Les poupées et les robots comme thérapie : maladies neurodégénératives, dépression, solitude

Introduction

Aux nombreux usages de la poupée rencontrés à travers l’histoire vient s’ajouter à l’ère moderne la fonction thérapeutique. Connue sous le vocable anglais de « doll therapy », elle regroupe l’ensemble des applications de la poupée au traitement non médicamenteux des symptômes associés aux maladies neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer, ainsi que de la dépression et de la solitude. C’est un modèle de soin centré non plus sur les tâches mais sur la personne, qui donne une plus grande place à la vision du patient, à son vécu et ses besoins. Des modèles spécialement développés aux usages thérapeutiques sont appelés « poupées d’empathie ».
Les poupons reborn sont également utilisés pour soigner le manque d’enfant, la dépression et la solitude.
Enfin, d’après Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, auteur et membre fondateur de l’IERHR (Institut pour l’Étude de la Relation Homme-Robot) : « les robots ne se contentent plus de capter et de traiter des informations, ils interagissent avec leurs utilisateurs et certains sont même capables de parler. Ces capacités rendent possible leur application en santé mentale, notamment aux pathologies liées à l’autisme et au vieillissement ».

Les poupées et les maladies neurodégénératives

La thérapie par la poupée s’inspire de ce modèle et a pour objectifs, dans le cas des maladies neurodégénératives, d’améliorer le bien-être général des personnes atteintes de démence en réduisant certains symptômes de la maladie, plus particulièrement les manifestations de détresse (anxiété, déambulation, colère,…) et en renouant avec les émotions et les souvenirs perdus. Peu appliquée en France, elle fait de plus en plus d’adeptes aux États-Unis, en Australie, au Japon, en Angleterre, en Suisse, en Italie,…(photo ci-dessous).


                                         © Care Home Professional

La thérapie par la poupée trouve ses fondements théoriques dans les travaux de Bowlby (1969), Winnicott (1953) et Miesen (1993) : les poupées font office d’objets transitionnels et agissent comme une figure d’attachement lors des périodes de stress. En pratique, les poupées sont placées à disposition des personnes de manière à ce que celles-ci les découvrent et puissent interagir avec elles et en prendre soin si elles le décident. De nombreuses expérimentations ont permis de constater les bénéfices de la thérapie par la poupée :

  • apport de confort et de compagnie
  • renforcement de la stimulation sensorielle
  • renforcement de l’initiative
  • diminution des comportements agressifs et de l’agitation
  • diminution de la déambulation
  • augmentation des interactions avec les soignants
  • relâchement des contraintes sur les soignants
  • amélioration de l’expression des besoins
  • amélioration de la prise alimentaire
  • réduction du besoin en médicaments

Ces bénéfices ont été validés en Angleterre par une étude empirique du Newcastle Challenging Behavior Service (groupe de professionnels de la santé mentale). Toutefois, des problèmes sont présents : infantilisation des personnes âgées ; mensonge thérapeutique sur le statut de personne vivante de la poupée ; choix et consentement de la part de personnes démentes ; conflits de propriété et risques de perte ou de détérioration en institution. Sans parler des questions éthiques liées à la substitution de poupées aux êtres humains pour créer du lien, conséquence du manque chronique de moyens des institutions de soins.

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Les poupées et peluches d’empathie

Ce sont des modèles spécialement développés pour les applications thérapeutiques aux personnes âgées souffrant de troubles cognitifs importants. Les poupées d’empathie se présentent sous la forme d’un poupon au visage naïf et neutre (photo ci-dessous). Lestées, elles donnent la sensation de tenir un enfant dans les bras ou sur les genoux. Leur visage volontairement non réaliste permet de prendre une certaine distance par rapport à la poupée, qui apparaît ainsi comme un objet transitionnel vers lequel on projette des sentiments et des comportements, plutôt que comme un faux bébé qui pourrait créer un certain malaise. Leur texture est douce et incite au toucher, à la manipulation et aux caresses. Les poupées possèdent de grands yeux ouverts qui captent le regard de la personne qui la porte.


                                                      © Agoralude

Les peluches d’empathie sensorielles se présentent sous la forme d’un chat ou d’un chien souple, doux et lesté (photo ci-dessous). Elles peuvent être prises dans les bras et serrées contre soi, ce qui améliore les repères corporels pour les personnes atteintes de troubles de la perception, de la maladie de Parkinson, de la maladie d’Alzheimer ou de maladies apparentées. On les porte, on les pose sur les genoux, on les caresse et on leur parle. Le sac lesté peut être chauffé au micro-ondes, ce qui procure une sensation de chaleur réconfortante et apaisante.


                                                     © Agoralude

Les poupées et les traumatismes de l’enfance

Au-delà des maladies neurodégénératives, les poupées peuvent aider les enfants à se remettre d’un traumatisme, dans le cadre d’une thérapie par le jeu. C’est le cas des poupées abstraites en bois sans visage développées par la designer israélienne Yaara Nusboim, en collaboration avec des psychologues. Ces jouets en bois d’érable et polyuréthane souple aident les enfants à exprimer une gamme d’émotions qui peuvent survenir pendant la thérapie : peur, douleur, vide, amour, colère et sécurité. Chacune des six poupées correspond à une émotion (photo ci-dessous).


                                                         © Dezeen

La thérapie par le jeu, initiée par la psychanalyste Melanie Klein dans les années 1930, substitue le jeu à la conversation comme mode de traitement supervisé par un thérapeute. « Les jouets, et non pas les mots, constituent le langage d’un enfant », explique Yaara Nusboim, « le jeu procure une distance de sécurité psychologique avec les problèmes de l’enfant et lui permet d’exprimer librement pensées et émotions ». « Le thérapeute observe les choix de l’enfant », poursuit-elle, « quel jeu il prend, comment il joue, la règle du jeu, et avec ces éléments se documente sur l’état mental et émotionnel de l’enfant ». Cette méthode, bien établie en pédo-psychiatrie, reposait toutefois sur des jouets génériques. L’apport de Yaara Nusboim a été de développer des poupées spécifiques à la thérapie par le jeu, suffisamment attrayantes pour inciter au jeu, mais cependant aussi abstraites que possible pour permettre à l’enfant de projeter dessus sa propre histoire à l’aide de son imagination.

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Poupons reborn, dépression et solitude

Autre type de poupée utilisé comme objet thérapeutique, les poupons reborn (photo ci-dessous). Curieusement, si l’on considère leur énorme succès, il n’existe pas à ce jour d’étude scientifique sur le phénomène des femmes achetant, parfois fort cher, ces bébés hyperréalistes. Bien qu’ils provoquent souvent, par leur éloignement de la norme sociale, une réaction de rejet, il est compréhensible que des femmes expérimentant le départ d’un enfant du foyer, la stérilité ou la perte d’un enfant, y aient recours pour combler un vide douloureux. Sans aller jusqu’à affirmer la réalité du poupon, il leur permet d’apprécier des moments de soulagement et de répit, où elles échappent à la dure réalité de leur manque, et éprouvent la sensation familière de dorloter et choyer un bébé. Qui plus est sans engagement : le poupon est un objet transitionnel sans couches, sans odeur, sans tétée, sans pleurs, qui n’implique aucune responsabilité. Il ne grandira pas, ne vous décevra pas, ne vous quittera jamais, ne vous fera pas ressentir de manque et ne vous dira jamais « je te hais ».


                                               © Gladstone Observer

Les reborn soignent aussi la dépression et la solitude, comme chez Amanda, photographe londonienne quadragénaire et dépressive pendant de longues années jusqu’à ce qu’elle rencontre sur internet AJ, petit garçon avec déjà une tignasse brune, de bonnes joues et une fossette au menton. AJ est un reborn, plus vrai que nature. Amanda l’habille, le promène et le donne à garder à ses parents quand elle s’absente. AJ lui a redonné goût à la vie. Elle a le sentiment qu’il l’écoute, qu’il la comprend. Depuis qu’il est là, plus de crises d’angoisse.

Les robots, nouveaux partenaires de soins psychiques

Les enfants qui présentent des troubles du spectre autistique (TSA) et les personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer sont aujourd’hui les principaux bénéficiaires du développement de la robotique dans le domaine de la santé mentale (photo ci-dessous). Les pathologies associées aux TSA sont très diverses. Toutefois, elles présentent en commun des problèmes de communication et d’interaction sociale, ainsi qu’un éventail de comportements restreint et stéréotypé : les enfants semblent percevoir le monde comme confus, imprévisible et menaçant. Les robots, dont les réactions sont limitées, simples et prévisibles, constituent pour certains des interlocuteurs rassurants et ne sont jamais confondus avec un humain.


                                                    © About Autism

Avec les personnes âgées, certains robots sont des agents de conversation : non seulement ils répondent lorsqu’on les interpelle, mais ils proposent des interactions dynamiques. Beaucoup de personnes âgées ont réduit leur conversation à quelques lieux communs et oublient au fur et mesure les propos qu’elles tiennent : le robot permet de relancer leur discours. Il peut aussi jouer le rôle d’assistant en rééducation psychomotrice par un kinésithérapeute et de facilitateur de relations dans les salles communes d’hôpital ou d’EHPAD, ou à domicile.
Les applications des robots au traitement des maladies mentales font entrevoir trois risques majeurs : le premier est d’oublier qu’un robot est connecté en permanence à son fabricant, auquel il peut transmettre de nombreuses données personnelles sur son utilisateur ; le second est d’oublier qu’un robot est une machine à simuler, qui n’éprouve ni émotion ni douleur, et de mettre notre santé en danger à vouloir les aider ; le troisième est que nous prenions peu à peu les robots comme des modèles, certains humains en venant à préférer la compagnie des robots à celle de leurs semblables, tandis que d’autres demanderaient à leurs semblables d’être aussi adaptés à nos goûts et à nos envies que les robots.
Le développement de la robotique dans les institutions de santé posera à terme des questions à l’ensemble de la société. La relation que nous allons établir avec les machines est en effet appelée à devenir centrale, dans la mesure où nous interagirons avec elles comme avec des humains, sans toutefois leur donner les mêmes droits et responsabilités. C’est ce qui fait dire à Laurence Devillers, chercheuse en intelligence artificielle et auteure : « demain, nos robots devront avoir une dimension morale ». De son côté, l’IERHR a rédigé une charte éthique en cinq points pour assurer un développement des technologies robotiques respectueux des humains : liberté de chacun d’utiliser ou non son robot ; transparence des algorithmes ; autonomie de l’usager ; évitement du risque de confusion entre l’homme et la machine ; égalité d’accès aux technologies innovantes.

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Animaux robots interactifs

En marge des robots à forme humaine, on trouve des animaux robots interactifs. Se présentant sous la forme de chats, de chiens (photo ci-dessous) ou d’oursons, ils conviennent aux personnes âgées qui vivent isolés à leur domicile et ne peuvent plus avoir d’animal domestique. Grâce à leurs capteurs, ils réagissent aux caresses, bougent la tête, les pattes,… Le chat robot miaule et ronronne, le chien robot jappe et aboie, l’ours robot applaudit et fait la sieste. Ils sollicitent l’attention, canalisent l’angoisse et permettent de gérer des moments de crise dans des structures collectives où il n’est pas possible d’être présent en permanence auprès de chaque résident. L’animal robot peut aussi simplement faire office de compagnon pour les personnes âgées qui souffrent de la solitude.


                                                    © Agoralude

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Sources de l’article
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Une réflexion sur « Les poupées et les robots comme thérapie : maladies neurodégénératives, dépression, solitude »

  1. Merci pour tous les articles récents, passionnants comme d’habitude mais avec une mention particulière pour celui ci, informatif et critique. Toujours remarquablement documenté. Ce site unique m’est très précieux. Bravo et encore merci

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