Les « Broken Toys » de Loïc Jugue

Les fans de Barbie vont avoir la nausée : brûlées, pendues, estropiées, clouées, vissées, hameçonnées, ligotées, scarifiées, empalées, les vêtements en lambeaux,… rien n’aura été épargné aux poupées traitées par l’artiste vidéaste, photographe et plasticien Loïc Jugue. Mais à la réflexion, quel était le sort réservé à ces jouets ? quitte à moisir dans un grenier poussiéreux ou à finir dans une benne à ordures, ne valait-il pas mieux les « sauver » en leur donnant une seconde vie, un nouveau statut d’objet d’art qui témoignera de l’impermanence et de la disparition des objets, de nos souvenirs, de nos vies ?
C’est justement la démarche de Loïc Jugue : « depuis longtemps, je travaille sur la thématique de la destruction d’objets, du moment précis où ils passent d’utiles à inutiles. Destructions par le feu, la gravité, les micro-ondes… Ces objets qui semblent si importants dans notre monde et qui pourtant ne sont pas grand chose, une petite chute et puis plus rien… Cette notion d’entropie règne partout, je ne fais juste que l’accélérer et la mémoriser pour en faire un travail artistique. Quand mes parents sont morts, j’ai récupéré mes vieux jouets… Plutôt que de les voir partir à la poubelle ou dans une benne quelconque, j’ai décidé de les détruire moi-même et d’en faire une série de vidéos que j’ai appelée les « Broken Toys » (jouets cassés). J’ai pensé alors aux autres personnes, adultes ou enfants, dont les jouets termineront à la décharge. J’ai pensé à tous ces rêves, tous ces espoirs que contenaient ces jouets, promesses d’un monde merveilleux à jamais disparu. En poursuivant cette démarche, j’ai donc proposé à d’autres personnes, proches ou inconnus, de me passer leurs vieux jouets… J’ai prolongé ce travail vidéo, en faisant des installations et également des photos… Il y a pour moi une grande beauté dans ces déformations, ces matières calcinées, ces plastiques fondus… Cette destruction / transformation rappelle un peu la façon dont l’écrivain japonais Yukio Mishima parle de l’incendie criminel du temple bouddhiste du Pavillon d’or, mais dans mon cas, la destruction contrôlée amène à une sorte de résurrection, de fétichisation ».
Au public de juger du caractère esthétique de ces créations pour le moins provocantes. Quoi qu’il en soit, ces objets dégradés renvoient à des préoccupations environnementales : le scandale de l’obsolescence programmée, cette réduction délibérée de la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement ; l’accumulation d’objets de consommation voués à la destruction ; la pollution par des matériaux faiblement dégradables comme le plastique. Ce dernier, matière essentielle des poupées avec lesquelles il travaille, fascine Loïc, par sa robustesse incroyable (il doit résister aux enfants) et la façon dont il se modifie et se transforme sous l’action du feu. Ci-dessous, de gauche à droite : « La chute », trois poupées brûlées au chalumeau, 2020 ; « Poupée métal » (hommage à Richard Serra), 2020 ; « L’homme cloué », 2019/2020.


          © Loïc Jugue                     © Loïc Jugue                      © Loïc Jugue

Né à Paris en 1958, Loïc Jugue (nom prédestiné qui signifie « jouer » en espagnol) aime depuis toujours les jouets. Il se forme au théâtre (cours Jean-Laurent Cochet) à partir de 1978 et obtient son diplôme du CERIS (Centre d’Etudes et de Recherches de l’Image et du Son) en 1984. Il fait partie très jeune de groupes artistiques divers et rentré à Canal+ comme monteur, puis devient réalisateur de différentes émissions dont la célèbre « Ça cartoon ». Parallèlement, il réalise des installations, des sculptures vidéos, des mono-bandes (œuvres  vidéo qui n’utilisent qu’une seule projection, d’une seule source vidéo, avec parfois du son) ainsi que des photographies. Loïc fait partie de la seconde génération des pionniers français de l’art vidéo. Il travaille sur la notion de réalité, ses représentations et sur le processus de destruction de cette réalité.
C’est dans les années 1990 qu’il commence à utiliser les jouets avec une démarche artistique vidéographique. En les brûlant d’abord, dans une série appelée « Destruction » diffusée au Centre Georges Pompidou et sur Canal+. Puis dans une autre série de vidéos, les « Broken Toys », où il détruit des jouets de différentes façons : scie circulaire, tronçonneuse, perceuse,… Il en fait ensuite des photos et des installations. Enfin, dans son dernier travail, il créé à partir de ces poupées des objets/sculptures, des sortes de fétiches contemporains.
Marcel Duchamp est l’une de ses influences revendiquées : « j’aime beaucoup Duchamp, son humour, son ironie, son intelligence », confie Loïc, « il a révolutionné l’art en introduisant l’objet comme élément du champ artistique. C’est l’artiste qui détermine ce qui est objet d’art ». Dans le prolongement de Duchamp, le nouveau réalisme qui s’approprie la réalité, ou en tout cas les artefacts humains, comme matière artistique, l’a beaucoup inspiré. « La façon dont l’objet devient matière artistique est un processus étonnant qui ouvre la voie à de nombreuses possibilités de création », analyse-t’il. Les arts premiers et l’art africain en particulier l’intéressent également : « les fétiches sont cette part oubliée de l’art qui relie l’objet matière à un monde immatériel. Pour moi, mes poupées sont des fétiches contemporains mais renvoyant plutôt à nous, à notre inconscient, nos désirs et nos peurs ».
Sur le plan technique, Loïc récupère des poupées, cassées ou pas, dans des brocantes, chez Emmaüs, ou bien sous forme de don. Il les transforme ensuite de différentes façons, en les brûlant, les faisant fondre, les clouant,… Il les associe entre elles, ou pas, pour en faire une sorte de groupe statuaire. Parfois les choses se font rapidement, parfois non. Il les laisse alors reposer dans un coin puis une sorte de dialogue s’établit entre elles et lui et un nouveau fétiche arrive.
Le support/socle est très important dans son travail : il est l’élément reliant les poupées au Monde, il les ancre dans une réalité et lui permet de les transformer en des sortes de statues ; il est aussi souvent signifiant, l’artiste choisit des supports qui viennent de sa vie quotidienne, grille-pain, cible, murs cassés de sa maison,… Quand tout lui semble bien, il stabilise l’ensemble en collant les parties ou en les clouant/vissant, puis souvent il les enduit de vernis pour les stabiliser, leur donner un aspect brillant reflétant la lumière.
En dehors des poupées, Loïc mène plusieurs projets artistiques : sculptures vidéo monumentales (Les gardiens), kaléidoscopes vidéo abstraits (Les chromatismes crâniens), portraits vidéo (Les portraits lents), photos de viande alimentaire (Boucherie).
Côté projets, Loïc souhaite récupérer encore plus de poupées pour continuer à produire ces objets/sculptures, aller dans d’autres pays pour travailler sur des jouets de cultures différentes et exposer ces fétiches contemporains dans un maximum d’endroits.
Le travail de Loïc Jugue a été montré dans de nombreuses expositions en France (Centre Pompidou, Palais de Tokyo, Grand palais, Salon d’Automne, Macparis,…) et à l’étranger : vidéothèque Jonas Mekas (New York), Villa Kujyama (Kyoto), musée national centre d’art Reina Sofia (Madrid), Goethe Institut (Montréal),… Il est membre de plusieurs sociétés de gestion des droits d’auteur : ADAGP (Association pour la Diffusion des Arts Graphiques et Plastiques), SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia), SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) et SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique). Ci-dessous, de gauche à droite : « Barbie et Ken », poupées brûlées à l’essence, 2018 ; « Happy couple » (Cénotaphe contemporain), 2020.


           © Loïc Jugue                                           © Loïc Jugue

Digiprove sealCopyright secured by Digiprove © 2020 Patrick Fédida

2 réflexions sur « Les « Broken Toys » de Loïc Jugue »

  1. Découverte d’un artiste contemporain, c’est important! Un nouvel article interessant, qui mêle art et poupées, merci 🙂

  2. J’avoue être assez « horrifiée » par ces destructions car elles sont à l’extrême opposé de notre propre travail sur les poupée qui vise à retrouver un maximum d’informations sur leur origine pour mieux les restaurer, les conserver et les transmettre.
    Cet article m’a cependant passionnée parce que je ne connaissais pas du tout cet artiste et j’ai beaucoup aimé les explications quant à son travail, la réflexion qui le mène à détruire ces jouets pour en faire des oeuvres d’art et les sauver ainsi d’une autre forme de destruction, celle de la décharge.
    Merci pour cette découverte originale !

Laisser un commentaire