Les femmes qui ont changé le monde de la poupée jouet


                                                           © Calisphere

De tous temps, les petites filles ont joué à la poupée : des simples figurines d’argile de la préhistoire aux jouets interactifs d’aujourd’hui, les représentations tridimensionnelles d’êtres humains ont toujours été partie intégrante de l’enfance. Si la façon de jouer à la poupée n’a pas beaucoup évolué au cours des siècles, il en va tout autrement des poupées elles-mêmes. Et bien que les nouvelles idées, conceptions et réalisations technologiques de nombreux hommes aient transformé ce domaine, quelques uns des plus importants changements ont été accomplis par des femmes.
Autrefois, les poupées étaient le plus souvent fabriquées à la maison, à partir de matériaux facilement disponibles : bois, tissu, cuir, voire pommes séchées ou épis de maïs. Mais dès le XIVe siècle, les familles aisées ont été en mesure d’acheter des poupées pour jouer à leurs enfants, qui représentaient des adultes en tenues recherchées. Car les poupées, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, étaient habillées comme des petits adultes, à l’instar des enfants. C’est seulement après qu’apparaîtront les poupées enfants, qui resteront rares encore pendant un siècle.
Les premiers fabricants de poupées connus étaient un couple d’allemands nommé Otto et Mess, enregistré en 1465. Nous ne savons rien de leur production, mais des dessins et des gravures de la fin du XVe siècle attestent de la sculpture et de l’articulation de poupées en bois (photo ci-dessous).

Au milieu du XIXe siècle, des fabricants produisaient de belles et précieuses poupées commerciales en porcelaine émaillée, porcelaine ou cire. Convoitées par toutes les petites filles mais accessibles seulement aux familles les plus fortunées, elles étaient élégamment habillées de robes de soie brillantes et de grandes capes en velours lisse, avec de longs cheveux naturels et doux et de lumineux yeux en verre. Souvent conçues pour être exposées -sur une table à thé, un buffet ou un chariot- ou jouées avec de grandes précautions, en raison de leur poids et de leur fragilité, leurs constructeurs portaient des noms prestigieux tels que Jumeau, Bru, en France ou Armand Marseille, Kammer & Reinhardt, en Allemagne.
Des entreprises de poupées prospères étaient parfois fondées par des femmes, telles que Madame Huret, créatrice française de magnifiques poupées de mode (photo de gauche ci-dessous), ou Augusta Montanari  et Lucy Peck, fabricants de poupées de cire (photo de droite ci-dessous) en Angleterre. Mais le secteur était généralement tenu par des hommes, qui de ce fait dictaient la manière de jouer des petites filles au XIXe siècle, et continueront à le faire au XXe siècle.


                                                                                       © Antique Dolls

Cependant, à la maison, les mères régentaient le jeu. Dans bien des foyers, ce sont les femmes qui confectionnaient les poupées pour le jeu des petites filles, à partir de matériaux tirés de leurs paniers de travail, habituellement des chutes de tissu et de laine. Les mères regardaient leurs enfants jouer, même dans les familles aisées, et avaient tout le loisir de noter les inventions et les poupées préférées de leur progéniture. De sorte que, le temps aidant, les femmes commencèrent à influencer tout naturellement la fabrication commerciale des poupées.
Ces femmes, pour la plupart des mères, se sont rebellées contre la préciosité et le luxe des poupées produites par les hommes, en cherchant à en proposer qui plaisent vraiment -et soit financièrement accessibles- aux petites filles issues de tous les milieux sociaux, des poupées pour jouer avec cœur, à aimer tendrement. Des femmes comme l’américaine Izannah Walker, menuisière expérimentée, dépositaire d’un brevet de poupée à corps en tissu cousu et bourré et tête rigide faite de tissu collé sur un masque sculpté, et fondatrice d’une industrie familiale de production de poupées ; l’entrepreneure américaine Martha Chase, dont les poupées en tissu, faites au début pour son amusement et celui des enfants du voisinage, débouchèrent sur une industrie artisanale prospère ; les cinq autres créatrices américaines Emma et Marietta Adams et leurs « Columbian dolls », Rose O’Neill, la mère des célèbres « Kewpies », Ella Louise Gantt Smith, créatrice des « Alabama Indestructible Dolls », Julia Jones Beecher et ses « Missionary ragbabies » en tissu ; l’allemande non conformiste Käthe Kruse, à qui le mari dit « fais les tiennes » quand sa fille aînée lui demande comme cadeau de Noël une poupée « qui ressemble aux vrais bébés » et qu’il trouve les poupées de porcelaine proposées dans les magasins de Berlin froides et rigides ; ses premières créations eurent un grand succès et conduisirent à la fondation d’une entreprise encore florissante aujourd’hui ; il y eut aussi l’artiste suisse Sasha Morgenthaler, dont le besoin obstiné de créer une poupée multiculturelle esthétique et durable aboutit à la populaire « Sasha doll », première poupée asymétrique à proportions réalistes, qui se vendra partout dans le Monde ; et la combative américaine Beatrice Alexander, fille d’immigrés d’Europe de l’Est, qui commença à fabriquer dans le Lower East Side de New York des poupées en mousseline bourrée de laine de bois représentant des infirmières de la Croix-Rouge , puis créa une entreprise qui traversa le siècle avec succès et dure encore aujourd’hui.
Ces pionnières créatives dotées d’une vision, d’une grande ambition et d’une forte détermination, repoussèrent les limites du rôle assigné aux femmes à leur époque pour renouveler le genre de la poupée. Féministes avant l’heure, elles vécurent à différentes époques, dans différents pays et contextes, mais ont toutes surmonté des obstacles techniques, financiers, sociaux et psychologiques pour satisfaire leur besoin créatif.
Des femmes contemporaines, américaines ou installées aux États-Unis, ont suivi leur trace : Ruth Handler, la mère de Barbie, qui a changé pour toujours l’univers de la poupée mannequin ; Pleasant Rowland, éducatrice, journaliste, auteure, entrepreneure et philantrope à l’origine des poupées historiques à récit American Girl, qui devinrent un phénomène dans les mondes du jouet et de l’édition ; Martha Armstrong Hand, designer chez Mattel au début des années 1960, puis artiste en poupées de porcelaine OOAK et en petites éditions limitées, très respectée dans son milieu pour la perfection de sa sculpture ; Helen Kish, élève du célèbre sculpteur Bruno Lucchesi, créatrice prolifique de délicates poupées en porcelaine reprises en vinyl par différents fabricants et par la société Kish & Company, dans le but de proposer au public des poupées moins onéreuses et plus solides, et également de la ligne multiculturelle « Girls of many lands » de la société Pleasant Company ; Sara Lee Creech, créatrice avec la sculptrice Sheila Burlingame d’une poupée africaine-américaine « anthropologiquement correcte » qui exprime la beauté et la diversité des enfant noirs ; Robin Woods, éducatrice, artiste en poupées et entrepreneure, fondatrice de la Robin Woods Inc., reconnue pour la qualité et la grande élaboration de ses vêtements de poupées, et créatrice des lignes « Camelot collection » et « Poetry of childhood » qui reflètent son amour de la littérature et du costume ; Yue-Sai Kan, chinoise installée à New York, journaliste et entrepreneure, fondatrice d’une société de cosmétiques pour femmes asiatiques et de l’entreprise « Yu-Sai Wa Wa » qui propose plus de 60 modèles de poupées en vinyl à carnation et traits asiatiques ; Lorna Miller Sands, originaire des Bahamas installée en Californie, créatrice de grandes poupées noires réalistes et expressives, en particulier des bébés, reproduits en vinyl par la société Middleton Doll Company ; Niccole Graves, radiothérapeute et entrepreneure, fondatrice de la société Trinity Design Inc., dont la vocation est de produire des poupées mannequins de collection représentant des femmes issues de minorités, en particulier de sororités africaines-américaines.
De toutes ces femmes, pionnières ou contemporaines, nous avons appris beaucoup sur les jouets, les poupées, l’art, la créativité et leurs prolongements industriels.

Sources de l’article
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3 réflexions sur « Les femmes qui ont changé le monde de la poupée jouet »

  1. Votre site unique est mon incontournable documentation pour les poupées d’artiste. Mais j’aime tout et aussi vos articles de fond, merveilleusement fournis, engagés, je pars toujours de chez vous pour me renseigner plus encore. Vous donnez de l’appétit, de la curiosité …
    Merci vraiment de ces pages si savantes et si originales, et surtout…
    ENCORE 🙂

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