Une histoire des poupées en tissu (3e et dernière partie)

Introduction

La première partie de ce dossier était consacrée à l’histoire des poupées en tissu dans l’antiquité, aux XVIIe et XVIIIe siècles, aux poupées domestiques et artisanales aux XIXe et XXe siècle, et enfin à leur production industrielle aux XIXe et XXe siècles. La deuxième partie traitait des poupées à découper, des poupées publicitaires et de célébrités au XXe siècle, et des artistes en poupées pionniers du XXe siècle. Cette troisième partie aborde les artistes contemporains.

Artistes en poupées contemporains

Depuis le dernier quart du XXe siècle, le monde des poupées en tissu connait un foisonnement de l’activité des artistes. Ces personnes talentueuses explorent la diversité des techniques et matériaux disponibles, les redéfinissent et se les approprient. Interrogées sur le choix du tissu comme matériau de base, elle déclarent avoir plutôt été choisies par lui ! les artistes ont souvent une autre expérience dans l’univers du tissu, comme le stylisme, la courtepointe ou le matelassage. Des techniques aussi variées que la sculpture à l’aiguille, le pressage de moules, la peinture à l’acrylique ou à l’huile, la teinture, sont utilisées par les créateurs contemporains. On présente ici un tour d’horizon des artistes les plus marquants.

Lisa Lichtenfels

Par la variété de ses thèmes, le degré de perfection de sa technique et l’étonnant réalisme de ses créations, Lisa Lichtenfels est sans conteste l’une des artistes en poupées les plus remarquables de sa génération. Dans l’atelier de sa maison victorienne de Springfield (Massachusetts), elle conçoit et réalise des poupées en tissu d’inspirations diverses : fantasie, mythologie, humour, multiculturalité, célébrités, mises en scène à plusieurs personnages (photos ci-dessous). Le réalisme de certaines d’entre elles est tel que l’on confond leurs photographies avec celles de personnes vivantes, et que les observateurs témoignent de la sensation étrange d’une compagnie humaine en leur présence. La contemplation des œuvres de Lisa Lichtenfels ne laisse jamais indifférent et provoque des émotions variées : étonnement, admiration, perplexité, amusement, compassion, respect.


                                                                                                                                                 © CFM Gallery

Née en 1958 à Erie (Pennsylvanie), Lisa Lichtenfels découvre enfant l’amour des poupées lors d’une vente de succession, où elle est interpellée par la relation entre une poupée et sa propriétaire. Elle apprend la peinture à l’huile, puis suit les cours de la Governor’s School for the Arts lorsqu’elle est au lycée, enfin étudie l’illustration et la réalisation cinématographique au Philadelphia College of Art. Elle y rencontre Judy Jampell, artiste connue pour ses façades en sculpture souple. Le film réalisé en tant qu’étudiante de premier cycle attire l’attention des studios Disney, qui l’engagent comme apprentie animatrice-graphiste après son diplôme. Là, Lisa développe des techniques de fabrication de figurines tridimensionnelles à corps posables pour l’animation image par image. Comme les personnages de Judy Jampell, elles ont des peaux en nylon. Le « bref congé » des studios Disney pris pour explorer les possibilités d’application de ces techniques à la sculpture durera en fait plus de 30 ans, au terme desquels elle estime avoir à peine effleuré le sujet !
Le textile est l’un des plus anciens matériaux employé dans les activités artistiques et artisanales. Toutefois, le réalisme anatomique des représentations n’a été rendu possible que grâce à l’invention du nylon, tissu extrêmement élastique capable d’étirement à cinq fois sa longueur au repos, et retournant à cette longueur une fois la tension relâchée. Après avoir essayé de nombreux autres tissus pour ses poupées, Lisa retient le nylon pour le contrôle et la finition qu’il procure. Elle développe des techniques de modelage à l’aiguille de plusieurs couches superposées de nylon coloré pour un rendu figuratif réaliste.
Chaque création débute par une série de dessins. Puis un squelette en fil métallique est réalisé, sur lequel les muscles sont placés à l’aide de nappe pour ouatinage et de fibres de rembourrage. Des morceaux de fil métallique fixés dans de la mousse de polystyrène dessinent les traits du visage et permettent à l’artiste de contrôler l’expression désirée de la poupée. Jusqu’à sept couches de nylon teinté sont déposées sur toute la surface de la poupée pour atteindre la teinte de peau souhaitée. La taille des poupées varie de 10,5 cm à plus de 150 cm.
Lisa réalise elle-même les vêtements de ses poupées, son mari s’occupant des accessoires. Elle produit environ  une dizaine de poupées par an. Ses dioramas sont des mises en scène comportant de nombreux personnages dans un décor élaboré. Elle a ainsi produit « Check-out » (photo ci-dessous), « The Avalon restaurant »et « The Krazy Horse saloon ».


                                                                             © Lisa Lichtenfels

Elle a publié plusieurs ouvrages et DVDs où elle détaille sa technique : « The basic head – soft sculpture techniques » ; « The basic body – soft sculpture techniques » ; « Figures in fabric – the sculpture of Lisa Lichtenfels » ; « The Persephone DVD – a two-disc instructional DVD set on head construction » ; « The Ama – soft sculpture body construction, a three-disc DVD set ».
Les poupées et les dioramas sont vendus directement ou par l’intermédiaire d’agents ou de galeries. Les œuvres de Lisa Lichtenfels sont présentes dans de nombreuses collections privées à travers le Monde.

Antonette Cely

Comme Lisa Lichtenfels, l’artiste en poupées Antonette (Noni) Cely s’attache à produire des créations réalistes : « J’aime le défi qui consiste à essayer de construire une image réaliste à partir de tissu », dit-elle, « une fois que j’ai l’idée d’une poupée, la seule chose amusante est de la rendre aussi réelle que possible. À part ça, le travail est dur et ennuyeux. Si je pouvais faire une poupée en un jour, je le ferais. Mais à ce niveau de création, ça prend des semaines, parfois des mois ». Et le résultat est là : le réalisme des poupées est saisissant, leur charme  vient autant des proportions parfaites que de la pose étudiée, de la grande beauté des visages, de la méticulosité des détails et du soin apporté à l’élaboration des costumes (photos ci-dessous). Telles des acteurs en miniature, les poupées se montrent élégantes et assurées, et racontent une histoire à leur observateur.
Née et élevée dans le Michigan, Antonette Cely passe son adolescence dans l’Arizona. Elle étudie à  l’université privée d’arts libéraux Vassar College de Poughkeepsie (New York), où elle se spécialise en français. Une fois diplômée, elle s’installe à New York et devient costumière attitrée du théâtre contemporain de Broadway « Playwrights Horizons ». Elle exerce également comme conceptrice de costumes et maquilleuse pour le cinéma et la télévision pendant de nombreuses années.
C’est en 1982 qu’Antonette commence à s’intéresser aux poupées et à leur histoire, à l’occasion du travail sur un film mettant en scène une poupée du XVIIIe siècle. Plus tard, elle trouve un livre sur les poupées japonaises à la bibliothèque Lincoln Center Library for Performing Arts. Elle raconte : « j’étais au rayon des ouvrages sur le maquillage de scène, car je préparais un film publicitaire pour lequel je devais maquiller l’acteur Cliff Robertson. Après avoir parcouru ces ouvrages, je rapportai chez moi le livre sur les poupées japonaises et commençai à en étudier les patrons ». Peu de temps après, Antonette quitte New York pour Woodinville (Washington) et commence à consacrer son temps à la fabrication de poupées. Elle devient membre de la Southern Highland Craft Guild, puis est élue au NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1986.
Chaque poupée d’Antonette Cely débute par la teinture d’une pièce de drap de coton dans une couleur de peau claire. Puis une tête est sculptée en Sculpey III ou Fimo et couverte avec la pièce de drap. L’emplacement des yeux sur le tissu est coupé, et ils sont peints et vernis pour leur donner un brillant réaliste. Le corps et les membres sont en drap de coton garni de fibres de rembourrage en polyester. Une armature en matériau de cure-pipe renforce les mains, tandis qu’une armature en cuivre parcourt les jambes et se fixe sous le pied dans un support en bois au moyen d’un écrou. Ainsi, la poupée est solidaire de son support. Les poupées, presque toutes dotées de perruques en mohair, mesurent entre 40,5 et 45,5 cm. « Chaque modèle est une nouvelle tentative pour améliorer la technique, les patrons,… dans le but de réaliser une poupée qui ressemble à une vraie personne », commente l’artiste.
Antonette a publié deux ouvrages  (« Dollmaking, theory and practice, volumes 1 & 2 ») et deux DVDs (« Customizing doll patterns » et « Making faces »). Elle a été chroniqueuse pour « The cloth doll magazine », contribué à d’autres publications telles que « Doll crafter » et « Soft dolls and animals », et animé des séminaires. Ses œuvres sont présentes dans de nombreuses collections privées à travers le Monde, dont celle du célèbre collectionneur américain Richard Simmons.


                                                                                                                                               © Etsy

Jo-Ellen Trilling

Artiste reconnue depuis les années 1970 pour ses sculptures en technique mixte mettant en scène animaux et personnages réalistes de manière extravagante, espiègle et ironique, Jo-Ellen Trilling étend sa palette à la peinture en 2001, inspirée en partie par les événements du 11 septembre et leurs prolongements. Ses tableaux narratifs, peuplés d’animaux, de jouets et d’êtres magiques comme ses sculptures, évoquent les contes de fées des frères Grimm et de Hans Christian Andersen. Leur caractère métaphysique n’est pas sans rappeler le monde magique d’Alice au pays des merveilles et du Seigneur des Anneaux (photo de gauche ci-dessous).
Les  œuvres de Jo-Ellen Trilling nous interpellent avec leur innocence et leur charme apparents pour dévoiler progressivement leur nature troublante et obsédante. Comme les contes de fées, leurs niveaux d’interprétation multiples sondent notre subconscient et reflètent les aspects irréels, changeants et troublants de l’expérience artistique contemporaine. Énigmatiques, ses poupées et tableaux sont aussi parfois allégoriques, en référence à des aspects politiques et culturels de la société d’aujourd’hui.
Née à Huntington, Long Island (New York) en 1947, Jo-Ellen Trilling grandit à Setauket (Long Island). Elle étudie la peinture et la fabrication de poupées à la State University of New York  de New Paltz, et y créé des personnages en tissu qui lui serviront de prototypes pour des travaux ultérieurs. Elle s’installe à New York en 1972, où elle étudie le dessin au pastel avec Dan Green à la New York’s Art Students League. Vivant pauvrement dans une petite pièce, elle fabrique un jour une poupée avec des chutes de tissu, qu’elle vend immédiatement dans une boutique locale. Encouragée, elle en produit et vend d’autres, et commence à gagner sa vie avec les poupées. Elle épouse le sculpteur et concepteur de meubles Andrew Willner.
On pourrait qualifier le travail de Jo-Ellen avec l’oxymore « réalisme magique ». L’apparence trompeuse de ses créations attire avec des couleurs vives et des détails incongrus. Insolites, hybrides et dérangeantes, elles semblent sortir tout droit de tableaux de Bosch. Des êtres ailés se perchent sur les arbres des forêts des contes de fées des frères Grimm. Des jouets inquiétants, des chevaux steampunk et des animaux étranges scrutent le miroir d’Alice. Ses sculptures mettent souvent en scène de manière comique et soigneusement accessoirisée des animaux se livrant à des activités humaines : cochons en costume de flamenco, chiens au regard méchant en tenue de gangster ou en cuir de motard, singe discutant la théorie de la relativité (photo du centre ci-dessous). Une de ses poupées préférées lui a été suggérée par un rêve dont elle s’est réveillée en riant : la méchante sorcière de l’Ouest du Magicien d’Oz se transformant en la jeune orpheline innocente Dorothy (photo de droite ci-dessous).
Chaque poupée commence par une armature en fil métallique, sur laquelle Jo-Ellen modèle une forme avec un tissu de bourrage. Les surfaces des visages et des corps des poupées sont généralement durcies par de la colle et de la peinture. L’artiste confie : « lorsque vous êtes réellement impliquée dans une tâche, c’est comme si vous disparaissiez et que l’objet de votre travail prend le dessus, auquel vous accordez alors votre préférence ». Elle ajoute : « je suis triste et effrayée par l’état du Monde, qui peut apparaître charmant mais se révèle dérangeant si vous l’examinez de plus près. Ainsi en va-t’il de mes créations artistiques. »
Les œuvres de Jo-Ellen Trilling sont très recherchées par les collectionneurs privés, dont les plus célèbres d’entre eux comme Elton John, Carrie Fisher, Billy Crystal, David Letterman, Robin Williams et Madonna, pour ne citer qu’eux. Elles ont fait l’objet de nombreuses expositions et sont conservées dans plusieurs lieux publics, dont la bibliothèque Topeka and Shawnee County Public Library (Kansas) et le musée Izu Highland Doll Museum à Ito (Japon).


               © Jo-Ellen Trilling

Jacques et France Rommel

France est élevée par une mère collectionneuse de poupées à Paris, capitale de la mode dans ces années de l’après seconde guerre mondiale, et apprend à coudre lorsqu’elle est encore petite fille. Jacques Rommel est professeur d’art, peintre et poète. Ensemble ils vont réaliser des poupées d’art, véritables objets de haute couture en miniature, rendant avec précision et un goût exquis les modes de différentes époques.
Les visages en tissu sculptés de ces poupées possèdent une beauté évocatrice et mystérieuse, leurs traits sont à peine suggérés et voilés par une délicate mousseline de soie teintée (photo de gauche ci-dessous). Sans détail réaliste, le visage aux traits esquissés surplombe un corps bien positionné et l’ensemble dégage une forte impression dès le premier coup d’œil.
Les tenues vestimentaires riches et complexes sont l’œuvre de France, habile couturière (photo du centre ci-dessous). Sa mère, curatrice d’un château dans la vallée de la Loire, est aussi une collectionneuse de poupées avertie : France grandit dans une connaissance intime des belles poupées.
Le couple conçoit et réalise chaque poupée à partir d’une armature en fil métallique sur laquelle est modelée une forme avec un tissu de bourrage, associant le solide sens et l’expérience esthétiques de Jacques au savoir-faire de France. Les mêmes implication, talent et quête de beauté que pour toute œuvre d’art sont requises pour atteindre le degré d’élégance désiré. Le sujet de chaque création détermine la palette exacte de tissus, dentelles, fourrures et plumes à utiliser.
« La première poupée est née en 1968 » déclare Jacques. Inspirée par la création d’anges en papier mâché par un ami expérimenté, France est tentée en 1966 d’en réaliser dans son propre style. Réagissant à l’inertie du papier mâché, elle se tourne vers le tissu. La première création représente un berger, une réalisation franchement maladroite, mais le premier pas timide vers la fabrication de poupées. Continuellement encouragée et aussi analysée et critiquée sans relâche, elle améliore sa technique et aiguise son sens esthétique. Le couple décide de s’orienter résolument vers la création de haute couture en miniature, des objets d’art et non pas des jouets.
Jacques poursuit : « en gardant à l’esprit toutes les implications esthétiques de cet objectif, chaque création devait répondre de sa propre qualité, tout comme n’importe quel mannequin de haute couture doit véhiculer sa propre beauté. En fait, les traits de visage à peine suggérés ne sont là que pour ouvrir une fenêtre à l’observateur, de manière à ce qu’il puisse participer et imaginer l’expression qu’il désire, car l’absence de traits précisément définis est une invitation au rêve. L’objectif de qualité est atteint lorsqu’une petite personne belle est vive est amenée à prendre vie. »
Jacques Rommel a à son actif une impressionnante liste de one-man-show en Europe, Afrique et aux États-Unis. Il se produit dans de nombreuses festivals internationaux et émissions de radio et de télévision de la France aux États-Unis, en passant par la Yougoslavie. Outre son travail de professeur d’art, il anime pendant de nombreuses années des ateliers en Afrique, en France et à Farmington (Connecticut). Ses tableaux sont présents dans des collections sur les cinq continents, et il reçoit le prix Archon de l’Académie Française pour son ouvrage « poésie » en 1960. Une exposition des poupées Rommel a lieu chez Cartier aux États-Unis à l’Emporium de la cinquième avenue (New York) en 1979 (photo de droite ci-dessous).
France et Jacques sont élus artistes membres du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1974. Jacques décède en 1984.


             © WorthPoint                                                                                                              © WorthPoint

Jennifer Gould

« Mes poupées en tissu respirent la joie de vivre et brillent de mille couleurs », déclare l’artiste Jennifer Gould. « Je les fabrique depuis plus de 30 ans. Pas des jouets, mais ce que j’appelle des poupées d’art. Conçue pour exalter le textile et la forme humaine, chaque pièce OOAK met en valeur la texture et le rythme de l’étoffe. J’imprime, dessine, teins et peins le tissu pour créer des motifs qui débordent de personnalité. Accrochées au mur ou sur pied, avec des formes corporelles simples ou des mains réalistes articulées, mes poupées tentent d’exprimer le plaisir de vivre, un sentiment de sérénité et de la gratitude pour ce Monde ». Élancées et gracieuses, le regard paisible de leur beau visage semble nous inviter à oublier nos soucis et à célébrer l’instant, à saisir les opportunités bienfaisantes qu nous offre la vie, symbolisées par les couleurs de leurs tenues chatoyantes (photos de gauche et du centre ci-dessous).
Née en 1951, Jennifer Gould ne joue pas à la poupée étant enfant, mais s’est bien rattrapée depuis, en donnant une personnalité à de nombreux visages en tissu sculptés à l’aiguille depuis la fin des années 1970. Mais son histoire ne ressemble pas à celle de ces artistes en textile formés par leur mère aux travaux d’aiguille. « C’est drôle, ma mère n’avait aucun talent en couture », confie Jennifer. « Elle cousait des boutons et reprisait des chaussettes avec un de ces œufs en bois. Mais même ce raccommodage était très mal fait ». Elle rit, puis s’empresse d’ajouter : « mais c’était une bonne mère ».
Elle apprend donc par elle-même, et aussi avec l’aide d’une voisine, une petite dame âgée originaire de Liverpool (Grande-Bretagne) qui lui enseigne le tricot, le crochet et la broderie. Son père se rend tous les jours en train à son travail, de leur maison du Connecticut à New York, et lui rapporte des exemplaires du journal « Women’s Wear Daily ». Avec les magazines « Vogue » et « Harper’s Bazaar », cela lui donne une bonne vision de la mode vestimentaire conçue à Paris et New York dans les années 1950 et 1960. En feuilletant ces publications, Jennifer envisage une carrière de styliste, mais repousse cette idée. « Au collège, j’ai réalisé que je n’étais pas faite pour l’industrie de la mode », dit-elle, « trop de compétition ». Elle continue à pratiquer l’art du textile, s’implique dans des projets artisanaux, et apprend en autodidacte la tapisserie pendant ses années de lycée.
En 1969, elle s’installe à Byron (Michigan) pour étudier l’art à l’université Hope College et passe sa première année à étudier la langue et la culture japonaises en immersion dans une famille au Japon. Elle relate son expérience de travail dans une fabrique de kimonos : « je suis sortie de cette année avec une connaissance de la conception de motifs sur patrons, spécialement dans son association à la combinaison de tissus. Cette conception est évidemment utile pour le port du kimono et de l’obi : les deux pièces portent habituellement des motifs, et l’association de couleurs et d’images peintes ou tissées peut se révéler extrêmement graphique et subtile. J’étais fascinée ! j’ai étudié le tissage ikat à la fabrique de kimonos Yuukitsumugi, très connue pour ses motifs chaîne-et-trame et ses méthodes de teinture indigo. Je connaissais le tissage, mais j’avais affaire à des techniques ancestrales complètement nouvelles pour moi. Elles m’ont ouvert un monde de possibilités que j’explore encore chaque jour avec bénéfice ». Jennifer attribue par ailleurs son goût pour les couleurs vives à cette expérience.
De l’université au milieu des années 1980, elle pratique intensivement le tissage et développe sa propre technique de tapisserie représentant de petits paysages au moyen de paquets de fil à coudre, qui implique de nombreux changements graduels de couleur. Mais Jennifer réalise qu’une carrière dans la filature et le tissage ne lui convient pas. Lors d’une visite à la boutique de sa professeure de tissage et amie, qui vend du matériel pour le tricot à mailles perlées, elle récupère des chats rembourrés à visage brodé qu’elle avait fabriqués à partir de patrons vendus dans la boutique. À la demande de son amie, elle crée une poupée en tissu originale. Ainsi commence sa carrière d’artiste en poupées, achetées par des collectionneurs à travers tout le pays.
Jennifer travaille dur pour obtenir des visages gracieux et sereins, contemplatifs et rêveurs à la fois. Elle développe un type de visage plat sculpté à l’aiguille expressif et original. Comme la nature l’inspire, l’artiste en textiles Deborah Blakeley lui suggère d’utiliser des feuilles d’eucalyptus pour décorer certaines poupées (photo de droite ci-dessous). Les éléments de conception les plus importants à ses yeux sont la forme et la dimension des poupées. La première doit être simple afin de pouvoir porter des motifs complexes. Elle met au point plusieurs modèles de forme qu’elle réemploie souvent. Après avoir commencé par des tailles de poupée en grandeur réelle, elle adopte une dimension plus confortable pour leur maniement. « Je suis  quelqu’un de très tactile », explique Jennifer, « pouvoir tenir la pièce en travaillant dessus contribue à la qualité du produit fini ». D’autres éléments de conception entrent en jeu : les couleurs et leurs intensités relatives, la texture, le mouvement, la ligne et finalement la composition.
Elle se livre à d’autres activités dans le domaine du textile : crochet à formes libres (freeform), broderie, confection de vestes peintes. Elle donne des conférences, anime de nombreux ateliers dans toutes ses disciplines, et travaille également à temps partiel, notamment dans un centre de placement familial pour personnes en situation de handicap mental. Une large part de son  œuvre est autobiographique : gestion des émotions après le choc d’un divorce lorsqu’elle réalise une série de trois « femmes en transition » exprimant désespoir, puis rétablissement et joie. Ces poupées sont aussi les premières qu’elle crée en découpant ses tapisseries. « Ce fut un véritable test de confiance », confie-t’elle, expliquant sa répugnance initiale à tailler des tapisseries qu’elle avait mis des heures à faire.
C’est aussi la période où Jennifer mène à bien un projet de pièce utilisant le haut en crochet qu’elle portait à son mariage, les bagues, lettres d’amour et autres objets de sa vie d’épouse, qui lui donne le sentiment de pouvoir à nouveau maîtriser son existence. « Cela m’a considérablement aidée », dit-elle. Certaines personnes abordent frontalement les combats de la vie, « mais je suis plus forte pour mettre mes sentiments dans mon travail et le montrer au public ».
Jennifer accorde beaucoup d’importance aux organisations professionnelles locales, régionales, fédérales ou internationales auxquelles elle adhère, qui lui permettent de nouer des relations et d’échanger des pratiques : association d’art textile locale, Michigan League of Handweavers, Surface Design Association, Fiber Arts Network of Michigan, Handweavers Guild of America. Ses œuvres sont régulièrement exposées dans de nombreux salons et galeries, et elle a remporté de nombreux prix.


                                                           © Jennifer Gould Design                              © ZoneOne Arts

Rebecca Iverson

« Fabriquer des poupées est une expérience magique que j’aime énormément », nous dit l’artiste Rebecca Iverson. « Je peux être inspirée par un passage d’un livre, le visage d’un enfant, une photo ou un souvenir d’enfance, et mon but devient alors de transformer ce moment ou cette impression fugace en une forme tangible ». Le tissu est son matériau de prédilection, choisi simplement au départ en raison de sa disponibilité et de son faible coût, et dont elle s’est par la suite profondément éprise. Elle apprécie la liberté d’expression qu’il procure, bien qu’elle admette les réserves soulevées par la notion de liberté associée à un morceau d’étoffe plat. C’est par ailleurs un matériau imprévisible qui impose des limites au créateur : il est facile de gâcher le travail, par un excès de peinture, ou une mauvaise manipulation qui froisse ou détend le tissu. Le défi, pour Rebecca, consiste à surmonter ces limites et d’obtenir une forme sculptée symétrique et douce.
Elle trouve beaux les corps de poupée en mousseline parce qu’ils sont doux au toucher, pliables et imitent bien le corps humain. « Le tissu coopère si vous êtes réactifs avec lui », commente-t’elle, « et si vous apprenez à le comprendre ». « Les doigts et les genoux semblent se dégager du bourrage au fur et à mesure du travail de modelage et de couture. J’ai expérimenté d’autres matériaux, comme la cire et le Sculpey, mais le tissu et moi restons les meilleurs amis du Monde. Une fois mon dessin préparatoire effectué, j’ai la liberté de transposer les images que j’ai à l’esprit sur le visage d’une poupée, en cousant et peignant, dégagée de tout modelage supplémentaire ».
Le travail de Rebecca n’est pas seulement admiré pour lui rendre justice ou satisfaire le collectionneur. Car, plus qu’une fabricante de poupées, elle est une artiste complète. Peu d’artistes en poupées sont doués pour le dessin ; ils souhaiteraient l’être dans un futur indéterminé, mais ne trouvent pas le temps de se mettre sérieusement au crayon, tellement il leur paraît plus intéressant de modeler un matériau en trois dimensions. Rebecca possède un talent graphique affirmé, qu’elle met à profit pour  réaliser des objets imprimés (cartes de correspondance et articles de papeterie), en plus du rendu précis du caractère sur le visage de ses poupées. Elle a créé plusieurs magnifiques poupées en papier de personnages également reproduits en tissu, tels que Caddie Woodlawn, héroïne du roman éponyme de fiction historique pour enfants de Carol Ryrie Brink.
Les poupées de Rebecca reflètent la joie de ses lectures enfantines, parlent à notre cœur et évoquent la nostalgie de l’enfance et de ses doux émerveillements photo de gauche ci-dessous). Ses petites filles portent des bottes à boutons ou des chaussures à bride, et tiennent leur propre poupée par la main, souvent perdues dans leurs rêves diurnes. Il est difficile de parler des poupées de Rebecca sans mentionner ses autres créations et savoir-faire : poupées en papier, ours en peluche, ouvrages de matelassage, broderies, trapunto, rattachage. Chacune de ses poupées a sa propre présence attendrissante. Comme le remarque l’artiste en poupées et auteure Carol-Lynn Rössel Waugh, elles paraissent être « des visiteuses mélancoliques et introspectives venues d’un autre Monde, un Monde parallèle ou tout n’est que paix ». Telle la poupée du personnage de Christopher Robin, fils de l’écrivain britannique Alan Alexander Milne, auquel il a inspiré l’histoire de Winnie l’ourson. De conception très simple, le garçon se tient debout, pensif, avec son ourson.
Justement, les oursons. Ils prennent beaucoup de temps à Rebecca, et comme les poupées auxquelles ils appartiennent souvent, ils ont leur caractère propre. Le visage plat, avec un museau adroitement cousu à la main et sculpté à l’aiguille, des yeux réalistes et expressifs peints à la main, ils se tiennent souvent debout comme les poupées, les pattes jointes, regardant fixement le Monde avec confiance. Ses poupées en papier de grande qualité sont des  évocations détaillées en noir et blanc étonnamment nettes, utilisant des techniques de dessin à l’encre dont l’effet rappelle la gravure sur bois ou à l’eau-forte (photo de droite ci-dessous).


                                        ©  Etsy                                                                © Miss Missy Paper Dolls

Debbie Anderson

Le long du front de mer à Portsmouth (New Hampshire), la rue Marcy street serpente après le Prescott Park. Tout en haut de la porte d’une pittoresque boutique de deux étages, une enseigne en bois semblable à une figure de proue qui représente une poupée portant un cadeau indique la Marcy Street Doll Company. Cette poupée, dont le nom est « Molly », est en fait un des premiers modèles OOAK en feutre de l’artiste Debbie Anderson. Il n’est pas à vendre, mais les autres le sont, là et nulle part ailleurs.
Les poupées d’artiste en feutre de Debbie ont été inspirées par une Lenci, échangée contre un pull tricoté à la main à sa cousine, Ann Barden. « J’adorais cette poupée et voulais en faire une comme elle », admet Debbie. Ann, grande amatrice de poupées, lui procure un exemplaire de l’ouvrage de Catherine Christopher « The complete book of doll making and collecting » (Le guide complet de la fabrication et de la collection de poupées) qui traite entre autres des poupées en feutre.
Debbie expérimente et développe ses propres techniques de création de poupées en feutre, en s’appuyant sur sa solide expérience artistique. « Au début, je faisais des poupées pour gagner de l’argent afin de m’acheter une machine à coudre », dit-elle, « maintenant je les fais surtout pour le plaisir et parce que les gens m’en réclament ». Et assurément, ils en veulent ! en 1978, Debbie et Ann joignent leurs forces et fondent la Marcy Street Doll Company. Debbie conçoit et réalise les poupées ; Ann les habille. Elles produisent à raison d’une poupée par semaine : de charmants tout-petits et enfants de deux à huit ans environ, en feutre au visage moulé, peints à la main, avec de gentilles expressions, parfois espiègles ou boudeuses. La technique de Debbie pour la peinture des yeux met des étincelles dans le regard des poupées.
Leur taille est comprise entre 28 et 53 cm. Les têtes sont en feutre moulé, les corps en feutre ont des articulations à disque. Debbie décrit son processus de fabrication : « je commence par sculpter un moule en argile séchant à l’air ambiant, ce qui peut prendre une semaine ou deux. Puis je vernis plusieurs fois le moule. Quand il est sec, je trempe un mélange à 50 ou 80% de feutre de laine (au-delà, le coût est prohibitif) dans de l’amidon et couvre un côté du feutre avec de la colle à papier peint épaisse. Ensuite, je dépose une fine couche de vaseline sur le moule, que je pulvérise avec du spray de cuisson. J’étale et presse alors le feutre dans le moule, qui prend 24 à 36 heures à sécher. Je peins les traits du visage à l’acrylique. Pour le corps, j’utilise un entoilage thermocollant lié au feutre, que je rembourre de préférence avec du coton, tandis que la tête est bourrée à la sciure de bois. Je solidarise les membres et le corps avec des boutons pour les petites poupées et des articulations à disque de type ‘ourson’ pour les plus grandes. Les vêtements sont conçus et confectionnés pour chaque poupée, assortis à la couleur des yeux ».
La collaboration entre Debbie et Ann s’arrête au début des années 1980. Debbie poursuit seule, produit de 30 à 40 poupées par an en fabriquant presque tout sauf les perruques et quelques chaussures, et en ayant du mal à suivre la demande. Les visages expressifs et pensifs des poupées, qui semblent intelligentes, doivent être vus en face pour être pleinement appréciés. Avec le temps, la qualité de sa production s’est considérablement améliorée : les premières poupées étaient charmantes, les suivantes paraissent animées d’une vie propre, comme si elles étaient le portrait de vrais enfants (photos ci-dessous, « Edith » à gauche et « Gregory » à droite). Mais Debbie réalise peu de portraits : le plus réussi est celui de sa fille Siri ; elle reçoit aussi une commande pour la belle-mère de sa fille à l’âge de six ans, qu’elle prend du plaisir à exécuter. La qualité émotive de ses poupées est remarquable. « Mon mari affirme qu’il peut connaître mon humeur à l’expression de mes poupées », déclare-t’elle, « je dois admettre que certaines me plaisent beaucoup. Elles ont parfois l’air très satisfait ».
En août 1984, la famille Anderson déménage de Portsmouth, où Marcie, la fille de Debbie, gère la Marcy Street Doll Company, pour s’installer dans une petite île au large de la côte du Maine. C’est le coup de foudre : en moins d’un mois, le couple achète une maison et transfère ses activités sur un lieu seulement accessible par un ferry occasionnel. « J’ai déménagé afin d’avoir plus de temps pour mes poupées et mes enfants », confie Debbie, « j’espère aussi élever quelques moutons ». La solitude ressentie dans ce nouvel endroit semble réussir à Debbie, comme c’est le cas de nombreux artistes qui travaillent dans le Maine. Une seule chose lui manque : son atelier de Marcy Street. « J’avais une charmante pièce de travail au-dessus de la boutique, avec vue sur les jardins de Prescott Park et l’estuaire de la Piscataqua. Maintenant je suis à la table de la salle à manger à North Haven, Maine », regrette-t’elle.
Les poupées, marquées avec une étiquette décalquée au fer chaud sur le dos indiquant le nom de la poupée, son numéro, son année de création et la signature de Debbie, ne sont vendues qu’à la boutique de Marcy Street à Portsmouth. La poupée Molly n’y vit plus, l’enseigne en bois est un témoin silencieux de son existence. Mais, quand la route est bonne, Debbie fait de temps à autre le trajet de 320 km entre sa maison de Winthrop (Maine) et Portsmouth.


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Dru Esslinger

« The art of the dollmaker » (L’art du fabricant de poupées) est un film documentaire de 1999 qui présente le travail des meilleurs artistes en poupées américains. Interviewés dans leur atelier, ils parlent de leur passion et de leur processus créatif. Parmi eux, Drusilla (Dru) Esslinger raconte comment son art l’a aidée à surmonter la perte de sa fille. La productrice du film Lee Hubbard Crowe espère qu’il puisse contribuer à rompre l’isolement  des personnes confrontées au drame de la disparition d’un être cher.
Les poupées sont entrées dans la vie de Dru quelques mois avant le décès de sa fille de 28 ans Mary Katherine Esslinger Haworth en 1985, atteinte d’un cancer de l’ovaire. Les deux femmes, ayant découvert les patrons des poupées de l’artiste Elinor Peace Bailey, commencent à faire des poupées, Kathy sur son lit d’hôpital brodant des visages et sa mère assise à côté d’elle fabriquant des corps en tissu. Cette activité occupe le temps de Dru entre les opérations de sa fille. Elle débute peu à peu, déversant son amour dans les poupées, les couvant et les dorlotant, comme elle le fait pour sa fille à la santé déclinante. Elle trouve aisément son rythme de production, inspirée par une vie d’influences et d’expériences.
Née en 1936 et élevée dans les prairies d’herbes hautes des Flint Hills (Kansas), Dru fréquente une école à classe unique et conduit du bétail dans son enfance. Durant les 30 années qui suivent, elle va à l’université, épouse un fermier, commence à enseigner à l’école primaire, élève quatre enfants et s’implique dans des activités paroissiales et de clubs 4-H « Head, Heart, Hands, and Health » (tête, cœur, mains et santé), mouvements de jeunesse administrés par le ministère de l’agriculture américain et qui visait à leur fondation à faire des jeunes des campagnes des citoyens responsables. « Vivre dans une ferme pendant 66 ans m’a obligée à organiser moi-même mes divertissements », déclarait-elle à l’auteure Kathryn Witt au début des années 2000.
Les poupées de Dru reflètent la nature pragmatique de l’artiste : de l’épouse et mère de famille surmenée appelée « What’s for dinner » (qu’y a-t-il à dîner) poussant un caddie plein, à la tante collet monté « Aunt Ruth » dans son corset et ses chaussures raisonnables (photo de gauche ci-dessous), en passant par « Grandmother » (grand-mère) et « Aunt Daisy », nombre de ses personnages sont inspirés par son arbre généalogique. « J’ai commencé par des membres de la famille décédés parce qu’ils ne pouvaient pas porter plainte ! », dit-elle, « j’ai réalisé de très nombreuses Aunt Ruth de tous les tons de chair et je les utilise sur mon site et mes cartes de visite, car c’est ma pièce porte-bonheur. Ma grand-mère Minnesota Leeka Benham était la femme d’un pasteur méthodiste et une merveilleuse couturière qui travaillait sans patron. Et Aunt Daisy était la tante citadine qui emmenait sa petite nièce de la campagne faire du shopping et dîner en ville ». Dru ajoute : « La plus grande joie que je retire en faisant des poupées, c’est la créativité que cela provoque. J’aime voir jusqu’où je peux forcer le tissu à représenter une petite personne ».
Son audience s’élargit quand elle constate que les gens veulent des poupées à leur image où à celle de leurs parents et amis. Elle fait ses meilleurs portraits lorsque des traits proéminents, comme un trop grand nez ou une large bouche, ornent le visage du modèle. Ses sujets les plus difficiles sont les enfants et les belles femmes. Dru commente : « c’est trop difficile de reproduire leur apparence. C’est beaucoup plus facile si je peux capter un trait comme une tête chauve ou une pipe aux lèvres. Mais parfois la perception du physique des gens est variable d’une personne à l’autre ». Elle découvre aussi que si elle connaît bien le modèle, ses sentiments vont interférer dans son interprétation en poupée, comme cette femme dont la bouche envahit le visage lorsqu’elle rit. Ce phénomène n’est pas du goût de tous les modèles. Finalement, elle sent que les portraits brident sa créativité et rendent son travail difficile, et décide de se consacrer aux poupées originales (photo du centre ci-dessous).
Sur le plan technique, les poupées, de taille comprise entre 15 et 48 cm, sont construites à partir de coton de haute qualité teint à la main enroulé sur une armature en fil métallique, en utilisant des patrons faits par l’artiste elle-même. Elles ont parfois des tête et membres  en argile polymère ou en paperclay, et portent des perruques en mohair. Lorsqu’elle travaille sur les têtes en argile polymère, Dru utilise un moule en métal pour les mettre en forme, en pressant l’argile dans le moule et en étirant dessus une couche de tissu. Elle sculpte ensuite les traits du visage à l’aiguille et met la pièce au four pour cuire l’argile. Les poupées sont complètement habillées, y compris les sous-vêtements, la bonneterie et les bas, par l’artiste, couturière et tailleuse expérimentée. Elle confectionne également les accessoires : gants, sacs à main, pochettes, chaussures, chapeaux, bijoux,… Les vêtements sont détachables pour donner aux collectionneurs la possibilité de les changer. Dru peut difficilement dire si elle préfère fabriquer les poupées où les habiller.
Les poupées l’aident non seulement à surmonter la perte de sa fille aînée, mais aussi celles de sa mère et de son emploi d’institutrice, survenues peu après la mort de Kathy. Plusieurs années après, son mari George lui offre pour Noël un stage avec Elinor Peace Bailey et l’artiste en textiles Virginia Robertson. Dru forme à cette occasion avec d’autres stagiaires un club de poupées appelé « Pin-Ella-P », qui se développe avec le soutien et les encouragements d’Elinor et Virginia, et poursuit l’étude des poupées et de leur confection sous le patronage de plusieurs instructrices célèbres. Parmi elles, trois artistes de renommée internationale membres du NIADA (National Institute of American Doll Artists) vont avoir une influence considérable sur la pratique naissante de Dru : Lisa Lichtenfels, Jo-Ellen Trilling et Susanna Oroyan. Elle témoigne : « Lisa vous enseigne comment approcher la perfection et vous laisse en admiration lorsque vous la regardez exécuter ses poupées quasi vivantes. L’avoir eue comme une de mes premières professeures m’a aidée à forger la vision de mon art. Elle partageait tout et se donnait toute entière à ses stagiaires » ; Jo-Ellen possède une imagination et une créativité incomparables. Elle m’a ouvert l’esprit sur des idées nouvelles pour moi. Sa réflexion ne s’arrête jamais. Il n’y a pas d’erreurs pour elle, car elle les transforme en merveilleuses œuvres d’art » ; « Susanna m’a donné du courage. Non seulement elle m’a appris comment sculpter avec l’argile polymère et le paperclay, mais elle a publié mon travail dans ses livres ».
Dru continue dans les années 1990 à produire des poupées, les montrant quand des opportunités se présentent, comme les expositions dans sa bibliothèque locale de Madison (Kansas) ou à la bibliothèque municipale d’Emporia (Kansas). Bientôt, ce qu’elle appelle sa nouvelle obsession prend chaque minute de son temps libre et elle devient de plus en plus impliquée dans tout ce qui touche à tous les domaines de la poupée, en particulier les réseaux sociaux. Lorsqu’elle acquiert une nouvelle machine à coudre intelligente, c’est  tout un monde d’acteurs de la poupée qui se retrouve à portée de main : par exemple, les conventions à distance de la Doll University (côte Ouest) et de We Folk (côte Est) lui font connaître de nouveaux professeurs et créateurs.
Plus tôt dans sa carrière, le responsable du Doll Street Dreamers Doll Club proposait à Dru d’animer des stages en ligne de création de poupées. Elle en a depuis mené régulièrement. Elle explique : « J’avais enseigné en école élémentaire pendant 30 ans et animé en présentiel des stages de poupées lors de conférences ou dans des clubs, mais les cours en ligne posaient un tout autre défi. Je ne pouvais pas me servir de mes mains pour parler ou agir. Au lieu de ça, je parlais à une boîte pour lui expliquer  quelque chose comme ‘tourner un doigt !' ».
Un des thèmes enseignés par l’artiste est  la confection de chapeaux, un sujet récurrent dans sa vie. C’est un poème de Lee Hubbard Crowe intitulé « The hat Lady » (la dame au chapeau) qui est à l’origine du film « The art of the dollmaker ». De nombreux personnages créés par Dru datent de l’époque où les femmes portaient des chapeaux, et elle en a réalisé de nombreux, dont certains sont devenus des classiques. La sage « Tea time » (photo de droite ci-dessous) porte un chapeau de paille orné de nombreux rubans. Un autre chapeau de paille coiffe « Sarah, plain and tall » (La nouvelle vie de Sarah), poupée commandée pour l’actrice Glenn Close qui jouait le rôle principal dans le téléfilm éponyme de 1991. « Amelia », exécutée en l’honneur de l’aviatrice Amelia Earhart, native du Kansas, à l’occasion de son invitation à l’arbre de Noël de la Maison Blanche, porte une casquette d’aviateur en cuir réplique de la sienne.
Avec à son actif plus de 200 poupées cousues et sculptées depuis son premier stage suivi en 1989, Dru Esslinger a constamment trouvé l’inspiration pour réaliser des portraits et des poupées originales. Elle décède en 2016.


                  © Dru Esslinger                                 © Dru Esslinger

Sherry Goshon

« Nous devons jouer la chanson que nous sommes venus sur Terre pour jouer. Nous ne devons pas mourir avec notre musique en nous ». Cette devise d’un auteur inconnu est écrite sur une carte de vœux dans l’atelier de l’artiste en poupées autodidacte Sherry Goshon. Avec les poupées, les cartes de vœux sont l’autre passion de cette créatrice dont le matériau de prédilection est le tissu. Elle aime s’asseoir par terre dans les rayons de papeterie des magasins et parcourir les cartes de vœux les plus insolites. Dans son atelier traînent aussi des bribes de poésie écrites par son mari Jeff Goshon. Nullement déconcertée, Sherry admet volontiers n’être  elle-même ni écrivaine ni poète, mais avoue un enthousiasme pour la chose écrite, qu’elle traduit dans ses bébés, poupées de salon, divas, sirènes, fées, elfes, dragons ailés et autres créations originales.
« J’ai besoin de ressentir une émotion quand je lis une carte ou un poème. Alors seulement je crée », confie-t’elle, « et je pense à cette devise lorsque je m’assois pour faire une poupée ». Une carte de vœux montrant deux petites filles à la plage lui inspire sa poupée « Mariko » (photo de gauche ci-dessous). Sherry pense au début que la pièce évoquera un des souvenirs de plage de son enfance. À sa grande surprise, une esthétique japonisante se manifeste au cours du processus de sculpture. « J’ai finalement cédé à la poupée et lui ai laissé être ce qu’elle voulait être. Cela arrive de temps en temps », confesse-t’elle.  Certains poèmes ou cartes attirent son attention par leur douceur et leur subtilité ; d’autres, comme cette carte montrant une sirène tatouée, la provoquent avec leurs commentaires hardis voire étranges. Ainsi est née Oceanna (photo du centre ci-dessous), sirène luisante et tatouée à la queue en soie froissée, perchée sur un rocher et vêtue d’un tissu oriental appelé « geisha à l’aquarelle », qu’elle avait acheté juste avant dans une foire au Nouveau-Mexique.
Qu’elle choisisse l’étoffe avant ou après l’inspiration, Sherry dispose d’une réserve de matériaux. Elle amasse des tissus comme d’autres stockent des conserves : soies teintes à la main, comme celle portée par « Caitlin, keeper of children books » (Caitlin, gardienne de livres pour enfants), du nom de la petite-fille d’une amie australienne qui aime les fées et les livres ; lins et velours de soie, comme ceux qui habillent la diva « Chantal » ; feutres doux, comme les vêtements de « Nicholas », un petit ange ailé et câlin. « Une fois finie la tête », explique-t’elle, « la poupée me dit quelle tenue et quelles couleurs elle veut. Il se peut que j’aie déjà choisi quelque chose, mais je retourne à ma réserve pour piocher le tissu et la garniture qui conviennent ».
Le tissu joue un rôle primordial dans la vie de Sherry, depuis qu’elle a pris pour la première fois l’aiguille à l’âge de trois ans, sur les genoux de sa grand-mère Maggie Sullivan. Elle passe de nombreux après-midis à la regarder confectionner des vêtements sur mesure pour l’US Air Force et réaliser des smocks, appliqués et broderies.  Elle se souvient : « ma grand-mère pouvait tout coudre. Je n’ai jamais vraiment aimé la couture, mais je sais que c’est la technique indispensable pour créer. J’aime les étoffes, leur couleur et leur toucher, aussi je me rappelle la magie de contempler ma grand-mère coudre, de voir ces tissus exquis prendre vie ».
La carrière d’artiste en poupées de Sherry commence tant bien que mal à Branson (Missouri) en 1989, lorsqu’elle répond à une petite annonce proposant de fabriquer des lapins et des ours pour 25 cents de l’heure, puis des poupées en tissu en utilisant les patrons d’une artiste établie. Mais elle comprend dès le début que ce ne sera pas le moyen de développer son potentiel artistique : elle a besoin d’un exutoire pour sa créativité. Elle décide donc de faire ses propres poupées et de les proposer à des boutiques locales, et a l’agréable surprise de constater qu’elles rencontrent un accueil favorable. « J’ai toujours su que j’étais une artiste », dit-elle avec humour, « mais le reste du monde n’en était pas forcément convaincu ». Elle reçoit tant de commandes qu’elle s’associe avec sa mère pour fonder la société Rags et vendre leurs poupées régionales en tissu dans des boutiques de leur État natal du Texas.
En 1990, Sherry laisse Rags, fonde une nouvelle société avec son mari, Inner Child Creations, continue à commercialiser des poupées régionales en tissu et a du mal à satisfaire la demande. Elle se retrouve à vendre des poupées en gros à plus de 150 magasins à travers le pays. « Mon rêve se transformait en cauchemar à cause du volume de production », constate-t’elle, « mais j’ai persisté pour des raisons de survie ». De fait, elle persévère jusqu’en 1995, quand elle décide d’aller à l’essentiel : la création de poupées OOAK avec différentes expressions, tenues vestimentaires et personnalités, inspirées par ces cartes de vœux et poèmes qu’elle aime tant.
À partir de là, Sherry entame une nouvelle période de conception de poupées en tissu, utilisant une technique de tissu sur argile qui lui donne la liberté artistique dont elle a besoin. Une fois la tête sculptée, elle peint le visage et dispose les cheveux et parfois un chapeau. Le corps en tissu, avec des genoux, chevilles, orteils et autres parties sculptées à l’aiguille, possède une armature en fil métallique.  Sherry réalise deux types de poupées : l’un avec un visage plat peint à l’aquarelle pour lui donner un rendu volumique ; l’autre avec un visage en argile sculpté couvert de tissu peint à l’acrylique.
Sherry n’a jamais douté de son talent, mais a du mal à s’imposer dans la communauté des artistes en poupées. Dix années de persévérance, de frustrations, et d’une détermination quasi irrationnelle finissent par payer, et elle est acceptée dans l’association PDMAG (Professional Doll Makers Art Guild). Elle est aussi membre et présidente de l’ODACA (Original Doll Artist Council of America) et de l’AADA (American Academy of Doll Artists). Elle vend des patrons dans des boutiques de l’Iowa, du Texas, de Virginie et d’Australie. C’est une instructrice populaire aux États-Unis, où elle anime des stages à l’UFDC (United Federation of Doll Clubs) et des formations virtuelles à la Doll University, ainsi qu’au Canada, en Europe et en Australie. Ses stages de deux à quatre jours traitent d’une variété de poupées et de techniques : poupées de salon, fées, armatures enveloppées, sculpture à l’aiguille, peinture, tissu sur argile, modelage en argile, habillage, choix des étoffes,… Son travail est couvert dans de nombreux ouvrages, magazines et expositions.
Laissons-lui le mot de la fin : « une de mes plus importantes règles philosophiques est d’être présente à la vie. Parfois, quand ma créativité m’abandonne, les paroles de sagesse d’un parent, d’un ami, d’une carte de vœux ou de l’une de mes nombreuses pièces murales dissipent mon nuage noir et me donnent l’inspiration pour me révéler à nouveau à la vie et créer ».


              © WorthPoint                             © Sherry Goshon                            © Inner Child Creations   

Sue Sizemore

Pour enflammer son imagination créatrice, l’artiste en poupées autodidacte Sue Sizemore peint des calebasses. En effet, elle a découvert qu’après avoir travaillé sur une ou deux calebasses, elle se sent prête à retourner à la fabrication de poupées. Ces gourdes occasionnelles illustrent les thèmes préférés de l’artiste, la vie sauvage et l’imagerie amérindienne. Certaines sont gravées et d’autres ornées de perles colorées et de racines de figuier. Quelques unes sont surmontées d’animaux sculptés réels ou imaginaires (photo de gauche ci-dessous). Toutes montrent des scènes peintes avec soin : loups dans la forêt, tigre du Bengale couché sur un lit de fougères, ours bruns sous un ciel constellé d’étoiles, bison qui charge.
Sue grandit dans le Nord-Ouest Pacifique, près du Mont Saint Helens, ce qui lui donne l’opportunité de dessiner la vie sauvage qui l’entoure. Après la naissance de son premier fils, elle donne des cours de pastel et d’aquarelle, puis de sculpture et gravure sur bois ou ivoire fossilisé, et vend ses sculptures dans des salons professionnels. Puis elle conçoit des tee-shirts à partir de dessins leucographiques (dessins en blanc sur fond noir semblables aux figures qu’on trace à l’aide de la craie sur une ardoise ou un tableau noir) et ouvre plusieurs boutiques en ligne pour les vendre. Elle fabrique également à la main des ours en mohair. Après la naissance de sa fille, Sue produit plus de peintures et commence à créer des calebasses peintes et gravées, des poneys peints, des réalisations en feutrage à l’aiguille et des poupées en tissu OOAK peintes à l’huile.
Les poupées de Sue représentent des femmes, des petites filles et des bébés dodus, tous en tissus naturels, aux expressions générées par une sculpture à l’aiguille et une peinture soignées, activités auxquelles elle s’adonne avec un abandon joyeux. « Si je travaille beaucoup la sculpture à l’aiguille d’un visage avant de le peindre », explique-t’elle, « j’obtiens plus d’expression si je tire sur les coins de la bouche ou marque davantage les narines ou les yeux, pinçant et cousant là ou je pense rendre ma peinture meilleure. Je compte généralement plus sur la peinture pour l’expression ; la sculpture à l’aiguille, c’est la cerise sur le gâteau, elle amène une poupée à la vie en ajoutant une dimension de volume ».
Cette notion de volume est un élément important dans la vie de Sue. Depuis toute petite, elle ajoute texture et relief à ses créations avec une aiguille, du fil, un pinceau et une palette. À deux ans, l’artiste en herbe dessine déjà des enfants et des bébés. Sans apprentissage esthétique formel, elle a toujours réalisé des objets artistiques : modèles de broderie, ours en peluche, tee-shirts sur les thèmes de la vie sauvage et de l’imagerie amérindienne, pièces murales, calebasses et poupées.
Sue commence à produire des poupées vers 1994, dans le prolongement de sa peinture de portraits. Elle débute par des poupées de chiffon, cousant des enfants joufflus pour sa petite sœur. Puis, toujours impliquée dans les oursons, elle remarque pour la première fois des poupées en porcelaine lors d’un salon. Elle décide alors de créer un modèle en tissu réaliste à traits peints semblable à ces poupées. Le tissu est son matériau de prédilection, car la couture et la peinture sont des secondes natures chez elle. Elle peint principalement à l’acrylique et occasionnellement à l’huile. Pour ses modèles OOAK originaux, Sue emploie des tissus naturels comme la mousseline de coton, ou un coton épais à tissage grossier qui donne à la poupée cet aspect texturé et primitif qu’elle affectionne tant. Au début des années 2000, elle se met à teindre les tissus d’habillement de ses poupées.
Déjà vivement intéressée par les poupées en tissu dépouillées des époques des pionniers et de la conquête de l’Ouest, Sue est convaincue que ses créations doivent offrir la même qualité d’art populaire (photo du centre ci-dessous). « Originaire du Nord-Ouest Pacifique, j’ai passé beaucoup de temps à me documenter sur les femmes et leurs familles voyageant sur la piste de l’Oregon », se souvient-elle, « et mon intérêt s’est porté sur les poupées faites par les femmes de pionniers pour leurs enfants. J’aime ces poupées anciennes d’art populaire, peintes à la main. J’essaie de restituer leurs  visages simples et doux, et de provoquer à l’égard de mes poupées le même attachement que celui des enfants de pionniers pour les poupées faites à la maison par leur mère ».
En 2001, l’artiste élargit sa palette à la création de poupées noires (photo de droite ci-dessous). « La beauté et la profondeur atteignables avec les carnations africaines-américaines constituent un défi et une joie pour moi », confie-t’elle, « chaque visage se révèle différent, et j’adore travailler l’éclat du ton de chair allant d’une couleur moka léger à un noir profond. Peindre ces tons est toujours une expérience d’apprentissage ».


                   © Sue Sizemore                            © Vintage Gatherings                            © WorthPoint

En mai 2017, Sue reçoit une commande pour exécuter les poupées de l’année du club WLBDA (We Love Black Dolls Anew). Elle réalise un total de 17 poupées de 25,5 cm habillées de manière variée (photo ci-dessous), possédant de beaux visages peints presque identiques, des perruques noires en mohair ornées d’un ruban blanc et des bottes de garnison peintes. Chaque poupée tient dans ses bras sa propre mini-poupée et porte une étiquette mobile en bois avec la signature de Sue sur un côté et l’inscription « 2017 WLBDA LE 17 » sur l’autre.


                                                                          © Black Doll Collecting

La couleur est un élément crucial dans le travail de Sue : elle admet que ses efforts pour faire correspondre les poupées à sa vision frisent l’obsession, tandis qu’elle combine et superpose les couleurs pendant des heures. Elle ajoute : « c’est ce que j’aime le plus, les essais et erreurs et la découverte d’une nouvelle technique de superposition des couleurs pour obtenir l’apparence désirée. La couleur en peinture des tissus est presque toujours le fruit d’une inspiration totale pour chacune de mes poupées. Je peux arriver à une combinaison de couleurs juste en me promenant dans le jardin ou en apercevant la tenue colorée d’un passant ».
Parfois les poupées de Sue – ou ses enfants, comme elle aime à y penser – se détournent de sa vision originale, et elle est alors attentive à les laisser lui exprimer « à quoi elles veulent ressembler ». D’autres fois, elle encourage des détours de conception pour sortir d’un passage à vide créatif. « Afin d’aiguillonner mon imagination, je prépare parfois le corps d’une poupée et fais confiance à la peinture et aux cheveux pour la rendre unique. Comme je n’avais jamais travaillé avec des patrons avant de commencer les poupées, je n’ai pas la hantise de me tenir à une quelconque directive. Je me contente de manipuler un matériau sans me soucier de savoir si je le fais de la bonne façon. Je suis une artiste très pragmatique et je ferai ce que j’ai à faire pour obtenir la juste apparence pour mes poupées ».

Nancy Latham

« Je suis née à Cuba », déclare l’artiste en poupées Nancy Latham, « ma petite sœur et moi sommes arrivées aux États-Unis au début des années 1960, dans le cadre de l’opération Peter Pan, l’accueil clandestin de plus de 14 000 enfants cubains non accompagnés. J’ai dû laisser mon importante collection de poupées en papier et mon livre préféré, une version en espagnol d »Alice au pays des merveilles’. J’ai cherché en vain cette version pendant des années, achetant au passage une abondante collection de poupées, de livres sur Alice et tout un bric-à-brac. Même mes planchers sont des damiers de carreaux noirs et blancs, à la manière de l’échiquier dans ‘De l’autre côté du miroir' ».
Nancy, âgée de 15 ans, et sa sœur Maggie, sont placées dans des foyers d’accueil. Elle commence à être intéressée par la création de poupées lorsqu’elle a son premier enfant : son fils a un petit ours en peluche, pour lequel elle confectionne une tenue de cowboy. Après la naissance de sa première fille, elle réalise des petites poupées auxquelles elle procure des vêtements, ainsi qu’à sa fille. Quand elle a son autre fille, elle expérimente les poupées en tissu et en autres matériaux, comme la porcelaine, la composition ou le Cernit. Mais Nancy considère ces activités comme un passe-temps uniquement destiné à divertir ses enfants. Pourtant, des amis l’incitent à commercialiser ses poupées (photo de gauche ci-dessous). Aussi se rend elle à un salon artisanal local en 1989, où elle vend toute sa production. Ce succès lui donne la confiance nécessaire pour essayer d’autres salons. De fil en aiguille, elle se rend à des salons de plus en plus importants, continue à expérimenter différents matériaux et à améliorer sa technique. La demande croît, et avant que Nancy ait eu le temps de réaliser, un passe-temps était devenu une activité professionnelle.
Mais, bien qu’elle commercialise ses poupées, sous le nom « Wistful Children » (les enfants mélancoliques), elle continue à  les fabriquer personnellement. Elle les prend aussi en photo pour diverses publications. « Peu de gens savent que j’aime la photographie. Je travaille beaucoup en noir et blanc, en sépia, et en coloration à la main. Tant de passions et si peu de temps », se lamente-t’elle.  Elle aime les images, et les rassemble : Nancy possède une collection importante de représentations d’enfants du XIXe et du début du XXe siècles, sur des boîtes et sous forme de portraits, de cartes cabinet et de cartes postales, ainsi que d’objets relatifs à l’enfance.
Ces collections influencent énormément sa pratique de création de poupées : par exemple, elle constate que les visages sur ces vieilles images, bien que très beaux, sourient rarement. Elle fait donc des poupées aux expressions graves. Quand on lui demande de les faire sourire, elle explique que ses poupées ne sont pas tristes, mais pensives et mélancoliques (photos du centre et de droite ci-dessous). « Quand je conçois une nouvelle poupée », explique Nancy, « je passe des heures à examiner mes vieilles photos. La poupée peut être influencée par les habits d’un enfant, les cheveux, les lèvres ou les yeux d’un autre. Parfois, j’ai de la chance et trouve la photo parfaite qui sera le modèle de ma poupée ».
La majorité de ses poupées représentent des enfants âgés de quatre à sept ans. « C’est l’âge le plus mignon », commente-t’elle, « ces enfants ont la mine boudeuse et sont très expressifs ». L’artiste produit de 60 à 80 poupées par an, OOAK ou éditions limitées de 3 à 35 pièces. La plupart mesurent 53 cm, et sont accompagnées d’animaux en peluche, ours ou lapins.
Pour Nancy, la partie la plus difficile de l’exécution est la sculpture. Elle commence chaque poupée par une sculpture en argile à base d’huile de la tête, dont elle fait un moule qu’elle coule avec du latex. La tête est ensuite couverte d’un tricot en coton. Les traits du visage sont peints à la main, ainsi que les mains et les chaussures, sans exagération afin de faire ressortir le grain du tissu. Des cheveux naturels ou parfois en mohair sont appliqués.
La collection 2019 est inspirée par les cartes postales françaises anciennes. Cette série de poupées, qui porte des ailes de papillon, est appelée « Winged Children » (enfants ailés). J’ai aussi relancé mes « Little Mishaps » (petites mésaventures) sous forme de petites poupées de 25,5 cm, d’une série de poupées Alice au pays des merveilles, d’illustrations et de peintures. Chaque année j’essaie de produire une variation sur Alice. J’aime aussi donner une touche insolite à chaque collection.
Nancy n’a pas de formation artistique, mais la qualité de son art est reconnue parmi les collectionneurs. Ses poupées ont été exposées dans des salons, dont la convention du jouet de New York et l’exposition de poupées de Disney, et vendues dans des magasins nationaux et étrangers, dont la chaîne FAO Schwarz. Son travail a été couvert dans de nombreux magazines et ouvrages, et distingué par plusieurs prix. « Mais ce dont je suis la plus fière », affirme-t’elle, « ce sont mes collectionneurs, qui aiment mes poupées et mon art, et font de longs voyages pour me rencontrer et enrichir leur collection. Ils me montrent des photos de l’exposition de mes poupées chez eux, et j’adore ça ».


                  © LiveAuctioneers                                  © Wistful Children                         © Wistful Children

Stephen Allen Rausch

Depuis plus de 30 ans, Stephen Allen Rausch travaille dans les coulisses, à concevoir des costumes pour  des personnages de théâtre, d’opéra et de ballet, dans le cadre de sa société Schenz Theatrical Supply Inc. Mais en tant qu’artiste en poupées OOAK (photos de gauche et du centre ci-dessous), il occupe le devant de la scène. Réaliser des poupées semblait être un aboutissement logique de l’expression artistique de ce créateur autodidacte. « Chaque figure que je compose est unique des points de vue du style et de l’habillement, et j’espère que l’observateur en tirera autant de plaisir à l’admirer que j’en ai eu à l’exécuter », dit-il, « j’apporte mon expérience en stylisme, ma connaissance de la création de patrons, et ma passion pour les tenues vestimentaires historiques à la fabrication de poupées. Pour moi, tout réside dans le rapport entre la pose et le costume, la première complémentant le second et les deux se combinant pour raconter une histoire, capturer un instant, ou générer une attitude ».
Avec les années, sa société s’est développée, fournissant des théâtres universitaires et privés. Au début des années 1980, Stephen passe deux ans à l’école de clowns Ringling Bros. and Barnum & Bailey Clown College de Venice (Floride) comme styliste principal. Il travaille également pour l’orchestre symphonique, l’opéra et le ballet de Cincinatti (Ohio).
Stephen possède un talent affirmé pour la conception de costumes de mode d’époque, et cultive une véritable passion pour la mode de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles. Lorsqu’il habille ses poupées d’art, il les traite comme des mannequins vivants, créant des tenues exclusives pour chacune. Il accorde une attention particulière à la reproduction de la coupe du costume, afin d’obtenir une représentation exacte du vêtement et des accessoires (photo de droite ci-dessous). L’embellissement et la déconstruction des étoffes constituent une part importante de sa pratique.
Le matériau de prédilection de Stephen est le tissu, moins intimidant à ses yeux que l’argile polymère ou la porcelaine. « C’est simplement le fait que je sois plus familier avec les propriétés intrinsèques du tissu », explique-t’il, « pour le dire brièvement, je vois mon art comme de la sculpture sur tissu. Ma découverte du spectacle du Théâtre de la Mode et ma fascination pour les poupées de mode de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles et les mannequins d’étalage haut de gamme, associés à mon admiration pour l’œuvre de quelques artistes en poupées contemporains éminents, m’ont incité à m’essayer à la création de poupées d’art. Je poursuis ma muse depuis 2006 ».
Dans chaque série fabriquée,  Stephen essaie d’exploiter une nouvelle technique, un nouveau matériau ou une nouvelle méthodologie. Au milieu des années 2010, il expérimente la conception de surface contrôlée au moyen de la teinture par immersion et du rongeage par agent de blanchiment. Toutefois, il maintient dès le début des constantes dans son travail. Il décide par exemple que les poupées, plutôt que d’essayer de représenter la réalité de la forme humaine, seraient façonnées dans une mousseline non traitée produisant des visages spectraux, leur conférant un certain degré d’abstraction. La réalité provient alors de l’authenticité de la reproduction des vêtements historiques.
Stephen Rausch est membre de l’ODACA (Original Doll Artist Council of America) depuis 2010.

 
      © Artistic Figures In Cloth & Clay © Artistic Figures In Cloth & Clay © Artistic Figures In Cloth & Clay

Christine Shively-Benjamin

Pour l’artiste en poupées Christine Shively-Benjamin, explorer les possibilités de création d’un personnage au moyen de tissu est l’expression de la fascination de toute une vie pour les formes tridimensionnelles. Ses figures sont inspirées par toutes sortes d’expériences personnelles : contes d’enfance familiers, histoires réelles ou inventées qui parlent au cœur et à l’âme, films documentaires sur la nature, études culturelles,… L’étoffe, les couleurs, les textures et les motifs de ses poupées se répondent dans un jeu complexe, créant d’intéressantes figurent qui racontent une histoire. Son habileté à combiner tissus et ornements pour habiller ses poupées en tissu avec un respect de l’histoire de la mode, en parcourant les époques avec une facilité déconcertante, tout en instillant une touche de fantaisie, force l’admiration. Sans oublier ses fabuleuses chaussures !
Il n’est donc pas étonnant que l’histoire de la mode, exprimée dans les arts de l’Antiquité à nos jours, en passant par la Renaissance et la période impressionniste, soit pour Christine une source inépuisable de documentation sur les garde-robes des femmes à travers les siècles. « Dans un passage de témoin aux poupées mannequins modernes, j’ai poursuivi cette tradition dans mon travail », confie-t’elle, « mes poupées naviguent entre les styles ancien, classique, contemporain et multiculturel. La motivation créatrice consiste à unir le respect du passé à une passion pour l’actuel, pour conduire à un résultat rafraîchissant et novateur ».
Une connexion entre la fabrication de poupée et la narration est toujours présente dans son art. Expérimenter de nouvelles techniques de dessin, peinture, perlage et broderie, résoudre des problèmes structuraux et esthétiques, et se cultiver sur les héritages historiques et culturels, contribue à l’évolution permanente de ses personnages.
Écoutons Christine analyser la pratique de son art : « transformer le banal en merveilleux a toujours été un moteur dans ma vie. Je suscite des opportunités en créant la surprise. L’association de l’observation, de la fantaisie, de l’imagination et de la découverte fusionnent le familier et l’inhabituel pour créer du nouveau. Le long voyage artistique que j’ai entrepris est une sorte de journal intime en trois dimensions dont les pages sont remplies de tout ce qui a enflammé mon imagination. Mes poupées sont la manifestation de l’histoire d’amour de toute une vie avec le tissu, le dessin, la peinture, la couture, le portrait, les costumes historiques et multiculturels, et du désir de raconter une histoire avec la poupée comme véhicule. L’approche non traditionnelle de mon processus créatif vient d’un solide acquis artistique qui m’incite à prêter attention au monde autour de moi ».
Diplômée de la Kansas Wesleyan University en 1974 et de l’université Marymount College, Christine enseigne l’art au collège et au lycée pendant quatre ans. Elle commence à fabriquer des poupées en 1983. Drôlerie de la vie, elle a beaucoup de difficultés pour apprendre la couture dans sa jeunesse : elle passe tout juste son examen de couture en classe de cinquième. « Maintenant je suis libre de créer de manière non conformiste, sans personne pour regarder par dessus mon épaule afin d’évaluer mon travail », s’amuse-t’elle, « ironiquement, je gagne ma vie à coudre, mais c’est le contexte artistique qui m’a poussé à explorer les possibilités de la couture ». Vivre de son imagination a été l’élément stable de son existence, qui l’a soutenue lors des épreuves d’un double veuvage.
Pour réaliser une poupée, Christine commence par faire un dessin, en utilisant un modèle pour la silhouette de base, qu’elle traduit en forme tridimensionnelle. La forme est transférée sur l’étoffe, la couture directe sur le contour du transfert procurant un degré élevé de contrôle sur la forme désirée. La forme corporelle, stylisée, présente une économie de ligne, une structure simple. Elle emploie de la peinture, un feutre à encre Pigma et un crayon à colorier pour exécuter les traits du visage, auquel elle donne une illusion de profondeur au moyen d’une technique de clair-obscur appuyé. Les étoffes, la manipulation créatrice et la décoration sont des éléments-clés de mes personnages. J’utilise l’appliqué, le picot et le perlage, en couches sur le tissu ou les rubans, ainsi que le drapé au papier. Chaque poupée, OOAK, demande entre plusieurs semaines et plusieurs mois de travail.
Afin d’illustrer l’habileté et l’imagination de Christine dans la confection des vêtements, examinons sa création « Birds of a feather » (qui se ressemble s’assemble, photo de gauche ci-dessous). Cette poupée de 46 cm possède un corps en coton bourré de laine et porte une robe cousue à la main avec du fil de broderie en rayonne Gütermann Sulky. La jupe est décorée d’oiseaux noirs en feutre de laine et de bourgeons feuillus tissés. Sur son chapeau, des merles rappellent la fascination de Christine pour les oiseaux, animaux plein de ressources, qu’elle aime regarder construire leur nid près de sa maison. Ils tiennent tous quelque chose de différent dans leur bec. Un autre exemple, le détournement du costume d’époque de « Marie-Antoinette » la transforme en poupée Steampunk (photo du centre ci-dessous). Enfin, une réinterprétation du sari, orné d’un large ruban entre la taille et les épaules, modernise l’atmosphère de la tenue de « Forever altered » (changée à jamais, photo de droite ci-dessous).
Christine anime des stages pour des clubs de poupées aux États-Unis, au Canada et en Australie, ainsi que pour des conventions et conférences telles que DollU, We Folk of Cloth, l’AFICC (Artistic Figures in Cloth & Clay), Doll Makers Fiesta, Doll Maker’s Magic, The Doll Gatherers, et l’UFDC (United Federation of Doll Clubs). Elle est membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists) depuis 2019 et de l’ODACA (Original Doll Artist Council of America), dont elle a été présidente de 2007 à 2010.


  © Christine Shively-Benjamin     © Artistic Figures In Cloth & Clay

Barbara T. Schoenoff

Barbara Schoenoff, styliste et créatrice de poupées en tissu, révèle dans ses œuvres puissamment expressives une bonne dose d’enthousiasme à travers le jeu des formes, des postures et de la couleur.  La combinaison d’éléments de mode vestimentaire ancienne et de tissus, produits et techniques actuels rendent son travail tout à fait unique (photos de gauche et du centre ci-dessous). Les créations de Barbara ne laissent rien au hasard, elle s’y investit totalement, chaque petit détail de ses poupées est impeccable.
Les livres pour enfants et les contes de fées qu’elle aime depuis toujours influencent fortement son travail. Elle est aussi inspirée par la beauté simple des œufs du merle d’Amérique, dont le bleu, nuance de cyan également appelée bleu coquille d’œuf ou bleu œuf perdu, l’enchante. « Peut-être parce qu’en dépit de leur fragilité ils renferment une vie si précieuse », confie-t’elle, « quelle que soit la raison de mon attachement à ces œufs, ils apparaissent souvent dans mes créations ».
Lorsqu’elle était petite fille, Barbara s’imaginait travailler pour Madame Alexander. « Elle dit en plaisantant : « ce que j’ai fait est bien mieux ». Elle détient une maîtrise en Beaux-Arts, spécialité stylisme, de la Northwestern University d’Evanston (Illinois). Elle réalise sa première poupée originale en 1977, mais commence à fabriquer régulièrement des poupées d’art OOAK en tissu à partir de 1995. Chaque poupée repose sur un modèle, sculpture faite de différents paperclays (CelluClay, La Doll premier,…), superposés en couches sur une armature en fil métallique. Le rendu réaliste et la recherche de la perfection des traits des poupées ne sont pas les préoccupations de Barbara : leurs longs nez, visages ronds et sourcils arqués ne font pas partie des canons de la beauté, mais ils lui plaisent car ils sont l’essence de leur personnalité. Chaque poupée porte une étiquette sur laquelle est inscrit le récit de son histoire personnelle.
Au cours de sa carrière, Barbara a conçu des costumes pour plus d’une centaine de productions théâtrales. Elle exploite depuis le savoir-faire accumulé lors de ces années de stylisme pour confectionner les vêtements de ses poupées. Elle peut par exemple assortir un tartan avec un quelconque imprimé, des rayures, des couleurs vives et des garnitures pour obtenir un résultat gai et plaisant.
Barbara travaille parfois en parallèle sur plusieurs poupées lors de la phase de couture des parties du corps. Mais à partir de l’étape de bourrage, elle se concentre à nouveau sur une poupée à la fois.
Elle est reconnaissante envers les critiques constructives reçues de la part de professionnels reconnus de la communauté des artistes en poupées. « Leurs suggestions m’ont conduite à repousser les limites de mon imagination et à affiner mon art », commente-t’elle, « grâce à cela, mes poupées ont remarquablement progressé ces dernières années ».
Barbara anime de nombreux stages dans des universités de l’Est et du Midwest, ainsi que dans l’établissement d’enseignement artistique Interlochen Center for the Arts (Michigan). L’enseignement et la rencontre avec d’autres artistes en poupées est une source de joie pour elle. Son travail est couvert dans plusieurs publications spécialisées. Ci-dessous photo de droite : « Boudica » ; cette poupée de 53,5 cm représente une guerrière dure, féroce et léonine. Son bouclier est en cuir bouilli tendu sur un cadre.


                                                                   © Barbara Schoenoff                               © The Guilded Lilies

Christine Adams

La fabrication de poupées d’art sculptées est une activité difficile que peu de créateurs maîtrisent. Christine Adams fait partie des heureuses élues, réussissant à produire une ligne de charmants tout-petits et bébés à visages en calicot moulé (photos ci-dessous). Mais le chemin a été semé d’embûches. « Si je devais recommencer, je ne travaillerais pas le tissu », avoue-t’elle, « c’est un matériau incroyablement difficile et imprévisible, et après de nombreuses années de production, je ne peux toujours pas surmonter certains problèmes. Je choisirais un élément comme la cire ou le feutre ».
Heureusement pour les collectionneurs, Christine, depuis ses débuts en 1976, a persévéré et développé des techniques qui transforment ses sculptures de visages d’enfants en argile en têtes de poupées en tissu moulé, qui rappellent l’œuvre de son artiste la plus inspirante : Käthe Kruse. Mais ses poupées sont contemporaines et anglaises, et s’affirment par elles-même comme position artistique.  Elle expose les effets qu’elle s’efforce d’atteindre : « je pense qu’une poupée doit avoir une apparence pensive et émouvante pour me convaincre. Dans l’ensemble, je préfère une expression discrète plutôt que démonstrative, une impression plutôt qu’une affirmation. Elles n’ont pas à être extrêmement réalistes, mais doivent présenter une sensation de réalité dans l’humeur qu’elles dégagent et bien sûr, être professionnellement achevées ». Les poupées de Christine répondent à toutes ces exigences. Ses enfants britanniques potelés font la moue et appellent l’observateur à s’exprimer et à les ramener chez eux. « Mes poupées plaisent à diverses sortes de personnes », témoigne-t’elle, « les enfants aussi les aiment. Je suppose qu’ils s’identifient à elles ».
Le procédé de fabrication inhabituel de Christine, fruit de longues expérimentations et de l’aide de quelques amis experts, a fait de ses poupées des pièces de collection. Ce procédé, elle le décrit : « je commence par modeler le visage que j’ai conçu, ce qui peut prendre plusieurs heures, jusqu’à ce que je sois pleinement satisfaite. Je modèle toujours en argile. Quand c’est terminé et sec, je ponce la surface de la sculpture et en fais un moule en plâtre de Paris. Le moule est retiré, nettoyé, et empli de caoutchouc silicone pour  construire la matrice originale (patrice), sur laquelle on verse de la résine pour constituer la matrice finale. Le calicot est cousu pour façonner l’enveloppe de la tête, puis étiré sur le patrice ; le tout est trempé dans un adhésif de résine synthétique et inséré dans la matrice, dont les deux parties sont pressées à l’aide de pinces. 48 heures suffisent à sécher l’adhésif. Lorsque le tissu est retiré du patrice, il conserve de façon permanente la forme de la surface tridimensionnelle du visage, avec toutefois un risque de déformation. Ce masque est alors cousu à l’arrière de la tête, le tout est bourré et les oreilles attachées. La tête est peinte en cinq ou six couches pour obtenir une bonne finition, chacune devant sécher complètement avant l’application de la suivante. Ce sont ensuite les étapes de peinture des traits du visage, de vernissage et de pose de la perruque. Le corps en calicot est bourré, et des disques d’articulation sont insérés aux hanches pour permettre à la poupée d’être assise ou relevée. Après couture de la tête sur le corps, la poupée est habillée et coiffée ».
Christine produit entre 100 et 200 poupées par an à raison de 20 heures par poupée, avec un rebut important dû à la nature imprévisible du tissu. La plupart des opérations sont assurées par l’artiste. Elle n’aime pas procéder au bourrage du corps, tâche ennuyeuse et difficile, et à l’insertion des articulations. « Je n’ai trouvé personne d’assez habile pour prendre en charge ces phases de la production », dit-elle. En revanche, elle apprécie la peinture des traits du visage et l’habillage final. Elle reproduit un modèle jusqu’à ce qu’elle s’en lasse, puis se renouvelle à la cadence d’environ quatre modèles différents par an, bien qu’elle conserve certains anciens moules pour honorer des commandes. « J’ai fait des centaines de modifications, non pas pour faciliter le travail, mais pour améliorer les résultats », confie-t’elle, « il n’y a pas de formule toute faite avec ce matériau ».
Le soin apporté par Christine à son ouvrage est évident. Beaucoup de gens pensent à tort que ses poupées sont des portraits. « Un enfant dans la rue, une image dans un livre ou un visage aperçu à la télévision peuvent m’inspirer », explique-t’elle, « mais quand je modèle un nouveau visage, c’est généralement une combinaison de plusieurs enfants. Je modèle rarement d’après la réalité ». Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne cherche pas à exprimer vie et émotion dans sa sculpture. Selon elle, de nombreux aspects contribuent au ressenti et à l’humeur perçue devant une poupée : la posture, les vêtements, la disposition de la tête, la coiffure,… Elle veut que ses clients se sentent en présence d’une vraie petite personne, avec son charme et ses défauts, et ne souhaite pas de poupées belles et inabordables. De fait, les créations de Christine sont accessibles aux enfants et aux adultes, au point qu’elle les considère comme des  jouets, en gardant à l’esprit que les collectionneurs aussi jouent avec leurs poupées.
Sur le statut de la poupée d’art, Christine a un avis tranché : « les artistes en poupées peuvent bien être regardés de haut par le monde de l’Art, il n’empêche que la fabrication de poupées requiert des compétences de très haut niveau en sculpture, peinture, confection et travail manuel. « Le problème est que les collectionneurs ne sont pas toujours au fait des critères esthétiques, et ne veulent pas nécessairement une œuvre d’art. L’artiste en poupées sera mieux reconnu quand ce métier sera plus répandu ».
Christine possède une solide formation artistique, trois années à l’Académie des Arts de Bath (Grande-Bretagne), dont elle sort avec un diplôme de professeure. Ses poupées sont détenues dans de nombreuses collections privées des deux côtés de l’Atlantique. Exposées avec les œuvres d’autres artistes de la BDAA (British Doll Artists Association), elles ont remporté plusieurs prix.


             © Theriault’s                                                                                                     © WorthPoint

Donna May Robinson

Comme la plupart des gens lorsqu’ils regardent les poupées de Donna May Robinson, vous êtes stupéfait. « Comment a-t’elle fait ça ? ». Après un examen plus attentif, vous vous demandez : « est-ce que c’est sculpté ?, puis « sculpté à l’aiguille ? ». Même si vous savez déjà que ses visages étonnants sont des peintures à l’huile en deux dimensions, votre esprit refuse d’accepter que ce ne soient pas des créations en volume. Pour Donna, c’est un compliment : elle a appris en autodidacte la peinture à l’huile, non pas sur un classique canevas ni même sur un tissu plat, mais sur des têtes rembourrées.
Elle se souvient que jusqu’à cette époque, la peinture n’est pas vraiment sa tasse de thé. « Ma mère, qui m’a toujours soutenue malgré la charge financière que cela représentait, était convaincue de mon destin artistique et de celui de mon frère, et je me suis retrouvée en classe d’art avant même la maternelle ». Cela dure jusqu’au lycée, et quand Donna s’inscrit à l’université du Connecticut, l’option artistique semble un choix naturel. Mais elle n’apprécie pas vraiment le dessin et la peinture. Elle aime l’art, veut réaliser des choses dans ce domaine, mais lesquelles ?
Née en 1953 dans le New Jersey, Donna May Robinson choisit l’art comme matière principale à l’université, puis change pour le stylisme avec l’habillage et les arts du théâtre et de la marionnette en matières secondaires. Avec la découverte du stylisme, c’est l’accord immédiat : elle adore les étoffes et elle aime coudre. Aussi, après avoir obtenu sa licence, elle décroche une bourse d’un an à la prestigieuse école de mode FIT (Fashion Institute of Technology) de Manhattan (ville de New York). Donna est embauchée comme styliste en 1976 mais ne tarde pas à déchanter : autant les études ont été créatives et stimulantes, autant le milieu professionnel se révèle conservateur. « c’est conformiste, il s’agit de copier les autres, et c’est ennuyeux. C’est plutôt assommant », déclare-t’elle. Elle reviendra quand même en 2010 à la confection de vêtements pour fillette de 12 mois à 4 ans.
Une nuit, elle appelle en pleurs sa mère et lui avoue qu’elle souhaiterait faire une école d’infirmières. Aussitôt dit aussitôt fait, elle retourne dans le Connecticut, passe son diplôme et devient infirmière en salle d’opérations. Deux semaines avant son diplôme en 1980, Donna voit un kit dans un magazine qui la remet sur le chemin des poupées. Elle commence à concevoir ses propres poupées en tissu et à les vendre dans des salons d’artisanat. Elle développe un patron pour des poupées avec un canevas pour le visage, qu’elle peint à l’huile. Donna partage alors son temps entre son travail d’infirmière, trois jours par semaine, et quatre jours dans son atelier.
L’inspiration lui vient souvent de l’association de deux idées a priori sans lien. Par exemple, la poupée « Madame Dragonfly », dragon volant habillé en geisha, est issue du désir de faire un dragon volant et de la lecture du roman  d’Arthur Golden « Mémoires d’une geisha ». Le clown « Spice » est né d’une pièce de suède couleur rouille sur laquelle Donna renverse involontairement de la cannelle. « Jack in the jewel box » vient de l’idée de réaliser un diable à ressort (« Jack-in-the-box ») et de la boîte à bijoux de sa grand-mère.


           © Donna May Robinson                      © Donna May Robinson                    © Donna May Robinson

Chaque poupée commence par un croquis en vraie grandeur, avec de grands pieds et des proportions caricaturales qui correspondent à sa vision artistique, en s’aidant de photos d’enfant originales. Puis elle dessine un patron à partir du croquis et le couds en mousseline. La plupart de ses poupées sont dotées d’un cou collerette permettant à la tête de tourner horizontalement.
Lorsqu’elle découvre la gamme des couleurs disponibles pour la suède de biche qu’elle emploie pour la peau des poupées en raison de sa surface douce et pelucheuse qui absorbe la lumière, elle étend son activité à la réalisation de clowns et autres figures excentriques de fantasie (photo de gauche ci-dessous). « Je veux réaliser des créatures dont la couleur de chair n’est pas humaine, mais possède toutefois des attributs humains de qualité et de toucher, et des vêtements de fantasie riches en couleurs, textures et boutons, que vous ne verrez sur aucune autre poupée », dit-elle. Donna possède une imposante collection de boutons anciens, qu’elle utilise, avec des rubans et des perles, pour décorer les costumes de ces créatures. Elle réalise elle-même tous les vêtements de ses poupées, les bébés et nouveau-nés étant habituellement habillés en calicot et pulls tricotés à la main. Lorsqu’elle réalise une créature de fantasie, elle essaie d’incorporer autant d’étoffes que possible, en gardant à l’esprit l’harmonisation des couleurs. Quand ils ne sont pas en mohair, les cheveux sont faits de matières inhabituelles : franges de revêtement de sièges, plumes, dentelle froissée.
Peu après la naissance de son fils, elle apprend en 1999 qu’elle est atteinte d’un cancer du sein, et décide de consacrer son temps libre à ses deux passions, la fabrication de poupées et la confection de vêtements pour enfants. Cela fait maintenant six ans que Donna a débuté le processus d’apprentissage, de mise au point et de perfectionnement de ces étonnants personnages, quand elle s’est sentie irrémédiablement attirée par la création de poupées mais n’arrivait pas à obtenir les détails de visage réalistes qu’elle désirait. Elle expérimente les crayons thermocollants et la sculpture à l’aiguille, mais ne leur trouve pas d’intérêt. Elle essaie de travailler la porcelaine, pour constater ce qu’elle sait déjà : elle est faite pour le tissu ; elle aime coudre, toucher les étoffes, et souhaite travailler avec les textiles, ce qu’elle fait depuis maintenant 27 ans.
C’est alors qu’elle lit un article sur le travail d’une artiste qui peint les visages des poupées et sait tout de suite qu’elle veut faire de même. Elle sait aussi que les têtes doivent pouvoir tourner, ce qui est une propriété rare chez les poupées en tissu, mais que Donna estime importante pour leur personnalité. Pour ce faire, elle conçoit une tête en coton tissé serré avec une couche d’entoilage thermocollant fusionnée à l’arrière pour la renforcer, et à la base du cou une collerette en tissu cousue recouverte de deux ou trois couches de gesso pour obtenir la même surface qu’un canevas peint à l’huile. Donna collectionne les photos d’enfants pour l’aider à capturer au mieux leurs expressions.
Lorsqu’elle se forme elle-même au procédé de fabrication des poupées, son fils est alors tout petit, elle prend habituellement une tête en tissu, ses peintures à l’huile, donne à son fils une tête en composition et une boîte d’aquarelles, et tous deux s’assoient dehors  sous la véranda pour peindre des visages. « Je refaisais cela je ne sais combien de fois jusqu’à ce que je me sente capable de capturer les traits », se souvient Donna, « les premiers lots semblaient avoir été frappés au visage ». Après des douzaines d’essais passés à apprendre quelque chose de nouveau à chaque fois, elle sait qu’elle approche d’un résultat palpitant. Elle apprend en particulier une chose capitale, l’importance des photos pour identifier les zones d’ombre et les contrastes. Autre chose, le besoin d’un corps détaillé : elle dessine des modèles aux formes disproportionnées, avec une partie inférieure hypertrophiée (photo du centre ci-dessous).
Donna  exécute le travail préparatoire pendant les mois d’hiver, par lots de quatre à six poupées, de manière à procéder à la peinture à l’huile détaillée aux beaux jours, en ouvrant la fenêtre pour ventiler. Elle utilise un câble électrique métallique 12/2 (deux conducteurs de 2 mm de diamètre plus un conducteur de masse par câble) comme armature souple des pieds, jambes et hanches des poupées. Les corps lestés de sacs à fèves en leur milieu, combinés à de grands pieds et jambes abaissant le centre de gravité des poupées, permettent à ces dernières de tenir debout sans assistance et sans support (photo de droite ci-dessous). Elle se procure de vraies chaussures de bébé ou d’enfant jusqu’à la pointure 35 pour ses poupées aux grands pieds.


                   © NIADA archives                                                                                      © NIADA archives

Donna fabrique aussi des poupées à partir de têtes anciennes en composition abîmées. Elle recouvre le visage de tricot et de gesso, peint à l’huile un nouveau visage puis complète la tête avec un nouveau corps, qu’elle habille. Elle propose des vêtements pour enfant sur un site web à son nom de femme mariée, Donna Pellittieri. Enfin, elle offre des services de tapisserie pour meubles anciens. Elle travaille actuellement sur quatre nouveau-nés et une créature à la peau turquoise et aux ailes fleuries.
Donna May Robinson a été élue membre artiste du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1999, organisme qu’elle a présidé de 2009 à 2013. « Je n’imagine pas ma vie sans création de poupées », confie-t’elle, « aucune autre forme d’art n’associe autant de disciplines créatives que j’aime tant. J’ai une vraie passion pour le dessin, la peinture, la couture, le stylisme, le dessin de modèles, la coiffure, la décoration et l’harmonisation des couleurs. J’espère toucher le public non seulement avec ces éléments visuels que j’aime, mais aussi avec l’humour dégagé par mes personnages ».

Alice Watterson

« Il y a très longtemps, lorsque les créatures ailées veillaient sur les activités du Monde, les géants de nos espèces montaient en flèche et planaient et jouaient en une escorte harmonieuse avec même les plus petits des oiseaux. Au-dessous de nous, une végétation toujours plus luxuriante et des mammifères terrestres commençaient leur conquête du Monde. L’air que nous aimions tant devint plus dense, et les plus grands d’entre nous descendirent de plus en plus souvent sur la Terre, finissant pprar créer des habitats sur le sol. Nos ailes se plièrent pour  d’autres tâches que le vol, avec seulement un léger tremblement en souvenir en travers de nos épaules reformées. Nous avons développé l’agriculture et le jardinage, mais toujours nos cœurs battent à l’unisson de nos cousins aériens. Ainsi débuta une aventure commune… Nous devînmes les gardiens des oiseaux ».
C’est de cette manière poétique que l’artiste en poupées américaine Alice Watterson nous introduit à son univers naïf aux couleurs intenses et saturées : des compagnons ailés en vol ou au sol (photo de gauche ci-dessous), et des personnages longilignes d’inspirations multiculturelles variées allant des amérindiens de l’Ouest aux tribus d’Afrique en passant par les nomades d’Asie (photos du centre et de droite ci-dessous) ; en fait, tout peuple qui enrichit sa vie au travers de parures somptueuses. D’autres inspirations proviennent de la céramique et de l’architecture contemporaines. « Forme, couleur et texture envahissent mon être indépendamment de leur origine, habitent mon esprit et trouvent une expression dans mon art », explique-t’elle. Son inspiration lui vient aussi de l’exploration de visions et de drames intérieurs, traduisant les moments de réaction émotive en poupées en technique mixte.
« Les objets acquièrent de la vie au travers d’histoires qui leur insufflent du sens, aussi ai-je écrit un mythe de la Création pour ce monde manifesté des oiseaux et de leur peuple, qui atteste des liens anciens et durables entre le ciel et la Terre, entre le monde naturel sauvage et les quêtes des humains », commente-t’elle, « il nous rappelle que la vie trouve ses meilleures expériences dans les relations, variées, intenses, belles et parfois magiques ».
Dans un fascinant partenariat entre cœur et esprit, les êtres humains ont depuis longtemps perçu quelque chose de leur nature mystique dans leur création imaginative de figures. En combinant tissage, sculpture du bois et de l’argile, ainsi que divers savoir-faire textiles, le travail d’Alice constitue une démonstration de cette exploration passionnante.
Née en 1949 dans le Kansas, Alice a perdu sa mère à l’âge de deux ans, n’a pas connu son père et a été élevée par des parents adoptifs. Son demi-frère John, de 11 ans son aîné, deviendra chimiste et sa demi-sœur Kitsi, de sept ans son aînée, sera auteure. Son père adoptif est un brillant médecin à la forte personnalité, et sa mère adoptive reconnaît et encourage ses talents artistiques. La famille s’installe dans l’Arizona au milieu des années 1950. Son père adoptif meurt dans incendie domestique lorsqu’elle a 16 ans. « Mes années d’adolescence furent souvent solitaires, bien qu’heureusement sauvées par mon amour pour le dessin et l’action », confesse Alice, « cette vie créative fut nourrie par une imagination active et soutenue par la confiance de ma mère dans mes talents. L’art sauve vraiment la vie ». Après le décès de son père adoptif, sa mère adoptive travaille comme secrétaire de direction des collections d’art de l’Arizona State University jusqu’à sa retraite. Alice obtient un diplôme de sociologie de cette même université.
Elle aime le dessin, mais son centre d’intérêt principal a toujours été le travail en trois dimensions. Elle se consacre au tissage dans les années 1970 et devient copropriétaire d’une boutique d’arts textiles à Tempe (Arizona), où elle travaille pendant huit ans. Elle aime tout dans le tissage : les couleurs des fils, la méditation procurée par le déplacement de la navette, la satisfaction d’obtenir une étoffe à partir des fils. Mais la confection de vêtements la déçoit. « Au début, je faisais des vêtements tissés à la main pour les vendre », raconte-t’elle, « mais finalement je me suis lassée de la demande changeante de la mode en styles et en couleurs. Je me suis intéressée de plus en plus aux figures et j’ai trouvé que la fabrication de poupées satisfaisait à la fois mes goûts pour le tissage et pour les constructions tridimensionnelles ». Au début, elles sont rudimentaires, avec leurs bras en fil métallique et leurs visages cousus à la main, et plus petites que celles qu’elle fit par la suite.
La vie de ses créations OOAK commence sur le métier à tisser, qu’elle a appris à utiliser en autodidacte. En effet, elle tisse ses propres étoffes dans les couleurs de base rouge, vert, jaune, orange et pourpre, qui serviront de matériau pour la confection des corps, des vêtements et du plumage des oiseaux. Ces derniers sont des sculptures, des accessoires (sacs, colliers, broches) ou des tableaux. Sûre de certaines formes et couleurs au début du processus de tissage, Alice ne tarde pas à affronter un « territoire inconnu », où surgit le défi de la découverte des règles rituelles et vestimentaires de son sujet. Puis elle sculpte mains et pieds dans du bois de saule et le visage dans de l’argile polymère, dont elle peint les traits à la main. Elle réalise plusieurs visages d’affilée, qui sont prêts pour la phase d’assemblage d’un lot de poupées fabriquées en parallèle, après bourrage des corps au polyfill. Elle ajoute ensuite les cheveux, mélange de fil de papier japonais et de poil de chèvre filé avec du nylon, qu’elle tresse. Enfin c’est l’étape de l’embellissement, ajout des touches finales qui fait naître la poupée à la vie. Le chapeau, comme d’autres éléments d’habillement assortis (grosse fleur à la ceinture, franges autour de la taille,…), est en feutre recyclé. Une fois le lot terminé et les poupées installées sur leur support fait sur mesure, Alice choisit la meilleure et la conserve à l’atelier comme étalon de comparaison avec le travail ultérieur, pour tenter d’améliorer chaque lot par rapport au précédent.
Alice est perfectionniste, aussi prête-t-elle une grande attention aux moindres détails à chaque étape du processus de fabrication. « Pour équilibrer cela », dit-elle, « j’essaie que mes personnages expriment une relation à la vie ouverte et plus libre. L’image qui me vient à l’esprit pour illustrer cette dualité détail-ouverture, c’est celle de mes doigts repliés sur l’ouvrage et qui s’ouvrent ensuite pour le libérer ». En raison de ce souci du détail, elle ne produit qu’une quantité modeste de pièces, qu’elle commercialise dans un nombre limité de galeries ou lors de ventes périodiques à l’atelier.
En 1994, Alice déclare un cancer cervical suivi d’un lymphome. Elle se tourne de plus en plus vers l’écriture pour tenter de comprendre sa vie changeante. Elle compose « Notes du cancer » à l’intention de sa famille et de ses amis. « Une profonde introspection confirma mon intérêt pour la description de la figure humaine dans toutes ses formes réelles et imaginaires, montrant à l’extérieur la réalité de la vie intérieure », analyse-t’elle. À cette époque de sa vie, Alice devient active dans son groupe de thérapie et anime occasionnellement des ateliers de créativité pour des patients atteints du cancer. Elle y découvre le pouvoir immense de la fabrication de poupées. Elle explique : « en raison de la préoccupation intense des participants pour leur condition corporelle, leurs poupées prirent en charge des affections, drames et rêves personnels qui transcendèrent rapidement les simples colifichets, perles et fils posés sur la table. De nombreuses poupées incarnèrent pour leur créateur des visions élégantes au milieu des terribles circonstances de la maladie. Cette expérience et les enseignements ultérieurs de même nature continuent d’agir comme un défi à mon art : être consciente de mes intentions et fidèle à la teneur de mon travail ».
En 1996, Alice s’installe à Santa Fe (Nouveau-Mexique). Là, elle démarre une nouvelle vie qui lui donne une chance de voir son travail d’un œil neuf dans un nouvel environnement. Elle élargit ses centres d’intérêt à la reliure et aux arts du papier, et travaille dans la boutique d’une galerie de tissage pendant dix ans avant de se consacrer uniquement aux poupées. Elle réaménage son garage en atelier de menuiserie qui abrite son matériel, incluant une scie à ruban, une ponceuse à courroie et sa toute nouvelle Dremel. « Avoir mes outils de menuiserie dans ce local a vraiment changé ma relation au travail », reconnaît Alice. Elle avait déjà un atelier de tissage dans un bâtiment séparé derrière sa maison, et elle sculptait les visages en argile polymère dans sa cuisine. Mais avoir un espace de travail dédié à la tâche complexe de création de ces petits pieds et mains, c’était du luxe. En effet, les mains sont la partie la plus délicate de son travail : un examen attentif montre que les doigts sont séparés, chaque main étant sculptée directement dans une branche de saule. Elle ne peut faire que deux mains dans une journée, après quoi elle se détend en tissant.
Alice se retrouve périodiquement dans l’atelier de tissage, pour 20 minutes ou pour deux heures, se délectant de couleurs et de fibres. Elle aime mélanger les couleurs et travaille avec ses propres patrons, en appliquant sa méthode de raccordement de bandes de tissu qui minimise le temps de découpe et de couture.
Souvent, Alice se concentre sur un thème inspiré de ses expériences de la vie. Pendant et après son épreuve du cancer, elle était préoccupée par l’idée de trouver des aides à la guérison de forme humaine. Plus tard, lorsqu’elle eut mis une distance salutaire avec la période de crise, et dans un désir de s’engager avec plus de légèreté dans la vie, elle crée un cirque complet : maître de manège, trapézistes, écuyères, lions, éléphants,…
Durant son temps libre, elle pratique le yoga et la marche. L’été, elle travaille au jardin. Son atelier est son ultime refuge. « C’est un espace de travail paisible où j’aime me retirer à tout moment », dit-elle, « je suis introspective, aussi n’ai-je jamais assez de temps pour simplement être. Être seule. Être méditative. Être observatrice ».
Son travail a été couvert dans plusieurs revues et ouvrages spécialisés. Alice a obtenu une reconnaissance nationale et plusieurs prix pour son œuvre. Elle a exposé une poupée représentant un personnage historique au salon « Holiday Treasures » de la Maison-Blanche.
Le contexte actuel du marché est plutôt morose. Mais Alice refuse de s’inquiéter pour l’avenir. « Continuez juste à mettre un pied devant l’autre et avancez », déclare-t’elle, « la peur est étouffante ». Elle préfère garder à l’esprit cette artiste en perlage rencontrée récemment. « J’avais acheté une perle pour ma sœur à une femme de 85 ans, qui reste chez elle à en fabriquer de magnifiques », témoigne-t’elle, « je ferai des choses jusqu’à ce que je ne puisse plus. C’est ce que je fais. C’est ce que je suis. Je fais des choses ».


                 © Alice Watterson                           © Alice Watterson                             © Alice Watterson

Reina Mia Brill

Les enfants uniques grandissent dans un monde à peine différent de celui habité par les autres enfants, ceux qui vivent avec des frères et sœurs en chair et en os. Dans leur monde, leurs compagnons domestiques sont peut-être juste un peu bizarres. Peut-être vivent-ils sous leur lit, ou peut-être sont-ils invisibles. Si on pouvait les voir, ils pourraient ressembler à des monstres, mais pour les enfants uniques ils sont parfaitement normaux, plutôt des frères et  sœurs que quelque chose d’effrayant. L’artiste Reina Mia Brill, qui a dessiné ses compagnons aussi loin qu’elle se souvienne, n’est pas franchement adepte du terme « monstres ». « Créatures », d’un autre côté, convient parfaitement, bien qu’elle pense en fait à ses sculptures comme à ses « petits enfants sournois ».
Chacune de ces étranges créatures tricotées a une histoire à raconter. Leurs noms exotiques suggèrent des idées ou des visions imprégnées de mythologie. Le tricot confère une texture intéressante au fil réfléchissant la lumière, son matériau de base préféré, dont la surface invite au toucher. Quand on aperçoit de loin les figures scintillantes, elles apparaissent perlées. Vues de plus près, il est évident qu’elles sont faites de fil tricoté. « J’aime leur mystère », dit Reina, « et j’aime duper les gens ». À l’instar de l’artiste Liza Lou, qui veut couvrir le monde de perles, elle veut couvrir le monde de fils.
Reina est née et élevée à Manhattan, quartier de New York, par deux parents artistes : sa mère conçoit des vêtements pour enfants, et donne des cours d’art le weekend et la nuit à la maison ; son père est artiste et professeur à temps complet. Outre la nombreuse famille des créatures issues de son imagination, la maison d’enfance de Reina est peuplée d’étudiants en art : dames retraitées le matin, enfants l’après-midi, adultes le soir, jusqu’à 20 étudiants à la fois avec des chevalets dressés partout. « Je ne savais pas que cela n’était pas normal », se souvient-elle, faisant appel à la mémoire de ses trois ans, « je descendais au sous-sol et je m’asseyais, m’attendant à faire exactement comme tout le monde ». Une fois, il s’agissait de peindre une nature morte composée d’un vase et d’une pomme, avec un travail sur la perspective, les ombres et les lumières. Son père lui donna une pile de petites toiles, un pinceau, de la peinture acrylique, et c’était parti. « J’ai commencé à enchaîner les peintures », raconte-t’elle, « c’était probablement bâclé mais le travail était terminé pour moi. J’ai continué, puis mon père a changé l’installation. C’était trop dur, je me suis mise à pleurer ».
En dépit de cette frustration, les graines étaient profondément plantées, et Reina passe son enfance à dessiner et peindre, plongée dans le milieu de l’art à tel point que lorsqu’elle atteint les années rebelles de l’adolescence,il n’y a qu’une façon pour elle de s’opposer : changer d’orientation et décider d’être actrice. Bien sûr, elle revient à de meilleurs sentiments avant la fin du lycée : comment ne pas vouloir être une artiste quand toute votre enfance heureuse a baigné dans l’art ? mais pour elle il y a une condition : l’art doit lui rapporter de quoi bien gagner sa vie, car elle sait par expérience combien la vie d’artiste peut être financièrement difficile. Fabriquer des bijoux lui paraît être une bonne solution : après une licence en conception d’accessoires au FIT (Fashion Institute of Technology) de Manhattan et quelques années passées à créer des chapeaux, des sacs et des chaussures, elle obtient une maîtrise de Beaux-Arts en bijouterie et ferronnerie de l’université d’État de San Diego (Californie).
Reina commence à produire des créatures inspirées par un jeu qu’elle pratiquait avec son père étant petite : « il dessinait une créature sur une feuille blanche », explique-t’elle, « puis j’en dessinais une en relation active avec la sienne, et ainsi de suite jusqu’à ce que la page soit pleine ». Elle a d’autres sources d’inspiration pour ces créatures tridimensionnelles : les expériences et souvenirs de l’enfance, son amour des livres de contes, sa fascination pour l’animation et l’observation des enfants, qui lui permet de capturer leurs expressions espiègles. Elle souhaite depuis longtemps tricoter avec des fils métalliques, ce qu’elle commence à pratiquer à la fin de ses études, lorsqu’elle s’inscrit à un cours d’arts métalliques dispensé par Arline Fisch. Puis elle suit un stage de perfectionnement de six mois en tant qu’étudiante invitée au département textiles du Duncan of Jordanstone College of Art & Design de l’université de Dundee (Écosse) : là, elle apprend à tricoter des formes tridimensionnelles en fils métalliques (cônes et autres éléments simples) qu’elle assemble en pièces de bijouterie colorées.
De retour à San Diego, elle apprend à utiliser les fils métalliques sur les machines à tricoter, obtient sa maîtrise en 1997 et retourne à New York pour ouvrir un atelier de création de bijoux tricotés à Manhattan. En 2001, nouveau tournant dans sa carrière, Reina se lance dans les sculptures figuratives. Au début, elle travaille avec du fil AWG 28 (0,321 mm de diamètre) pour ses figures faites à la main avec des aiguilles de taille un. Puis, trouvant cela difficile, surtout avec le développement d’un syndrome du canal carpien, elle reprend les machines à tricoter : une machine ancienne des années 1960 à double lit pour le tricot qui couvre ses sculptures, et une machine ancienne (vers 1923) à tricoter les chaussettes pour les étoffes plus douces servant de couche de base aux visages.
La personnalité des créatures de Reina se dévoile au long d’un processus complexe : construction d’un « squelette » en bois pour le support et la pose ; enveloppement par de la bourre de coton recouverte de tissu ou d’une feuille métallique pour construire une forme ; un tissu de nylon constitue la dernière couche d’une peau rembourrée qui couvre les armatures ; plusieurs couches de tissu en point jersey de différentes couleurs sont alors méticuleusement cousues sur cette peau afin de créer de subtils effets de teinte ; dans ce processus de couture à la main de couches de fils, Reina met aussi en forme les traits du visage. Elle décrit ce processus : « des panneaux de fils tricotés sont mis en couches, comme des dessins à l’encre, pour créer une tension de surface et un effet dramatique. Chaque point est soigneusement placé dans le tissu, couche après couche, sur les visages, les zones de corne et même les fissures des orteils, jusqu’à ce que l’essence de chaque créature se manifeste à la vie. Je commence par le visage, cela dicte à quoi le reste de la figure va ressembler ». Pour les vêtements, elle utilise des motifs de points pour ajouter des éléments de dimension et d’intérêt.
En 2005, Reina réinstalle logement et atelier à City Island (Bronx), où, dit-elle, « l’environnement de nature inspire une nouvelle génération de créatures ». Elle prend la décision courageuse de se consacrer à plein temps à son art et se plonge dans l’exploration de nouvelles pistes de travail. Des groupes de figures en relation font leur apparition dans de petites installations. Elle conçoit également des environnements ou des mises en scène pour ses figures, et réalise des sculptures plus grandes. Elle commence à travailler avec l’argile et les possibilités de combinaison de ce matériau avec le fil tricoté la stimulent. Avec l’aide des machines, elle crée de bandes de fils tricotés de couleur. Après sculpture et cuisson des créatures, Reina presse de minces bandes d’Apoxie Sculpt sur l’argile et presse la « peau » du fil tricoté. Pour habiller les créatures terminées, elle coupe et coud les bandes tricotées comme si elles étaient du tissu. « Je les habille comme moi », dit-elle, « je suis obsédée par les rayures et les pois, aussi ma garde-robe en est elle pleine. Comme touche finale, mes poupées ont presque toutes leur propre animal domestique pour leur tenir compagnie. C’est ma seule caractéristique enfantine ». Reina a toujours sur elle un carnet à croquis et fait constamment des petits dessins de son environnement, dans lesquels elle puise son inspiration. Elle va aussi, avec son mari Dan qui tient la boutique de jouets anciens « Dan’s Parents’ House », dans des ventes aux enchères où elle acquiert toutes sortes d’objets qu’elle stocke dans son atelier.
Les œuvres de Reina sont présentes dans de nombreuses expositions et galeries aux États-Unis et dans le Monde, et ont reçu plusieurs prix. En 2001, elle obtient une bourse de recherche de la New York Foundation for the Arts, en 2002 trois de ses sculptures reçoivent un accueil chaleureux au salon de la conception SOFA (Sculptural Objects Functional Arts) de Chicago et en 2007 elle gagne le prix Brio du Bronx Council on the Arts. Elle réalise alors qu’elle peut peut vivre de ses sculptures et abandonner les bijoux. Son duo « Surprise » est accepté à la 12e édition de la prestigieuse triennale internationale de tapisserie de Lödz (Pologne) en 2007. Son travail est couvert dans plusieurs ouvrages et magazines spécialisés sur la sculpture textile, les poupées d’art et les bijoux contemporains.
Reina Mia Brill est élue membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 2007. Ci-dessous, de gauche à droite : « Ottilie », « Capheira », « Quillan ».


                © Reina Mia Brill                                  © Reina Mia Brill                              © Reina Mia Brill

Don Anderson

Les artistes en poupées viennent naturellement d’horizons très divers, mais le récit de la vie d’un gars élevé dans un ranch du Wyoming, où il aime la vie en plein air, est accro aux sodas, et gère une salle de bal, ne prépare pas le lecteur à s’attendre à le voir devenir un styliste et artiste en poupées, de surcroît dans un endroit aussi chic qu’Hollywood. Pourtant, après son service dans les forces armées aériennes des États-Unis sur le théâtre des opérations du Pacifique (Pacific Air Forces ou PACAF), qui l’a conduit des îles Aléoutiennes à Iwo Jima, c’est exactement ce que Don Anderson est devenu.
Don étudie le stylisme et l’illustration à l’école d’art Choinard School of Art de Los Angeles (Californie) mais, comme c’est si souvent le cas, le chômage élevé dans ce secteur le contraint à mettre son talent au service d’autres activités. Après avoir cherché en vain un emploi dans le monde de la mode pour lequel il était formé, Don commence à produire des chemises et des tenues décontractées distribuées par quelques unes des boutiques de vêtements pour homme les plus renommées d’Hollywood. Puis il ouvre sa propre boutique sur le célèbre Sunset Strip (section animée du Sunset Boulevard, qui traverse le quartier de West Hollywood). Ses tenues de sport deviennent très connues et attirent de nombreuses personnalités du milieu du cinéma qui apprécient son travail unique.
Plusieurs années plus tard, Don décide de fermer sa boutique et commence à décorer sa maison. Mais pendant la peinture et le tapissage, le téléphone n’arrête pas de sonner de la part de clients souhaitant passer des commandes. Si bien que Don finit par transformer l’un de ses parkings pour deux voitures en une pièce de travail adaptée.
Le temps passe jusqu’à ce que le Noël de 1974 change sa vie à jamais. Il prépare alors un décor pour la maison et décide de l’organiser autour d’une poupée, mais hélas aucun modèle du commerce ne convient à son idée. Don décide de la faire lui-même. Évidemment, comme on peut s’y attendre de la part de quelqu’un d’aussi expérimenté avec les tissus, l’habillement et la confection, la poupée est en tissu. Elle est toute molle, une dame flasque avec des cheveux en fil, mais il lui façonne une robe de Scarlett O’Hara romantique en satin rose  avec une garniture, un corset et un jupon en dentelle. Elle est belle… et lui est gagné par la fabrication de poupées !
Don goûte tellement ce défi qu’il exhume ses vieux dessins de costumes datant de l’école d’art et en sélectionne quelques uns pour les essayer sur des poupées. Il applique son savoir-faire en couture à  simplifier et améliorer la conception et la réalisation des corps, et construit un modèle de support pour les faire tenir debout.
L’expérimentation et la production se poursuivent. Bientôt, c’est une vingtaine de belles poupées qui trônent dans la maison. Puis un ami lui conseille de s’adresser aux grands magasins Broadway Stores, qui sont à l’affût d’idées pour des lieux de présentation publics. Ils sont immédiatement enchantés par les poupées de Don et organisent une superbe exposition. Là, pour la première fois, Don rencontre d’autres personnes intéressées par les poupées et trouve un encouragement pour continuer. Il lui faudra cependant dessiner des costumes pour le théâtre pendant un certain temps avant de pouvoir ouvrir sa boutique de poupées.
Les créations de Don appartiennent à la catégorie des poupées mannequins. Toutefois, elles présentent l’attrait supplémentaire de témoigner d’une expérience historique. C’est un de ses objectifs que d’éduquer discrètement le public, en réalisant pour ses poupées des costumes de tous les jours fidèles à leur apparence d’autrefois. Don insiste sur l’exactitude des détails, et pour y arriver il s’est documenté en profondeur sur l’histoire de la mode et de la confection. « Je cherche des idées dans les livres, les journaux et les magazines « , confie-‘il, « je possède un grand nombre d’ouvrages sur l’histoire des vêtements et j’en achète constamment. L’authenticité est une condition indispensable de mon approche, peu importe le temps que ça prend ». Et ses personnages sont effectivement authentiques, au point que si vous pouviez rétrécir et vous glisser dans les vêtements des poupées, vous seriez transportées dans le passé : corsets, crinolines, tournures,…
De nombreux artistes en poupées commencent à travailler dans un coin de leur cuisine et s’y tiennent, ce qui ne les empêche pas pour autant de progresser du mieux possible. La pièce de travail de Don est peut-être atypique, mais c’est un exemple de ce dont la plupart des artistes en poupées rêvent. Avec ses nombreuses années dans le métier de la confection, cette pièce contient, très professionnellement : une table de coupe capitonnée, un fer à repasser professionnel, cinq machines à coudre, une machine sertisseuse de boutons et des rangements fonctionnels pour les étoffes, dentelles, garnitures, perles et boutons.
Son approche de la construction de la figure est inhabituelle. Don forme la tête et le tronc de chaque poupée en un seul élément, les bras et jambes étant ensuite rattachés. Les mains sont incorporées avec des gants, et les chaussures cousues sur les pieds. Les parties de la poupée sont faites de tissus différents. Le corps est doublé par une étoffe en satinette cotonneuse, en une phase de production en série. Des couches de tissu sont étalées et les patrons sont marqués. Tête et corps sont en double épaisseur, et environ 30 poupées sont découpées en parallèle. Une fois terminée cette étape complexe, vient le travail agréable. « Confectionner les vêtements et les accessoires est ce que je préfère », avoue Don, « le bourrage, l’assemblage et la pose des cheveux sont les phases les plus fatigantes et les plus chronophages ».
Les costumes sont tous amovibles, lavables et nettoyables à sec. Après leur réalisation, les visages et les épaules des poupées sont vaporisés avec une peinture acrylique couleur chair. Puis les traits du visage sont dessinés et peints pour un rendu aussi réaliste que possible. C’est au tour des cheveux d’être coiffés dans le style choisi et pulvérisés avec une laque transparente. Enfin, bijoux et accessoires adaptés à l’époque sont ajoutés et la poupée est marquée par une signature.

Joyce Patterson

« On me demande souvent pourquoi je fais des poupées en tissu et comment j’ai commencé », témoigne Joyce Patterson, « la réponse est simple : parce que c’est amusant. Depuis la première fois que j’ai remarqué les poupées d’artiste au début des années 1990, j’ai été intriguée par ce qu’on pouvait faire avec du tissu, du rembourrage et beaucoup d’imagination. J’ai décidé d’apprendre tout ce que je pouvais sur la fabrication de poupées en tissu, en sachant que je voulais représenter des scènes de la vie quotidienne ». Elle poursuit : « je me tiens volontairement à un modèle de base pour mieux me concentrer sur le récit véhiculé par l’œuvre. J’aime en particulier grouper plusieurs personnages interagissant au sein d’un tableau. Que je fasse des figure simples ou multiples, il est essentiel que chaque poupée montre une personnalité et une intention, attributs atteints en mettant en scène une activité et en ajoutant de l’expressivité et un brin d’humour ».
Joyce combine depuis 30 ans un savoir-faire affirmé en couture et une capacité à capturer l’essence de personnages hauts en couleur, avec fantaisie et humour. Ses mises en scène cocasses richement accessoirisées de figures débonnaires très expressives, à l’instar de celles de sa compatriote texane Neva Waldt, font immanquablement monter un sourire aux lèvres du spectateur, ce qui est l’ultime but avoué de l’artiste. Du plaisir gourmand partagé de la composition « Afternoon delight » (Délice d’après-midi, photo de gauche ci-dessous) au groupe d’amies avec leurs chats « Cat ladies » (photo du centre ci-dessous), en passant par le clown dépité en quête d’essence « Got gas ? » (photo de droite ci-dessous), c’est la vie ordinaire sublimée par un détail qui s’offre à notre attention.
Née en 1944 à Paris (Texas), Joyce a toujours aimé la couture et apprend dès l’enfance à confectionner ses propres vêtements. Elle n’a pas de formation artistique académique, mais elle grandit dans l’amour des poupées et des couleurs, texture et chaleur des étoffes. Elle fait ses études à l’école secondaire publique Brazosport high school de Freeport (Texas). Elle vit 14 ans à Houston (Texas), où elle travaille aux relations avec les employés à la Dow Chemical Company, avant de s’installer à Brazoria (Texas) pour suivre son entreprise transférée à Freeport, où elle séjournera jusqu’à aujourd’hui avec son mari Wilbert.
C’est l’artiste Elinor Peace Bailey qui l’initie à la fabrication de poupées en 1990. « Elinor m’a toujours formidablement soutenue toutes les années où j’ai réalisé des poupées », confie Joyce. Elle ajoute : « après 30 ans et plus de 1 000 poupées réalisées, je suis toujours impatiente de m’asseoir à ma machine à coudre pour commencer un nouveau petit personnage, et j’ai toujours des douzaines d’idées qui dansent dans ma tête et ne demandent qu’à être transformées en poupées ». Elle suit de nombreux stages animés par des artistes en poupées. Le partage de leurs connaissances l’aide à acquérir les compétences et les techniques nécessaires. Elle trouve son inspiration dans tout ce qui l’entoure : personnages remarquables, étoffes, accessoires, suggestions d’amis ou de collectionneurs. Elle avoue être obsédée par la recherche et la collecte d’éléments pour ses poupées, dont elle stocke une quantité impressionnante. « Je passe beaucoup de temps à trouver des accessoires à la bonne taille pour installer une scène ou mettre l’accent sur une activité », dit-elle, « quand je vois quelque chose qui m’inspire, je me précipite pour l’acheter. J’ai toujours du plaisir à chiner et je continue à ajouter des objets  à ma réserve ».


               © Joyce Patterson                              © Joyce Patterson                             © Joyce Patterson

« Paula » (photo de gauche ci-dessous) est une œuvre de commande représentative de cette accumulation d’objets. Une enseignante retraitée en tenue décontractée est assise à une table couverte d’objets illustrant ses nombreux centres d’intérêts et projets de retraite : livre de cuisine, guides et brochures de voyages, passeport et lunettes de soleil ; une bouteille de vin et des verres trônent au centre de la table ; posés par terre, une valise et un sac fourre-tout rempli de ses anciens livres de classe. Autre œuvre de commande, liée à l’actualité celle-là, « Stay Home-Stay Safe 2020 » (restez chez vous – restez en sécurité 2020) est un souvenir humoristique de la période de confinement due au Covid-19 pendant l’année 2020 (photo du centre ci-dessous).
L’importance des accessoires se remarque aussi dans les éditions illimitées d’elfes et de fées vivant joyeusement leurs humeurs au gré des saisons, des vacances et de leurs passe-temps favoris. En utilisant un patron unique, Joyce crée autour d’un thème des poupées multiples, dont pourtant aucune n’est exactement semblable à une autre. Les petits elfes aux occupations familières ont pour vocation de déclencher des sourires, aussi les accessoires placés dans ce but ne respectent-ils pas toujours les échelles. Ci-dessous photo de droite, l’exemple de l’elfe « Coffee time » devant son immense tasse de café ; d’une taille de 30,5 cm, il porte des vêtements en coton imprimé.
Côté technique, Joyce utilise un seul modèle de base simple pour ses figures OOAK, ajustant au besoin la hauteur, la taille du corps et le langage corporel de la poupée. Elles ne possèdent ni armature, ni support, sont articulées aux épaules et aux hanches et peuvent être assises ou se tenir debout. De taille comprise entre 30,5 et 46 cm, leurs visages sculptés à l’aiguille, pour capturer l’expression ou l’émotion désirée, ont des traits peints à la main au moyen de peinture acrylique, de crayons à colorier de type Prismacolor, de stylos à pointe fine et encre permanente, de fard à joues et de fard clair pour les yeux. Les cheveux sont en fibre naturelle ou synthétique. Joyce exécute la peinture des traits et les cheveux en dernier, car c’est la partie critique où la personnalité de la poupée commence à se manifester. Les vêtements, entièrement confectionnés par l’artiste, emploient habituellement du tissu 100 % coton ou des mélanges de cotons. Chaque poupée, signée et datée, possède une étiquette au poignet.
Joyce commercialise ses poupées OOAK et en éditions limitées sous la marque « FabricImages by Joyce », dans des galeries, salons et sur internet. « Je ne cherche pas à faire des portraits », explique-t’elle, « j’essaie à la place de capturer l’essence d’un personnage ou d’une situation, particulièrement pour les œuvres de commande. D’où le nom commercial de mes poupées ». Joyce met de 6 à 8 semaines pour réaliser une poupée. Les commandes constituent une bonne partie de sa production. « Avec ce type de poupée, je ne peux pas atteindre le réalisme », confie-t’elle, « aussi je compte sur l’expression de la personnalité pour fournir des cadeaux très individualisés ».
Elle prend sa retraite anticipée de la Dow Chemical Company en 1996 après 30 ans de carrière, ouvre une boutique de poupées et y installe son atelier de production, pendant cinq ans dans un petit cottage puis dans un local réaménagé situé dans l’arrière-cour de leur maison. « Notre dernier déménagement a consisté à transformer deux immeubles de salles de classes en locaux séparés pour un entrepôt et l’atelier », remarque-t’elle, « avec des entrées par un vieux et grand belvédère campé dans une ancienne roseraie et dans le potager de Wilbert ». Joyce le baptise son « studio de sérendipité ». Elle fermera la boutique en 2001 pour s’occuper de son père après le décès de sa mère. « J’ai adoré tenir cette boutique », déclare-t’elle, « j’ai aimé les rencontres avec les gens ».
Les poupées de Joyce ont été exposées et vendues dans de nombreux salons et galeries aux États-Unis et à l’international, où elles ont remporté plus de 100 prix, dont un 1er prix des exposants en poupées modernes à la convention de l’UFDC (United Federation of Doll Clubs) de San Antonio (Texas) en 2014 et le même prix à Chicago (Illinois) en 2010. Mais les plus belles récompenses de ses 30 ans de carrière, selon elle, ce sont les nombreuses amitiés nouées avec des artistes en poupées et la fidélité de ses collectionneurs. Ses poupées sont présentes dans plusieurs collections privées et musées, ce dont l’artiste se réjouit, et ont été couvertes dans de nombreuses revues et ouvrages spécialisés.
Joyce est membre de six associations professionnelles : ODACA (Original Doll Artists Council of America), TAODA (Texas Association of Original Doll Artists), PDMAG (Professional Doll Makers Art Guild), Brazosport et Galveston Art Leagues, et Brazoria County Doll Club, affilié à l’UFDC.
Joyce et son mari, qui n’ont pas eu d’enfants, ont passé 55 ans à rassembler de beaux objets, dont des poupées d’art, et ont trouvé des structures à qui léguer leur collection. « Pour moi, fabriquer des poupées c’est donner la vie », épilogue-t’elle, « chaque fois que je commence à créer un personnage, c’est comme voyager avec lui. C’est aussi une occasion d’exprimer mes émotions ». Et elle conclut : « je fabriquerai des poupées tant que mes mains et mes yeux ne me feront pas défaut ».


                © Joyce Patterson                             © Joyce Patterson                              © Joyce Patterson

Lesley Keeble

Signe d’un tempérament artistique affirmé, les poupées de Lesley Keeble sont reconnaissables au premier coup d’œil : visages au menton proéminent exprimant la tendresse et la mélancolie, hanches larges, tailles fines et petites poitrines, costumes éclectiques aux couleurs chatoyantes, présence humoristique d’accessoires alimentaires (légumes, ganache,…). Ses sculptures figuratives en technique mixte, comme elle aime à les appeler, rappellent l’univers mélancolique teinté d’humour de la célèbre artiste en poupées américaine Akira Blount, influence que Lesley revendique. Elles ne manquent pas de déclencher chez le spectateur les émotions qu’elles expriment, tendresse et gaieté (photos ci-dessous).
Élevée dans l’État de New York, Lesley découvre l’histoire de l’art à l’âge de cinq ans dans les manuels universitaires de sa mère, qui fait l’éducation artistique de sa fille. Son père, grand lecteur, la soutient également dans ses aspirations artistiques. Dans un contexte économique difficile, elle vit une enfance créative et imaginative avec ses quatre frères et sœurs. Elle obtient une licence en Beaux-Arts de la NSCAD (Nova Scotia College of Art and Design) de Halifax (Canada) avec options en bijouterie et histoire de l’art. Elle fabrique dans les années 1990 des broches métalliques en forme de poupée articulée. Les conditions difficiles du travail en forge lui font renoncer aux poupées métalliques et elle se tourne vers le tissu, encouragée par Akira Blount. Sa passion de toujours pour les textiles, les costumes colorés et le dessin l’éloignent naturellement du travail du métal pour la rapprocher de la sculpture figurative. Comme ses bijoux, ses sculptures sont conçues pour être appréciées sous tous les angles. Lesley aime créer des costumes aux détails humoristiques qui stimulent son imagination.


               ©  NIADA archives                                                                                   © Smoky Mountain Living

Lesley s’installe avec sa famille à Asheville (Caroline du Nord) dans un environnement de maisons historiques. Elle obtient des bourses pour étudier à la Penland School of Craft de Spruce Pine (Caroline du Nord), l’Arrowmont School of Arts and Crafts de Gatlinburg (Tennessee) et à la John C. Campbell Folk School de Brasstown (Caroline du Nord). Elle découvre la création de poupées d’art lors d’un stage d’une semaine à l’Arrowmont School en 2003.
Sur le plan technique, elle sculpte les têtes à la main en paperclay, déshydratées pour devenir légères et résistantes, couvertes ensuite d’une peau très fine en soie coloriée aux crayons ou au pastel tendre. Ses sources d’inspiration principales sont les expériences de la vie, enrichies de son sens de l’humour, de son amour des couleurs vives et des costumes excentriques. Le dessin joue aussi un rôle très important : ses carnets de croquis contiennent des dessins terminés, des ébauches, des notes de brainstorming, des étapes de réalisation de pièces ou de résolution de problèmes, des thèmes récurrents. Aucun sujet n’est tabou du moment qu’il est présenté avec humour et passion : Lesley a récemment fabriqué une série de poupées habillées en lingerie légère, qui conduisent des véhicules en forme de gourde transportant des légumes géants dans des paniers, inspirées des anecdotes rapportées par son fils, livreur de légumes dans les restaurants d’Asheville. Elle reconnaît présenter un point faible dans sa pratique de la fabrication de poupées : son apprentissage scolaire de la conception bi- et tridimensionnelle, de la théorie des couleurs, de l’histoire de l’art et du dessin, et sa participation à des ateliers intensifs, lui ont donné une solide formation ; par ailleurs, son expérience de la confection de robes de mariée, de nombreux costumes de théâtre, et la remise à neuf d’habits anciens l’ont préparée à la transition vers les tenues de poupées ; cependant, son plus grand défi reste la sculpture de visages en argile, puisqu’elle a commencé sans aucune compétence dans ce domaine critique. Elle préfère les visages stylisés avec des traits exagérés, en particulier les mentons. Leur qualité s’est améliorée avec le temps : après des débuts infructueux avec des têtes en paperclay peintes à l’acrylique, elle s’oriente vers des visages en tissu sur argile avec peinture a minima aux pastels tendres à la place des crayons de couleurs.
« Je conçois des vêtements qui révèlent et améliorent la silhouette », déclare Lesley, « je continue à utiliser de nombreuses variantes de mes premiers modèles de corps. J’aime les formes généreuses mais j’aime aussi le côté dessin animé des corps et jambes très minces. Je suis également très amatrice de poitrines vues au travers de chemisiers en dentelle ou révélées par des corsets. En fait j’aime tout ce qui se rapporte aux formes féminines ». Elle se souvient : « ma première poupée avait un corps en tissu bourré, des hanches larges et une petite poitrine. Le modèle de corps était conçu avec des coutures incurvées qui accentuaient le bourrage des hanches et des jambes ».
Depuis quelques années, Lesley s’attache à fabriquer des poupées représentant l’artiste peintre mexicaine Frida Kahlo (photo de gauche ci-dessous), dont elle entend parler pour la première fois dans les années 1970, alors qu’elle travaille de nuit dans la bibliothèque de l’école d’art. L’exhumation en 2004 de la garde-robe de Frida mise sous clef après son décès en 1954, ainsi qu’une exposition de ses peintures à Atlanta (Géorgie), réveillent l’intérêt de Lesley pour la peintre mexicaine.
Lesley doit affronter un cancer du sein en 2010 et un cancer de l’ovaire en 2015. À l’occasion du premier, elle réalise un clown mince habillé en blanc, menton en main, portant un masque. La perte de ses deux seins est une terrible épreuve, elle ne peut plus faire de poupée avec une poitrine. Mais elle reprend le dessus et crée une guerrière joyeuse vêtue de cuir rouge et de cuissardes noires. Son plastron métallique en forme de cœur célèbre la confiance et l’autonomie retrouvées. Son second cancer lui inspire une poupée optimiste, féminine, chauve et sincère : les coutures sont apparentes, une jambe porte un bas de contention et une chaussure dépareillée, la tête est ceinte d’une couronne de chardons qui symbolise la force et la beauté dans l’adversité (photo de droite ci-dessous).


                            ©  NIADA archives                                                            ©  NIADA archives

Constatant que son atelier est « à peu près aussi grand qu’un placard », Lesley se souvient d’une visite en Russie où elle fut stupéfaite de l’exiguïté des lieux de création artistique. Elle en devint convaincue que « des choses merveilleuses peuvent sortir de très petits espaces ».
Ses œuvres ont été présentées dans de nombreux salons, expositions et galeries. Elle est membre de la Southern Highland Crafts Guild, des Piedmont Craftsmen, et du NIADA (National Institute of American Doll Artists) depuis 2003.

Artistes contemporaines membres de la PDMAG

La PDMAG (Professional Doll Makers Art Guild) est une association professionnelle à vocation internationale créée aux États-Unis en 1991, visant à promouvoir les artistes en poupées de tous niveaux et de tous pays, en particulier au moyen de programmes d’apprentissage supervisés par des mentors. L’association compte plus d’une centaine d’artistes actifs, dont un petit nombre œuvrant dans le domaine des poupées en tissu. Nous les présentons ici brièvement.

Cherie Davidson

Pendant 25 ans, elle a aimé ses métiers de conceptrice-rédactrice en publicité et de réviseure de contenus web. Sa nouvelle passion est la sculpture figurative feutrée à l’aiguille de pièces OOAK, reposant sur des fibres de laine naturelle sculptée à la main au moyen d’aiguilles à barbes. C’est une activité créatrice extrêmement satisfaisante, dont le principe est similaire pour toute sculpture de poupée d’art, à l’exception notable qu’il n’y a pas d’armature, juste de la laine fermement feutrée à l’aiguille. Qu’il s’agisse d’une poupée de personnage, de fantasie, d’un bébé ou d’une poupée réaliste, le processus de création est l’une de ses expériences préférées.
Tout commence pour Cherie Davidson lorsqu’elle apprend la couture à l’âge de huit ans. À l’âge de 13 ans, elle complète son argent de poche en offrant des services de raccommodage et de fabrication de vêtements. Dans les années 1980, elle ouvre une boutique pour proposer ces services. Puis elle commence à produire des poupées de chiffon en coton originales à traits du visage peints. La découverte du feutrage à l’aiguille lui ouvre tout un univers de possibilités. Elle essaie diverses techniques mixtes mais revient toujours au défi posé par la création au moyen de laine et d’aiguilles de feutrage à la main. Ci-dessous, de gauche à droite : « “Compassionate Supplication » ; « Frankenstein ».


               © Cherie Davidson                                                           © Cherie Davidson    

Lesley Evans

Lesley Evans vit avec son mari et ses trois enfants dans une ferme biologique côtière des Galles du Sud (Royaume-Uni). Après la naissance de ses jumelles en 2015, elle ne peut plus assurer les activités extérieures de la ferme et commence à fabriquer des poupées OOAK en tissu. Lesley a toujours aimé l’art et la couture et trouve avec les poupées un moyen de s’exprimer dans ces deux disciplines. Passer un peu de temps sur chaque activité manuelle et évoluer de l’une à l’autre lui permet de s’affranchir de l’ennui de projets souvent inachevés.
Durant l’été 2015, elle participe à un concours de poupées et gagne le 1er prix, ce qui l’incite à continuer dans cette voie. Elle crée une petite entreprise qu’elle fait vivre en parallèle des activités de la ferme. Lesley produit ses propres créations ainsi que des œuvres de commande.

Carol Fah

« Lorsque j’étais enfant », se souvient Carol Fah, « mes journées passaient à toute vitesse, cachées par des illusions et par une imagination sauvage à l’abandon. Devenue adulte, j’ai enfermé l’enfant dans une carapace de réalité et de responsabilité. Dans cette carapace, l’enfant vibre avec une passion intacte aux mondes qu’elle crée aux confins de la réalité. Ensemble, l’adulte et l’enfant créent des poupées : illusions et imagination sauvage à l’abandon enveloppées de couleurs, de textures et de formes ».
Les poupées d’art de Carol, OOAK ou en éditions limitées, sont entièrement faites à la main à partir de conceptions originales et ont chacune leur propre personnalité. Les traits des visages sont peints ou brodés. Les corps en tissu, principalement du coton ou de la soie, sont bourrés de fiberfill. Perles, fibres, mohair et objets de récupération constituent les décorations. Il faut à Carol entre 30 et 200 heures de travail pour réaliser entièrement une poupée. Ci-dessous, de gauche à droite : « Tribute : African », « Maya », « ZaZa ».


                    © Carol Fah                                         © Carol Fah                                          © Carol Fah

Margret-Ann Miller

« Bien que j’aie toujours aimé toutes les formes d’art, j’ai longtemps été propre à tout et bonne à rien dans ce domaine », confie Margret-Ann Miller, artiste née à Toledo (Ohio), où elle réside toujours. « Cela a changé radicalement le jour où je me suis retrouvée avec une aiguille à feutrer et de la laine dans les mains : j’ai tout de suite su que c’était le medium que je recherchais. Depuis, lorsque je ne suis pas en train de feutrer, je me documente sur les créations des artistes en feutrage dans le Monde ». Margret-Ann commence à expérimenter le feutrage à l’aiguille quasi accidentellement : praticienne de la courtepointe depuis une vingtaine d’années, elle se procure un kit de feutrage tridimensionnel lors d’une convention sur les poupées en 2011 à Columbus (Ohio) et adopte rapidement ce medium.
Sa passion la conduit à créer en 2 000 heures Smaug, le dragon feutré à l’aiguille, en 2015, qui connaît un grand succès (photo de gauche ci-dessous), et à publier le livre illustré pour enfants « Artie the needle felting dragon » (Artie le dragon feutré à l’aiguille) en 2016. Smaug et Artie sont exposés en décembre 2016 à l’University of Findlay’s Mazza Museum de Findlay (Ohio), le plus grand musée du Monde consacré aux illustrations de livres d’images pour enfants.
Le feutrage à l’aiguille est une technique émergente encore mal connue du public. Il existe deux manières basiques de commencer une pièce : enveloppement d’une armature métallique avec de la fibre et feutrage, ou bien utilisation directe de la fibre comme armature. Résultat de la tonte de moutons, la fibre est lavée et cardée en mèches étroites. Les aiguilles de feutrage comportent des encoches pour saisir les mèches et les entrelacer. Margret-Ann utilise de nombreux types de fibres naturelles dans son travail, qu’elle teint à la main pour obtenir la couleur désirée.
Elle est volontaire du programme « artistes en résidence » des parcs nationaux (National Parks and Wildlife Refuge’s Artist-in-Residence Programs). Dans ce cadre, elle développe une ligne de poupées centrée sur la représentation d’espèces en voie de disparition.
Margret-Ann participe régulièrement à des expositions à travers le pays. Elle anime des stages de feutrage à l’aiguille à la fondation 577 de Perrysburg (Ohio). Son travail est couvert dans de nombreux journaux et magazines spécialisés. Ci-dessous, photo de droite : « Count VaLaddin ».


                                               © Margret-Ann Miller                                                     © Margret-Ann Miller

June Su Nandar Naing

Artiste autodidacte originaire de Myanmar (ex-Birmanie), June Su Nandar Naing aime l’art depuis l’enfance, en particulier le dessin, la peinture et la sculpture. Mais ce n’est qu’un passe-temps jusqu’à ce qu’elle découvre le feutrage à l’aiguille en 2015 et se forme à cette discipline au moyen de livres et de recherches sur internet. C’est la possibilité de créer de nombreuses œuvres (peintures, sculptures, accessoires de mode,…) qui lui communique la passion de cette technique, qui seule permet à son imagination de donner le jour à des objets tangibles. Elle en retire une sensation de liberté, de la joie et de la satisfaction. June Su produit des peintures bidimensionnelles et des sculptures tridimensionnelles en laine, des poupées portraits personnalisées et des poupées feutrées à l’aiguille. Ci-dessous, de gauche à droite : « Charlie Chaplin » ; « Festival de Thadingyut » (festival des lumières du Myanmar).


                  © Singapore Teddy & Friends Show                                                       © Etsy

Jeanne Spaziani

Après de nombreuses années passées à fabriquer des poupées en tissu, Jeanne Spaziani découvre le feutrage à l’aiguille en 2018. Ses créations expressives s’affirment dans des styles très variés, représentant des personnages de fiction de tous âges. Ci-dessous de gauche à droite, trois poupées OOAK en tissu articulées produites entre 2016 et 2018, de tailles 40,5 à 56 cm : « Flapper doll », « Magda, la dame aux pigeons », « Style glamour années 1940 ».

 
             © Jeanne Spaziani                             © Jeanne Spaziani                              © Jeanne Spaziani

Ci-dessous de gauche à droite, trois poupées feutrées à l’aiguille produites après 2018 : « La sorcière Potiron et ses amis », « Le premier homme sur la Lune et Betty Boop », « Little Bo Peep et ses moutons ».


               © Jeanne Spaziani                             © Jeanne Spaziani                            © Jeanne Spaziani

Tara Whittaker

Tara Whittaker vit avec son mari et ses deux enfants dans le district régional canadien de Cowichan Valley au Sud de l’île de Vancouver (Colombie-Britannique). « Ma passion pour les objets d’art faits à la main est enracinée dans mon enfance », se souvient-elle, « ma mère, une femme incroyablement active et créative, était le seul soutien de famille, mon père étant malade et dans l’incapacité de travailler depuis son jeune âge. Mais ma sœur et moi n’avons jamais manqué de rien. Elle nous a inculqué l’importance des valeurs familiales, enseigné le dessin et la peinture, et appris que nous pouvions créer de belles choses si elles étaient faites avec amour. J’aspire à transmettre tout ça à mes propres enfants ».
À l’école, Tara excelle dans le domaine des Beaux-Arts et remplit son emploi du temps de cours artistiques. En seconde, elle suit des cours d’art de niveau terminale : travailler et créer en compagnie d’élèves plus âgés la poussent à développer et affiner ses aptitudes. Elle obtient son baccalauréat avec mention et reçoit de nombreuses bourses en Beaux-Arts. Lors de sa première année à l’université, elle réalise que le travail de commande ne lui convient pas. À l’issue de cette année, elle décide de suivre une formation d’assistante dentaire, profession qu’elle exercera pendant 12 ans avant de se consacrer à l’éducation de ses enfants à plein temps.
En cherchant un cadeau pour le premier anniversaire de sa fille, Tara décide de lui confectionner une poupée Waldorf au lieu de l’acheter, ce qui déchaîne chez elle une créativité obsessionnelle. Pour la première fois de sa vie, elle voit les textiles comme un exutoire inventif et artistique. Une fois acquises les bases de la fabrication, elle a le désir de faire des poupées plus réalistes et commence à feutrer à l’aiguille la laine des visages pour sculpter leurs traits. Elle expérimente également les armatures en fil métallique et divers types d’articulation, et feutre à l’aiguille le torse et les membres afin d’obtenir un corps de poupée fonctionnel et esthétique. Les armatures des mains autorisent le positionnement indépendant de chaque doigt. Tara brode à la main les yeux des poupées avec différentes teintes de bourre de coton pour donner du réalisme aux visages, en définissant les couleurs des iris et des pupilles, accentuées par des cils synthétiques soigneusement cousus aux paupières, et place de petites coutures le long du nez, de la bouche et des sourcils pour définir leurs traits. Elle se procure de la fibre animale non traitée, n’emploie aucun adhésif et réalise ses propres perruques.
Tara décide de ne plus utiliser que des fibres naturelles tout en s’affranchissant de la contrainte du style Waldorf. Elle trouve le résultat très satisfaisant, car il lui permet d’exprimer pleinement sa vision des poupées. Grâce à la variété du processus de fabrication, elle explore diverses formes d’art : dessin, illustration, peinture, sculpture, stylisme, conte, photographie.
Ses créations délicates aux immenses yeux ronds et au front haut vous regardent droit dans les yeux avec un petit sourire charmant de leurs lèvres fruitées, comme pour vous inviter à profiter sans plus tarder des joies de l’existence. Elles manifestent une innocence toute enfantine en même temps qu’une sérénité étonnante pour leur jeune âge. Leur degré de perfection trahit la modestie de leur auteure, qui se présente comme « avant tout une mère au foyer, qui réalise des poupées durant son temps libre et quand ses enfants dorment ». Ci-dessous, de gauche à droite : « Penny », 42 cm, 2020 ; « April », 30,5 cm, 2019 ; « Felisie », 30,5 cm, 2019.


             © Tara’s Doll Studio                           © Tara’s Doll Studio                          © Tara’s Doll Studio

Autres artistes en poupées contemporains

Nous mentionnons dans ce chapitre :

  • les artistes déjà présentées dans la page Créatrices et créateurs américains de ce site. Il s’agit des six premières, de Janet Bodin à Neva Waldt.
  • Yūki Atae, déjà présenté dans la page Créatrices et créateurs japonais de ce site
  • les artistes peu documentés que nous introduisons plus brièvement que ceux présentés dans le chapitre 2 de la présente page
Janet Bodin

Chez l’artiste texane Janet Bodin, l’inspiration est multiforme : la spiritualité et la Bible tout d’abord, mais pas seulement ; un poème, une parole de chanson, une couleur, l’expression d’un visage, peuvent être le point de départ de ce « voyage dans la connaissance de soi » qu’est le processus de fabrication d’une poupée. Elle commence à créer ses propres poupées d’artiste originales en 1998, utilisant divers arts du textile pour sa sculpture figurative.

Susan Fosnot

« Parce que j’aime les poupées de chiffon, les tissus anciens et que j’aime peindre… je fabrique des poupées en tissu peintes ». On ne saurait être plus directe : ainsi se présente la talentueuse artiste Susan Fosnot, originaire de Woodstock (Illinois). Elle s’essaye aux poupées à base d’épis de maïs et de pinces à linge et à divers matériaux tels que l’argile, la composition et le papier mâché, avant de fabriquer sa première poupée originale en tissu en 1979.

Maggie Iacono

Sans conteste l’une des artistes contemporaines les plus reconnues par ses pairs et par les collectionneurs, Maggie Iacono, de Downington (Pennsylvanie), commence à s’intéresser aux poupées après avoir lu le livre de Kyoko Yoneyama intitulé « The collection of stuffed dolls from a fancy world » (La collection des poupées rembourrées d’un monde raffiné), paru en 1983. Elle commence à produire professionnellement des poupées en tissu articulées en 1991.

Susanna Oroyan

Personnalité très respectée dans le milieu de la poupée d’art et dotée d’un fort sens de l’humour, Susanna Oroyan, de Eugene (Oregon), occupe une place à part dans ce milieu : non seulement c’est une créatrice confirmée qui a près de 500 œuvres à son actif, mais elle a joué un rôle éducatif de premier plan en publiant plus de 300 articles, cinq ouvrages, et des livrets éducatifs (sous la marque Fabricat Design), en donnant de nombreuses conférences, en animant des ateliers de fabrication de poupées à travers le Monde et en organisant des expositions internationales d’art figuratif. Elle expérimente divers matériaux à partir de 1980, avant de se consacrer à l’argile polymère et au tissu. Elle est décédée en 2007.

Shelley Thornton

Originaire de Lincoln (Nebrasca), Shelley Thornton pratique l’art depuis l’âge de deux ans et a toujours su que cette discipline était son langage et son but dans la vie. Depuis 1993, elle montre une intention et une passion artistiques inlassables, utilisant sa palette de couleurs sereine, la juxtaposition créatrice de textiles à motifs recherchés, la sculpture à l’aiguille et la broderie, pour fabriquer des poupées en tissu dont les cheveux en étoffe rembourrée sont devenus sa signature. Ses poupées expriment une vie intérieure calme et complexe, ainsi qu’une quête combative de la beauté de l’esprit.

Neva Waldt

Autre artiste texane, Neva Waldt se distingue par un humour contagieux qui se reflète dans ses poupées, dont chacune, avec l’aide des couleurs et des textures, d’un grand sens du détail et du mouvement, vient au monde avec une histoire drôle à raconter. « Si elles vous font sourire, elles ont fait leur boulot », assure-t-elle. Après avoir exercé comme graphiste pendant 25 ans à Houston, elle entame en 2004 à l’âge de 51 ans une carrière d’artiste en poupées de tissu originales.

Yūki Atae

Un des artistes en poupées les plus célèbres du Japon, Yūki Atae, crée des figurines uniques en tissu sculpté, dont un grand nombre représente des enfants japonais du début de l’époque Shōwa (1927-1989), l’après-guerre de son enfance, la plus chère à son cœur, et de l’époque Taishō (1912-1926), lorsque, dit-il, les gens étaient matériellement pauvres mais spirituellement riches. Employé dans une entreprise de fabrication de mannequins de vitrine, où s’exprime son talent manuel, il décide en 1983 à l’âge de 46 ans de créer professionnellement des poupées.

Norma Mellen

Cette artiste originaire de Hillsborough (New Hampshire) suit des cours de couture et coud également pour sa famille, ce qui la conduit à utiliser des chutes de tissu pour fabriquer des poupées de chiffon. En cherchant des patrons de poupées dans une bibliothèque, elle tombe sur l’ouvrage d’Hélène Bullard intitulé The american doll artist paru en 1965, dont la lecture la motive pour explorer sa propre voie dans la création de poupées d’art.
Norma développe son procédé de fabrication de poupées en tissu OOAK : elle commence par sculpter un tricot à l’aiguille, qu’elle durcit avec de la colle et couvre avec une seconde couche de tissu, à son tour enduite de colle puis peinte à l’huile ; les corps en tissu bourré sont formés sur une armature en fil métallique, et les perruques sont en mohair. Les poupées représentent des scènes de la vie quotidienne, ainsi que des personnages historiques ou issus de livres de contes. Afin de bien illustrer le personnage ou l’époque représentée, les costumes font l’objet de recherches méticuleuses. L’artiste confectionne elle-même les vêtements et les accessoires.
Norma est élue membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1979. Ci-dessous, de gauche à droite :  « Sunrise » (la petite fille) et « Sunset » (le grand-père), poupées en jersey de tailles respectives 27 et 29 cm produites en 1981 ; « Hannah Duston », poupée de 43 cm posée sur un carré de fausse herbe produite en 1978, représentant un personnage historique du New Hampshire ayant échappé aux indiens qui l’avaient capturée avec sa gouvernante Mary Neff près de Concord, après les avoir frappés et scalpés pendant leur sommeil ; « White Queen and Alice » (Alice et la reine blanche), poupées conservées au Susan Quinlan doll and teddy bear museum and library de Santa Barbara (Californie).


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Ella Hass

Les premières productions de cette artiste danoise autodidacte née en 1943, sorties au début des années 1980, sont en tissu bourré et ressemblent à des poupées jouets, mais leur visage détient déjà cette beauté calme et expressive qui fera la réputation de leur créatrice. Son travail évolue ensuite vers des figures évoquant des « portraits à l’huile en trois dimensions d’êtres humains réels », selon ses termes. Lorsqu’on contemple ces subtiles poupées de facture classique au réalisme saisissant et au regard particulièrement expressif, qui forcent l’admiration, on a du mal à concevoir qu’elles sont en tissu (photos ci-dessous). Représentations de jeunes enfants pour la plupart, elles possèdent une dignité charmante et calme et une bonté sous-jacente qui rappellent la personnalité d’Ella.
« Jeune fille ayant grandi dans le Danemark des années 1950, j’étais exaltée à la perspective de devenir infirmière », confie-t’elle, « mais j’ai dû abandonner cette idée à cause de diverses allergies au savon ». Elle se forme à la carrière d’enseignante et commence à collectionner des poupées anciennes au milieu des années 1970. Peu à peu, son intérêt pour les poupées croît et elle envisage avec enthousiasme de créer ses propres poupées. « J’ai aussi eu la chance de pouvoir acheter une poupée Käthe Kruse« , poursuit-elle, « j’ai éprouvé un attrait extrême pour sa technique, qui a profondément inspiré les premiers développement de ma ligne de poupées ».
Le procédé de fabrication développé par cette artiste perfectionniste est particulièrement chronophage : le corps en coton des poupées, lesté pour simuler le poids d’un vrai enfant, enveloppe une armature en fil métallique et se prolonge par des mains et pieds en composition. Les têtes et les membres sculptés sont moulés puis coulés dans un matériau résistant de type plâtre appelé Kéramine. Les têtes sont ensuite couvertes de cire et d’un masque en tissu. Le masque, incluant les yeux, est alors apprêté et méticuleusement peint à l’huile avec des peintures de qualité élevée. Les perruques, également de grande qualité, sont en mohair ou en cheveux naturels. Les vêtements de toutes les poupées sont confectionnés sur mesure par l’artiste. Les poupées d’Ella mesurent généralement de 61 à 68,5 cm.
De même qu’elle est influencée par des créateurs qui l’ont précédée, elle influence à son tour d’autres artistes, telle Forest Rogers, la fille de la célèbre peintre Lou Rogers. Forest reconnaît qu’Ella « a été l’une des premières à m’attirer vers le monde de la poupée d’art, et à combler le fossé entre ma connaissance des Beaux-Arts et celle des poupées ».
Elle remporte le prix Max Arnold, une haute distinction professionnelle, à deux reprises en 1995 et 1997 dans la catégorie « poupées représentant des enfants ». Ce concours a lieu pendant le festival des poupées de Neustadt bei Coburg (Allemagne). Arbitré par un jury indépendant, c’est la seule récompense attribuée par un organisme non commercial en Europe. Ella participe à de nombreux salons, dont le « Puppen, Bären und Spielzeugbörse »  de Francfort (Allemagne), où elle vend sans difficulté ses poupées, très chères, à des collectionneurs passionnés.
Elle est élue membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1999. Avant de décéder en 2006, elle vivait à Toerring (Danemark), où elle avait élevé ses quatre enfants et s’était récemment mariée à son compagnon de longue date, Ole.


          © Dear Little Dollies                             © WorthPoint

Elinor Peace Bailey

Membre fondatrice du club d’artistes figuratifs en technique mixte « Flying Phoebe Cloth Doll Club » et créatrice du patron de poupée « Flying Phoebe » qui a donné son nom au club, Elinor Peace Bailey fabrique de charmantes poupées en tissu habillées de couleurs vives depuis plus de 30 ans (photos ci-dessous). Son utilisation de la technique mixte vient de l’inclination à saisir tout matériau à portée de main pour créer. « J’ai abandonné l’usage du canevas lorsque mes projets furent mis en danger par mes enfants », explique-t’elle. La découverte des tissus lui ouvre une nouvelle voie : la couture, la courtepointe, puis finalement les poupées.
Cette dernière activité lui permet de raconter des histoires et de rencontrer des gens, notamment d’autres artistes. « J’aime la figure humaine, en particulier la forme féminine », confie-t’elle, « c’est une constante dans mon travail, ainsi que les visages, que je perçois comme des paysages. Jouer avec les proportions et le placement des visages et des corps offre d’infinies possibilités que j’explore avec un grand plaisir ».
Elinor est encore jeune lorsqu’elle accepte de se décrire comme artiste. Non pas tant parce qu’elle est habile manuellement, mais plutôt pour enfin reconnaître le fait d’avoir trouvé sa voie. Elle dessine depuis qu’elle peut barbouiller sur les murs, et se voit au départ comme peintre avant de se tourner vers l’art du tissu. Elle crée et commercialise des patrons de poupées en tissu, très appréciés du public. Intervenante renommée dans son milieu, elle anime également de nombreux stages de fabrication de poupées et donne des conférences sur le sujet à travers le pays. « En tant que formatrice itinérante, j’ai découvert que le travail de nombre de mes étudiants et professeurs était meilleur que le mien », constate-t’elle, « mais je suis obligée de persévérer et je crois qu’il y a de la place pour toutes celles et tous ceux qui désirent progresser. Il n’est nul besoin de se battre pour un quelconque statut ».


  © Dollmaker’s Journey                         © Fabric Chicks                                     © Elinor Peace Bailey

Tomoko Fukuda

Tomoko (Asako) Fukuda, artiste originaire de la ville de Kumagaya, préfecture de Saitama (Japon) commence à réaliser des poupées au début des années 1980. Ses thèmes préférés sont les enfants, les mères et les personnes âgées représentés dans des attitudes de pose, illustrant par leurs tenues vestimentaires la coexistence des Japons traditionnel et moderne. Tomoko explore dans son œuvre la gamme des émotions humaines, en particulier au sein de la famille : jalousie, rivalités entre frères et sœurs, fierté, amour filial,… Outre le tissu qui est son matériau de prédilection, elle travaille également l’argilite.
Née en 1942 dans la ville de Yokohama, préfecture de Kanagawa (Japon), Tomoko étudie en 1980 la fabrication de poupées avec l’artiste Keiko Asami. Elle expose individuellement et en groupe à partir de 1983, au Japon et aux États-Unis, notamment au salon Santa Fe Doll Art. En 1992, elle suit un cours de création de marionnettes à l’issue duquel elle organise des expositions tous les trois ans. Tomoko se spécialise au début des années 2000 dans la représentation de mères dans différentes situations.
En 2006, Tomoko expose plus de 50 poupées dans les villes de Matsue, préfecture de Shimane, et Kumagaya, préfecture de Saitama. 2007 est une année bien remplie : elle expose à la Japan Puppet Toy Society  dans la ville de Nagoya, préfecture d’Aichi ; dans le cadre d’une exposition de calligraphie parrainée par le temple Hogyoji à Kyoto, elle reçoit un prix d’excellence ; enfin, elle remporte un prix prestigieux pour sa poupée « Welcome home », qui met en scène une mère dans la campagne, attendant la visite de ses enfants et petits-enfants. L’année suivante, Tomoko participe à une exposition de groupe de
dix artistes en marionnettes au grand magasin Ichibata de Matsue.
En 2010, elle expose au centre d’artisanat traditionnel de la préfecture de Saitama, et participe à deux événements parrainés par la NHK (le diffuseur public japonais), dont une exposition à la galerie Kura de la ville de Kawagoe, préfecture de Saitama. L’année suivante, Tomoko contribue à l’événement « Doll Symphony in Kyoto » (symphonie de poupées à Kyoto), une exposition d’œuvres dans cinq temples dont celui d’Enfukuji dans la ville de Nagoya, préfecture d’Aichi. En 2012, elle participe à deux expositions : temple de l’île de Tsu-shima, préfecture de Nagasaki ; salon « Art Doll » sur l’île d’Itsuku-shima, préfecture d’Hiroshima. En 2013, elle expose de nouveau au temple d’Enfukuji, et au musée « Towel Museum of Art » de la ville d’Imabari (productrice de serviettes de toilette), préfecture d’Ehime sur l’île de Shikoku.
Tomoko Fukuda a été élue membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 2004.


                                                                                   © Pat Lillich

Ute Vasina

Le troll est un être malveillant de la mythologie nordique, incarnant les forces naturelles ou la magie, caractérisé principalement par son opposition aux hommes et aux dieux. Depuis des années , les poupées trolls uniques de l’artiste allemande installée aux  États-Unis Ute Vasina , à l’instar de celles des artistes hollandaise Tine Kamerbeek et britannique Wendy Froud, enchantent les collectionneurs (photos ci-dessous). Elle n’a pas de souvenir d’enfance qui pourrait expliquer son intérêt pour ces créatures, mais il devait bien flotter quelque chose dans l’air de son Allemagne natale, pays où sont nés les contes de fées. Après tout, elle est née, comme les frères Grimm, à Hanau.
Les trolls d’Ute sont en tissu, un matériau qu’elle affectionne tout particulièrement. « Il n’existe pas de modèle de représentation formelle des trolls, ce qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations », déclare-t’elle, « ils peuvent être aussi simples ou élaborés que je le désire, car chacun est un processus d’apprentissage et me permet de grandir ». Elle poursuit : « j’ai appris qu’on ne sait jamais quand l’inspiration va se manifester, il faut donc s’en accommoder. Les gens me demandent souvent où je puise mon inspiration. Elle a des causes multiples ; parfois c’est aussi simple qu’une ancienne paire de chaussures d’enfant… ce n’est rien de précis, mais toutes les choses qui m’entourent ».
Si on avait demandé à Ute ce qu’elle voudrait faire plus tard, la réponse n’aurait certainement pas été « fabricante de poupées » : quand elle était petite fille, elle rêvait de devenir hôtesse de l’air. Née à Hanau dans l’ex-Allemagne de l’Ouest, elle déménage aux États-Unis avec sa mère à l’âge de 12 ans, doit apprendre une nouvelle langue et intégrer un nouveau mode de vie. Autant dire que très tôt sa vie a constitué un défi.
Jusqu’à la naissance de sa fille, la couture ne présente pas d’intérêt pour elle : mais Ute veut lui faire une robe, et cela lui ouvre de nouveaux horizons. Sa vie bascule lorsqu’elle se rend à un salon de poupées et découvre cet univers. Elle décide de rejoindre le club local de fabrication de poupées, « The Mad Dollmakers ». C’est là qu’une connaissance de la couture se révélerait bien utile : la motivation et l’assistance d’autres artistes l’aident à démarrer. Débutante dans le métier, Ute achète des patrons, suit des stages et commence à créer des poupées. Elle a enfin trouvé sa voie.
Peu après avoir réalisé quelques poupées, elle souhaite faire quelque chose de différent et décide de trouver son propre style : ce sera les trolls, non pas parce que ce sont des créatures méchantes et laides, mais en raison de leurs traits exagérés et de leur grande diversité, laissant libre cours à son imagination. Au printemps 1999, Ute produit son premier troll. Elle s’efforce de réaliser chaque modèle de manière différente du précédent, donnant à chaque poupée sa personnalité propre. À l’occasion, elle commence par l’étape de décoration avant de ,s’attaquer à la tête ou au corps de la poupée. Ute est toujours à la recherche d’accessoires pour ses créations et les stocke. Il peut s’écouler un certain temps avant qu’elle les utilise, mais au moins ils sont dans sa réserve et elle peut y puiser à sa guise.
Ute expose ses poupées aussi loin que le Japon, l’Australie ou l’Alaska, et son travail est couvert dans plusieurs publications. La plupart sont conservées dans sa maison de Castaic (Californie). « Ces poupées font partie de moi et de ma vie quotidienne », confie-t’elle, « elles capturent et retiennent l’émotion d’un instant. Mais surtout, elles font naître un sourire sur les lèvres de celles et ceux qui les regardent ».
Ute Vasina devient artiste membre de l’ODACA (Original Doll Artist Council of America) en 2008.


  © SFM Cloth Dolls with Attitude                    © Lolo’s Child                                       © Ute Vasina

Cassandra Harrison

Les poupées noires ont une résonance particulière dans le cœur des africains-américains. Les poupées en tissu faites par des membres de la famille, objets d’affection, étaient parfois les seules disponibles. Des poupées noires ont été retrouvées au XIXe siècle dans des cachettes du chemin de fer clandestin (réseau de routes utilisées par les esclaves noirs américains pour se cacher, avec l’aide des abolitionnistes), sans doute déposées là par de jeunes esclaves fugitifs qu’elles réconfortaient. Elles étaient aussi écoulées dans des ventes de charité destinées à lever des fonds pour les journaux abolitionnistes avant la guerre de sécession.
Cassandra Harrison est issue d’une famille d’artistes, qui créaient entre autres des poupées. Styliste pendant 30 ans, elle commence à fabriquer ses poupées OOAK en tissu sans visage en 2010. « C’est mon héritage », déclare-t’elle, « tout ce que j’ai été dans ma vie  m’a préparé pour ça ». Elle poursuit : « je suis maintenant une artiste en poupées. La fondation de ma structure ‘I AM Dolls’ repose sur l’expérience d’une vie en textiles, mode, prêt-à-porter, art populaire et conservation des traditions de la communauté africaine-américaine, particulièrement à travers l’art et le récit. En partageant notre histoire et ce que nous sommes, les poupées transmettent notre héritage à la prochaine génération ».
L’absence de traits du visage, à l’instar des motankas, poupées traditionnelles ukrainiennes, peut avoir plusieurs explications : donner des yeux à une poupée, c’est lui donner une âme, qui risque d’être mauvaise ; il faut laisser aux observateurs des poupées le soin de développer leur imagination ; unevieille croyance affirme que les yeux peuvent voler l’âme de ceux qui les regardent,… À cela on peut ajouter le symbolisme de la souffrance passée des esclaves.
Cassandra investit dans ses créations des parties d’elle-même, afin de communiquer les idées qu’elle amène à la vie sous la forme de poupées. « Lorsque je pense à mes poupées », explique-t’elle, « je pense aux émotions qu’elles suscitent. J’adore quand une personne trouve une certaine poupée heureuse ou triste, ou qu’elle lui rappelle quelqu’un. Je sais alors que j’ai fait mon travail. Je suis heureuse que Dieu ait choisi de me parler à travers mes poupées. Ces sculptures souples sont faites à partir de tissus recyclés ». En fait, tous les matériaux, à l’exception de la bourre, sont recyclés. Cassandra a même demandé à ses amies de lui donner leurs boucles d’oreilles orphelines pour les mettre sur ses poupées.
Elle n’a aucune idée du temps nécessaire pour réaliser une poupée. Elle en exécute toujours deux ou trois de front et ne sait pas à quoi elles vont ressembler jusqu’à ce qu’elles soient terminées. Barbara A. Whiteman, fondatrice et directrice administrative du Philadelphia Doll Museum, compare le processus de fabrication d’une poupée à une naissance : « du premier jour de sa conception, une poupée se bat pour son identité. Elle possède sa personnalité propre et demande le choix d’un style, d’un tissu et d’une couleur pour authentifier son existence ».
Cassandra sait qu’une poupée est terminée  quand elle exprime son ‘ »I AM », le Dieu présent en chacun de nous. Les poupées, de taille comprise entre 46 et 56 cm, portent une étiquette avec la signature de l’artiste, leur numéro et leur devise « I AM », qui révèle leur caractère. « C’est un plaisir et une bénédiction d’enseigner et de documenter les traditions, les cultures, le style de vie, les joies et les peines, l’histoire, le folklore et l’héritage africains-américains au moyen de poupées. Mon legs est de vous transmettre le souvenir et le dialogue avec le passé, aux vertus thérapeutiques.


                         © Limbé Dolls                                                © I AM Dolls                               © I AM Dolls

Tanya Montegut

Tanya Montegut, originaire du Bronx (New York), adore les textiles. Quand elle a décidé de faire des poupées noires en tissu, son usage des laines, tweed, et velours côtelé a pris tout son sens. Sa première poupée est faite avec la laine de son pantalon préféré, qu’elle ne peut plus mettre mais refuse de jeter. La poupée s’appelle Johanna, d’après le nom de l’arrière-grand-mère qu’elle n’a pas connue. Tanya est si fière qu’elle l’emmène partout avec elle pendant un temps, à moitié sortie de son sac pour que les gens puissent la voir.
Johanna a tant de succès que Tanya décide de fabriquer des poupées d’art. Avec le temps, elle réalise que les poupées sont bien plus que des jouets : elles sont historiquement une expression des peuples et de leurs cultures. Tanya affirme que son inspiration lui vient des gens qu’elle a rencontrés, et elle se sent honorée d’entrevoir leur esprit et de s’en faire la passeuse. Elle utilise principalement des fibres naturelles et des objets recyclés pour faire ses poupées de 48 cm, vendues sous le label « Dolls By MonTQ » (photos de gauche et du centre ci-dessous). Comme celles de Cassandra Harrison, les poupées de Tanya n’ont pas de traits du visage.
« Les poupées noires existent depuis l’aube de l’humanité », affirme Tanya, « et l’histoire est importante car elle reste longtemps après notre disparition ». Elle ajoute : « je fais des poupées noires simplement parce que je suis noire. Les clients aussi ont de l’influence sur ce que je produis, je réponds à leur demande ». Ci-dessous photo de droite : « Solid as a rock ! » (solide comme un roc !), velours côtelé, lin, cuir, fibre de sisal, locks synthétiques, bourre polyester, bijoux.


                                                                                                                                            © Black Crafters Guild

Bing Ruiter

« J’ai eu de la chance de grandir avec des poupées de couleur », déclare l’artiste Bing Ruiter, de Raleigh (Caroline du Nord). « Adulte, j’ai réalisé combien il devait avoir été difficile de se procurer ces poupées quand j’étais petite. Mes parents m’ont dit plus tard que toutes mes poupées avaient été achetées au grand magasin Woolworth de la 125e rue à Harlem (New York). Je n’ai gardé aucune de ces poupées, mais j’ai des photos et des souvenirs. Et l’amour que j’éprouve pour elles restera à jamais gravé dans ma mémoire ».
La fascination de Bing pour les poupées remonte à sa plus tendre enfance. « J’avais les poupées et leur petite voiture, plus grands que moi à l’époque », confie-t’elle, « en plus, j’avais l’imagination qu’il fallait. Qui aurait pu dire que c’était le début de ma passion créatrice pour les poupées ? ». Ses premières créations, réalisées uniquement à partir de patrons trouvés dans les magazines et les livres, sont plutôt rudimentaires. Elle se lance bientôt dans la confection de poupées sans patron, suivant son inspiration, ce qui lui ouvre un monde de possibilités sans limite, et les vend sous le label Frekels (photos ci-dessous).
Sur le plan technique, Bing emploie des tissus naturels comme le coton, la soie ou la laine. Certains effets peuvent être obtenus par un mélange d’étoffes naturelles et synthétiques. En ce qui concerne les visages, elle les brode à la main au début. Puis elle apprend à les peindre, et se lance peu à peu dans la sculpture à l’aiguille. Cette dernière technique lui pose un défi qui la satisfait, car elle perçoit sa complémentarité avec la peinture.
Les cheveux, faits de fil et parfois d’autres matériaux, sont cousus à la main directement sur le crâne de chaque poupée. Même si elle n’apprécie pas la colle, Bing l’emploie parfois pour fixer les cheveux. Mais son principal usage de la colle reste les décorations qui ne peuvent pas être cousues.
« Mes poupées ne sont pas parfaites », commente Bing, « mais leurs imperfections ajoutent du caractère. J’utilise des étoffes de qualité, et je trouve que le travail avec le tissu autorise les erreurs. Mon défi consiste à dépasser le confort de la routine. Que vous achetiez une poupée Frekels ou pas, le fait qu’elle puisse faire naître un sourire sur les lèvres de nombreux clients potentiels est très gratifiant ». Elle poursuit : mes poupées, OOAK ou produites en éditions limitées, sont conçues pour être jouées, étreintes, chéries et aimées. Bien sûr elle peuvent être exposées, mais n’oubliez pas de leur faire un petit câlin de temps en temps ».


    © Frekels Doll Company                   © Frekels Doll Company                         © Frekels Doll Company

Pamela Cowart-Rickman

Les personnages de cette artiste originaire de Rock Hall (Maryland) offrent une plénitude des formes, de belles rondeurs, une touche d’absurdité et des disproportions charmantes. Son style original et convaincant produit des poupées aux formes stylisées, et sa construction basique en tissu bourré n’est pas sans rappeler la simplicité et le dépouillement des poupées américaines primitives. Leur intérêt réside dans la conception de surface en couches, avec ses détails délicats.
Pamela utilise différentes techniques comme le dessin, la peinture, l’impression au tampon et la teinture pour décorer l’étoffe unie. Les matériaux employés sont le coton, le paperclay pour le masque du visage, l’écran de soie, le raphia pour les cheveux et la peinture acrylique. Les poupées ont une taille comprise entre 25,5 et plus de 70 cm.
Pamela Cowart-Rickman est élue artiste membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1998, dont elle est aujourd’hui retirée.


                   © Pook’s Studio

Carla Thompson

Cette artiste de Rogersville (Alabama) a essayé plusieurs matériaux pour ses créations, y compris le feutre, avant de convenir que les têtes en tissu sur composition et les corps en tissu bourré lui permettaient d’obtenir les expressions pleines de vie et la posabilité souhaitées pour ses poupées. « Le tissu offre d’infinies possibilités », écrit-elle en 1992, « j’apprécie beaucoup l’expérimentation, juste pour voir ce qu’il peut apporter. On peut le faire apparaître ancien ou flambant neuf, rustique ou raffiné, simple ou complexe. Le tissu me donne les résultats escomptés maintes et maintes fois ».
La plupart de ses poupées, remarquables d’énergie et d’expressivité, représentent des enfants, bien qu’elle ait occasionnellement créé des adultes. D’une facture classique, le regard profond, pensif ou rêveur, voire mélancolique, le nez épaté et la bouche bien dessinée, les enfants aux traits peints à la main de Carla semblent vouloir nous appeler pour nous confier leurs secrets.
Carla Thompson est élue artiste membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1989, dont elle est aujourd’hui retirée.
Ci-dessous, de gauche à droite : « Mary Claire », poupée de 61 cm en feutre aux cheveux châtain frisés, porte une robe satinée cramoisie avec un corset beige et un nœud dans les cheveux assorti à la robe, une garniture noire, un pantalon à ruches, des bas et chaussures noirs ; « Sara Rose », poupée de 61 cm à tête en feutre sur porcelaine et corps en feutre, à chapeau réversible blanc et rose doté d’un nœud rose ; « Carley », poupée en tissu de 41 cm aux longs cheveux roux serrés par un nœud blanc, articulée au cou, aux épaules et aux hanches, portant une robe en guingan rose.


                                                                                                                            © WorthPoint

Carmen Alana Tibbets

Fondatrice de l’atelier Agosia Arts (dont le nom provient du poisson vairon « Agosia chrysogaster »), l’artiste et biologiste Carmen Alana Tibbets y fait vivre ses valeurs de profond respect de la nature, de célébration des traditions d’artisanat et de recyclage consciencieux des matériaux. Carmen utilise des techniques traditionnelles d’art textile pour créer des œuvres OOAK. Elle a de nombreux centres d’intérêt et inspirations : les belles étoffes, les costumes historiques, l’art populaire animiste et américain, et la faune et la flore de l’Ouest américain. Son activité principale actuelle est la fabrication de poupées en tissu à corps humain et tête d’animal (photos ci-dessous).
Carmen grandit au Sud d’Albuquerque (Nouveau-Mexique), et apprend la couture à la maison et à l’école. Ayant toujours ressenti une forte affinité pour la nature, elle décide d’étudier la microbiologie et la biochimie à la New Mexico State University. Elle suit un cycle supérieur à l’Arizona State University, où elle travaille sur les espèces menacées de poissons autochtones, partageant son temps entre le labo de génétique, le terrain et la machine à coudre. Elle obtient un doctorat en biologie, en même temps qu’elle met sur pied une association de courtepointe à l’université.
Après avoir déménagé dans l’Illinois en 1998, elle enseigne la biologie à l’université pendant six ans, et réalise à quel point l’Ouest lui manque. Elle se concentre sur son chemin créatif dans le travail du tissu, s’éloigne partiellement de la courtepointe, et commence à fabriquer des poupées en tissu. Le matériau de base de son travail d’artiste est le vêtement recyclé, principalement en laine ou en coton. Elle a aussi besoin de fil métallique, de mousse cellulaire, de boutons, de polyfill,… Carmen confectionne la plupart des décorations elle-même, à l’aide de techniques variées : crochet, perlage, courtepointe, manipulation de tissus,… Elle réalise un ensemble de dix poupées en parallèle, et cela lui prend environ trois semaines, en fonction de la complexité des têtes et des costumes. Cependant, une bonne partie du temps s’écoule en attente : collage, séchage, prise de la teinture,…Elle commence par des croquis généraux pour chaque figure, puis exécute tous les éléments similaires à la fois (têtes, bras, jambes,…).
Chaque sculpture souple a un scarabée compagnon, clin d’œil aux millions d’insectes avec lesquels nous partageons le Monde. « Bien que mon activité soit diversement interprétée comme étant reliée aux esprits de la nature, aux poupées vaudou et aux légendes animales », analyse-t’elle, « je ne leur assigne aucun message particulier. Mon but est simplement de capturer le caractère d’une espèce et de le traduire en tissu avec succès ». Ses étonnantes figures anthropomorphiques à tête d’animaux, articulées et habillées avec élégance, évoquent pêle-mêle les fables de La Fontaine, la mythologie grecque ou les dieux de l’Égypte ancienne.
Afin de maintenir le lien avec d’autres enthousiastes, Carmen anime des ateliers dont les thèmes couvrent ses divers centres d’intérêt autour du textile : courtepointe, création de poupées, nature et science comme art, et teinture naturelle.

Lenore Davis

Le livre de la créatrice Jean Ray Laury « Dollmaking : a creative approach » (La fabrication de poupées : une approche créative) est un jalon important de l’histoire de la poupée d’art en ce qu’il montre l’absence de limites à l’interprétation de la figure et de la personnalité humaines : l’idée de « poupéité », si l’on veut bien pardonner ce barbarisme, peut être explorée, étirée et poétisée. Le but, avoué ou non, de cet ouvrage est bien l’enseignement des quatre piliers de la conception de poupées : l’expression multiple de la forme humaine de base ; l’expression de cette forme en action ; l’expression par cette forme des émotions, de la condition et de la pensée humaines ; la maîtrise du milieu et du message. Dans ce contexte sont présentées  dans le livre les figures bidimensionnelles en tissu peintes de Lenore Davis. Pas aussi simples qu’elles n’apparaissent au premier abord, les formes plates émergent, dansent et se relient les unes aux autres, véhiculant un message fort au moyen de suggestions et d’impressions élémentaires.
Après des études dans le cadre du programme d’apprentissage Louis Comfort Tiffany et du programme Fulbright-Hays, Lenore Davis entame une carrière de céramiste. En 1969, elle se tourne vers les arts textiles, produisant des sculptures figuratives énergiques représentant souvent des gymnastes, des clowns, des danseurs et autres interprètes de la scène vivante (photo ci-dessous). C’est également une spécialiste de la courtepointe et une illustratrice, qui travaille sur commande pour concevoir et réaliser des décorations textiles d’intérieur.
Jusqu’à une époque récente, les artistes en poupées étaient préoccupés par la personnalité de leurs représentations et leur statut (portrait, personnage historique ou de fantasie). Avec Lenore Davis, les idées qui prévalent sont la poursuite de la forme en mouvement et l’amélioration de la surface plane comme expression de l’humanité. Et où le mouvement est-il le mieux dépeint, sinon dans les milieux de la danse, de l’acrobatie, de la gymnastique et du cirque, sans oublier les activités quotidiennes, comme les tâches domestiques ou le serveur et son plateau ?
Les personnages de Lenore sont en lin, bien qu’elle travaille occasionnellement avec la velventine ou la soie. Les vêtements sont réduits au strict minimum, l’artiste préférant avoir recours à la teinture et à la peinture pour simuler l’habillement. « Le lin est un support neutre et élégant », explique-t’elle, « comme une toile miniature sur laquelle sont peintes les figures. Les couleurs en aplat sont peintes en frottis avec des couches de couleurs transparentes, puis c’est au tour des ombres et des définitions à bord flou entre zones de couleur ».
Son travail, présenté dans de nombreuses expositions, est conservé dans les collections d’entreprise R.J. Reynolds et Cincinati Bell, ainsi que dans la collection publique du Fine Arts Museum of the South. Lenore a publié un livre et deux DVD sur la conception de surface, et anime des stages et des conférences sur le sujet. Elle est élue membre artiste du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1992.
Lenore Davis décède en 1995.


                                                                           © NIADA archives

Carole Bowling

Après avoir vécu plusieurs années à New York, Carole Bowling s’installe à Boston en 1972 pour continuer à exercer son métier d’artiste peintre. Peu après son arrivée, elle est confrontée à la fabrication de poupées par un ami collectionneur et devient rapidement fascinée par les possibilités artistiques de cette discipline. Ce nouveau moyen d’expression lui offre une synthèse parfaite de la peinture, de la sculpture et de la couture, et change durablement son orientation artistique. L’inspiration lui vient d’abord de la découverte du livre d’Helen Bullard The american doll artist, paru en 1965, avec en particulier le travail de Dewees Cochran. Ses premiers efforts se dirigent vers l’utilisation de la technique de sculpture souple en tissu. En remontant plus loin, son orientation artistique est enracinée dans son enfance : elle se souvient des cartes de prière du dimanche à l’église, reproductions bordées de feuilles d’or de la Vierge à l’Enfant par des peintres de la Renaissance ; Carole utilisera la technique de la feuille d’or dans son travail.
En 1981, elle passe d’une approche de sculpture à l’aiguille à une technique plus élaborée de sculpture offrant un résultat hautement réaliste. Des poupées réalisées pendant cette période emploient une composition coulée recouverte de tissu pour les têtes, avec des corps à armature en fil métallique enrobée de mousse et de tissu, ce qui autorise une grande mobilité des personnages. À la même époque, elle crée un portrait en tissu de son fils Matthew, jalon qui deviendra le sujet du livre « Dollmaker, the eyelight and the shadow » (Fabricant de poupée, la lumière et l’ombre), une biographie écrite par Kathryn Lasky.
Carole étudie à la Parsons School of Design à la fin des années 1960, où ses talents en dessin sont encouragés par Rodney Downes. Autodidacte assumée dans le domaine des poupées, elle essaie un bon nombre de matériaux mis à la disposition des créateurs contemporains pour réaliser des modèles OOAK et en éditions limitées : tissu souple et durci, cire, Fimo, Cernit et résine. Elle présente ses collections annuelles au salon international du jouet de New York. En 1983, elle s’oriente vers la production de poupées commerciales, en collaboration avec diverses entreprises de l’industrie du jouet : Marie Osmond Dolls, Knickerbocker, Zapf,… Cette nouvelle direction la conduit à étendre sa gamme de matériaux à la cire, au Fimo, au Sculpey et à l’uréthane coulée. Malgré la forte demande sur ce marché, Carole continue à produire quelques poupées par an pour les collectionneurs, chaque domaine apportant de l’énergie à l’autre. Ce double engagement est en partie responsable de la croissance en complexité de son style et de sa technique.
Sa vision artistique s’adresse maintenant à l’expression du versant intérieur des enfants, de leur vulnérabilité et de leur nature introspective, souvent éthérée. Elle apprécie en particulier le dialogue non verbal tenu par leur regard profond. Cette précision émotionnelle, cette aptitude à la réflexion innocente sont malheureusement perdues avec l’arrivée de l’âge adulte. C’est pourquoi les poupées de Carole représentent dans leur grande majorité des enfants (photos ci-dessous). « Je suppose que j’essaie de maintenir coûte que coûte mon innocence d’adulte vivant dans un monde dur et exigeant », analyse-t’elle, « ceci en focalisant ma vision artistique sur l’amour inconditionnel que l’on trouve dans le monde intérieur de l’enfance ».
Carole épouse E.J. Belliveau en 1997, s’installe en Californie et se remet à la peinture. Elle s’inscrit à l’Academy of Art University de San Francisco et y obtient sa licence en Beaux-Arts en 2010.
Les œuvres de Carole sont conservées dans des collections à travers le Monde, et ont reçu de nombreux prix. Elle est élue membre artiste du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1978.


               © NIADA archives                                          © WorthPoint                                    © WorthPoint

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