient à la poupée noire, avec laquelle 42 % déclarent vouloir jouer, contre 32 % avec la poupée blanche, le même pourcentage choisissant la poupée blanche comme étant la plus gentille. Même si certaines déclarations des enfants à propos de la poupée noire restent dérangeantes, comme celle d’Alexis, 7 ans, « elle répond et désobéit », ou encore celle de Nayomi, 7 ans, « elle est moche parce qu’elle a les pieds comme un singe », la plupart des réponses conduisent à espérer.

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Caricatures racistes

Mais le paysage était beaucoup plus sombre il y a un siècle et demi, époque à laquelle l’image de la servitude noire était profondément ancrée dans tous les esprits. En 1859, Martin H. Freeman écrivait dans « The anglo-african magazine » : « On apprend directement ou indirectement aux enfants s’ils sont beaux par comparaison aux traits physiques de la norme anglo-saxonne. Il faut donc rétrécir les nez épatés et défriser les cheveux crépus… Parfois, les cheveux naturels sont rasés et remplacés par une perruque à cheveux raides. Les lèvres épaisses sont redessinées et réduites. Par l’application de rouge et de poudre blanche, de beaux visages noirs ou bruns prennent un teint artificiel, comme celui d’un cadavre que l’on aurait peint. » Les poupées noires fabriquées par les blancs ne font que reprendre les caricatures racistes et sexistes nombreuses associées à la servitude noire : pickaninnies, minstrels, golliwogs et personnages de Mammy et Aunt Jemima.
Pickaninny est, aux États-Unis, une injure raciale faisant référence à un enfant noir d’origine africaine dont la particularité est qu’il est résistant à la douleur (photo de gauche). Dans les états du Sud, le terme désigne un enfant d’esclaves ou, plus tard, de citoyens africains-américains. Tandis qu’il est popularisé par le personnage de Topsy dans le roman de 1852 « La case de l’oncle Tom » de Harriet Beecher Stowe, le terme est utilisé dès 1831 dans le récit abolitionniste « L’histoire de Mary Prince, esclave aux Antilles, racontée par elle-même » publié à Édimbourg,  Écosse. Il restera en usage aux États-Unis jusque dans les années 1960.
Le minstrel show, ou minstrelsy (de l’anglais « minstrel », ménestrel), est un spectacle américain créé vers la fin des années 1820, où figurent chants, danses, musique, intermèdes comiques, interprétés d’abord par des acteurs blancs qui se noircissent le visage (« blackface »), puis, surtout après la Guerre de Sécession, par des noirs (photo de droite). Ils apparaissent dans ces spectacles comme ignorants, stupides, superstitieux, joyeux, et doués pour la danse et la musique. Les acteurs professionnels délaissent le genre vers 1910, mais des amateurs le font durer jusque dans les années 1950. La montée de la lutte contre le racisme les font disparaître définitivement.

Désigné d’après Golliwogg, le nom propre d’une poupée apparue en 1895 dans le livre pour enfants « The adventures of two dutch dolls » (Les aventures de deux poupées hollandaises) de Bertha et Florence Kate Upton, le golliwog est une poupée de chiffon ou en tissu représentant une personne noire aux cheveux crépus, généralement de sexe masculin (photos).

 

Inspiré des personnages des minstrel shows, il est par la suite commercialisé sous forme de poupées et de produits dérivés, utilisé à des fins publicitaires et repris par des auteurs de livres pour enfants dont Enid Blyton. Le nom du personnage serait en outre à l’origine du mot wog, terme péjoratif utilisé pour désigner entre autres les noirs. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les golliwogs commencent à faire l’objet d’une controverse en raison du stéréotype raciste qu’ils véhiculent. Depuis les années 1960, le changement d’attitude social et politique envers la question raciale réduit leur popularité.
Une Mammy, ou Mammie, est un stéréotype du Sud des États-Unis représentant une femme noire âgée et grosse,  gouvernante ou nounou des enfants d’une famille généralement blanche (photo de gauche). C’est une figure idéalisée de la mère noire de substitution : aimable, loyale, maternelle, asexuée, illettrée, douce, docile et soumise. Dévouée uniquement à sa famille blanche, elle néglige sa propre famille et n’a pas d’amis noirs. Un des premiers personnages de fiction de Mammy est tante Chloé dans « La case de l’oncle Tom », publié en 1852. Le contexte du personnage de Mammy est en effet l’esclavage aux États-Unis : les esclaves africaines-américaines avaient le statut de travailleuse domestique dans les foyers américains blancs. Cependant, bien qu’il soit né avec l’esclavage, le personnage de Mammy atteint son apogée durant la période ultérieure de la reconstruction, joue pour les états du Sud un rôle dans les efforts révisionnistes de réinterprétation et de légitimation de l’héritage esclavagiste et de l’oppression raciale, et perdure au XXe siècle. Son historicité est discutée : les archives font état de servantes adolescentes ou jeunes adultes avec une espérance de vie de 34 ans. Ceci n’empêche pas l’image romancée de la Mammy de subsister dans l’imaginaire populaire de l’Amérique moderne, à l’origine de personnages de fiction bonnes soignantes et éducatrices, altruistes, fortes et soutenantes, seconds rôles de protagonistes blancs.
Enfin, Aunt Jemima (Tante Jemima) est une marque commerciale de farine à crêpe, de sirop et autres produits pour le petit déjeuner actuellement possédée par la Quaker Oats Company, existant depuis 1893 (photo de droite). Inspiré par la chanson de vaudeville et minstrel show de Billy Kersands « Old Aunt Jemima » écrite en 1875, le personnage désigne une femme noire amicale, obséquieuse, soumise, agissant en protectrice des intérêts des blancs. Des artistes africains-américains et des femmes telles que Betye Saar se sont intéressées au stéréotype de Aunt Jemima, pour déconstruire ce personnage, allégorie selon elles de la soumission de la bonne domestique noire à ses maîtres blancs.

Au début du XXe siècle, des voix s’élèvent contre ces caricatures, pour promouvoir par le biais des poupées la fierté et l’amour de la condition de noir. Madame Mack écrit dans une lettre au « Half-century magazine » : « Les blancs ne remplissent pas leurs maisons de photos de gens de couleur… Ils recouvrent leurs murs de photos de gens de leur race. Quand parfois apparaît une personne de couleur, elle tient généralement un rôle ridicule ou effectue des tâches subalternes… Actuellement, sur toutes les photos que j’ai au mur figurent des gens de couleur, et je n’autorise pas chez moi de photo ridicule d’une personne de couleur… J’ai acheté de jolies poupées noires à mes enfants pour qu’ils apprennent à aimer et à respecter les héros et les beautés de leur couleur ». Marcus Garvey, fondateur de l’UNIA (Universal Negro Improvement Association and African Communities League), association universelle pour l’amélioration de la condition noire, déclare dans les années 1920 : « Mères, donnez à vos enfants des poupées qui leur ressemblent pour qu’ils jouent avec et les cajolent, pour qu’ils apprennent en grandissant à aimer leurs propres enfants et à s’en occuper… ».

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La poupée objet de fierté

Ces poupées, elles existent. Loin de la vision dévalorisante des minstrels et des golliwogs, les « black dolls » conçues dans leur immense majorité entre 1840 et 1940 par des africaines-américaines pour leurs enfants ou pour ceux qu’elles gardaient sont des objets politiques et artistiques : ils portent en eux l’histoire de la mise en esclavage d’une partie du continent africain et révèlent l’amour pour l’enfant noir qui va accueillir la poupée ; ils traduisent une esthétique propre enracinée dans les traditions africaines-américaines et parfois africaines. Deux cents d’entre elles ont été rassemblées dans la collection Deborah Neff, et exposées du 23 février au 20 mai 2018 à la Maison Rouge à Paris (photos).

L’exposition était accompagnée de photographies, provenant pour la plupart d’albums de famille. Certaines d’entre elles, troublantes car la poupée est une représentation de l’adulte que l’enfant va devenir, montrent un enfant blanc tenant une poupée noire (photo de gauche) et un groupe d’enfants noirs avec des poupées blanches (photo de droite).

Selon Deborah Neff, la première peut s’expliquer par le fait que les nourrices noires, ayant élevé des enfants de familles blanches et riches pendant des générations, leur confectionnent des poupées noires. La deuxième est d’autant plus surprenante qu’elle est rare : dans l’iconographie dominante, les enfants noirs sont généralement présentés comme des bizarreries ; de plus, une thèse répandue veut que les enfants noirs n’étaient pas autorisés à jouer avec les poupées blanches dans les plantations. On peut imaginer que les poupées blanches aient été prêtées aux enfants des nounous par les enfants blancs de la famille dont elles s’occupaient, ou qu’elles leur aient été confiées pour les préparer à leur futur rôle de nourrice d’enfant blanc.

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La poupée « topsy-turvy »

Dans le prolongement de ces questions, on peut s’interroger sur le statut des « topsy-turvy » (sens dessus dessous ou réversible), ou « twinning » (jumelée), ces poupées à deux corps en tissu ou en bois (photos) fabriquées par des femmes esclaves pour les enfants blancs dont elles avaient la charge.

Toujours selon Deborah Neff, il existe deux thèses contradictoires sur l’origine de ces poupées réversibles : comme il était interdit aux enfants noirs de jouer avec des poupées blanches, si quelqu’un venait ils retournaient la poupée et la tête blanche était recouverte par la jupe ; au contraire, il était  interdit aux enfants noirs de jouer avec des poupées noires, et ils retournaient la poupée dans l’autre sens. Une troisième thèse affirme que ces poupées étaient destinées à préparer les jeunes filles noires à leur futur double rôle de mère d’enfants noirs et de nourrice d’enfants blancs. Une quatrième thèse qu’elles étaient faites pour des enfants blancs, représentant la mère d’un côté et la nourrice de l’autre. Une cinquième thèse prétend qu’elles descendent des poupées allemandes « hex » de Pennsylvanie, qui n’étaient pas associées aux enfants ou au jeu, servaient à jeter des sorts ou guérir des verrues, et possédaient une tête humaine et une tête de cochon (photo)…

Selon Patricia Williams, professeure de droit à la Columbia University, ces poupées expriment une longue histoire de viols et de métissage : « Les topsy-turvy peuvent être interprétées comme une riposte muette au lexique juridique qui distinguait les femmes blanches en êtres humains et les femmes noires en biens matériels, lexique qui accordait la citoyenneté à la progéniture née de l’union des hommes blancs avec des femmes blanches mais considérait comme un bien jetable et vendable le « produit » du coït entre des hommes blancs et des femmes noires. »

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Poupées exotiques de fabrication européenne

De l’autre côté de l’Atlantique, c’est la colonisation qui favorisa l’émergence, par le contact conflictuel avec d’autres cultures, de poupées de type africain, asiatique ou métis. L’Angleterre en particulier, pays à vocation maritime, et la France, qui possédait le plus grand territoire colonial en Afrique, furent en contact étroit avec les gens de couleur du Monde entier. Le dernier quart du XIXe siècle, par la conjonction du fait colonial et de l’établissement d’une industrie de fabrication de poupées en France et en Allemagne, vit l’apparition des premiers modèles de poupées exotiques. Au début, il s’agissait de poupées européennes dont on peignait le visage et le corps d’une certaine couleur. Elles furent ensuite spécialement moulées. Afin de satisfaire les demandes coloniales et occidentales, y compris aux  États-Unis où il existait une forte population noire issue de l’esclavage, le phénomène s’amplifia au cours des décennies suivantes, et l’on vit surgir de très nombreuses poupées de toutes couleurs et de tous pays, de la petite chinoise aux yeux bridés au bébé africain d’un noir d’ébène, en passant par la petite indienne à la peau cuivrée.

Poupées et bébés noirs fabriqués en Allemagne

Les principales firmes allemandes produisirent des poupées exotiques, dont de nombreux modèles de poupées noires. Simon & Halbig (photos de gauche et du centre) créèrent une série intitulée « poupées de quatre races », qui comportait de beaux modèles devenus célèbres. Kestner teinta en marron une de ses poupées de caractère à succès, Hilda (photo de droite). Dans le dernier catalogue de cette maison qui ferma en 1932 ne figuraient plus que quatre poupées noires. Citons encore les firmes Heubach Köppelsdorf, Schœnau & Hoffmeister et sa célèbre Hanna, Motschmann, A. Schmidt, Kœnig & Wernicke, Nippes, et Schildkröt.

Avec l’arrivée des poupées de caractère vers 1910, les bébés connurent un véritable engouement. Armand Marseille plongea ses bébés dans un bain de teinture noire (Dream baby, photo de gauche). Kämmer & Reinhardt fit de même avec son « Kaiser baby » (photo de droite).

Pour son Black Sambo (photo de gauche), Heubach Köppelsdorf fabriqua un moule spécial. Ce bébé avait les lobes percés et portait des boucles d’oreille. La même forme a été donnée à une poupée noire dont les cheveux étaient tressés. Ce même fabricant produisit un bébé noir rieur à dents moulées, boucles d’oreilles et anneau au nez (photo de droite).

Les deux bébés de Heubach Köppelsdorf et le Dream baby étaient vendus soit sous forme teintée au moyen d’une couleur mélangée à de la pâte de porcelaine, soit peints après cuisson, technique moins onéreuse qui donnait une teinte plus foncée et une surface plus lisse. August Reich, ainsi que Recknagel, fabriquèrent une variante du Dream baby. Kestner produisit une version noire de son Bye-lo-baby.

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Poupées et bébés noirs fabriqués en France

En France, la plupart des poupées et bébés noirs utilisaient les mêmes moulages de fabrication que ceux des bébés blancs, qui étaient ensuite teints en marron, les lèvres étant épaissies au pinceau. Les poupées noires, plus faciles à maquiller et à coiffer, revenaient moins cher, leur prix actuel plus élevé s’expliquant par leur rareté. Apparemment, la SFBJ a produit en marron plusieurs de ses bébés caractère, qui ont été dispersés et sont devenus très recherchés (photos).

Les firmes fabriquèrent aussi des poupées à l’image des habitants des colonies d’outre-mer, à l’instar de Denamur qui produisit des petites poupées censées représenter des antillaises (photos).

Les français ne fabriquaient cependant pas que des poupées noires aux traits européens, ils produisaient parfois des poupées exotiques spécialement moulées. Parmi les autres fabricants français de poupées noires, citons les deux célèbres compagnies Jumeau (photo de gauche) et Léon Casimir Bru (photo du centre), ainsi que Danel & Cie (photo de droite).

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Les poupées noires après 1945 : le virage post-colonial

Après la seconde guerre mondiale et la vague de décolonisations qui s’ensuivit, l’attitude des occidentaux envers les ex-colonisés évolua : en leur reconnaissant une aspiration à l’égalité, ainsi qu’un droit à disposer de leur destin par l’accession à l’indépendance, il leur fallait peu à peu renoncer à certaines caricatures discriminantes. Les poupées n’échappèrent pas à ce mouvement, et l’on vit apparaître sur le marché des modèles ayant perdu leur caractère exotique perçu comme péjoratif au profit de représentations plus naturelles et plus conformes à l’anatomie des populations concernées. Deux grandes entreprises de fabrication de poupées, Käthe Kruse en Allemagne (voir Les artistes en poupées pionniers) et Petitcollin en France illustrent ce phénomène. Ci-dessous, photo de gauche : Nola la petite africaine de Käthe Kruse ; photo de droite : Minouche Mona et son baigneur de Petitcollin, créée en collaboration avec l’artiste autrichienne Sylvia Natterer.

Une autre grande entreprise de poupées européenne, la société britannique Pedigree, fabrique des poupées et bébés noirs « anatomiquement corrects » dès les années 1950 (photos).

L’influence des droits civiques aux États-Unis

Aux États-Unis, c’est le mouvement des droits civiques (1954-1968), visant à établir une réelle égalité de droits pour les noirs américains en abolissant la législation instaurant la ségrégation raciale, qui favorise l’apparition de poupées noires non caricaturales. Quatre entreprises sont bien établies sur ce marché. La grande compagnie Effanbee, dont la devise est « les poupées qui touchent votre cœur », et qui inclut dans sa gamme des poupées noires depuis les années 1910, prend le virage « anatomiquement correct » dans les années 1960 (photo de gauche). Shindana Toys, fondée en 1968 par Robert Hall, membre du congrès pour l’égalité raciale, est une des premières entreprises centrées sur la production de poupées anatomiquement correctes, dont les noms sont par ailleurs africains (Zuri, photo du centre). Terri Lee Dolls, qui introduit dans son catalogue des poupées noires en plastique dès l’année de sa fondation en 1947, produit des poupées anatomiquement correctes avant sa fermeture en 1962 (photo de droite).

Madame Alexander, compagnie historique fondée par Beatrice Alexander en 1923 à New York, produit des bébés, des poupées, des mannequins et des éditions limitées. Elle introduit des poupées noires dans ses collections dès 1970 (photos).

À peu près à la même époque que Shindana, une entrepreneure et éducatrice africaine-américaine du nom de Beatrice Wright Brewington fonde la B. Wright Toy Company à New York, qui produit une autre gamme de poupées anatomiquement correctes de diverses régions du Monde appelée « Ethnic people dolls » (photo de gauche). Dans leur sillon, des entreprises telles que Remco fabriquent des gammes de poupées noires, comme sa série « Brown eye » (photo de droite), à la fin des années 1960 et au début des années 1970.

Shindana et B. Wright vendent leurs moules à Totsy Toys et se retirent du marché au milieu des années 1980, mais d’autres entreprises comme Keisha Dolls et Golden Ribbon reprennent le flambeau.

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Barbie et les poupées américaines à vocation humaniste

Les émeutes raciales du quartier de Watts à Los Angeles en 1965 ont donné à Mattel, la société créatrice de la mythique Barbie, l’occasion de franchir une nouvelle étape dans la prise en compte des problématiques de la population africaine-américaine par les fabricants de poupées. Ces émeutes ont causé la mort de 34 personnes, des incendies et la destruction de 40 millions de dollars de biens matériels, dont certains tout proches du siège de Mattel. Dans le but de tendre la main à la communauté, la société contribue au projet « Operation bootstrap Inc. » de création de plusieurs entreprises gérées par des noirs, dont Shindana Toys (voir plus haut). Au-delà de la réalisation de poupées anatomiquement correctes ayant des prénoms africains, Shindana a pour but clairement affiché la promotion de la fierté africaine-américaine. C’est le moment que choisit Mattel pour sortir sa première poupée noire, Francie, en 1967, puis Christie (photo de gauche), en 1968, faite d’après un moule modifié de Midge, l’amie de Barbie. Ce n’est toutefois qu’en 1980 que Mattel ose produire la première version noire de Barbie (photo de droite).

Le ton est désormais donné : la mission des poupées noires, selon Mattel et les autres fabricants de poupées, est humaniste et éducative. La communauté noire doit être confortée dans la fierté de ses origines africaines, les enfants doivent se reconnaître et se construire avec des poupées qui leur ressemblent. Une autre femme noire entrepreneure, journaliste et éducatrice, Yla Eason, informée par son fils de trois ans qu’il ne pouvait pas être un super-héros comme He-Man, fonde Olmec Toys à New York en 1985. Olmec, la plus grande entreprise de jouets gérée par une minorité aux États-Unis, produit des bébés, des figurines d’action comme Sun-Man (photo de gauche) et Butterfly Woman, ainsi que des poupées mannequins comme Naomi et Imani (photo de droite), avant d’arrêter la production à la fin des années 1990.

Mais Olmec a inspiré Tyco, qui sort ses propres poupées mannequins noires comme Kenya (photo de gauche), et PendaKids, coentreprise de la division Mahogany de Hallmark et de Cultural Toys. Dans les années 1980 et 1990, les compagies Robert Tonner, Cabbage Patch Kids (photo du centre), Magic Attic et American Girl (photo de droite) introduisent des poupées noires dans leur gamme.

Cependant, des années 1990 aux années 2000, l’offre en poupées noires est relativement limitée par rapport à la demande américaine. Des efforts sont faits pour combler cette lacune : les « Big beautiful dolls » (photo de gauche), premières poupées mannequins rondes, créées par Georgette Taylor et Audrey Bell en 1999 ; les Barbie africaines-américaines de la série Collector créées par l’artiste Byron Lars de 1997 à 2010 (photo du centre) ; la gamme SIS (So In Style) de  Stacey McBride-Irby pour Mattel, lancée en 2009 (photo de droite).

Stacey McBride-Irby continue avec les poupées mannequins et jouets multiculturels du « One World Doll Project ». Salome Yilma fonde « Ethidolls », entreprise de poupées faites à l’image de leaders africaines historiques, accompagnées de livres de récits.

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Le renouveau des années 2010 aux États-Unis

À partir de la fin des années 2000, l’offre en poupées noires commence enfin à s’étoffer, avec un discours qui prolonge celui de Mattel : les poupées ne sont pas qu’une affaire de plaisir, elles jouent un rôle important dans le développement de l’enfant, apprennent la compassion et la vie en société, aident à former l’image de soi et à comprendre, accepter, respecter et apprécier les autres cultures. Lorsqu’Angela Sweeting  remarque que sa fille veut avoir des cheveux blonds et une peau plus claire pour ressembler à sa poupée, elle décide de créer « Angelica doll », une poupée en vinyl de 46 cm aux traits africains-américains et à la chevelure naturelle luxuriante (photo de gauche). Niya Dorsett créé les poupées « Brains and beauty » pour remplir une mission originale : aider les petites filles à améliorer leur estime de soi. Les cheveux sont naturels, et la poupée parlante connaît 20 phrases encourageantes destinées à aider la petite fille à croire en elle et à atteindre ses objectifs (Malia, photo du centre).
Ozi Okaro, fondatrice d’Ikuzi Dolls en 2014, est styliste de mode et auteure et illustratrice de livres pour enfants. Elle s’inspire de ses propres enfants pour créer « de belles poupées noires qui leur ressemblent » avec différentes teintes de peau, couleurs et textures de cheveux (photo de droite).

Les « Prettie Girls! Dolls » ont été créées par Stacey McBride-Irby, ex-chef de projet chez Mattel, créatrice d’une gamme de poupées Barbie africaines-américaines et d’une poupée commémorative pour le centenaire de la sororité alpha kappa alpha. Prettie est un sigle pour « Positive Respectful Enthusiastic Talented Truthful Inspiring Excellent ». Ces poupées à récit sont des étudiantes écologistes de haut niveau, qui forment une bande d’amies (photo de gauche).
Jennifer Blaine fut choquée de constater que même en Afrique, les poupées à peau noire étaient difficiles à trouver. Cette entrepreneure de Johannesbourg décide donc de lancer une gamme de poupées noires avec de belles tresses et des tenues colorées d’inspiration africaine, sous le nom de Toyi Toyi Toys Dolls (photo de droite).

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Poupées d’artistes contemporains
En Europe

Dans la continuité du mouvement amorcé par les grandes compagnies, de nombreuses artistes européennes se lancent dans la création de poupées noires, dont les célèbres pionnières allemandes Hildegard Günzel (Jamina, photo de gauche) et Rotraut Schrott (Ricardo, photo du centre), et la pionnière suisse Sasha Morgenthaler (Cora, photo de droite).

En France, Odile Ségui (fillette africaine-américaine, photo de gauche), Chris Noël (Célestine, photo du centre) et Françoise Filaci (Vanille, photo de droite) proposent des poupées noires très réalistes.

Parmi les artistes allemandes contemporaines ayant produit des poupées noires réalistes, on peut citer, outre les pionnières mentionnées plus haut, Annette Himstedt (Pemba, photo de gauche), Brigitte Deval (photo du centre) et Marlies Theillout (photo de droite).

Aux Pays-Bas, c’est incontestablement le couple mère et fille Bets et Amy van Boxel qu’il convient de citer, tant leur production de poupées du Monde est abondante et remarquable. Avec fidélité et délicatesse, elles saisissent comme en instantané le regard grave de ces enfants soigneusement habillés et accessoirisés, dont on devine les difficultés matérielles assumées avec dignité. Ci-dessous, trois poupées représentatives de leur travail.

Outre sa collaboration avec divers fabricants, l’artiste autrichienne Sylvia Natterer (voir plus haut) produit des poupées OOAK (photo de gauche). Angela Sutter, artiste suisse dont une des sources d’inspiration est, selon ses dires, « les expressions et les destins des enfants des pays du tiers-monde », a créé la petite Angela (photo de droite).

En Angleterre, l’artiste Lynne Roche créé la jolie métisse africaine-américaine Poppy, en porcelaine et bois (photo de gauche), tandis que Jane Davies réalise une petite poupée noire en tissu (photo de droite).

Enfin, pour clore ce tour d’horizon européen bien loin d’être exhaustif, mentionnons les artistes italiennes Beatrice Perini, avec le ravissant couple d’enfants Miele et Dolce (photo de gauche), tiré de la collection « Mother’s darling » de 1999, et Linda Macario, avec la petite métisse Smuzhka (photo du centre), et Uta Brauser, native de Munich installée à Florence et fascinée par les jeunes noirs américains (photo de droite).

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Aux États-Unis

Aux États-Unis, la présence d’une forte population noire conduit tout naturellement les artistes en poupées contemporains à en réaliser des représentations non caricaturales. Le célèbre et prolifique créateur Robert Tonner produit un grand nombre de poupées noires glamour et sensuelles en collaboration avec la société Wilde Imagination (photo de gauche, « Angelique loves lingerie »). Berdine Creedy, sud-africaine installée aux États-Unis, ayant travaillé avec trois matériaux différents (porcelaine, vinyl, résine) et auteure de la série « Around the world » en 2011, créé plusieurs poupées noires dont le couple Kandas et Nandie (photo du centre). Floyd Bell, sculpteur autodidacte de poupées en bois, se focalise sur la création de personnages noirs historiques ou ordinaires tirés de photographies ou de son imagination (« Sojourner truth », photo de droite), afin de « refléter la dignité et la détermination d’un peuple qui a souffert ».

Ronna Morse, artiste de Virginie qui s’est spécialisée dans les poupées miniature, a créé cette poupée OOAK en argile polymère (photo de gauche). Les poupées étonnamment réalistes de Lynn Cartwright, artiste californienne auteure d’un ouvrage sur son travail, célèbrent différentes cultures du Monde, des indiens d’Amérique aux africains (photo de droite), en passant par les japonais.

Artiste des Bahamas installée en Californie, Lorna Miller invente des poupées réalistes dont le moindre détail est soigné, et qui surprennent l’observateur par la puissance de leur expression (photo de gauche). Jodi et Richard Creager, également californiens, représentent bien ces artistes qui souhaitent élargir leur horizon en créant des personnages issus d’autres cultures (« Fulani mother and child », photo du centre). Lawan Angelique, une des rares artistes en poupées africaines-américaines, sculpte ses personnages à l’aiguille sur tissu. Ce jeune homme africain superbement vêtu semble nous regarder droit dans les yeux (photo de droite).

L’artiste noire américaine autodidacte Gloria Young Rone fabrique depuis 2000 des poupées en argile polymère, tissu ou bois sur des thématiques comme l’esclavage, les cueilleurs de coton (photo de gauche), les personnes âgées (photo du centre) ou les enfants (photo de droite) dans sa collection « Massa’s servants collectibles ».

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Sources de l’article
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