Les enfants et leurs jouets guerriers durant les deux conflits mondiaux

Introduction

L’horrible réalité politique de la première guerre mondiale a souvent été décrite dans la presse écrite, audiovisuelle et sur internet. Personne ne peut échapper à ce flot d’informations. Toutes les parties en conflit ont fait usage de la propagande visuelle, car elle provoque les émotions recherchées, de l’anxiété à l’hystérie en passant par la transformation du patriotisme en zèle politique. L’élément de la société le plus vulnérable, l’enfant, fut le plus sensible à la propagande de guerre. On analyse ici les relations complexes entre les enfants et leurs jouets guerriers durant les deux conflits mondiaux.

Première guerre mondiale : enfants et persuasion

Examinons tout d’abord brièvement comment les enfants sont informés des événements de la guerre et quelles sont leurs réactions. Les enfants sont-ils poussés à utiliser des jouets guerriers ou persuadent-ils leurs parents de leur en acheter ?
La première guerre mondiale débuta par un choc violent. L’Europe jouissait alors d’un sentiment de paix  et de sécurité trompeur après les horreurs de la guerre de Crimée. Les hommes profitaient tranquillement de leurs familles et de leurs revenus. Tandis que l’urgence de la mobilisation se faisait pressante, les hommes tardant à s’enrôler étaient vus comme des lâches, particulièrement par leurs enfants. Un poster de 1915 publié par le « Parliamentary Recruiting Committee » de Londres montre un père et ses enfants jouant dans leur salon, la petite fille demandant innocemment : « papa, que faisais-tu pendant la grande guerre ? » (photo ci-dessous). L’expression pour le moins embarrassée du père laisse entendre que ses enfants sont plus patriotes que lui !


                                                       © Europeana

Première guerre mondiale : production de jouets

Au tournant du XXe siècle, les fabricants européens de jouets et poupées dominaient le marché, mais cette tendance allait changer durant la première guerre mondiale. En effet, les poupées allemandes étaient considérées comme des ennemies. Une publicité parue dans le « Ladies home journal » montre des poupées dans une caisse d’expédition portant l’inscription « Fabriqué en Allemagne ». Ceci indiquait que les poupées familières aux jeunes filles de la décennie précédente cesseraient d’être importées.
L’entreprise Steiff, bien implantée aux États-Unis, fut aussi affectée par l’embargo sur les poupées et jouets. Elle produisait en Allemagne des poupées soldats en uniforme allemand, dont un joli fantassin portant une réplique de tenue de la première guerre mondiale, avec des bottes en cuir à crampons métalliques sous les semelles. Mais elle fabriquait également des poupées soldats en uniformes militaires anglais, français et même turcs. Elle produisait aussi des cartes postales de promotion de ses jouets guerriers, dont certaines humoristiques comme celle montrant deux soldats toilettant leur officier supérieur.
La production de jouets durant la première guerre mondiale n’a pas été affectée par le conflit jusqu’à ce que le métal, le feutre, le velours et la porcelaine qu’elle utilisait pour la fabrication de petits soldats, d’ours en peluche et de poupées deviennent nécessaires à l’activité militaire. À partir de ce moment, on assiste à une production de masse de poupées et jouets en tissu plus faciles à entretenir et à nettoyer. Les poupées en papier, moins chères que les poupées en tissu, font une apparition fréquente dans les magazines féminins. Avant la raréfaction des matériaux cités plus haut, les petits garçons jouaient avec des soldats qui avaient l’air authentiques. L’horreur et le caractère sanguinaire du champ de bataille est loin de leurs esprits tandis qu’ils glorifient les forces armées de leur pays et haïssent leurs ennemis. Ces jouets attiraient efficacement les enfants, en exerçant une propagande visuelle et juvénile. Ce phénomène a été baptisé « Mythe de l’expérience de guerre » par l’historien George L. Mosse, qui le considérait comme un thème dominant du XXe siècle. En tout état de cause, il était bien vivant aux États-Unis.

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Première guerre mondiale : sur le front américain

Les États-Unis entrent tardivement dans la guerre, en 1917. Encore échaudés par le conflit hispano-américain de 1898, ils sont peu disposés à envoyer des jeunes gens faire la guerre en Europe, même si quelques volontaires s’engagent dans les forces armées britanniques et françaises. Il faudra attendre l’attaque par les allemands du navire civil R.M.S. Lusitania en 1915, puis les attaques successives de sept autres navires américains, pour que les États-Unis du président Wilson déclarent la guerre à l’Allemagne.
Avant la guerre, les États-Unis importaient de nombreux jouets et poupées de qualité d’Europe, en particulier d’Allemagne. Les petits américains passaient des heures à s’amuser avec leurs jouets et poupées venus d’Europe. En raison du conflit, la Grande-Bretagne, la France puis les États-Unis stoppent l’importation de jouets allemands. Les États-Unis bannissent également l’usage de matériaux importés entrant dans la fabrication de l’artillerie, des avions et des uniformes. Les fabricants américains de jouets, pour la plupart des immigrés juifs, commencent à expérimenter un nouveau matériau, utilisé au début pour les corps de poupées à la fin du XIXe siècle : la composition. Bien préparé, ce mélange de sciure, paille et colle peut ressembler à de la porcelaine. Les jouets en bois sont également très populaires durant cette période. Les jeux de société produits par Milton Bradley ou Parker Brothers, pour ne citer qu’eux, fournissent aux enfants et à leurs parents des petits avions en plastique ou en bois pour combattre sur des maquettes fidèles de champs de bataille. Des jeux inoffensifs comme « le jeu des poux », dont l’objectif consiste à capturer les poux qui infestent les soldats dans les tranchées, sont populaires dans les foyers américains et canadiens.
Les poupées en tissu doivent être mentionnées : meilleur marché que les modèles en composition, elles sont un peu plus chères que les poupées en papier. Certains modèles sont très populaires, tel le pilote de chasse « Harry the hawk » en Grande-Bretagne (photo ci-dessous).


                                 © The historic flying clothing company

Les hommes noirs servant dans l’armée américaine sont victimes de ségrégation. Une très rare poupée noire portant un uniforme kaki arbore des galons de caporal. Les poupées en papier se trouvent dans les magazines féminins comme le « Ladies home journal », fidèle compagnon des femmes américaines. Ces revues comportent en outre des rubriques de mode, des séries et des actualités. Les poupées en papier sont des gratifications qui ravissent les enfants parcourant le magazine de maman. Qu’elles soient en composition, en tissu ou en papier, les poupées permettent aux enfants d’observer la guerre depuis l’intimité de leur foyer, sans crainte d’affronter sa réalité.

Enfants et persuasion : la seconde guerre mondiale

Dès le milieu des années 1930, les enfants, dont l’enthousiasme est plus contagieux que celui des adultes, sont recrutés dans le mouvement des jeunesses hitlériennes. Les fabricants de jouets tels que Hausser-Elastolin et Lineol rejoignent le champ de bataille : leurs catalogues proposent des soldats dans toutes les postures de combat, des reproductions des principaux officiers dont Hitler et Goering, et même des miniatures d’artillerie et de tranchées. Leurs armées réalistes poussent les jeunes garçons à s’investir dans le conflit. Certains jeux de société vont même jusqu’à mettre en scène l’extermination des juifs : « Juden raus » (dehors les juifs) est annoncé comme un jeu familial dont le but est de traquer les juifs cachés et de les envoyer dans les camps de la mort. Ses pièces représentent des juifs aux traits antisémites caricaturaux. Les fabricants de jouets tenus par des juifs comme Tipp & Co sont confisqués par des aryens et produisent des objets reliés au troisième Reich tels que la berline d’Hitler. Schuco, réputé pour ses jouets mécaniques, propose un soldat nazi tambour à remontoir. Le célèbre fabricant Steiff est mis à contribution pour la création de poupées représentant des personnages du troisième Reich. Elles sont rejetées par Hitler et son état-major, mais Steiff est retenu pour la production d’uniformes.
En Italie, troisième force de l’Axe après l’Allemagne et le Japon, l’industrie des poupées est dominée par Lenci, la compagnie d’Elena et Enrico Scavini. Elle passe aux mains des frères Garella, soupçonnés de liens avec Mussolini. Lenci produit des poupées en feutre habillées en balilla (uniforme fasciste). Les jolis visages des séries 110 et 300 portent désormais des chemises noires. D’autres fabricants de poupées italiens lui emboîtent le pas.
En Grande-Bretagne, la guerre inflige de rudes épreuves aux fabricants de jouets. Leurs entrepôts sont réquisitionnés par les forces armées et les matériaux de fabrication des poupées et jouets sont utilisés par les soldats. Néanmoins, des poupées sont vendues pour lever des fonds destinés à l’effort de guerre. Chad Valley, Dean’s Rag Book et Norah Wellings produisent des poupées en uniforme militaire comme prime à l’achat d’obligations de guerre. Norah Wellings propose dès 1938 une page de poupées militaires dans son catalogue, incluant un commodore et une membre des WAACS (Women’s Army Auxiliary Corps).

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La réponse américaine : jouets patriotes

Les États-Unis entrent en guerre après le bombardement de Pearl Harbor par les japonais en 1941. Le patriotisme est à son apogée, avec l’émission d’obligations de guerre, l’enrôlement de nombreux hommes dans les forces armées, le travail des femmes pour l’effort de guerre, et la production de jouets militaires. Hilda Miloche et Wilma Kane conçoivent des poupées en papier représentant des enfants en soldats. Elles incluent « Notre soldat Jim », « Notre WAVE (Women Accepted for Voluntary Emergency Service) Joan » et « Mary of the WACS », pour ne citer qu’eux. Les poupées en papier représentant des femmes militaires reflètent la réalité de l’implication des femmes dans la guerre. Elles travaillent en usine pour fabriquer des parachutes et coudre des uniformes, et servent dans le corps médical militaire. Rosie la riveteuse (Rosie the riveter), icône de la culture populaire américaine, symbolise les six millions de femmes qui travaillent dans l’industrie de l’armement et qui produisent le matériel de guerre durant la seconde guerre mondiale.
Les poupées et jouets en composition incluent des soldats et des membres des WAVES et des WAACS. Skippy (the all-american boy), personnage créé par Effanbee, se devait de faire partie de la réponse patriotique américaine : il est représenté en marin, en parachutiste et en officier dans de nombreux catalogues de grands magasins, dont le célèbre FAO Schwartz de New-York (photo ci-dessous).

Les jeux de société comme « Axis and allies » faisaient des incursions dans le théâtre des opérations du Pacifique, dont l’un des héros fut le général cinq étoiles McArthur. Il est représenté par une poupée fabriquée par  Ralph Freundlich, une compagnie new yorkaise de jouets qui a fermé juste avant la fin du  conflit.
Aucune discussion sur les jouets guerriers ne peut être entamée sans aborder la question de leurs effets sur les enfants. Le XXIe siècle est bien entendu extrêmement conscient des traumatismes dus à la guerre. Les chocs causés par les bombardements, ainsi que les TSPT (Troubles de stress post-traumatiques), sont des termes qui s’appliquent aussi bien aux soldats qu’aux civils, dont les enfants. Un article écrit en mai 1942 par M. K. Gilstrap dans la revue « Science News Letter » traite des effets nocifs des jouets guerriers sur les enfants. Sa conclusion, banale, énonce que les jouets peuvent stimuler l’imagination et le courage, suivant l’état mental de l’enfant. Des études plus récentes montrent que les enfants vivant près des zones de conflit sont beaucoup plus touchés par la guerre. Ainsi, la plupart des enfants européens, en particulier ceux exposés à la blitzkrieg, souffrent de TSPT et refusent parfois de s’amuser avec des jouets guerriers.
Un autre aspect de cette période concerne les enfants juifs qui ont perdu non seulement leurs jouets mais leur vie. Les parisiennes Denise et Micheline Lévy se sont vues privées de leurs belles poupées en tissu lorsqu’elles ont été déportées à Auschwitz en 1944. Une de leurs voisines les ont récupérées dans l’espoir qu’elles en reviendraient. Frédérique Gilles, qui a gardé les poupées pendant de longues années, en a fait don au musée de l’holocauste à Paris.
La question de la propagande de guerre et de ses effets sur les enfants est complexe, comporte de nombreux détours et énigmes, et demande de nouvelles recherches. Les enfants ont été très réceptifs à son message : depuis le poster britannique de recrutement de 1915, ils ont été instrumentalisés pour culpabiliser les parents qui ne s’engageaient pas. Il est aussi vraisemblable que les enfants ont persuadé les parents de leur acheter des jouets guerriers afin que ceux-ci puissent participer à l’effort de guerre sans quitter leur foyer.
La quantité de jouets guerriers produite suggère que leurs fabricants ont réalisé d’énormes profits durant le conflit. L’incroyable attention apportée aux détails a séduit les enfants et les a peut-être encouragés à s’engager plus tard dans les forces armées. La production a commencé à décliner juste avant la fin de la guerre, montrant une fois de plus que les jouets et les poupées sont un miroir de notre histoire.

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Et aujourd’hui ?

Les dessins animés, séries télévisées et leurs produits dérivés (jouets, armes miniature, poupées, robots,…) induisent un comportement violent et agressif des enfants, comme le constate Craig Simpson, éducateur et président de l’association bostonienne pour l’éducation des jeunes enfants. Ce comportement est accepté, voire encouragé par de nombreux parents et éducateurs. Ce qui n’empêche pas la société d’être choquée lorsque des faits divers surviennent. De plus, l’encouragement à la violence a des effets durables sur la vie des enfants devenus adultes et sur leur perception de la réalité.
Bien qu’il soit difficile d’établir une histoire analytique de la militarisation des jouets, il semble qu’elle soit une constante dans la société occidentale depuis le XVIIIe siècle, avec une accélération due à l’avènement de la télévision. La NCTV (National Coalition on Television Violence) estime que les ventes de jouets guerriers ont augmenté de 350 % entre 1983 et 1985 aux États-Unis.
L’effet des jouets guerriers sur les enfants semble évident pour quiconque passe du temps avec eux. La salle de classe ou le terrain de jeux se transforme en zone de guerre imaginaire. Selon Thomas Radecki, président de la NCTV, « les études sur les dessins animés et jouets violents montrent qu’ils conduisent des enfants à frapper, donner des coups de pied, étrangler, pousser et immobiliser au sol d’autres enfants. Elles révèlent une augmentation des comportements égoïstes, de l’anxiété et de la maltraitance des animaux, en même temps qu’une diminution des attitudes de partage et de la performance scolaire (photo ci-dessous) ». De fait, les enfants de quatre à huit ans visionnent chaque année plus de 1 000 publicités pour des jouets guerriers à la télévision. Le docteur Arnold Goldstein de l’université de Syracuse (New York) constate que « s’amuser avec des jouets guerriers légitime les comportements violents et les rend acceptables en désensibilisant les enfants à leurs dangers et au mal qu’ils causent. Sans doute seul un petit nombre d’entre eux commettra des actes graves, mais la majorité aura un comportement malfaisant ».


                                              © Science photo library

L’organisme War Toys

Fondé en 2019, War Toys est un organisme à but non lucratif basé en Californie. Inspiré par une série de photographies de Brian McCarty centrée sur l’expérience de guerre d’enfants et résultant de collaborations avec des art thérapeutes, il s’est fixé trois objectifs :

  • défendre les enfants affectés par la guerre sous toutes ses formes. Au moyen d’un processus unique reposant sur l’art thérapie et de jouets locaux, War Toys recueille le témoignage de première main d’enfants sur leurs expériences de pertes et de survie. L’organisme coopère avec des ONG et des agences des Nations Unies partenaires pour amplifier les voix d’enfants potentiellement traumatisés, en produisant une iconographie convaincante qui atteint un nouveau public à travers des expositions, des conférences et des publications dans les médias écrits et audiovisuels.
  • former des éducateurs de terrain au moyen de programmes psychosociaux spécifiques au bénéfice d’enfants exposés ou non à des conflits. War Toys procure aux institutions éducatives et aux ONG des outils gratuits dont elles ont besoin, comme des plans de cours téléchargeables, pour fournir un soutien spécialisé et continu aux enfants dont elles ont la charge. Le vecteur de l’éducation favorise l’empathie et la compréhension mutuelle entre enfants affectés par la guerre.
  • procurer aux enfants  des jouets qui réconfortent, renforcent la résilience, et favorisent de nouvelles façons de penser la guerre. War Toys donne à ses organisations partenaires de nombreux jouets pour une distribution et un usage locaux, et collabore sur une base commerciale non lucrative avec l’industrie pour modifier la conception de lignes de jouets dans le but d’améliorer leur message et leur valeur éducative. Par exemple, dans le cadre de son programme « jouets guerriers pour la paix », War Toys ajoute aux gammes de petits soldats en plastique des photojournalistes inspirés de personnages réels.

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Sources de l’article
  • Article Toying with war de Craig Simpson, sur le site « Center for media literacy »
  • Article « Children’s toys during the two world wars » de Rhoda Terry-Seidenberg, Doll news, printemps 2021
  • Site War Toys
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2 réflexions sur « Les enfants et leurs jouets guerriers durant les deux conflits mondiaux »

  1. Indispensable Site des poupées… Choquant et passionnant article de ce jour sur un sujet souvent contourné. Merci encore et toujours d’être si savant et si différent… de secouer notre petit monde parfois un peu …confiné 🙂

  2. Gracias por este artículo, casualmente estoy recopilando la historia de los soldados Steiff, y me ha sido muy útil

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