Les poupées folkloriques etc. Partie II : les poupées en costume régional

Introduction

L’histoire des poupées en costumes régionaux se confond avec celle de ces costumes. Contrairement à une idée répandue, ils sont relativement récents et n’apparaissent qu’au début du XIXe siècle. En France, les habits portés par les paysans de l’Ancien Régime sont peu documentés. Les tableaux de Louis Le Nain (1593-1648) en donnent une idée (ci-dessous, « Famille de paysans dans un intérieur »).


                                                  © Panorama de l’art

À cette époque, on s’habille en fonction du climat, de sa condition et de ses moyens. Les lois somptuaires imposent des habitudes de consommation selon la catégorie sociale d’appartenance, afin de rendre visible l’ordre social et d’empêcher les membres du commun d’imiter la bourgeoisie et les bourgeois d’imiter l’aristocratie. Les classes populaires ne peuvent utiliser que des tissus grossiers produits par l’artisanat familial ou local. Cette uniformisation entrave la création de costumes régionaux.
Un certain nombre d’événements décisifs survenus à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle vont précipiter cette création. L’abrogation des lois somptuaires lors de la Révolution Française permet aux coutumes locales de différencier les tenues vestimentaires et de produire des costumes régionaux. Les progrès industriels renforcent ce mouvement : mise au point en 1801 par Joseph-Marie Jacquart du métier à tisser, procédés mécaniques de fabrication de la dentelle, découverte de colorants artificiels et de l’eau de Javel, invention de la machine à coudre par Barthélemy Thimonnier et Isaac Singer en 1830. L’aménagement des routes et le déploiement du chemin de fer désenclavent les régions et développent le commerce. Les catalogues des grands magasins parisiens diffusent dans les campagnes de nombreux produits de mercerie et de broderie. Les journaux de modes apportent partout des modèles de vêtements.

Naissance des poupées régionales

Dans ce contexte apparaissent à la deuxième moitié du XIXe siècle les poupées régionales, également appelées folkloriques, de pays, de terroir, étrangères, internationales ou mondiales par les fabricants, les collectionneurs et les chercheurs. Le terme « folklore », de l’anglais « folk » (le peuple) et « lore » (la tradition), est introduit dans les dictionnaires vers 1850. C’est à cette même époque que l’intérêt pour les arts et traditions populaires s’éveille. L’Écosse serait le premier pays à avoir créé son costume national, avec le kilt en tartan (photo ci-dessous).


                                                     © Pixie Faire

L’engouement pour les poupées régionales est la conséquence de plusieurs grandes expositions organisées à Paris à la fin du XIXe siècle. Marie Koenig, responsable des travaux manuels pour l’instruction publique des jeunes filles et l’une des membres fondatrices du Musée Pédagogique mis en place par Jules Ferry en 1879, joue un rôle important dans ce domaine : elle obtient l’autorisation de demander aux élèves des Écoles Normales et des Écoles Primaires Supérieures d’habiller des poupées en costumes de leurs régions. Elles sont montrées lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1889 où elles rencontrent un vif succès. La collection s’enrichit en poupées régionales françaises et européennes, obtient une médaille d’or à l’Exposition Universelle de Paris en 1900, se monte en 1905 à 460 poupées, et devient le point de départ de ce que l’on a appelé les « poupées de pays ». Dès le début du XXe siècle, les grands magasins parisiens proposent des poupées vêtues en costumes régionaux. Les poupées célèbres sont mises à contribution : ainsi, Bleuette se voit habillée en diverses tenues de régions françaises (photo ci-dessous, costumes bretons).

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Essor des poupées régionales

L’invention du celluloïd par les frères Hyatt en 1870 et sa généralisation à la fabrication des poupées dans les années 1930, suivies de l’arrivée des congés payés en 1936 et de la démocratisation des voyages familiaux, fait prendre à la poupée régionale un essor considérable. Sous la forme de la poupée souvenir bon marché produite à des millions d’exemplaires, en celluloïd puis en matière plastique, elle est achetée par les vacanciers, de la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 1970 (photo ci-dessous).


                                                         © CreaMagic

La guerre fait des ravages et déplace les populations. En ces temps troublés, des missionnaires aident les réfugiés à soutenir leur famille en leur procurant un emploi dans une industrie artisanale. « Door of Hope », organisme créé en Chine au début du XXe siècle pour lutter contre la condition des femmes et des fillettes (mariage forcé, esclavage, prostitution,…), est un exemple de ces missions. La société américaine Kimport importe des poupées produites par Door of Hope.
Durant la seconde guerre mondiale, il devient difficile pour les importateurs américains de se réapprovisionner en poupées, car de nombreux fournisseurs européens ont cessé leur activité. Après la guerre dans les années 1960 aux États-Unis, Madame Alexander et Effanbee produisent des poupées de pays en vinyl ou en plastique dur : la série « Dolls of the World » de Madame Alexander utilise les corps de 20,5 cm issus du moule Wendy-kins.
Des poupées nues, achetées en grandes séries auprès des fabricants Petitcollin, Nobel, Convert,… sont habillées de costumes régionaux par des sociétés à travers toute la France. De très nombreux français se familiarisent avec les vêtements et les coutumes des diverses régions du territoire. Des fabricants français et allemands de poupées anciennes en porcelaine émaillée et en biscuit produisent des modèles folkloriques, en particulier de provinces de France, avec un luxe de détails. Le fabricant italien Lenci propose de nombreuses poupées en feutre inspirées des costumes de régions d’Italie et d’autres pays, bientôt imité par des constructeurs européens et sud-américains (photos ci-dessous).


                                                                                     © Bonhams

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Étude des poupées régionales

Après avoir connu leur heure de gloire, les poupées de pays sont délaissées dans les années 1970. Elles connaissent un regain d’intérêt et une hausse des prix depuis la fin des années 1990.
L’étude des poupées en costumes régionaux présente un intérêt sociologique évident pour les collectionneurs et les chercheurs, car son domaine s’étend aux pays concernés, ainsi qu’à l’habillement et aux coutumes de leurs habitants.
Comment identifier une poupée régionale ? le fabricant et le pays d’origine sont rarement marqués ou étiquetés. Il faut alors se tourner vers les ouvrages de Pam et Polly Judd et celui de Susan Hedrick et Vilma Matchette, référencés plus bas dans les sources de l’article. Les cartes postales (photo de gauche ci-dessous, Normandie), photographies (photo de droite ci-dessous, oblast de Riazan, Russie) et timbres représentant des costumes folkloriques sont également des sources d’information très précieuses. De même que les coupures de presse, les revues, catalogues et autres documents à courte durée de vie. Une bonne pratique consiste à cataloguer vos poupées et à les étiqueter avec les informations d’identification au fur et à mesure de leur acquisition.


                                                                © National Costume Doll Collection

Malheureusement, la signification coutumière des styles d’habillement se perd souvent avec le temps. L’étude des poupées régionales donne parfois des indices pour retrouver cette signification. Dans ce domaine, il existe deux bonnes ressources, les ouvrages « Folk costumes of the world » et « A pictorial history of costume from ancient times to the nineteenth century » référencés plus bas dans les sources de l’article. Par ailleurs, il existe à travers le Monde de nombreux sites web et musées consacrés au costume.

Conclusion

L’étude de l’Histoire, des coutumes et des cultures familiales est grandement facilitée par celle des poupées régionales. Bien qu’elles soient dédaignées par les collectionneurs purs et durs, un noyau de fidèles y croit toujours et reste conscient de leur valeur. Nombre de poupées vendues par des sociétés comme Kimport trouvent le chemin des musées et sont considérées par les formateurs comme d’excellents supports d’enseignement. De nos jours, les poupées anciennes en biscuit vêtues traditionnellement sont très prisées des collectionneurs. Quant aux poupées étrangères, elles renseignent sur les civilisations disparues, reflètent le respect des ancêtres et offrent l’opportunité de comprendre et apprécier des cultures différentes : c’est un domaine de recherche qui nécessite une exploration plus assidue à l’avenir.

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Sources de l’article
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Une réflexion sur « Les poupées folkloriques etc. Partie II : les poupées en costume régional »

  1. J’avoue avoir pris un plaisir particulier à cet article sur un sujet peu courant. Merci de votre érudition et de son partage

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