Maman j’ai peur ! quand les poupées font froid dans le dos

Introduction

Qu’est-il arrivé aux charmantes et délicates poupées de notre enfance, avec lesquelles nous passions des heures à jouer innocemment, pour la plus grande paix de nos parents ? Par l’imagination malsaine de quel créateur au cœur desséché se sont-elles métamorphosées en Annabelle, Chucky, Billy, Brahms et les autres ? Nous verrons que, bien loin d’être un phénomène récent, la peur des poupées est enracinée dans l’histoire de l’humanité. Elle répond à des mécanismes psychologiques qui ont été étudiés théoriquement et expérimentalement. Des lieux hantés et des événements troublants viennent alimenter cette peur. De Gabbo le ventriloque à Brahms, le cinéma a produit des figures emblématiques de poupées effrayantes. Mais la réalité dépasse parfois la fiction : de nombreuses poupées hantées sont en vente sur le web. Des sœurs siamoises aux tableaux maudits, les poupées qui font peur peuvent être classées en grandes catégories.

La peur des poupées, une vieille histoire

Souvenons-nous : bien avant l’irruption de ces petits monstres dans nos imaginaires d’incroyants, la religieuse poupée vaudou traversée de clous, d’éclats de verre et enduite de sang inspirait la crainte dans les sociétés d’Afrique de l’Ouest, puis des Antilles (voir Histoire des poupées). Plus loin encore, dans l’Égypte ancienne, les ennemis de Ramses III (1186-1155 av. J.C.) tentèrent d’utiliser des images de cire à son effigie pour provoquer sa mort. Dans la Rome antique, des poupées étaient souvent utilisées lors de rituels magiques pour entrer en contact avec un dieu ou une déesse. La statuette anthropomorphe « nkisi » du Congo (voir Histoire des poupées), appelée « fétiche » pendant la période coloniale, est depuis longtemps utilisée à des fins magico-religieuses. En magie populaire et en sorcellerie, les poupées magiques (« poppets ») représentaient une personne afin de lui jeter un sort ou de l’aider. Faites de racines sculptées, branches, tiges de maïs, fruits, pommes de terre, papier, cire, argile ou tissu rembourré, elles sont originaires d’Europe (par exemple sous la forme de sorcières de cuisine scandinaves) et ont inspiré les poupées vaudou. De nos jours, le wiccanisme adapte cette pratique à ses propres usages. Le pouvoir d’effrayer et d’inspirer la crainte qu’ont les poupées remonte donc  à la nuit des temps.
Plus près de nous, la poupée en bois et papier mâché  de l’artiste allemand Hans Bellmer (voir Les poupées célèbres d’hier et d’aujourd’hui), réalisée en 1934, représente une jeune fille multiforme quasi nue (photo ci-dessous) dont les multiples possibilités de variations anatomiques engendrent un véritable malaise chez le spectateur.

À l’époque contemporaine, les poupées d’artistes continuent à faire frissonner. L’artiste américaine Stefanie Vega illustre cette tendance avec ses thématiques morbides (mort, sorcellerie, fantômes,…), produisant des créatures inquiétantes (« Dorian Gray », photo de gauche ci-dessous). Autre artiste dérangeant, français celui-ci, Julien Martinez (voir Créatrices et créateurs contemporains), dont les poupées aux expressions torturées ne peuvent laisser indifférent (« Hariette », photo de droite ci-dessous).

Brenda, une artiste de Seattle (Washington), créé des poupées (photo) volontairement effrayantes à partir de modèles anciens qu’elle repeint.

Les fabricants de poupées s’y mettent aussi. La firme américaine Mezco Toyz, créatrice de la gamme des « Living dead dolls » en 1998, célèbre Halloween 2018 avec 13 nouvelles poupées surnaturelles. Six personnages réédités de cette gamme que sont  Posey, Damien, Sin, Sadie, Eggzorcist (photo de gauche ci-dessous), et une variante de Candy Rotten avec des cheveux bleus, en taille de 25 cm, vendues avec leur certificat de décès. Sept personnages célèbres issus de films d’horreur à succès : Freddy Krueger, la nonne (photo de droite ci-dessous), Regan l’héroïne de « L’exorciste », Michael Myers de la série « Halloween », le clown Pennywise, Beetlejuice et Chucky.

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Psychologie de la pédiophobie

Il n’est cependant pas nécessaire de faire appel à des poupées effrayantes pour déclencher la frousse chez certaines personnes : souffrant de pédiophobie, elles ont peur de toutes les poupées, même les plus innocentes. Comment cela est-il possible ? Selon Thalia Wheatley, une scientifique cogniticienne de l’université de Dartmouth à Hanover (New Hampshire), c’est lié à la façon dont nos cerveaux détectent les visages et leur prêtent attention, et ce depuis la naissance. Des études ont montré que des nouveaux-nés réagissent plus aux visages nets qu’aux visages aux traits brouillés. Il a également été établi que des zones cérébrales spécifiques sont stimulées en à peine 170 ms à la vue d’un visage. Dans ce processus rapide de reconnaissance faciale, nos cerveaux ne sont pas très discriminants : deux cercles et une courbe génèrent la même réponse qu’un visage humain, ce qui explique que nous voyons parfois des visages dans des objets inanimés. C’est pourquoi il existe un autre niveau de reconnaissance nécessaire : la capacité à distinguer les vrais visages, dotés d’une conscience, des fausses alarmes inanimées. En 2010, Thalia Wheatley mena une expérience pour étudier ce point : elle présenta à des étudiants une série d’images de morphose du visage d’un poupon vers celui d’un bébé, la question étant de savoir à partir de quelle image les observateurs jugent que l’on passe de l’inanimé à l’être humain. Le point de basculement s’avéra être entre 65 et 67 % du processus de morphose, indiquant un « critère d’humanité » élevé. D’autres formulations de la question montrent une équivalence entre reconnaissance de la vie et reconnaissance d’une vie mentale.
Et la peur, dans tout ça ? elle est justement liée à ce deuxième niveau de reconnaissance. Avec les poupées, ou les autres objets imitant les être humains tels que les automates ou les robots, le cerveau recherche une conscience et n’en trouve pas. Mais il reçoit cependant beaucoup d’indices d’une conscience : les yeux, la bouche, les expressions. Des signaux disent à notre cerveau que cette chose est vivante. Mais nous savons qu’elle ne l’est pas : cette contradiction est source d’angoisse. Elle est baptisée par certains chercheurs la « vallée troublante » (« uncanny valley » en anglais), ou, comme le formule Stephanie Lay, psychologue, « une baisse de la réponse émotionnelle qui survient lorsqu’on rencontre une entité presque, mais pas tout à fait, humaine ».
L’ingénieur roboticien japonais Masahiro Mori s’est penché sur la question dans un essai paru en 1970, qui anticipait les défis psychologiques à relever par les constructeurs de robots, rapporte l’auteure Linda Rodriguez McRobbie dans un article de 2015 intitulé  The history of creepy dolls. Mori définit cette « vallée troublante », zone de notre esprit où résident les poupées qui donnent le frisson, comme leurs cousins les robots et avant eux les automates : les humains réagissent favorablement aux représentations humanoïdes jusqu’au point où elles deviennent trop humaines. Alors, les petites différences entre l’humanoïde et l’humain -une démarche maladroite, un mauvais contact visuel ou une élocution imparfaite- sont amplifiées et provoquent l’inconfort, le malaise, le dégoût et finalement la terreur. Le mot « troublante » renvoie à un concept étudié par le psychiatre Ernst Jentsch en 1906 et par Sigmund Freud en 1919. Bien que leurs interprétations diffèrent -celle de Freud était, sans surprise, freudienne (il s’agit de peurs et de désirs anti-sociaux refoulés)-, leurs conclusions identiques renvoient au caractère des choses familières rendu étrange par le doute. La même analyse peut s’appliquer  à la peur des statues, des automates et des robots, baptisée automatonophobie, et pour évoquer un fait récent, à la gêne provoquée par les poupons reborn (voir Le phénomène des poupons reborn). Cette « vallée troublante », souligne Linda Rodriguez, n’existait pas au XIXe siècle, avant les innovations de l’industrie du jouet comme les yeux dormeurs ou les poupées parlantes. Les progrès dans le réalisme sont venus renforcer le penchant naturel de nos cerveaux à extraire des visages les informations sur leurs intentions, leurs émotions et leurs menaces potentielles.
Les recherches de Stephanie Lay ont mis en évidence le malaise qui s’installe quand nous voyons des expressions chez les poupées, avatars ou robots que nous ne rencontrons jamais dans la nature, comme par exemple une bouche souriante avec un regard furieux ou effrayé. D’après Thalia Wheatley, l’apparition de la réaction de peur dans le développement de l’enfant reste une question ouverte. Les jeunes enfants sont moins effrayés par les poupées que les adultes, peut-être parce qu’ils n’accordent pas la faculté de conscience aux autres humains et aux objets. Selon une étude récente, le phénomène de « vallée troublante » ne se manifeste  pas avant l’âge de neuf ans. Jay van Bavel, sociologue cogniticien à l’université de New York, a utilisé la morphose des visages pour étudier l’impact des facteurs sociaux sur la détection de conscience. Il a trouvé que celle-ci était plus rapide pour quelqu’un de son propre groupe social. Par exemple, les supporters sportifs accordent plus tôt une conscience à un visage de leur camp. Ceci pourrait avoir des implications dans le phénomène de déshumanisation des personnes hors d’un groupe social donné, que l’on rencontre en particulier dans les génocides. Malgré les progrès constants dans le réalisme des poupées et robots, les chercheurs s’accordent à penser que les observateurs auront toujours une longueur d’avance dans le discernement visuel, maintenant ainsi le mécanisme de la « vallée troublante ».

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Événements et lieux troublants

Certains n’hésitent pas, consciemment ou non, à réveiller la pédiophobie de leurs contemporains. En 2014, la police de San Clemente (Californie), révèle le magazine féminin en ligne « The cut », est confrontée à un type de menace très inhabituelle : des poupées apparaissent mystérieusement sur le perron des maisons de plusieurs familles, chacune ressemblant à une jeune fille de la maison. La responsable est finalement identifiée : une voisine qui y voyait là « un geste gentil » à l’opposé de toute intention maligne, comme le signale un rapport de police. Ce qui témoigne d’une gentillesse pour le moins étrange, ignorant un fait important : avec les poupées, on n’est jamais loin de la frayeur.
En 2014 toujours, des officiers de police font une découverte macabre dans le marais de Bear Creek (Alabama) : 21 poupées, dont la plupart anciennes en porcelaine, enfoncées sur des pieux en bambou (photo). Le terrain de leur emplacement appartenait à une entreprise de commerce de bois, qui n’a jamais répondu aux convocations des autorités. La police n’a pas à ce jour identifié les responsables. Le marais avait déjà avant cette découverte une effrayante réputation : des visiteurs affirment y avoir entendu des voix et vu des créatures non identifiées ; une légende rapporte que le marais est hanté par une mère cherchant désespérément son enfant disparu ; une source près du marais est réputée magique et conférer des pouvoirs aux mortels. C’est aussi depuis longtemps un lieu rituel pour des générations d’adolescents qui y viennent la nuit pour tenter d’apercevoir des créatures errantes.

Le musée-boutique de jouets londonien « Pollock’s toy museum » (photos) abrite une grande collection de jouets anciens, pour la plupart de l’époque victorienne.

Allez savoir pourquoi, certains visiteurs rebroussent chemin vers l’entrée au moment de pénétrer dans la dernière pièce avant la sortie, celle des poupées. « Ça leur fout juste la trouille », commente Ken Hoyt, employé du musée, « c’est comme s’ils traversaient une maison hantée, ce n’est pas une façon très glorieuse de finir leur visite ».
Située dans les canaux de Xochimilco, au Centre-Sud de la ville de Mexico, « la isla de las muñecas » (l’île aux poupées) est une attraction touristique macabre où de vieilles poupées sont accrochées aux arbres afin d’apaiser l’esprit d’une petite fille de la région s’étant noyée à proximité (photos).

À l’origine de cette pratique, un homme, Don Julian Santana, frappé par ce drame et hanté par le visage de l’enfant en pleine noyade, qui a passé sa vie à apaiser l’esprit de la petite fille qu’il pensait tourmenté. En 2001, il a été retrouvé noyé dans la même zone du canal que la petite fille 50 ans plus tôt.
À Portland  (puis à Astoria depuis 2017) dans l’Oregon, Mark Williams et sa femme Heidi Loutzenhiser fêtent Halloween à leur manière : pendant le mois d’octobre, ils ouvrent au public leur maison et son jardin rebaptisés « Doll asylum » (l’asile des poupées), où ils exposent plus de 1 000 poupées décapitées, découpées,  éventrées, pendues et sanguinolentes (photo).

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Les terreurs du cinéma

C’est au XXe siècle que certaines poupées sont devenues franchement antipathiques, avec le pouvoir d’animation conféré par le cinéma. Dès 1929, dans « The great Gabbo » (Gabbo le ventriloque), Erich von Stroheim incarne un ventriloque mégalomane, superstitieux, irritable et incapable d’exprimer ses émotions autrement que par l’intermédiaire de sa marionnette Otto. En 1936, le film du réalisateur de « Dracula » Tod Browning intitulé « The devil doll » (Les poupées du diable) a pour acteur Lionel Barrymore dans le rôle d’un homme déclaré à tort coupable de meurtre, qui transforme deux hommes en assassins de la taille d’une poupée pour se venger de ses accusateurs (photo de gauche). En 1945, le film britannique à sketches « Dead of night » (Au cœur de la nuit) comporte l’épisode « The ventriloquist’s dummy » (Le mannequin du ventriloque) réalisé par Alberto Cavalcanti : un ventriloque déséquilibré (Michael Redgrave) croit que sa poupée dénuée de morale est réellement vivante. Le thème du méchant ventriloque est repris dans « Devil doll » en 1964, où  le grand Vorelli, manipulateur de sa marionnette Hugo, assassine son assistante et introduit son âme dans le corps d’une poupée. En 1968, dans le film « Barbarella » de Roger Vadim avec Jane Fonda, l’héroïne est attaquée par des poupées tueuses menées par deux petites filles méchantes et cruelles. « Asylum », film à tiroirs sorti en 1972, met en scène le docteur Byron, pensionnaire d’un asile d’aliénés ayant perdu la raison, qui croit avoir trouvé le secret de la vie éternelle par le transfert de sa conscience dans le corps d’une poupée mécanique. En 1974, le film « Shanks » de William Castle avec Marcel Marceau et Tsilla Chelton a pour héros Malcom Shanks, sourd-muet martyrisé par sa sœur et son beau-frère, qui ne trouve le réconfort que dans ses marionnettes qu’il manipule en virtuose ; un jour, il trouve un emploi chez le professeur Walker, qui a inventé une machine permettant d’animer les cadavres grâce à des chocs électriques ciblés ; à la mort du savant, Shanks va joindre ses talents artistiques à cette découverte scientifique pour prendre sa revanche. « Trilogy of terror » (La poupée de la terreur) est un téléfilm de Dan Curtis sorti en 1975 : la dernière partie de cette trilogie est l’histoire d’Amelia, femme vivant seule et recevant une poupée vaudou Zuni d’Afrique vivante qui cherche à la tuer. La même année, dans « Profondo rosso » (Les frissons de l’angoisse), tourné par Dario Argento, une horrible poupée mécanique ricanante fait une brève apparition dans le bureau du professeur Giordani, psychiatre enquêtant sur un meurtre, avant d’être assassiné à son tour. En 1978, Richard Attenborough réalise « Magic » avec Anthony Hopkins dans le rôle d’un ventriloque tombant sous l’emprise de sa marionnette (Fats), qui l’entraîne à commettre des actes diaboliques et meurtriers (photo de droite).

Puis viennent les stars incontournables. En 1982 la poupée clown maléfique de « Poltergeist », épousant habilement deux homologues en horreur pour une terreur maximale. En 1983 la meurtrière Talky Tina de « The twilight zone » (La quatrième dimension), inspirée par Chatty Cathy, l’une des  poupées les plus populaires du XXe siècle -« Je m’appelle Talky Tina et vous feriez mieux d’être gentil avec moi »-. Chucky en 1988, clone de « My buddy » (poupée célèbre lancée par Hasbro en 1985 pour apprendre aux petits garçons à s’occuper de leurs amis), possédé par l’âme d’un tueur en série dans la série « Child’s play » (Jeu d’enfant, photo de gauche). Suzie, la poupée dans une boîte en verre offerte par sa mère à May avec l’adage « si tu ne peux pas te faire d’amis, fabriques-en un » ; « May » (film sorti en 2002), jeune femme timide et perturbée par un strabisme d’enfance, n’a jamais connu l’amitié ou l’amour ;  elle finit par suivre le conseil de sa mère, et assemble les parties qu’elle préfère des relations qu’elle a tuées par dépit, pour créer l’ami idéal. Billy, la marionnette du film « Saw » sorti en 2004, est utilisée par le tueur en série Jigsaw pour délivrer des messages à ses victimes, devant elles sur un tricycle ou par le truchement d’un écran de télévision. La marionnette de ventriloque, encore nommée « Billy », vedette du film « Dead silence » (Silence de mort) sorti en 2007, dans lequel un homme, bien décidé à élucider le meurtre de sa femme, revient dans sa ville natale pour y enquêter et comprend ensuite que ce meurtre pourrait être l’œuvre d’un fantôme ventriloque, continuant à vivre à travers ses marionnettes. En 2014, Annabelle, poupée ancienne très rare habillée dans une robe de mariée, offerte par un homme à sa femme qui attend un enfant, se révèle être une créature monstrueuse permettant aux âmes damnées de revenir sur Terre pour faire couler le sang et semer la terreur (photo de droite). Enfin en 2016 arrive Brahms, poupée de porcelaine grandeur nature confiée à la garde d’une jeune femme dans un château perdu en pleine campagne par un couple de personnes âgées qui met fin à ses jours en se noyant dans un lac, et qui représente en fait le jeune fils  de ce couple à l’âge de huit ans, âge auquel il est mort vingt ans plus tôt dans un incendie : des événements étranges ont lieu et l’expérience de la jeune femme va rapidement virer au glauque et à l’horreur.

 

Les années 1980 et 1990 ont vu des douzaines de films de série B sur le thème des poupées homicides, dont : « Dolly dearest » (Dolly), « Demonic toys » (Jouets démoniaques), « Blood dolls » (Les poupées sanglantes), « Pinocchio’s revenge » (La revanche de Pinocchio, photo de gauche), « Puppet master », « Curtain » (Rideau : l’ultime cauchemar au Québec), « Amityville, dollhouse » (Amityville, la maison des poupées), « Tales from the hood » (Contes du quartier), « Black devil from hell », « Silent night, deadly night : the toy maker » (Douce nuit, sanglante nuit : les jouets de la mort), « The dummy », « Joey » (Making contact), « Shadow zone : my teacher ate my homework », « The devil’s gift » (Le singe du diable), « Small soldiers », « Teddy, la mort en peluche », « Dolls » (Les poupées, photo de droite).

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Les poupées hantées du web

Le cinéma c’est bien joli, mais qu’en est-il de la réalité ? elle n’est pas en reste, si l’on en croit les ventes aux enchères de poupées hantées sur le web en augmentation croissante,  malgré les restrictions du commerce d’objets « à valeur intangible », comme ceux auxquels un vendeur prête des propriétés paranormales. Voici le genre de petite annonce que l’on peut trouver sur eBay : « Cette poupée appartenait à une petite fille de quatre ans nommée Jade. On sait peu de choses d’elle, sauf qu’elle était souffrante au moment de sa mort. Lorsque je suis près d’elle, je sens un petit souffle froid sur ma joue droite et j’ai l’impression qu’elle me donne un baiser. Des  bruits de claquements de porte proviennent de sa chambre. Elle répond activement au pendule, vous pouvez lui poser toutes sortes de questions, à condition qu’elles restent simples et soient posées l’une après l’autre. Elle est très douce et s’épanouirait dans un foyer où résident d’autres esprits d’enfants. »
Selon Katherine Carlson, journaliste au « New Yorker » ayant étudié les ventes de poupées hantées sur eBay, les centaines d’annonces se classent en trois catégories : bébés, poupées victoriennes et clowns. Les premiers sont souvent présentés comme habités par l’esprit d’un enfant assassiné, les secondes réalisent divers fantasmes sexuels et les derniers surfent sur la coulrophobie (peur des clowns). Les poupées hantées ont besoin d’un récit pour convaincre l’acheteur potentiel de la possibilité d’une existence du surnaturel. Aussi, les annonces s’efforcent-elles d’être sincères, autorisées (elles sont parsemées de sigles scientifiques) et enthousiastes. Du côté de ces acheteurs potentiels, le cœur de l’affinité avec les poupées hantées pourrait bien être ce que la psychanalyste Julia Kristeva appelle « l’abjection », là où désir et répulsion constituent un « inévitable boomerang ». Ils en viennent à envier ceux qui ont franchi le pas de l’achat, qu’ils soient motivés par la curiosité ou par une conviction authentique. Ces poupées sont-elles réellement hantées ? La question n’est apparemment pas là, puisque la plupart des vendeurs ont d’excellentes appréciations et que certains d’entre eux ont des centaines de clients satisfaits.
Personnages crédibles ou légendes urbaines, les poupées hantées du web, comme leurs homologues du cinéma, ont leurs stars. Harold (photo ci-dessous), la première poupée hantée vendue sur eBay, est sans doute l’une des plus célèbres.

En 2003, un promeneur dans le marché aux puces de Webster (Floride) tombe sur un vieil homme qui remballe une poupée ancienne dans sa boîte, et demande à l’acheter. Très réticent, le vendeur finit par céder la poupée pour 20 $. L’homme s’éloigne avec Harold, sa nouvelle acquisition, mais il est rattrapé par le vieil homme qui insiste pour lui raconter l’histoire de la poupée. Celle-ci avait été offerte à son fils qui mourut peu après. Le père laissa Harold dans la chambre de son fils après sa mort, de laquelle il entendit s’échapper des chants et des rires alors même qu’elle était inoccupée. Il prétend aussi avoir essayé en vain de la brûler. L’acheteur rentre chez lui, et se plaint peu après de fortes migraines. Son chat meurt, sa compagne le quitte, et il commence à son tour à entendre des voix et des rires. Il crée un site web où il raconte ses mésaventures avec Harold, qu’il range dans une valise à la cave pendant plus d’un an et demi avant de le mettre en vente sur eBay. Depuis, Harold passe de main en main en occasionnant des événements tragiques.
On ne sait que très peu de choses sur Amanda, « la poupée possédée » (photo de gauche ci-dessous), en dehors de sa fabrication par Heinrich Handwerck, de la société Simon & Halbig de Gräfenhain en Thuringe (Allemagne). Bien connue sur eBay, où elle a été mise aux enchères plus de 20 fois depuis 2003, ses propriétaires successifs tentant de s’en débarrasser aussitôt.  Cette poupée ancienne est réputée se déplacer toute seule et causer de terribles cauchemars. Une femme rapporte qu’après l’avoir achetée, elle ne parvenait pas à se détacher de son regard et qu’elle lui parlait sans arrêt sans s’en apercevoir. Une nuit, elle se réveilla en sursaut à la suite d’un cauchemar et constata que ses pieds étaient blancs, froids et recouvert d’égratignures, et qu’Amanda la fixait avec un sourire sinistre. Elle se décida à la confier à Reggie Jacobs, enquêteur du paranormal basé à Atlanta en Géorgie (États-Unis) où elle réside toujours. Là, Amanda détruit des objets dans la maison lorsqu’elle est contrariée ou s’ennuie. Afin de préserver le voisinage et pour des raisons de sécurité, elle est conservée dans une cage en verre d’où s’échappent parfois des bruits de grattage : Amanda n’aime pas être enfermée !
L’histoire de Robert la poupée (photo de droite ci-dessous), qui a servi de modèle à Chucky, remonte à la fin du XIXe siècle, lorsque la riche famille Otto s’installe à Key West (Floride). Un jour, le père de famille surprend une servante haïtienne en pleine pratique de magie noire vaudou dans l’arrière-cour. Il la congédie, mais avant de partir elle donne une grande poupée d’un mètre à Robert, le benjamin de la famille. Celui-ci donne son nom à la poupée, et l’habille souvent avec ses propres vêtements. Le garçon et sa poupée deviennent inséparables, mais cette relation ne tarde pas à se dégrader. Il utilise son deuxième prénom, Gene, pour éviter toute confusion avec celui de la poupée. Ils ont de longues conversations tard dans la nuit, dans sa chambre. Gene devient alors de plus en plus effrayé par Robert ; les domestiques trouvent des objets cassés dans la chambre, et Gene accuse la poupée. Lassés de cette relation, les parents Otto remisent la poupée au grenier où elle restera jusqu’à ce que Gene se marie et devienne artiste peintre. Après le décès de ses parents, Gene et sa jeune épouse emménagent dans la maison d’enfance de Key West, où il retrouve sa poupée. Il l’emporte partout où il va, à la grande consternation de sa femme. Elle finit par faire une dépression, et meurt sans cause apparente, bientôt suivie par son mari en 1974. Au cours des divers changements de propriétaires de la maison, la poupée restera dans le grenier, mais d’étranges événements se produiront : on trouve Robert dans une pièce de la maison, sur le perron, ou au pied du lit avec un couteau de cuisine dans la main. La poupée est désormais conservée dans une boîte en verre au musée East Martello de Key West, où personnel et visiteurs affirment l’avoir vue bouger et prendre des expressions furieuses.

Joliet, dite la poupée maudite (photo de gauche ci-dessous), est transmise depuis plus d’un siècle par les femmes de la famille d’Anna. À chaque génération, l’histoire se répète : les mères mettent au monde une fille et un garçon, qui meurt à l’âge de trois jours dans des circonstances mystérieuses. On raconte qu’à l’origine, la poupée maudite a été offerte comme cadeau de grossesse par une amie jalouse à une femme de la famille, enceinte de son deuxième enfant, un fils qui mourut à l’âge de trois jours. Quelques temps après ce décès, la femme entendit des pleurs qui semblaient provenir de la poupée. Elle en conclut que l’âme de son fils y était emprisonnée. C’est pourquoi les femmes de la famille n’ont depuis pas pris la décision de se débarrasser de cette poupée : les âmes de tous les enfants morts seraient alors condamnées à habiter Joliet jusqu’au jour du Jugement Dernier. Les femmes héritières successives de la poupée la traitent donc comme leur propre enfant : « dans ma famille », confie une jeune mère, « chacune d’entre nous a aimé la poupée, et nous l’avons soignée en souvenir de nos enfants disparus. Ma fille unique fera la même chose quand elle sera plus âgée ». Anna continue, comme toutes les femmes de sa famille avant elle, à veiller sur les âmes des enfants prisonnières de Joliet, en attendant la fin de la malédiction.
Fabriquée en 1994 pour la Collection Hamilton, une filiale du Bradford Group spécialisée dans la vente directe d’objets de collection, Amelia (photo de droite ci-dessous) est une poupée en porcelaine de 48 cm mise en vente sur eBay. Son ancienne propriétaire affirme que la poupée avait les yeux bleus en arrivant chez elle, et qu’ils ont viré au vert dès les premières manifestations paranormales, comme les pleurs de bébé entendus toutes les nuits. Son nouveau propriétaire, quant à lui, entend un bruit sourd provenant de la maison chaque jour lorsqu’il sort pour aller travailler. Une nuit, alors qu’il est assis dans son salon, il entend le même bruit, traverse le couloir et découvre la poupée debout près de la porte, qui lui tourne le dos. Il va se coucher en prenant soin de placer Amelia sur une étagère de sa chambre face à lui. Il est réveillé au cours de la nuit par un rire étrange et voit la poupée le saluer de la main en souriant. Effrayé, il la revend aussitôt à un nouveau propriétaire dont on ignore l’adresse. Aucun témoignage n’est venu depuis donner d’informations sur le parcours d’Amelia.

 

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En 1920, Pupa, poupée d’environ 35 cm, aux bras, jambes et tête en feutre et dotée d’une coiffure en cheveux naturels (photo de gauche ci-dessous), est offerte à une fillette de 5 à 6 ans qui vit en Italie. Elle devient rapidement sa poupée préférée, emportée partout et selon elle douée de vie et dotée d’un esprit propre. Tout au long de sa vie et jusqu’à son décès en 2005, Pupa reste près d’elle et l’accompagne dans ses voyages en Europe et aux États-Unis. La poupée est son amie la plus proche et sa confidente, parlant avec elle et lui sauvant même une fois la vie. Après la mort de sa propriétaire, Pupa vit dans une nouvelle famille aux États-Unis, où elle devient particulièrement active : à l’intérieur de la boîte où elle est conservée, le verre se recouvre d’une vapeur blanche où l’on devine ces mots : « Poupa déteste ». Elle se déplace toute seule, frappe parfois sur le verre quand on passe devant elle et change de position. Les expressions de son visage changent avec son humeur, ses yeux peints s’écarquillant parfois pour vous suivre du regard. Un jour, alors qu’elle se dresse sur ses jambes pour marcher, elle est filmée ; lorsqu’on tente de  télécharger la vidéo sur YouTube, celle-ci est obscurcie d’un épais voile blanchâtre sur lequel est griffonné d’une écriture enfantine :  « No Pupa ».
Ravissante rousse aux yeux bleus, Bébé la poupée hantée (photo de droite ci-dessous) est depuis son achat en 1976 la préférée de Janice Poole, enquêtrice en paranormal et collectionneuse de poupées hantées. Depuis que Bébé est arrivée chez elle, la maison est le siège d’étranges manifestations : claquements de portes et fenêtres pourtant fermées à clé, rires, déplacement des clés des chambres. Une nuit, tandis qu’elle lisait, Janice eut la certitude que quelqu’un l’observait et ressentit un frisson le long de la colonne vertébrale. Après vérification, il n’y avait de bizarre que la porte du placard légèrement entrouverte. Elle sentit toutefois quelque chose effleurer ses pieds avant de filer dans une autre pièce. Une autre nuit, après avoir entendu un bruit au-dessus de sa chambre et être montée à l’échelle qui menait aux combles pour fouiller le grenier, elle eut l’impression d’être épiée et sombra dans l’inconscience. Soudain, un homme de grande taille apparut devant elle, visiblement très en colère, et se dirigea vers une ancienne pièce de la maison d’où s’échappèrent des chuchotements  sinistres et des cris de fillette. L’homme ressortit de la pièce, laissant entrevoir le cadavre d’une petite fille qui tenait dans sa main une poupée portant une robe bleue et des chaussures rouges. Lorsqu’elle revint à elle, Janice était allongée sur le sol et aperçut Bébé, en tous points semblable à la poupée dans la main de la petite fille. Depuis, des choses étranges continuent de se produire, et Janice, qui pense que l’esprit de la petite fille morte hante Bébé, est plus que jamais décidée à élucider ce meurtre. Elle envisage de prendre la route pour montrer sa collection de poupées hantées à des conventions sur les phénomènes paranormaux.

Il y a une légende à la Nouvelle-Orléans à propos du bébé diabolique de Bourbon Street (photo de gauche ci-dessous), enfant monstrueux d’une doyenne créole adopté par la  prêtresse vaudou Marie Laveau et filleul de la sinistrement célèbre Delphine LaLaurie, grande bourgeoise qui torturait à mort ses esclaves. Le bébé sema la terreur dans le quartier français et ses environs durant plusieurs années, et certains prétendent qu’il existe toujours, au moins sous forme de fantôme, hantant les rues étroites et les allées de la vieille cité. D’autres affirment que ses petits os se décomposent en compagnie de ceux de sa mère adoptive dans la fameuse tombe du cimetière Saint-Louis. Par le passé, on trouvait de nombreuses interprétations de cet illustre monstre, les premières étant sculptées dans des calebasses séchées et creusées. Elles étaient souvent suspendues aux fenêtres des maisons créoles pour éloigner le vrai bébé diabolique tapi dans l’obscurité au-delà des lampadaires à gaz. Devenues rarissimes aujourd’hui, elles sont généralement transmises de génération en génération  et conservées dans les familles. Au début du XXe siècle, d’autres versions du redoutable bébé firent leur apparition dans la région de la Nouvelle-Orléans. Ressemblant plus à des poupées, elles portaient des tenues d’enfants sur un corps rembourré à bras mobiles. Les visages étaient toujours les mêmes, avec de méchants yeux vitreux et des petites cornes sur le front. Ce furent les premières à avoir une réputation de poupée hantée. Objets de marché noir dans la vieille Nouvelle-Orléans, il fallait pour en posséder une être bien introduit dans la communauté vaudou  pratiquante. Comme le mauvais sort s’acharnait sur ces poupées -jeté selon certains par Marie Laveau elle-même-, aucune n’a survécu. L’artiste local Ricardo Pustanio, concepteur de défilés de Mardi-Gras, put obtenir les vestiges du dernier bébé diabolique connu datant d’environ 1900, à partir desquels il reconstitua la poupée originale et en fit des copies. Mais ces poupées taillées à la main semblent avoir une vie propre : leurs yeux vous suivent quand vous bougez, et quand elles sont réunies, on entend des chuchotements et des bruissements. Comme ces poupées avaient été conçues sans réelle intention magique, leur animation par un agent mystique rendit Pustanio curieux de savoir ce qui arriverait s’il les séparait. Il réussit à convaincre quelques amis de garder chacun une poupée en sécurité : ils ne furent pas longs à se plaindre et à exiger impatiemment de les rendre. L’un d’entre eux affirmait que sa poupée bougeait toute seule en l’absence de témoins : rangée dans une armoire toute la journée, elle se retrouvait étendue sur le tapis lorsque son gardien imprudent rentrait du travail. Une autre s’est apparemment défoulée dans la maison d’un couple qui la gardait, retournant des cendriers et tapissant le sol de la cuisine de perles issues d’unkit de confection de colliers. Une troisième avait été confiée au célèbre médium Reese dans sa nouvelle maison de Lakeview quelques jours avant l’arrivée de l’ouragan Katrina. Reese, collectionneur de poupées rares, détesta immédiatement le bébé diabolique mais accepta à contrecœur de la garder. Pendant deux semaines il fut continuellement réveillé dans la nuit par des pleurs de bébé, puis l’ouragan déversa des trombes d’eau boueuse dans la maison. Lorsque Reese revint dans sa maison dévastée, il fut perturbé par la disparition du bébé diabolique.  Sylvia Cross, enquêtrice en paranormal spécialisée dans les objets possédés, acheta son bébé diabolique sur le site de Pustiano (également disponible sur eBay), pensant que ce serait l’acquisition idéale pour sa collection de poupées effrayantes. Elle remarqua rapidement des changements spontanés de position de la poupée, des bruits de reniflements et de pleurs, et le refus de ses deux chats d’être dans la même pièce qu’elle. « Certains objets », nous dit Sylvia Cross, « naissent avec une âme sombre, et le bébé diabolique est de ceux-là. Regardez dans ses yeux et vous y verrez le vacillement d’une âme malheureuse prise au piège ». Pustiano nie avoir mis autre chose que son talent dans la création de ces poupées, cependant certains affirment que ses incursions dans d’autres formes d’art comme la peinture ou la sculpture présentent un caractère surnaturel. Quoi qu’il en soit, ses bébés diaboliques uniques aux vêtements personnalisables sont très demandés. Il propose également des poupées vaudou : reines, zombies, lwas (esprits de la religion vaudou servant d’intermédiaires entre le créateur et les humains), et portraits de personnes existantes.
Les poupées zombies de la Nouvelle-Orléans sont des poupées vaudou hantées ou possédées par l’âme d’une personne défunte (photo de droite ci-dessous). En octobre 2004, une habitante de Galveston (Texas) acheta sur eBay une poupée zombie, sans prêter attention aux rumeurs de hantise qui circulaient à leur sujet. La poupée fut livrée dans une petite boîte en métal, que la femme s’empressa d’ouvrir afin de l’exposer. Erreur fatale : la poupée hantée se mit à l’attaquer régulièrement, provoquant des petites coupures, puis des entailles douloureuses qui la conduisirent à l’hôpital. Craignant pour sa vie, elle la remit dans son coffret décoré mais continua à cauchemarder. Mentalement épuisée, elle tenta de la détruire, d’abord par le feu qui ne prit pas, puis en la découpant avec un couteau et des ciseaux qui se cassèrent. Elle finit par l’enterrer dans un cimetière, dans une tombe insuffisamment profonde : elle la retrouva gisante et sale sur son perron. Elle la revendit sur eBay, mais la poupée disparut de chez sa nouvelle acheteuse et se retrouva encore sur le perron de son ancienne propriétaire, ce qui se reproduisit plusieurs fois. Elle s’adressa à différents groupes d’étude de phénomènes paranormaux et fit même appel à un prêtre, en vain. Aujourd’hui, la poupée est enfouie sous clef dans son grenier. La seule solution qui lui reste est de déménager, en espérant que personne ne découvre la poupée.

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Lorsque les poupées vieillissent, elles deviennent dérangeantes : les cheveux tombent, les couleurs pâlissent, des fêlures apparaissent et parfois les yeux manquent. C’est un processus naturel, qui accompagne le cours du temps et le manque de soin. Mais cette poupée est différente : elle vieillit comme une personne, quoique bien plus rapidement (photo de gauche ci-dessous), et ceci a quelque chose de terrifiant. La famille qui en a hérité souhaite garder l’anonymat, mais son histoire est simple. Un couple ordinaire achète à sa petite fille une poupée pour son anniversaire ou pour Noël. La poupée est aimée par la petite fille mais subit le sort de la plupart des jouets : elle est oubliée lorsque l’enfant devient trop grand pour s’y intéresser, et finit au grenier. En nettoyant ce dernier quelque onze ans plus tard, les parents tombent sur une étrange poupée, ridée comme une très vieille personne, les bras rigides et momifiés. Leur sang se glace lorsqu’ils reconnaissent les vêtements de la poupée de leur petite fille. Le plus effrayant, ce sont ses yeux étonnamment humains. Ils s’en débarrassent aussitôt, ainsi que ses nouveaux propriétaires, et on ne sait pas où elle est aujourd’hui. Il y a une controverse concernant le vieillissement de cette poupée. Les collectionneurs mettent en avant la dégradation du plastique et des matériaux organiques, tandis que leurs contradicteurs font remarquer que cette dégradation conduit à des fêlures mais pas à des rides. Enfin, d’autres invoquent le syndrome du portrait de Dorian Gray. Quoi qu’il en soit, c’est une histoire intéressante.
Autre histoire intéressante que celle d’Okiku, « la poupée hantée de Hokkaido », à laquelle il pousserait des cheveux humains (photo de droite ci-dessous). Il existe diverses légendes autour d’Okiku, la plus populaire relatant l’achat en 1918 d’une poupée traditionnelle par Eikichi Suzuki, un garçon de 17 ans habitant Sapporo, pour sa petite sœur de trois ans Kikuko, au cours d’une balade dans la rue commerçante de Tanuki-Kojin au moment d’une exposition marine. La fillette adora la poupée, l’emmenant partout et dormant avec elle. Mais hélas, un an plus tard, Okiku mourut d’un violent rhume. La famille Suzuki plaça la poupée sur un petit autel afin de la prier et la nomma « Okiku » en souvenir de la petite fille. Ils remarquèrent bientôt quelque chose de très inhabituel : Okiku, qui avait une coiffure de style « okappa » (cheveux coupés à hauteur de la mâchoire avec une petite frange au niveau du front), avait des cheveux sensiblement plus longs. C’était pour eux le signe que la poupée était hantée par l’esprit de Kikuko. En 1938, ils décidèrent de déménager et de laisser la poupée sur l’île de Hokkaido, en la confiant avec son secret aux moines du temple Mannenji d’Iwamizawa, où elle réside depuis et peut être visitée. Okiku a maintenant de longs cheveux tombant sur ses genoux. Les moines les coupent de temps en temps depuis que l’un d’entre eux a rêvé qu’Okiku lui demandait de le faire.

Christina, une poupée ancienne en porcelaine datant de la fin du XIXe siècle (photo de gauche ci-dessous), a été achetée par une certaine Mme Croakers chez l’antiquaire Red Barn à Jefferson (Texas) dans les années 1980, pour la somme de 500$. Elle la donna à sa petite fille de six ans qui la baptisa Christina, sans doute en souvenir de son arrière grand-mère qu’elle n’avait jamais connue.  Mme Croakers s’est toujours demandé pourquoi elle avait acheté une si belle poupée pour une si jeune enfant. L’explication réside peut-être dans les circonstances de son achat : un vieil homme qui semblait l’attendre dans la boutique d’antiquités pointa sa canne argentée vers la poupée en porcelaine et affirma que cette dernière la regardait et qu’elle souhaitait partir avec elle. Elle répondit qu’elle avait un enfant qui détruirait la poupée. L’homme insista en affirmant que la poupée voulait vivre avec elle, qu’elle aimerait la petite fille jusqu’à sa mort et qu’elle ne causerait aucun problème. La femme fut déconcertée par l’apparente connivence entre la poupée et le vieil homme, et l’acheta sans discuter le prix. Jasmine, la petite fille, adopta immédiatement Christina et la garda près d’elle jour et nuit, l’emmenant même à l’école. Lorsque la jambe droite de la poupée fut accidentellement cassée par sa meilleure amie, Jasmine fut bouleversée et réclama des funérailles pour la jambe brisée, ce qui fut fait dans un petit cercueil taillé dans une vieille boîte à cigares, en présence de la famille et des amis. Pendant plus d’un an, Jasmine transporta sa poupée comme une invalide. Sa mère changea son pansement quotidiennement et surveilla la jambe pour prévenir une infection, selon les instructions que Christina donnait à Jasmine. Cette dernière informa sa mère que Christina la réveillait la nuit en se plaignant de douleurs fantômes à la jambe. Une nuit, Jasmine réveilla sa mère en criant que Christina souffrait de la jambe comme si des fourmis rouges la dévoraient. En se rendant sur la tombe de la jambe, elles constatèrent que celle-ci était devenue un monticule de fourmis rouges. C’est à partir de ce moment-là que Mme Croakers considéra la poupée comme hantée et chercha à s’en débarrasser. Elle expliqua à sa fille, alors âgée de sept ans, que Christina avait décidé de rendre visite à sa famille et ses amis en Angleterre, puis enferma la poupée dans une vieille malle au grenier, où elle resta des années jusqu’à ce qu’une enquêtrice en paranormal en fasse l’acquisition. Depuis, Christina coule des jours paisibles à Washington chez sa nouvelle propriétaire. Elle est tranquille, mais s’agite parfois quand elle est seule, descend de sa chaise à bascule, change de position, fait un signe de la main, ou s’affaisse sur le côté comme si elle dormait. Autre étrangeté, lorsqu’on lui démêle les cheveux, ils se retrouvent emmêlés le lendemain. Christina aime regarder la télévision et se faire prendre en photo, à condition que ça ne dure pas trop longtemps : quand elle en a assez, les piles des appareils électriques à proximité se déchargent et les photos d’elle deviennent floues !
Au musée Warren de l’occultisme à Monroe (Connecticut) est conservée dans une boîte en verre Annabelle (photo de droite ci-dessous), une poupée Raggedy Ann (voir Les poupées célèbres d’hier et d’aujourd’hui), réputée hantée par les enquêteurs en paranormal et démonologues Edward et Lorraine Warren. Elle a servi de modèle à la poupée fictive éponyme du film « The conjuring » (La conjuration) et de ses suites. Selon les Warren, Annabelle a été donnée en 1968 à une étudiante infirmière. La poupée manifesta un comportement étrange, un médium ayant même affirmé qu’elle était habitée par l’esprit d’une petite fille décédée du nom d’Annabelle. L’étudiante et sa camarade de chambre décidèrent d’éduquer la poupée possédée, mais celle-ci se montrait effrayante et malveillante. Contactés, les Warren la déclarèrent « possédée par le démon » et la transférèrent dans leur musée de l’occultisme. Joseph Laycock, maître de conférences en étude des religions à l’université d’État du Texas, affirme que de nombreux sceptiques ne prennent pas ce musée au sérieux, considéré comme « un ramassis de camelote, poupées, jouets et livres en vente libre pour Halloween ». Il taxe la légende d’Annabelle « d’étude de cas intéressante pour la relation entre culture pop et folklore paranormal » et émet l’hypothèse que la métaphore de la poupée démoniaque popularisée par des films comme « Child’s play » (Jeu d’enfant), « Dolly dearest » (Dolly) et « The conjuring » (La conjuration) est vraisemblablement issue de légendes antérieures sur Robert la poupée (voir plus haut) ou de l’épisode de « Twilight zone » (La quatrième dimension ») intitulé « Living doll ». Laycock ajoute que « l'idée de poupées possédées permet aux démonologues modernes de trouver le mal surnaturel dans le plus banal et le plus familier des endroits ». La vulgarisatrice scientifique Sharon A. Hill, à l’occasion de la publicité faite au musée Warren lors de la sortie de « La conjuration », déclare que nombre des mythes et légendes entourant les Warren ont « été apparemment de leur fait » et que beaucoup de gens semblent avoir des difficultés à « distinguer les Warren de leur portrait hollywoodien ». Elle ajoute : « nous n’avons que la parole d’Edward Warren pour attester de la véracité du caractère surnaturel d’Annabelle et des objets du musée ».

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Achetée sur eBay à un groupe d’enquêteurs en paranormal de l’Ohio  pour le compte de « The lineup », un site web spécialisé dans les phénomènes surnaturels, Ann (photo de gauche ci-dessous) est une poupée soi-disant hantée par l’esprit agité d’une jeune fille de 13 ans morte de tuberculose au début du XXe siècle dans le sanatorium de Waverly Hills à Louisville (Kentucky). Visage angélique et regard vert profond, elle a été la vedette d’un programme de webdiffusion directe sur YouTube pendant deux semaines, afin que les téléspectateurs puissent se faire une opinion. Jennifer Johnson, porte-parole du site, confie : « nous l’avons achetée 100 $, sortie de sa boîte et mise dans un placard dans nos bureaux de New York. Comme elle avait peur de l’obscurité, nous l’avons éclairée en permanence ». Un certain nombre de choses étranges se sont produites : la poupée exhalait des odeurs bizarres, pleurait au milieu de la nuit, débranchait le câble de l’ordinateur, coupait les conversations téléphoniques,… Pendant les deux semaines de diffusion, la poupée a été observée, analysée et testée par des experts en paranormal. Puis le site a organisé un concours d’écriture, les participants devant expliquer pourquoi ils offriraient le meilleur accueil à une poupée prétendument hantée. La personne qui fournissait la réponse la plus imaginative et la plus sincère gagnait la poupée. Pour Jennifer Johnson, c’était une bonne affaire, d’autant que la poupée n’a pas été jugée malveillante.
Une poupée apparemment inoffensive a été surnommée « l’Annabelle péruvienne » après que ses propriétaires se soient plaints d’avoir été terrorisés par elle durant sept ans. Dans une vidéo YouTube devenue virale, la famille Nunez habitant Callao (Pérou) explique qu’elle a assisté à divers événements paranormaux relatifs à Sarita, une poupée blonde aux yeux bleus (photo de droite ci-dessous). D’après Ivonne Nunez, la mère de la famille, c’est un cadeau d’une nièce décédée depuis. Des choses étranges ont commencé à se produire peu après le décès, mais Ivonne ne put se résoudre à  se débarrasser de la poupée, seul souvenir de cette nièce. Sarita, qui récite normalement un enregistrement du « notre père » quand on presse un bouton sur sa poitrine, se met à prier spontanément. Elle se déplace toute seule la nuit, et les trois enfants d’Ivonne se réveillent souvent couverts d’égratignures et de bleus. Angie, l’une des filles, entend parfois des bruits dans la maison, sent une présence étrange dans le coin de sa chambre d’où elle se sent observée, et voit des ombres se déplacer dans l’obscurité. Angie et ses deux frères voudraient se débarrasser de Sarita, mais au lieu de ça leur mère fait appel à une « angéologue » (spécialiste des anges) pour éloigner l’esprit qui la possède. Celle-ci procède à un rituel de « purification » de la maison et sent la présence d’une femme, qu’Ivonne identifie comme étant sa belle-sœur, suicidée dans une des pièces de la maison. L’angéologue inspecte la poupée et déclare sentir une entité malveillante voulant nuire à la famille. Elle essaye en vain d’éloigner l’esprit avec une statue de Saint-Michel et sept grandes bougies. La famille Nunez est depuis plus terrorisée que jamais.

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Les grandes familles de poupées hantées

Les poupées effrayantes se devaient d’explorer l’univers des siamois. En effet, les jumeaux fusionnés ont toujours exercé une fascination certaine sur le grand public. La rareté de la pathologie, sa méconnaissance par le corps médical, le risque élevé de la séparation chirurgicale, la grande variété des jonctions possibles, l’étrange vie et le destin singulier des survivants confèrent aux siamois une aura d’inquiétant mystère. Les terrifiantes sœurs siamoises ci-dessous semblent sorties tout droit d’un film d’horreur. On les imagine laisser des messages à faire dresser les cheveux sur la tête de leurs victimes, les poussant lentement vers la folie et les pavillons psychiatriques à force de cauchemars.

Exploitant leurs vêtements et leur chevelure aux couleurs brillantes pour attirer les enfants, les clowns ont une place de choix au panthéon des créatures terrifiantes. Présents dans la plupart des cultures depuis les clowns nains de l’Égypte des pharaons en 2 500 av. J. C., ils ont toujours eu une double nature, drôle et sombre, reflétant avec malice les vices de la société. Le clown ci-dessous semble incapable de cacher son caractère malfaisant. Avec son regard habité et son sourire stupide, il contemple ses victimes endormies en ruminant les mauvais sorts qu’il leur réserve. D’une nature patiente, il attend que les enfants l’aiment vraiment avant de commencer ses ravages.

La figure de la marionnette de ventriloque effrayante a déjà été évoquée dans les personnages de fiction du cinéma. Mais de nombreux récits de poupées hantées réelles y font également appel (photo ci-dessous). Reconnaissable entre toutes à ses grands yeux et sa bouche béante qui lui donnent en permanence une expression dérangée, elle tire son pouvoir de son manipulateur. La marionnette de ventriloque exploite les faiblesses et les peurs de ses victimes pour les faire souffrir. Quand la famille est de sortie, elle va probablement chercher des couteaux à la cuisine, les cache dans ses vêtements et sous les lits, attend que tout le monde soit endormi et poignarde ses victimes une à une avec son sourire démentiel.

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Les témoignages de poupons hantés sont très nombreux, en particulier sur le web. Leur aspect juvénile attendrit les enfants et surtout les petites filles, qui aiment les transporter partout avec elles. Des centres commerciaux aux cabinets des médecins, en passant par leurs petits lits d’enfants, les entités qui résident dans les poupons sont en immersion totale dans les vies de leurs propriétaires et victimes. Les poupons décomposés sont particulièrement effrayants (photo ci-dessous) : visage craquelé, teint blafard, regard énucléé dénué de compassion, ils semblent tout droit revenus de l’enfer. Consumant chair et âme, ils attirent d’innocentes petites filles dans leur monde malfaisant et obscur.

Elles sont terriblement repoussantes. Leurs yeux sont globuleux ou vitreux, leurs crânes déformés, leurs bouches grotesques, leur teint indescriptible, leur laideur repousse les limites de l’imagination. La poupée ci-dessous a une histoire. Elle est arrivée par la poste à la petite Lucy le jour de son anniversaire. Horrifiée et dégoûtée, elle la rejette mais sa mère la force à la garder, ce que Lucy fait en la cachant dans un placard. Une nuit, elle entend des bruits de pas et une voix qui lui dit : « Lucy, je suis sur la première marche ». Terrorisée, elle passe une nuit blanche et supplie ses parents de lui laisser jeter la poupée,ce qu’ils refusent en arguant du fait qu’on ne jette pas un cadeau. La nuit suivante, la voix désincarnée se fait entendre à nouveau : « Lucy, je suis sur la quatrième marche ». À l’école où elle raconte cette histoire, on se moque d’elle. La nuit d’après, elle entend : « Lucy, je suis sur la dernière marche » et il lui semble voir la porte de sa chambre s’ouvrir très lentement. Au matin, ses parents découvrent le corps inanimé de Lucy en bas des escaliers, à côté de la poupée. Elles sont enterrées ensemble, et sa mère dit : « elle adorait cette poupée, maintenant elles sont ensemble pour l’éternité ».

Il n’y  a pas que les sculptures de poupées pour donner la chair de poule, les peintures peuvent être tout aussi efficaces. Pour preuve le tableau inquiétant de William Stoneham datant de 1972 intitulé « The hands resist him » (photo ci-dessous), inspiré d’un poème écrit par sa femme. Destiné à symboliser l’enfance du peintre avec ses parents adoptifs, il eut pour effet d’effrayer le public. Le tableau représente un garçon au visage fermé debout devant une fenêtre, avec à côté de lui une poupée à l’expression morbide et au regard vide. Comme si ça ne suffisait pas, une multitude de petites mains se presse contre la vitre de la fenêtre. La peinture fut vendue à l’acteur John Marley lors d’un événement organisé par un certain Charles Feingarten, en présence du critique d’art Henri Seldis. Les trois hommes moururent à trois ans d’intervalle, et ceci fut attribué au tableau malfaisant. Il refit surface en 2000, quand il fut mis en vente sur eBay avec un texte d’accompagnement digne d’un scénario de film d’horreur : les propriétaires du tableau auraient installé une caméra dans la pièce où il était accroché, après que leur petite fille de quatre ans ait vu le garçon et la poupée se battre et venir dans sa chambre la nuit. La caméra aurait filmé le garçon se hissant hors du tableau « sous la menace ». Les vendeurs ont fait bénir leur maison après le départ de la peinture.

De l’Égypte ancienne à l’époque contemporaine, l’imagination humaine a su produire des formes nombreuses et variées de poupées effrayantes. Ce tour d’horizon, non exhaustif mais déjà riche, a montré à quel point le psychisme s’est toujours nourri de ces représentations anthropomorphes que sont les poupées, jusque dans les tréfonds de l’âme explorés par ces sentiments si constitutifs de l’être humain, la peur et l’angoisse.

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Sources de l’article
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