Une histoire des poupées en tissu (2e partie)

Introduction

La première partie de ce dossier était consacrée à l’histoire des poupées en tissu dans l’antiquité, aux XVIIe et XVIIIe siècles, aux poupées domestiques et artisanales aux XIXe et XXe siècle, et à leur production industrielle aux XIXe et XXe siècles. Cette deuxième partie traite des poupées à découper, des poupées publicitaires et de célébrités au XXe siècle, et des artistes en poupées pionniers du XXe siècle. Enfin, une troisième partie abordera les artistes contemporains.

Les poupées à découper et à coudre

Au cours du dernier quart du XIXe siècle, divers imprimeurs et fabricants de tissu américains, britanniques et allemands se mettent à produire un type simple de poupée de chiffon. Le devant et l’arrière imprimés sur des pièces de tissu, souvent avec des marques de découpe et de couture, elles sont vendues dans le rayon des tissus au mètre des magasins pour être finies à la maison. La complexité de leur conception varie beaucoup d’une société à l’autre, certaines employant différents types de pinces et de coutures pour approcher l’apparence d’une poupée tridimensionnelle. Mais la plupart ont l’aspect très simple d’un oreiller. Les premières poupées à découper ont leurs motifs imprimés puis sont colorées à la main. Au début du XXe siècle, le développement des techniques lithographiques et photographiques rend possible la coloration à la machine. Qu’elles soient colorées à la main ou à la machine, elles figurent parmi les poupées les moins chères du marché.

Arnold Printworks

La société Arnold Printworks de North Adams (Massachusetts), « le plus important fabricant d’imprimés et de tissus d’habillement féminin des États-Unis », produit une grande variété de poupées à découper et à coudre des années 1890 aux années 1910. Les pièces de tissu imprimé, teintées à la peinture à l’huile, sont vendues directement dans des magasins de détail pour être découpées, cousues et bourrées avec des cheveux, de la laine, de la sciure de bois ou tout autre matériau léger. Elles représentent des enfants et des animaux inspirés des conceptions brevetées de Charity et Celia Smith. Ces pièces sont dotées d’un disque placé sous le pied et d’instructions pour renforcer le disque avec du carton contrecollé, afin que la poupée tienne debout.
En 1892, Arnold Printworks introduit un ensemble de 12 petites poupées Brownie (génie domestique sympathique et travailleur issu du folklore écossais) de 18 cm, inspirées des bandes dessinées comic strip de l’illustrateur canadien Palmer Cox : le chinois, l’indien, le type, le canadien, le highlander, le marin, le soldat, l’allemand, l’irlandais, le policier, John Bull et Oncle Sam. Ces poupées sont toutes imprimées sur un coupon de tissu d’un yard (0,91 m), qui permet de fournir de deux à huit poupées selon leur taille. La même année sortent Pickaninny (désignation raciste du petit noir africain), plus tard rebaptisé Blossom (floraison), puis le petit chaperon rouge (photo de gauche ci-dessous), Pitti Sing (personnage de l’opérette « Le Mikado ») et un ensemble appelé « Our little soldier boys » (nos petits soldats).
L’exposition universelle de 1893 célèbre le 400e anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde. Elle est appelée pour cette raison « Columbian exposition » (exposition colombienne). À cette occasion, Arnold Printworks produit un marin colombien breveté (photo du centre ci-dessous). Les années suivantes, Arnold Printworks lance Topsy, un couple de garçons blanc et noir à vêtements détachables breveté par Ida Gutsell, et une poupée articulée qui s’assoit sur une chaise, tient debout et s’agenouille, brevetée par Charity Smith. En 1912 sort une Gibson girl.
Outre les poupées jouets, Arnold Printworks fabrique des poupées publicitaires : Sunny Jim vante en 1905 les mérites des céréales Force ; la société Davis Milling Co. promeut sa farine à crêpes « Aunt Jemima » à partir de 1910, avec des poupées en mousseline représentant Aunt Jemima, Uncle Mose (photo de droite ci-dessous), Diana et Wade, personnages stéréotypés de la famille de domestiques noirs soumise à ses maîtres blancs ; dans les années 1940, une version plus moderne en toile cirée de ces poupées est produite ; « Rastus the cream of wheat chef » (Rastus est un prénom injurieux pour les africains-américains), poupée de 40,5 cm, est utilisée en 1921 pour la publicité d’une bouillie pour petit-déjeuner à base de semoule de blé ; diverses versions de cette poupée apparaissent périodiquement au début des années 1950.
Arnold Printworks est distribué par Selchow & Righter.


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Cocheco Manufacturing Company

Fondée en 1827, la Cocheco Manufacturing Company située à Boston (Massachusetts) ne commence à produire des poupées qu’en 1889 (photo de gauche ci-dessous). Sa première introduction est une poupée de 40,5 cm représentant une fillette, conçue par Celia et Charity Smith. En 1893 sortent une poupée Darkey conçue par Ida Gutsell, une poupée japonaise et une poupée Brownie (génie domestique sympathique et travailleur issu du folklore écossais). De nombreuses poupées marquées Cocheco sont annoncées par Arnold Printworks, ce qui montre l’existence d’un accord commercial entre les deux sociétés. Cocheco intégre plus tard la Lawrence Company (photo de droite ci-dessous).


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Gutsell

Née en 1855 à Kirkville (New York), Ida Anzolotta Gutsell (née Squier) étudie et enseigne l’art avant d’épouser Hiram Gutsell en 1886. Deux ans plus tard, le couple s’installe à Ithaca (New York), où Ida commence à réaliser des poupées en tissu (photos de gauche et du centre ci-dessous). Elle obtient en 1893 un brevet américain pour une poupée de chiffon dont le patron se compose de six pièces d’étoffe imprimée à découper et à coudre, incluant les vêtements. Le texte du brevet présente les poupées à découper existantes comme irréalistes, avec leurs visages plats et leurs pieds tournés vers l’extérieur. La sienne, au contraire, est tridimensionnelle avec une couture au centre du visage et a des pieds dirigés vers l’avant, ce qui est nouveau pour l’époque et en fait une « poupée habillée très réaliste extrêmement séduisante, aisément vendable et source permanente de plaisir ». D’après le marquage, le coton utilisé pour ces poupées est fabriqué par la Cocheco Manufacturing Co. ou Lawrence & Co.
Les poupées Gutsell sont à l’origine peintes à l’huile. Elles représentent soit des garçonnets blancs de 40,5 cm habillés de tenues marron ou bleues détachables, soit des garçonnets noirs de même taille, appelés Darkey, vêtus d’une chemise blanche et d’un pantalon court rouge, bleu ou noir imprimés (photo de droite ci-dessous). Les Darkey sont fabriquées par la Cocheco Manufacturing Co.
Ida Gutsell décède en 1951.


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Art Fabric Mills

Localisée à New Haven (Connecticut), la compagnie Art Fabric Mills commence à produire des poupées de chiffon imprimées en 1900 (photo de gauche ci-dessous). Son premier modèle est une poupée de 76 cm brevetée en février 1900 aux États-Unis par son président Edgar G. Newell, appelée « Life Size Doll » (poupée en vraie grandeur), lithographiée à l’huile sur satinette épaisse garantie indéchirable. Cette poupée, aux bas rouges et chaussures noires imprimées, est déclarée disponible dans la taille d’un nouveau-né pouvant porter les vêtements d’un vrai bébé ou d’un enfant de deux ou trois ans. Malgré son nom de « poupée en vraie grandeur », elle est également disponible en petites tailles, jusqu’à 15,5 cm. L’appellation « Life size » est déposée en 1900 par Newell aux États-Unis.
Art Fabric Mills produit aussi des poupées publicitaires, telles que « Miss Flaked Rice », poupée de 61 cm imprimée sur mousseline sortie en 1900, qui promeut les flocons de riz de la marque Cook. Ses sous-vêtements sont également imprimés et elle porte l’inscription « My name is Miss Flaked Rice » sur son ventre. Les modèles produits en 1901 incluent les poupées Punch et Judy (photo du centre ci-dessous), une poupée de 51 cm, une poupée comique à large visage appelée « Cry Baby », une poupée Topsy en versions blanche ou noire et une famille de poupées représentant des personnages de l’époque des colons.
En 1903 est introduit le personnage Foxy Grandpa (photo de droite ci-dessous) créé par le dessinateur Carl E. Schultze, disponible en tailles 28 et 50,5 cm et accompagné par deux petits-enfants de 23 cm. Sont également introduites, et vendues par correspondance, les poupées « Uncle Billy », « Buster Brown », personnage dont les aventures paraissent en bandes dessinées dans le quotidien « New York Herald », ainsi que les poupées Diana, Bridget, Uncle, Baby et Billy. Une publicité de 1909 promeut une poupée « Dolly Dingle » inspirée des poupées en papier de l’illustratrice Grace Drayton. En 1910 sont ajoutées à la ligne Art Fabric Mills les poupées « Merrie Mary », « Belly Good Cook » et « Newly Wed Kid » (ou « Da Da Da »).
Distribuées par Selchow & Righter qui rachète Art Fabric Mills en 1911, les poupées sont vendues dans les boutiques de jouets, de vente de tissu à la pièce et les catalogues de la chaîne de grands magasins Montgomery Ward et des supermarchés Sears. La plupart des poupées Art Fabric Mills sont marquées par un tampon au bas du pied ou sur le dos de la poupée.


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Dean’s Rag Book Co.

La société Dean’s Rag Book Co. de Londres, fondée par l’éditeur Henry Samuel Dean et distribuée aux États-Unis par Horsman et en France par E. Durand,  commence à produire des poupées lithographiées à découper et à coudre en 1903 (photo de gauche ci-dessous). Certaines, appelées « Knockabout dolls » (photo du centre ci-dessous), sont imprimées avec des vêtements séparés. Un article les décrit comme des poupées imprimées sur du tissu épais et lithographiées en couleurs vives. Dean’s Rag Book introduit également un bébé de 62 cm qui peut porter de vrais vêtements de nouveau-né.
En 1908 sort un ensemble de quatre poupées représentant des filles en costumes régionaux et la poupée Pearly qui porte des vêtements couverts de perles. La poupée noire « Little Black Sambo », d’après le personnage créé par Helen Bannerman, et la poupée fille appelée Nini sont ajoutées à la ligne Dean’s Rag Book Co. en 1910. Deux ans plus tard sont introduites les poupées Teddie et Peggie, conçues par Grace Weiderseim (future Grace Drayton). Ces poupées, ainsi que certains ensembles inspirés de personnages de comptines, seront rééditées au début des années 1980.
En 1916, la série Knockabout s’enrichit du personnage de Charlie Chaplin (photo de droite ci-dessous). L’année suivante, l’illustratrice Hilda Cowham conçoit des poupées à découper représentant des filles et des garçons.


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Horsman

Né en 1843, Edward Imeson Horsman est d’abord distributeur de jouets, avant d’importer d’Europe dès les années 1870 des têtes et des corps qu’il assemble. La société E.I. Horsman Co. est fondée en 1901. L’inventeur avec Benjamin Goldenberg de la célèbre poupée incassable en composition Can’t Break’ Em fabrique également des poupées en tissu à découper et à coudre de 1903 à 1918 (photos ci-dessous).
Ces modèles lithographiés et vivement colorés sont disponibles en trois tailles (24, 33 cm et une taille inconnue). Ils incluent « Daisy Darling », avec une robe rouge, des bas et une ceinture en étoffe bleus ; « Tommy Trim », portant un costume bleu de Petit Lord Fauntleroy, avec un collant blanc et des chaussettes rouges ; « Willie Winkle », dans une tenue de marin bleue avec des chaussettes rouges ; « Little Fairy », fillette blonde en longue robe rouge, et une poupée appelée « Bobby Bright ».


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The Toy Works

Cette compagnie implantée dans la ville de Middle Falls (New York) est fondée en 1973 par John Gunther. Renommée pour ses produits à base d’écrans de soie de qualité élevée, allant des jouets bourrés aux articles de décoration de la maison en passant par les accessoires pour enfants, elle fabrique aussi des poupées à découper et à coudre (photo de gauche). En 1974 elle produit une ligne de reproductions de poupées du Museum of the City de New York fabriquées à l’origine par Arnold Printworks. Les pièces de tissu non découpées sont clairement marquées par les logos de The Toy Works, du musée et d’Arnold Printworks.
La compagnie The Toy Works produit également des pièces imprimées de poupées appelées Jasmine et Sybil et des personnages de contes tels que le petit chaperon rouge et le loup. La ligne inclut actuellement d’autres personnages de livres de contes tels que Raggedy Ann (photo du centre ci-dessous) et Babar. Ces poupées à base d’écrans de soie sont disponibles entièrement terminées. La compagnie continue à travailler sur commande pour des musées et des magasins spécialisés. Ci-dessous photo de droite : Boucles d’Or et les trois ours.


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Saalfield Publishing Co.

Fondée en 1907 dans la ville d’Akron (Ohio), la Saalfield Publishing Company fabrique des poupées lithographiées à découper en mousseline. L’illustratrice et écrivaine Kate Greenaway inspire un de leurs premiers modèles, une poupée de 43 cm imprimée en quatre couleurs. En 1907 sont introduits les modèles dessinés par l’illustratrice Grace Drayton « Dottie Dimple », « Baby Boy » et « Baby Girl », ainsi que « Japanese Kimono Doll », la série « Tiny Travelers » et le petit chaperon rouge. En 1908 sort un livre de poupées à découper intitulé « Babies of all nations » (bébés de tous les pays), aux vêtements à dominante rouge. Cet ensemble comprend les personnages Ah Sid, American Girl, Hans, Gretchen, Juanita, Hiawatha, Marie, Little Peary et Tokio. Un livre en tissu de poupées à découper appelé « Dollie’s sewing bee » (photo de gauche ci-dessous) est également introduit. La même année, Saalfield produit les petites poupées de 13 cm imprimées en cinq couleurs « Aunt Dinah », « Santa Claus », « Delft Girl » et « Papoose ».
L’année 1909 voit l’introduction des poupées « Baby Blue Eyes » et « Topsy Turvy », tandis que « Goldenlocks », poupée en vraie grandeur de 91 cm aux boucles blondes et aux yeux bleus, est fabriquée de 1909 à 1915. En 1910 sont lancées une poupée de 61 cm au visage de qualité photographique et la poupée « Mammy Doll ». « Little Mary » et la « Rag Doll Family » sont ajoutées au catalogue l’année suivante, et en 1914 le personnage « Fritz » tiré de la bande dessinée « The Katzenjammer Kids » (Pim Pam Poum, photo du centre ci-dessous). « My Big Dolly » est une poupée de 66 cm au visage de qualité photographique, fabriquée en 1915 avec sa propre poupée de 16,5 cm sur une même pièce de tissu de 89 x 58,5 cm. « Dolly Dear » (photo de droite ci-dessous), conçue par l’illustratrice Frances Brundage, sort en 1916.
Deux séries de 6 poupées de 21,5 cm, « Little Travelers » et « Our Foreign Cousins », sont produites en 1919. De 1919 à 1930, la ligne s’enrichit des poupées « Betty », « Comic Kid », « Donald », « Dorothy », « Indian Maid », des rééditions en tailles variées de « Dolly Dear », « Little Princess », « Girlie », « My Best Dolly », Priscilla », « Jimmy », « Jane » et « Tootsie ».


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Autres fabricants

Quelques fabricants de moindre importance produisent des poupées imprimées à découper et à coudre. En 1905, A.C. Fincken, le fabricant des flocons de blé pour petit-déjeuner Force Wheat Flakes lancés en 1901 aux États-Unis, introduit la célèbre poupée en tissu imprimée Sunny Jim (photo de gauche ci-dessous) pour la promotion de son produit. Caricature d’un gentleman suranné du début des années 1800, elle est obtenue en échange de coupons et d’une petite somme d’argent. Une comptine est écrite pour l’occasion : « Vigour vim, perfect trim, Force made him Sunny Jim » (vigueur et énergie, en pleine forme, Force l’a fait, Sunny Jim). Plus tard, à partir des années 1930, Sunny Jim devient une poupée à part entière, détachée de son rôle publicitaire. Son nez pointu, sa perruque allongée et sa veste rouge le rendent aisément reconnaissable. La poupée et ses produits dérivés sont fabriqués jusqu’aux années 2000.
Struwwelpeter (de l’allemand pour Pierre l’ébouriffé) est un personnage de livre de contes pour enfants imaginé en 1844 par Heinrich Hoffmann. Ce livre, véritable recueil de leçons de morale édulcoré pour enfants, traite avec humour de ce qu’il ne faut pas faire, allant de mal se tenir à table à se moquer des étrangers, en passant par faire du mal aux bêtes. Struwwelpeter, le garçon désobéissant qui refuse de couper ses cheveux et ses ongles, a été représenté en poupée de nombreuses fois, dont des versions en poupée imprimée (photo de droite ci-dessous).


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Imprimées sur une pièce de coton, ces poupées s’appellent Cora, Agnes, Sylvia et May (photo de gauche ci-dessous). Elles sont conçues par Samuel Finburgh et leur première impression date de 1916. Dans les années 1970, les dessins sont réimprimés par la société Hulbert Fabrics pour le bureau britannique des publications officielles (Her Majesty’s Stationery Office), qui les cède au Bethnal Green Museum of Childhood (Musée de l’enfance) de Londres. Samuel Finburgh a également réalisé plusieurs versions d’une poupée imprimée représentant un soldat britannique de la première guerre mondiale (photo du centre ci-dessous).
Edward S. Peck, originaire de Brooklyn (New York), obtient un brevet aux États-Unis en 1886 pour la fabrication d’une poupée imprimée représentant le Père Noël (photo de droite ci-dessous). Il cède le brevet à la société New York Stationery and Envelope Co. Une fois cousue et bourrée, cette poupée mesure 39,5 cm. Elle est décrite dans la demande de brevet comme portant des jouets avec son bras droit, dont un tambour et une poupée orientale, et tenant un drapeau américain dans sa main droite.


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Les poupées publicitaires au XXe siècle

On traite aussi bien des poupées commerciales que des poupées à réaliser à la maison, qui sont imprimées directement  sur des emballages de vêtements tels que des sacs à farine, ou encore des poupées à découper produites par des fabricants inconnus.

Chase Bag Co.

Fondée en 1845, la société Chase Bag Company de Reidsville (Caroline du Nord) produit des sacs en jute alimentaires destinés à contenir des denrées telles que le sucre ou la farine. Elle exploite ensuite des techniques d’impression pour ajouter les noms et logos de ses clients sur les sacs. En 1963, la compagnie se lance dans les poupées publicitaires suite à la demande d’une agence concernant la fabrication d’une poupée représentant le Géant Vert (marque de l’industrie agro-alimentaire). Constatant qu’elle possède le matériel et le savoir-faire nécessaires pour répondre à cette demande, la Chase Bag Co. sort une première série de 75 000 poupées puis, devant le succès rencontré, produit jusqu’à 600 000 exemplaires.
Pressentant le caractère lucratif d’une telle activité, l’entreprise s’engage dans la prospection de nouveaux clients, la production des poupées publicitaires et leur expédition. La Chase Bag Co. est aujourd’hui l’un des plus importants fabricants de poupées publicitaires des États-Unis. Elle fournit entre autres les mascottes Tony the Tiger pour les céréales Kellogg’s (photo de gauche ci-dessous), Mr Peanut pour les snacks apéritifs Planters Peanuts, Bazooka Joe pour les chewing-gums Bazooka Joe Bubble Gum, Burger King et Ronald Mc Donald pour les restaurants éponymes, le Génie pour le riz Mahatma, Chiquita Banana pour les bananes Chiquita (photo du centre ci-dessous), Doughboy pour les gâteaux et biscuits Pillsbury (photo de droite ci-dessous), Punchy pour les boissons Hawaiian Punch, Mr Magoo pour les équipements électriques General Electric et Raisin Bran Chex pour les aliments pour animaux Ralston Purina.


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Autres poupées publicitaires

Un certain nombre de compagnies, dont une majorité dans le secteur agro-alimentaire, utilisent les poupées publicitaires pour promouvoir leurs produits, mais on ignore souvent qui est à l’origine de leur impression. Parmi ces entreprises, les fabricants de farine exploitent les sacs destinés à la contenir pour imprimer les poupées, dont on présente ici quelques exemples connus.
En 1895, la société Northwestern Consolidated Milling Co. introduit une poupée publicitaire, probablement imprimée sur un sac de farine, sous la forme d’un garçon de ferme portant une casquette et des bottes, avec l’inscription « Cresota Flour » sur sa chemise. La poupée Jack Spratt est imprimée sur le côté d’un sac de farine de la Jack Spratt Flour Co. de Marshalltown (Iowa). Au cours des années 1920, General Mills sort la poupée de 26 cm appelée « The Gold Medal Flour Girl » pour promouvoir sa farine.
La poupée « Gerber Baby » est créée en 1936. Ce bébé à découper et à coudre proposé en version fille ou garçon tient dans sa main une boîte d’aliment pour bébé Gerber. Réalisé en satinette, il est largement repris en publicités dans les magazines féminins de l’époque et se vend à près de 27 000 exemplaires. La poupée Jimmy Whitestone met en valeur les articles de polissage dentaire de la Whitestone Polishing Co. Le savon Welcome Soap utilise le support d’une poupée de chiffon à visage pressé imprimé, ressemblant aux poupées fabriquées par Brückner. « Miss Sue » fait la publicité de la graisse de bœuf Sue Flake, et « Betty Oxo » celle des bouillons cubes Oxo Beef Cube Co. (photo de gauche ci-dessous).
Les céréales pour petit-déjeuner Kellogg’s font un usage intensif des poupées publicitaires. Premier d’une longue série, un ensemble de poupées à découper et à coudre sorti au milieu des années 1920 représente Boucles d’Or et les trois Ours (photo du centre ci-dessous). En 1928, un ensemble de personnages de livres de contes en poupées symétriques à découper de 28 cm comprend Mary et son agneau, le petit chaperon rouge, Tom le fils du joueur de fifre et Little Bo Peep. À la fin des années 1940 sont introduites les poupées à découper Snap, Crackle et Pop (Cric, Crac et Croc), les trois lutins apparaissant sur les paquets de Rice Krispies (photo de droite ci-dessous). Les mêmes sont vendues en poupées terminées de 56 cm en 1955, qui seront disponibles jusqu’en 1970.
Une poupée « Blue Bonnet Sue » de 43 cm lancée en 1988 et fabriquée par Springs Industry est le support de la margarine Blue Bonnet.


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Les poupées de célébrités au XXe siècle

Les poupées de célébrités sont réalisées par un grand nombre de compagnies, travaillant dans le domaine de la production cinématographique ou télévisuelle, ou dans celui de la fabrication sous licence de jouets. Ces poupées expriment souvent des slogans sous la forme de messages imprimés sur elles ou dits par des boîtes vocales intégrées. Les fabricants de jouets Kenner et Mattel, plus connus pour leurs poupées en vinyl, ont également produit des poupées de célébrités en tissu dans les années 1960 et 1970. Ce sont souvent des poupées parlantes à commande par tirage sur une ficelle, représentant des personnages de séries télévisées et de films populaires. On présente ici une sélection d’exemples connus de poupées de célébrités.
À l’occasion de la sortie de son film « For heaven’s sake » (Pour l’amour du ciel) en 1926, l’acteur Harold Lloyd est l’objet d’une poupée à découper et à coudre de 29 cm. Une version en tissu de Poncho (joué par Leo Carrillo), personnage de la série télévisée « The Cisco Kid », est introduite en 1944. Cette poupée de 40,5 cm possède un masque facial moulé. Wednesday, de la série télévisée « The Addams Family », est réalisée en poupée de 58,5 cm en 1962 par la société Aboriginals Inc. Le personnage de fiction Eloise créé par l’écrivaine Kay Thompson est réalisé en poupée par la société new yorkaise Hol-le Toy Co. à la fin des années 1950.
La fée Clochette, personnage de l’adaptation cinématographique de Peter Pan par Walt Disney, est une poupée lithographiée de 48 cm protégée par le droit d’auteur en 1962 et 1968.  Une version parlante de poupée représentant Captain Kangaroo, héros de l’émission éponyme de télévision américaine pour la jeunesse, figure au catalogue de l’année 1968 des supermarchés Sears. Mr Potts, personnage du film « Chitty chitty bang bang » joué par Dick van Dyke, est réalisé en poupée parlante de 76,5 cm en 1968. Une poupée parlante de 41,5 cm de Geraldine, personnage fictif africain-américain récurrent interprété par le comédien Flip Wilson, est introduite en 1970 par Shindana, division de Mattel.
En 1972, une poupée parlante lithographiée W.C. Fields de 43 cm est ajoutée au catalogue de la chaîne de grands magasins Montgomery Ward. La même année, Kenner fabrique une poupée de 35,5 cm représentant le personnage de Charlie Chaplin en vagabond, qui se dandine à la manière caractéristique de l’acteur. Mme Beasley, de la série télévisée « Family affair » (Cher oncle Bill), est réalisée en poupée entièrement en tissu de 40,5 cm en 1973. Cette poupée parlante a des cheveux en fil, une robe détachable et fait partie d’une série de Mattel appelée « Hold-Me-Tights ».
Personnage du sitcom « Good times » interprété par Jimmy Walker, J.J. Evans sort en poupée parlante en 1975, étiqueté Tandem Products et créé par Shindana, division de Mattel. Finalement, le célèbre Fonzie de la série « Happy days », interprété par Henry Winkler, devient une poupée de 40,5 cm en 1976, étiquetée Samet and Wells Co. pour Paramount Pictures Corp.

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Knickerbocker

La société new yorkaise Knickerbocker Toy Co., fondée en 1925 par Leo L. Weiss, a produit un certain nombre de poupées en tissu sous licence pour la promotion de personnages de livres de contes, films et dessins animés, en marge de ses poupées en composition et en vinyl. Elle introduit en 1935 une poupée « Mickey Mouse » de 33 cm sous licence Disney (photo de gauche ci-dessous), disponible en deux modèles au moins : « Two Gun Mickey » habillé en cowboy et « Mickey Clown » habillé en clown, tous deux dotés de pieds en composition moulés et d’yeux en toile cirée collés. La même année sort une ligne de poupées en tissu représentant des petites filles, semblables à celles des concurrents tels que Molly-‘es ou Krüger.
En 1937, Knickerbocker lance une ligne de poupées en tissu des sept nains de Blanche-Neige, toujours sous licence Disney. Elles possèdent des masques faciaux épais en toile cirée, des mains en forme d’étoile, des chaussures avec orteils protubérants et des barbes en mohair. Leurs corps et vêtements sont en velvantine et présentent une veste à partie inférieure séparée avec ceinture attachée. Chaque nain a son nom imprimé en noir sur son chapeau. De 1939 à 1945, Petite Lulu, personnage de série télévisée d’anime japonaise, est disponible en poupées à masque facial de 33 et 43 cm (photo du centre ci-dessous).
Des poupées sous licence représentant des personnages de la série éducative « Sesame Street » et de la série d’animation « Flintstones » (Les Pierrafeu) sont produites dans les années 1970, ainsi que des poupées Raggedy Ann et Holly Hobby. Ces dernières sont disponibles en tailles de 24,5, 31, 56, 94,5 et 115,5 cm en 1975. Cette même année, Knickerbocker introduit une ligne de poupées de personnages de la bande dessinée comic strip « Love is… », hautes de 35 cm, avec des cheveux en fil et des tee-shirts imprimés reproduisant des figues de la série avec leurs maximes. Knickerbocker fabrique également un certain nombre de poupées représentant des personnages de livres de contes tels que Hansel, Gretel (photo de droite ci-dessous) et le « Gingerbread Man » (bonhomme en pain d’épices).
En 1983, Knickerbocker est racheté par Hasbro.


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Les artistes en poupées pionniers du XXe siècle

Selon le dictionnaire Larousse, l’art est la « création d’objets ou de mises en scène spécifiques destinées à produire chez l’homme un état particulier de sensibilité, plus ou moins lié au plaisir esthétique ». L’académie Française reprend cette notion d’esthétique : l’art est une « activité désintéressée qui a son but et sa fin en elle-même, selon un idéal esthétique ». Pour l’encyclopédie CNRTL du CNRS, c’est le concept voisin de beauté qui est utilisé, l’art étant « l’expression dans les œuvres humaines d’un idéal de beauté ». Chez nos voisins anglo-saxons, le dictionnaire Merriam-Webster précise qu’il s’agit de « l’usage conscient du talent et de l’imagination créatrice, spécialement dans la production d’objets esthétiques ». Quant au dictionnaire Cambridge, il évoque la production d’émotions dans « la fabrication d’objets, d’images, de musique,… qui sont beaux ou expriment des sentiments ».
Ces quelques définitions mettent en avant l’importance des notions d’esthétique et d’émotion dans l’art. On se demande alors pourquoi la reconnaissance du statut d’œuvre d’art pour les poupées a été dans la deuxième moitié du XXe siècle et reste aujourd’hui un combat si rude, tant la beauté et les sentiments semblent évidents dans ce domaine d’activité, pour le collectionneur comme pour le simple amateur. Ce combat est mené depuis leur fondation par diverses associations : le NIADA (National Institute of American Doll Artists), créé en 1963 ; l’ODACA (Original Doll Artist Council of America), fondé en 1976 ; la BDAA (British Doll Artists Association), créée en 1979 et dissoute en 2005. Leur action, combinée au regain d’intérêt pour l’artisanat d’art à partir des années 1970, favorisent l’éclosion de vocations artistiques, en particulier dans le domaine des poupées en tissu, et conduisent à une renaissance de l’art des poupées à partir des années 1980, maintenue et diversifiée jusqu’à aujourd’hui comme en atteste la troisième partie de ce dossier consacrée aux artistes en poupées contemporains.

Grace Drayton

Née Grace Gebbie en 1877 à Philadelphie (Pennsylvanie), Grace Drayton, du nom de son second mariage, est devenue célèbre grâce à ses illustrations de livres pour enfants et de publicités, réalisées entre 1900 et les années 1930. Elle est aussi connue sous le nom de son premier mariage, Grace Wiederseim. Les enfants qu’elle dessine, reconnaissables à leur visage rond et à leurs grands yeux ronds innocents, ont leur charme propre. Grace est une des premières artistes à dessiner des yeux ronds pour les poupées, appelés en anglais « goo-goo » ou « goggle ».
La série de livres sur les personnages de Bobby et Dolly, créés en 1907, se vend à 200 000 exemplaires. Un article du numéro de décembre 1916 du « Woman’s magazine » intitulé « les artistes deviennent fabricants de jouets » dresse le portrait d’une femme « qui, n’ayant pas en d’enfant, adopte une famille nombreuse d’enfants imaginaires sur le bien-être desquels elle veille jalousement ».
Nombre d’entre eux deviendront des poupées, tels les célèbres « Campbell Kids » (photo de gauche ci-dessous), dessinés la première fois pour les soupes Campbell en 1900, ou encore Bobby et Dolly en 1909, sous les noms de Bobby Bobbykins et Dolly Dollykins (photo du centre ci-dessous). Certaines des poupées que Grace conçoit ont une tête en composition, les autres sont entièrement en tissu. Elle dessine le personnage de Kaptain Kiddo pour le journal « North american » en 1909, réalisé en poupée de tissu imprimée. La société Dean’s Rag Book Co. produit des poupées à découper et à coudre à partir de ses illustrations, en 1912 et au début des années 1980. Les compagnies Bentley-Franklin Co. et Colonial Toy Manufacturing Co. fabriquent en 1916 et 1917 une ligne de poupées souples de type « Knockabout » baptisée « Hug-Me-Tight », à visages peints à la main et cheveux en fil, inspirée de ses dessins. La ligne « Madame Hendren », commercialisée de 1923 à 1925 par la société Averill Manufacturing Co. inclut plusieurs poupées en tissu dessinées par Grace, dont « Chocolate Drop » (photo de droite ci-dessous) et « Dolly Dingle ».


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Dorothy Heizer

L’une des premières artistes du XXe siècle, Dorothy Heizer reste parmi les meilleures : ses talents en travail à l’aiguille et en peinture, ainsi que son attention portée aux moindres détails rendent ses poupées impressionnantes aux yeux des collectionneurs comme des simples amateurs (photo de gauche ci-dessous, la reine Marie-Antoinette). Née Dorothy Quincy Wendell en 1881 à Philadelphie (Pennsylvanie), elle montre très tôt sa nature artistique. Dès l’âge de dix ans, elle dessine et peint des poupées de papier qu’elle vend au magasin de jouets FAO Schwartz. Durant son enfance, elle voit un mannequin français dans une vitrine qui lui donne l’envie de posséder une poupée à la mode.
en 1899, elle intègre la Philadelphia Academy of Fine Arts où elle étudie le portrait, l’anatomie et la sculpture. Sa mauvaise santé la contraint à abandonner sa carrière d’artiste peintre. Elle épouse Charles Edward Heizer en 1906, a plusieurs enfants, et la famille s’installe à Essex Falls (New Jersey) en 1914. En 1920, elle commence à habiller des poupées de chiffon pour les ventes de charité de sa paroisse. Une de ses filles lui suggère de fabriquer elle-même les poupées. Les premières tentatives sont des poupées jouets à visage plat et mains moufles. Dorothy améliore sa technique pour viser la clientèle des collectionneurs et fabrique quatre poupées pour la vitrine du magasin Hickson de New York. Elle reçoit en 1924 une commande du musée de Newark pour des poupées représentant la reine Elisabeth I (photo du centre ci-dessous) et Sir Walter Raleigh, qui sera la première d’une longue série de portraits de reines réalisés tout au long de ses 40 ans de carrière.
Durant les années 1930, Dorothy, tout en continuant à perfectionner sa technique, participe à des expositions : Arts and Crafts Guild de Philadelphie et du musée de Newark, Art Alliance de Philadelphie, studio Arden de New York. Elle accepte de nombreuses commandes de musées et de collectionneurs privés et collabore jusqu’en 1943 avec un magasin de New York.  Pour le portrait de mariage de la princesse Elizabeth réalisé en 1948, elle a méticuleusement cousu à la main 44 000 perles. Sa santé fragile lui impose de ralentir son rythme de production.
Côté technique, chaque poupée commence avec un dessin à l’échelle et aux proportions du squelette, réalisé à partir de portraits contemporains du personnage historique représenté. Le squelette est ensuite fabriqué en fil de cuivre puis couvert de bandes de duvet d’eider. Du crêpe de coton ou de soie est appliqué sur les parties visibles du corps de la poupée terminée. Puis les mains sont exécutées, en suède pour les petites poupées ou en crêpe pour les plus grandes. La tête est ensuite réalisée et le visage sculpté à l’aiguille, le nez étant formé de morceaux de coton et les yeux de perles. Le tout est couvert d’une « peau » en crêpe, avec une couture au niveau du menton, avant la pose des cheveux, la peinture à l’eau du corps de la poupée en mélangeant deux teintes et la peinture des trais du visage. La phase d’habillage, employant souvent des tissus anciens, ne néglige aucun détail, respectant même le nombre de perles du portrait original.
Son travail est couvert par plusieurs magazines : Woman’s home companion, Look, Family, Life. Elle vend même des patrons et des kits de poupées en tissu dans le magazine Modern Priscilla. En 1962, elle cesse la fabrication de poupées en raison de sa vue défaillante et participe à la fondation du NIADA (National Institute of American Doll Artists). Dorothy meurt en 1973. Ci-dessous, photo de droite, le roi Louis XVI.


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Dewees Cochran

La célèbre artiste en poupées américaine Ella Dewees Cochran, née en 1892, suit des cours de peinture et de modelage à l’école des arts industriels (School of Industrial Art) à Philadelphie et à l’académie des beaux-arts de Pennsylvanie (Pennsylvania Academy of Fine Arts). Membre fondatrice du NIADA (National Institute of American Doll Artists), elle a une longue et active carrière dans le monde des poupées. Plus connue pour ses poupées portraits en bois, futée ou latex, elle a néanmoins fabriqué des poupées en tissu à ses débuts.
Elle réalise en 1934 trois petites poupées noires en tissu appelées « Topsy », « Turvy » (photo de gauche ci-dessous) et « Mammy », dont la vente en boutiques de souvenirs dans la région de Philadelphie rencontre le succès. Dewees les vend ensuite dans des magasins new yorkais tels que Saks cinquième avenue, Macy’s et Young Books sur Madison avenue. Chaque poupée possède des traits appliqués sculptés à l’aiguille, de longs membres avec des articulations aux épaules et aux hanches et des cheveux en fil.
Malgré le succès de ses poupées en tissu, Dewees se tourne vers d’autres matériaux pour réaliser ses fameuses « look-a-like dolls » (poupées sosies) et « grow-up  dolls» (poupées qui grandissent). Elle décède en 1991, à l’aube de ses 100 ans. Ci-dessous, photo de droite, poupée en tissu « Nana ».


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Gwen Flather

Si l’on voulait donner un exemple emblématique de poupée d’artiste américaine illustrant l’histoire du pays, on ne trouverait pas mieux que celle de Gwen Flather intitulée « Robert Frost lisant son poème lors de la cérémonie d’investiture de John F. Kennedy » (photo de gauche ci-dessous). Dans cette interprétation d’une grande sensibilité, la force intérieure du personnage fait merveilleusement oublier la fragilité du grand âge. En développant sa technique innovatrice de sculpture à l’aiguille, à partir de sa pratique du simple reprisage de chaussettes, Gwen Flather est devenue une artiste en poupées de tissu reconnue dans les années 1940.
Née et élevée à Newton (Massachusetts), elle obtient un diplôme universitaire au Wheelock College de Boston avant de devenir institutrice de maternelle, de participer à des projets éducatifs et de faire du théâtre amateur. Elle épouse l’architecte Ralph F. Flather en 1927, dont elle aura une fille. Dans les années 1930, la famille s’installe dans sa résidence d’été de Meredith (New Hampshire). Les fraises sauvages qui poussent à profusion dans leur voisinage inspirent à Gwen le surnom qu’elle donne à ses poupées : « carré de fraises ».
Elle est inspirée par l’ouvrage  de l’artiste en poupées Edith Flack Ackley paru en 1938 « Dolls to make for fun and profit » (Les poupées à fabriquer pour s’amuser et gagner de l’argent). Elle le dévore et commence à s’exercer. Sa technique de sculpture à l’aiguille apportera une qualité volumique aux visages plats des poupées en tissu.
Chacune de ses poupées débute par une armature en fil métallique sur laquelle elle modèle une forme avec du coton en le fixant à l’aide de toutes petites mailles, ajoutant de la hauteur ou de l’épaisseur, remplissant les joues et façonnant nez, menton, lèvres, torse et membres. Puis elle couvre le corps de biais de tissu de coton. Le visage est à son tour couvert de nylon de la teinte désirée. Une nouvelle étape de couture ajuste la « peau » en nylon pour atteindre l’expression du visage souhaitée. Les oreilles sont fabriquées séparément. Les cheveux, les sourcils et si besoin la barbe sont attachés ou cousus sur la tête. La peinture à l’aquarelle en tons ternes procure une teinte de peau naturelle.
Son mari est d’une aide précieuse pour la réalisation de toutes sortes d’accessoires : tuyaux, seaux, livres, ardoises, pinceaux, tableaux, journaux, et même un télescope et un violon. Ils sont une partie intégrante du récit véhiculé par ses poupées, qui représentent des personnages d’origines variées, réels ou de fiction, historiques ou célèbres, ou simplement ordinaires (photos du centre et de droite ci-dessous).
Gwen Flather étudie soigneusement le caractère et la personnalité de ses sujets. Ses œuvres expriment la vie intérieure de la personnalité drôle, sensible et chaleureuse qu’elle était. Elles ont fait le tour du Monde, des musées canadiens aux musées indiens. Son « Fermier lisant l’Almanach des fermiers » et tenant des sachets de graines est choisi pour représenter les États-Unis à la Foire Agricole Internationale de New Delhi (Inde) de 1960.
La poétesse, sculptrice et artiste en poupées Maggie Finch décrit ainsi la passion de Gwen pour la création de personnages exprimant la culture américaine : « ils traduisent tous sa profonde compréhension de l’âme humaine et son aptitude à saisir sa subtile complexité dans leur variété : fermiers, vedettes de cinéma, enfants, shakers protestants, clowns,… Et elle ajoute : « au-delà des nombreux dons manifestés dans l’exercice de son art, Gwen est d’abord et surtout une très belle personne ».
Élue au NIADA (National Institute of American Doll Artists) l’année de sa fondation en 1963, Gwen Flather est également membre du Granite State Doll Club (la plus importante organisation de collectionneurs de poupées de l’état du New Hampshire) et de la League of New Hampshire Arts and Crafts, association professionnelle d’artisans aux foires annuelles de laquelle elle fait des démonstrations de fabrication de poupées. Gwen Flather décède en 1995.


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Betty « Wee » Paulson

Wee Paulson vit dans une maison enchantée, entourée qu’elle est par des personnages insolites d’elfes, d’enfants et d’anges, énergiquement dépeints en train d’effectuer une tâche ou simplement représentés pour le plaisir. Les cinq petits cochons vont au marché, mangent du rosbif et disent « wee, wee, wee » sur le chemin de leur maison avec tant d’entrain que l’on ne peut se retenir de rire aux éclats. Sur l’étagère se tient un petit ange en robe de velours et sandales annonçant la naissance du Christ à un groupe de très jeunes bergers, formant une scène de nativité vraiment originale. À côté, un Tom Sayer en blue jean se balade avec un pansement au pied, un lance-pierres dans sa poche et un poisson se balançant au bout de sa canne à pêche. Autour d’une grande table ronde, deux filles portant une capeline, l’une assise raide dans une chaise à bandeaux en face d’une table à thé, l’autre se balançant sur la branche d’un pommier, évoquent pour nous un moment d’enfance.
Ce sont toutes des poupées créées par Mme Paulson dans une mise en scène originale connue sous le nom de « weedidit » (Wee l’a fait), d’après son surnom d’enfance, « Wee ». Elle écrit : « je n’ai jamais fait deux poupées identiques. J’aime les voir émerger. Je ne respecte qu’une seule règle : chacune de mes poupées doit raconter une histoire gaie et donner le sourire aux enfants et la jeunesse au cœur. Mon travail ne se limite pas aux poupées de livres de contes, bien que j’adore chercher de vieilles éditions de mes ouvrages préférés et interpréter un de leurs personnages dans les moindres détails. J’aime aussi les poupées portraits. J’appelle les miennes « weesemblances ». J’ai fait le portrait de la plupart des enfants du voisinage, parmi lesquels « Petey le louveteau », « Cindy saute à la corde » et mon fils John, short en jean, tee-shirt Snoopy et baskets aux pieds. Je représente aussi les chiens des voisins, y compris mon Snitzie, le presque teckel ».
Si Wee représente à merveille les enfants (photos ci-dessous), elle est aussi très habile pour la création des animaux qui accompagnent beaucoup de ses scènes. Ils sont extraordinaires, et apparemment elle ne recule devant rien : il y a là des chiens, des chats, des lions, des lapins, un cerf, et même Babe, le bœuf bleu de Paul Bunyan (figure légendaire du folklore américain).
Née et élevée à Boone (Iowa), Wee étudie au Minneapolis Art Institute et obtient un diplôme en arts appliqués de l’Iowa State University. Elle épouse peu après Quentin S. Paulson, un vétérinaire, avec lequel elle a deux filles et un fils. La famille s’installe à Madison (Wisconsin) en 1956. À l’université, elle ne manifeste d’intérêt particulier pour aucune discipline. Après son mariage, elle exploite ses talents à confectionner des rideaux, des housses de meubles, et peindre des portraits de ses enfants. Elle fabrique aussi des poupées, des vêtements de poupées, des maisons de poupées et des animaux en peluche pour ses enfants, ainsi que des robes pour ses filles.
Elle se retrouve au milieu des années 1960 impliquée dans des activités chronophages comme jouer au bridge, et constate que ce n’est pas la vie qu’elle désire. Dans un accès de rébellion, elle commence à réaliser et mettre en scène des elfes en feutre : ils sont assis sur des champignons, des racines d’arbre ou des rondins, poussent des brouettes, portent des paquets, des sapins de Noël ou des jouets. Partiellement cousus à l’extérieur, ils ont des visages peints et des mains moufles.
Wee se souvient : « après quelques semaines, j’ai commencé à séparer les doigts tourner les mains et broder les visages avant de les peindre. J’ai fait des elfes sportifs pendant un temps, puis des anges. Des personnages de livres de contes et des poupées portraits de mes enfants et de leurs amis ont suivi. Je ne me suis risquée à créer des adultes ou des personnes âgées qu’après un long entraînement. J’ai découvert que la plupart des visages sont réalisables, à condition de bien couper le patron et de placer au bon endroit les coutures et la colle. » Ce sont tous des personnages pleins de vie, conçus pour faire naître des sourires de reconnaissance. Les portraits d’enfants, engagés dans des activités prenantes, seuls ou en groupe, sont des manifestations d’une « heureuse idée ».
Sur le plan technique, les solides corps en feutre de toutes les poupées sont construits sur des armatures en fil métallique capitonnées de coton chirurgical, qui confèrent aux poupées faites à la main des poses amusantes et naturelles. Le nez est une perle couverte de feutre et cousue sur le visage. La plupart des poupées ne sont pas déshabillables, mais elles peuvent résister à une chute, et être tenues, serrées et jouées par les enfants. Wee fabrique elle-même tous les accessoires nécessaires : paysages, chaises, tables, assiettes, équipements de sport, landaus, cannes, moulinets, paniers de pêche, clubs de golf, patins de hockey, jusqu’à l’eau et la glace. Ses enfants sont convaincus qu’avec sa machine à coudre et son fidèle couteau de poche elle peut tout faire, ce qui est probablement vrai. On ne sait jamais ce qui peut arriver en mettant des outils dans les mains d’une personne dotée d’un fin sens de l’humour et d’une imagination débordante. Sa signature est un petit champignon portant l’inscription « Weedidit ».
Son travail nécessite parfois des heures de recherche à la bibliothèque ou un voyage pour examiner un objet particulier, tel qu’un secrétaire à cylindre, un chapeau datant de la première guerre mondiale, une orchidée rare, une calèche ancienne, ou l’uniforme d’une compagnie aérienne.
Depuis son élection comme artiste membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1968, Wee Paulson a donné de nombreuses conférences et expositions de ses propres créations et de sa collection de poupées d’artistes de cette association, dont elle a été présidente  de 1973 à 1975.


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Frances et Bernard Ravca

Frances (née Diecks) et Bernard Ravca sont parmi les artistes en poupées les plus innovants du XXe siècle, par leur traitement très large des gens du peuple et de leurs métiers, outre les représentations de personnages historiques et de fiction. Ensemble ou séparément, le couple a produit des milliers de poupées en tissu et donné de nombreuses conférences dans le Monde entier.
Bernard, né en 1904 à Paris, souhaitait devenir médecin, mais le décès de son père l’envoie tôt sur le marché du travail. Au début des années 1920, il peint dans son atelier de Montmartre des châles en soie, des foulards et des visages de poupées. C’est là qu’il a le désir d’une représentation plus réaliste des poupées. Il peut le réaliser en 1924 dans le cadre d’une commande de poupée de la Marguerite de Faust. Elle a un tel succès qu’il décide d’entamer une carrière dans la fabrication de poupées, en utilisant le slogan « les poupées des vrais gens ».
Il réalise des portraits de célébrités comme Maurice Chevalier, Mistinguett ou Laurel et Hardy (photo de gauche ci-dessous), ainsi que des poupées représentant des paysans français en costumes régionaux. Il remporte une médaille d’or à l’exposition universelle de Paris en 1937. L’année suivante, il reçoit la commande de 50 poupées en costumes régionaux français, destinées à décorer les pièces occupées par la princesse Elizabeth d’Angleterre lors de son séjour parisien. La princesse, enchantée, lui écrit un mot de remerciement.
Ses poupées atteignent une telle réputation que le gouvernement l’envoie à l’exposition universelle de New York en 1939 représenter le pays avec ses poupées dans le pavillon de la France. Malheureusement, l’Allemagne envahit la France pendant la période de l’exposition et Bernard perd tous ses biens. Il échoue aux  États-Unis, où il lève des fonds pour la France libre en effectuant une tournée avec ses poupées. Il l’ignorait à l’époque, mais il ne devait jamais retourner en France.
Frances Diecks, née à Cohoes (New York), étudie à l’école des Beaux-Arts (School of Fine Arts) de New York. À l’occasion d’un festival de théâtre Mohawk, elle rencontre des acteurs célèbres et a l’idée d’en faire des répliques en poupées. Elles reçoivent un accueil enthousiaste des acteurs et du public, et les commandes ne tardent pas à affluer. Les poupées se vendent dans des boutiques de cadeaux et des théâtres à travers le pays.
De retour à New York, Frances reçoit une carte postale d’un artiste en poupées français intéressé par son travail et désireux de la rencontrer. Cet artiste n’est autre que Bernard Ravca, qu’elle épouse le jour de Thanksgiving de l’année 1943. Bernard est naturalisé américain en 1947, et le couple entame une longue et prolifique carrière commune dans le monde de la poupée.
Les poupées de Bernard et Frances sont en tissu, avec des visages en coton sculptés à l’aiguille couverts de jersey de soie, aux traits peints, et aux corps rigidifiés par une armature en fil métallique. L’étendue des tailles est large, de quelques cm à la hauteur d’un adulte, toutefois la majorité des poupées mesure de 18 à 56 cm. La couture des vêtements est en majorité réalisée sous leur supervision, particulièrement pour les poupées de Bernard avant son mariage. Le couple accorde une grande importance et éprouve une grande fierté de leurs costumes recherchés, atteignant un degré élevé de précision dans chaque détail. Bernard se spécialise dans les représentations de personnes âgées, leur trouvant plus de caractère que les sujets plus jeunes de ses débuts. Quant à Frances, elle produit de nombreuses poupées de danseuses de ballet, des poupées de pays et de personnages de fiction, comme les quatre filles du docteur March (photo du centre ci-dessous).
Le couple réalise des poupées de nature très variée, des célébrités aux gens ordinaires, des enfants à leurs parents et grands-parents (photo de droite ci-dessous, poupées de Bernard Ravca), des paysans français aux amérindiens, des métiers modernes aux personnages historiques. Elles expriment des émotions très diverses, de la joie à la tristesse, de la gravité à la légèreté, de la dureté à la compassion. Les poupées Ravca sont marquées avec des étiquettes en papier, souvent manuscrites. Frances et Bernard deviennent membres artistes du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1968. Bernard décède en 1998 et Frances en 2000.


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R. John Wright

Né dans le Michigan en 1947, R. John Wright est devenu l’un des plus importants créateurs de poupées en tissu américains. Il étudie à la Wayne State University de Detroit d’où il sort diplômé en arts libéraux avec une spécialité en art et littérature. Dans les années 1970, il se retrouve sans emploi dans le New Hampshire. Sa nature artistique, son profond respect pour les métiers artisanaux traditionnels et l’inspiration suscitée par une photographie de classe d’école avec des poupées Steiff assises à leurs pupitres, trouvée dans le livre d’art de Carl Fox « The doll », le décident à s’essayer à la fabrication de poupées.
Sa première création, en flanelle avec une couture au centre du visage, est fortement influencée par les poupées Steiff. Elle le satisfait au point qu’il décide de se mettre sérieusement à la production de poupées. En se documentant dans une bibliothèque, il tombe sur un livre présentant le travail de l’artiste en poupées Grace Lathrop, qui l’inspirera durablement. Ses premières poupées sont en coton, mais il se tourne rapidement vers un autre matériau, le feutre.
Il développe un nouveau type d’articulation rotative et vend ses créations via une association d’artisanat locale, la New Hampshire League of Arts and Crafts, et une boutique du Vermont appelée « The enchanted dollhouse ». Le propriétaire de la boutique lui fait connaître les poupées Lenci, qui influenceront en profondeur sa technique : enthousiasmé par la possibilité de fabriquer des visages de poupées en feutre moulé, il expérimente dans ce sens durant deux ans, avec sa femme Susan. Ils mettent au point une technique, fondent la société R. John Wright Dolls (RJW) et produisent une ligne de poupées articulées en feutre moulé (photo de gauche ci-dessous).
Cette technique débute par une sculpture en argile. Un moule en plâtre est ensuite réalisé, à partir duquel un moule en métal recouvert de Téflon est créé. Le feutre est pressé dans ce second moule, doublé de bougran, et apprêté pour la peinture des traits. Le corps est bourré de kapok et articulé au cou, aux épaules et aux hanches. Doigts et orteils sont cousus, et les coiffures en mohair posées. Les poupées mesurent entre 20,5 et 45,5 cm.
En 1979, le couple publie son premier catalogue et John rejoint le NIADA (National Institute of American Doll Artists). En 1981, ils introduisent une série de poupées représentant des enfants, suivie d’une série de personnages de livres de contes. John ne cesse de perfectionner sa technique. Ils déménagent les locaux de RJW à Cambridge (New York) en 1983 et produisent jusqu’à 2 000 poupées par an à partir de 1987, à raison de 250 à 500 pièces par édition limitée. S’ensuit alors jusqu’à aujourd’hui une longue période de collaborations variées pour la réalisation de personnages de livres de contes : Winnie l’ourson, les nombreux personnages des dessins animés de Walt Disney, Peter le lapin (Beatrix Potter), Kewpie, le Petit Prince (photo du centre ci-dessous), Bécassine, Alice au pays des merveilles (photo de droite ci-dessous), le Magicien d’Oz,… En 2016, pour le quarantenaire de la société, RJW réalise des joint-ventures avec Steiff.
Les poupées de RJW sont marquées par une signature sérigraphiée au bas du pied et leurs vêtements sont habituellement étiquetés.


          © Dolls magazine                              © R. John Wright                                     © R. John Wright

Xavier Roberts

Xavier Roberts est le créateur et entrepreneur à l’origine des populaires poupées Cabbage Patch Kids, sorties en 1978 sous le nom de « Little people » par l’entreprise d’industrie artisanale Original Appalachian Artworks Inc. localisée à Cleveland (Géorgie). Les visages de ces aimables poupées en polyester extensible sont sculptés à l’aiguille. Hautes de 58,5 cm, elles sont cousues à la main et ont les yeux peints. Leurs cheveux en fil sont disponibles en sept coupes et couleurs différentes, ce qui, ajouté à la couture manuelle, aux couleurs et formes d’yeux variées et aux options de vêtements, confère à chaque poupée une personnalité unique (photo de gauche ci-dessous). Chacune est signée à la main par Xavier lui-même sur les…fesses au marqueur permanent.
Les Cabbage Patch Kids ne sont pas achetées, mais « adoptées », avec un nom et un certificat de naissance, moyennant le paiement de frais d’adoption. Celle-ci a lieu au « Babyland General Hospital » de Cleveland, ancienne clinique reconvertie en magasin de jouets. Mais plus qu’un simple magasin, c’est un endroit dont le personnel habillé en médecins et infirmières s’occupe des poupées comme si elles étaient de vrais bébés, le public pouvant assister à des accouchements mis en scène.
À partir de 1982, l’entreprise ne peut plus suivre la demande et signe un contrat avec le fabricant de jouets Coleco pour la production en série de poupées (photos du centre et de droite ci-dessous). Toutefois, la production de la version originale est maintenue. La marque représente l’une des vogues les plus populaires des années 1980 pour des jouets, et sera l’une des plus longues franchises de poupées aux États-Unis.


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Celia et Charity Smith

Mme William Hazlitt Smith (Celia) et Melle Charity Smith, belles-sœurs originaires d’Ithaca (New York), conçoivent des poupées imprimées à découper et à coudre. Charity est l’artiste et Celia, qui l’assiste, a eu l’idée originale de réaliser des poupées en tissu. En 1889, elle créent une poupée représentant une petite fille habillée en deux pièces combinaison-culotte en calicot, chemise et bas bleus, avec traits et cheveux peints et bras ouverts. Cette poupée à découper et à bourrer avec de la ouate de coton ou de la sciure de bois connaît une popularité qui lui attire de nombreuses imitations.
Les poupées des Smith sont brevetées et fabriquées par des sociétés telles que Cocheco Manufacturing Co. (photo de gauche ci-dessous) et Arnold Printworks (photo de droite ci-dessous). En 1892, Celia obtient un brevet pour une poupée représentant un chat en calicot en trois parties qui se tient debout. Ce chat sera plus tard immortalisé dans le poème « Le duel » de l’humoriste américain et écrivain pour enfants Eugene Field.
L’année suivante, une publicité dans la revue « The youth’s companion » présente une poupée Smith articulée imprimée sur du coton, avec un visage chromolithographié. Le brevet de 1892 est appliqué à plusieurs poupées imprimées en couleurs sur du coton par Arnold Printworks, dont « Pickaninny », le petit chaperon rouge et « Pitti-Sing ». Pour les faire tenir debout, on devait insérer du carton contrecollé au bas de ces poupées. Elles sont vendues au mètre par le distributeur new yorkais Selchow et Righter. De son côté, Charity obtient des brevets aux États-Unis et en Grande-Bretagne pour une poupée en tissu articulée en deux parties avec des coutures aux pinces, qui se tient assise sur une chaise. Son corps peut être fabriqué séparément et monté avec une tête en porcelaine émaillée.  Elle est également produite par Arnold Printworks et distribuée par Selchow et Righter. Les poupées ne sont pas seulement vendues aux États-Unis, mais aussi en Grande-Bretagne et en Allemagne, où Charity dépose une demande de brevet DRGM en 1894 pour ses conceptions.
En 1911, le distributeur Elms & Sellon annonce une poupée en tissu articulée de 38 cm, dont la photo est identique à celle de la publicité de 1890 pour la poupée « Dollie » de Charity.


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Les poupées de la WPA

La WPA (Work Projects Administration, créée le 6 mai 1935 sous le nom de Works Progress Administration) est la principale agence fédérale instituée dans le cadre du New Deal durant la présidence de Franklin Delano Roosevelt. Elle a pour objectif de fournir des emplois et des revenus aux chômeurs, victimes de la crise économique des années 1930. Dans le cadre de la politique de grands travaux, son programme contribua à la construction de nombreux bâtiments publics, de routes, et dirige de nombreux projets en art (FAP ou Federal Art Project), comédie et littérature.
L’un d’eux est le Handicraft Project (projet artisanal), localisé à Milwaukee (Wisconsin), qui produit un grand nombre de poupées à tête en jersey moulée à partir du printemps 1936, sous la direction artistique de Mary June Kellogg (photo de gauche ci-dessous). Les têtes sont sculptées par Richard Wilken et les corps en coton bourrés de kapok conçus par Helen Clarke. Les poupées, hautes de 77 cm, ont des traits peints, des cheveux en fil, des doigts cousus, des articulations à soufflet aux épaules, et des articulations à charnière aux hanches qui leur permettent de s’asseoir et de marcher. Elles représentent des fillettes ou des garçonnets en versions blanche ou noire, et portent des vêtements de mode contemporaine pour enfants merveilleusement détaillés. Des poupées en costumes de pays sont également réalisées.
Le Handicraft Project rencontre un tel succès que fin 1937 40 femmes y travaillent et produisent 120 poupées par mois. Des modèles plus petits à visage plat sont introduits en 1938. Ils possèdent des traits brodés, et représentent des fillettes et garçonnets de 28 cm, des jumeaux de 41 cm et des petites filles de 48 cm. Des efforts ultérieurs pour améliorer la productivité et l’homogénéité conduisent à l’utilisation de la sérigraphie pour les visages des poupées, hautes de 41 cm et disponibles en versions blanche ou noire. Les premières poupées ne sont pas marquées, mais à partir de 1938 elles sont tamponnées sur le corps avec leur date de fabrication et le nom du projet.
Le Michigan State Project est une action similaire au Handicraft Project, mais produit des poupées plus simples de conception. Un couple d’enfants hollandais de 38 cm à vêtements en coton fabriqué dans ce cadre présente une couture centrale sur les visages, des trais peints à l’huile, des cheveux en fil jaune et des corps en coton à torses et jambes d’une seule pièce (photo du centre ci-dessous). Les bras sont des pièces séparées cousues au niveau des épaules. Des articulations à soufflet aux hanches permettent la position assise. Autre poupée du Michigan State Project, une Little Bo Peep de 33 cm à visage plat, traits peints et cheveux en mohair. Ces poupées sont marquées par un tampon portant l’inscription : Michigan State Wide / WPA Toy Project / Sponsored By / Michigan State College.
En 1937 à Macon (Géorgie), un projet WPA de poupée en tissu est initié par Mme M.H. Parham, professeure de couture. Les « Scarlett O’Hara Mammie Dolls » représentent une femme noire habillée d’une robe en calicot et d’un tablier blanc, portant un bébé blanc ou un panier de linge. Ces poupées ne sont pas marquées.
Enfin, mentionnons l’Alabama Project, qui produit des poupées à visage plat et traits peints (photo de droite ci-dessous).


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Les poupées Annalee Mobilitee

Annalee Davis Thorndike, artiste autodidacte, grandit dans une famille créative et fabrique ses premières poupées lorsque, encore enfant, elle apprend à coudre. En 1934, elle rejoint l’association de métiers d’art New Hampshire League of Arts and Crafts, où elle commence à vendre des poupées. Annalee ne prenait pas cette activité très au sérieux à l’époque, elle était loin de se douter du succès qui l’attendait.
Elle épouse Charles « Chip » Thorndike en 1941. Le couple s’installe dans une ferme de production de poulets à Meredith (New Hampshire) et élève ses enfants. Au début des années 1950, l’arrêt de l’exploitation de la ferme conduit Annalee à reprendre la fabrication de poupées et à fonder la société Annalee Mobilitee Dolls Inc. en 1954. Ses poupées espiègles (photo de gauche ci-dessous) sont dotées d’une armature interne en fil métallique conçue par son mari. Elle honore plusieurs commandes émanant d’entreprises diverses et d’offices de tourisme. La société, connue sous le nom d' »usine dans les bois », se développe au point d’employer 330 personnes en 1987. L’Annalee Museum ouvre en 1981 et l’association de collectionneurs Annalee Collectors Society compte 26 000 membres en 1997.
Toutes le poupées Annalee sont faites à la main. Elles ont pour la plupart un corps en feutre doté de l’armature en fil métallique qui améliore leur posabilité. Les toutes premières poupées ont toutefois des corps en flanelle et la série « Victorian Santa » des corps en velours, mais toutes les têtes sont en feutre. Les traits des visages sont peints selon les instructions d’Annalee et confèrent à chaque poupée une personnalité propre. On a souvent noté la ressemblance des poupées et de leur créatrice, ce qui n’est pas étonnant lorsqu’on sait qu’elle a appris l’anatomie des visages en se dessinant dans un miroir. Les poupées, autrefois bourrées de fils ou d’ouate de coton, sont maintenant garnies de polyester. De 1935 à 1959, les cheveux sont en fil, jusqu’à 1963 ils sont en fil, fourrure synthétique ou plumes de poulet. Depuis 1964 ils restent en fourrure synthétique.
De 1951 à 1954, les poupées Annalee ont des yeux ronds caractéristiques. La majorité des premières poupées représentent des skieurs. De 1964 à 1982, Annalee produit essentiellement des animaux (photo du centre ci-dessous), à l’exception de ses classiques Pères Noël (photo de droite ci-dessous). Depuis 1983, elle fabrique des personnages humains en plus des animaux.
Les toutes premières poupées des années 1930 ne sont pas marquées. Les premières étiquettes, en tissu blanc brodé de lettres rouges indiquant le nom de la société et la date d’obtention du droit d’auteur, sont utilisées dans les années 1950. Cette date n’est pas forcément celle de la fabrication de la poupée. Au début des années 1970, un ruban d’étiquetage en satin blanc est collé sur la poupée. En 1975 sort le premier catalogue Annalee Mobilitee. À partir de 1976, les étiquettes sont en Tyvek, et portent l’information sur l’entreprise d’un côté et l’information sur les matériaux de l’autre. À partir de 1986, l’année de fabrication est ajoutée sur l’étiquette.


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Dianne Dengel

« Mes sujets de prédilection ne sont pas les paysages luxuriants de la région ou les représentations abstraites hardies. Mon travail concerne essentiellement les gens. Je suis née pour peindre des gens. Certains artistes sont doués pour les paysages ou l’abstrait. Moi, c’est les gens. » Ainsi s’exprime Dianne Dengel, artiste autodidacte connue pour ses portraits d’enfants à l’huile et ses poupées en tissu sculptées à l’aiguille.
Née en janvier 1939 à Rochester (New York), Dianne manifeste très tôt dès l’âge de trois ans ses dons pour les activités artistiques, encouragés par sa mère Mildred. Elle est élevée à Chili, banlieue de Rochester, où son père construit une modeste maison à partir de bois de charpente récupéré, qu’elle habitera toute sa vie. Sa mère lui rapporte du carton d’emballage de vêtements du grand magasin Edwards de Rochester où elle travaille, que Dianne utilise comme toile pour ses tableaux. La famille est pauvre, et ne peut investir dans du matériel de peinture comme les pinceaux et la toile. Dianne économise pour acheter des tubes de peinture à l’huile, mais peint avec ses doigts et du papier en guise de pinceaux ! ses influences sont les couvertures de magazines des années 1940, qui l’aident à développer son regard sur les gens, et aussi le travail de  la prolifique illustratrice et artiste peintre Maud Bogart (mère d’Humphrey), qui capture à merveille l’innocence de l’enfance avec son style original et innovant.
Dianne tourne le dos à une carrière d’enseignante et à une vie d’épouse et de mère de famille, et décide de vendre ses portraits qu’elle expose à travers le pays. Sa mère l’accompagne dans ses voyages, admirant le talent que Dianne montre à un public déconcerté, partageant les moments difficiles et l’encourageant à ne jamais abandonner. Le succès arrive lorsqu’elle réalise le portrait du célèbre animateur et producteur de télévision Fred Rogers, qui fait réaliser un reportage sur son travail. Elle fait également le portrait de la célèbre animatrice et productrice de télévision Oprah Winfrey.
Mais Dianne a un second métier, que sa mère encourage également : depuis l’age de huit ans, elle fabrique des poupées en tissu, en utilisant une technique de sculpture à l’aiguille qu’elle fait breveter. Ses poupées OOAK en jersey extensible durci avec une pâte à modeler, d’une taille de 6 cm à celle d’un adulte en vraie grandeur, sont poncées et peintes à l’huile. Les plus connues représentent des bébés et de jeunes enfants (photo de gauche ci-dessous), mais Dianne réalise aussi des groupes tels qu’un grand-parent avec son petit-enfant (photo de droite ci-dessous). Elle excelle à saisir la joie naturelle de gens qui s’aiment, impliqués dans des situations de tous les jours.
Les poupées de Dianne sont signées à la main avec un stylo marqueur de linge, ou comportent des étiquettes brodées et cousues sur les vêtements indiquant le nom de l’artiste.
Dianne Dengel décède en 2012.


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Herta Forster

La vie artistique de Herta Forster commence sous de sombres auspices. C’est en effet après le bombardement par les alliés de la maison familiale en septembre 1944 qu’elle décide de produire et vendre des poupées et des ours en peluche, pour contribuer aux revenus de sa famille qui avait tout perdu et trouvé refuge dans un petit village près de Darmstadt. Elle utilise pour cela des chutes de tissu et de vieilles étoffes donnés par des amis chanceux qui n’avaient pas été bombardés.
Herta naît à Darmstadt dans une famille d’artistes officiels. Son grand-père, le professeur Wilhelm Horst, peintre, sculpteur et collectionneur acharné d’art et d’antiquités, veille sur les peintures appartenant aux grands ducs de Hesse et conservées dans leurs châteaux. Il travaille également comme restaurateur pour le Landesmuseum de Hesse à Darmstadt. Le père de Herta suivra le même parcours. Elle passe une enfance protégée comme fille unique et son adolescence dans le chaos de la guerre. Afin d’éviter l’incorporation dans l’armée, elle fait des études pour être institutrice de maternelle.
L’après-guerre est une période de rudes épreuves, le travail et l’argent sont rares. En 1946, la situation de l’Allemagne s’améliore, et Herta suit les cours d’une école d’art pendant deux ans, étudiant en particulier la peinture, la sculpture et l’anatomie. Dans son village elle rencontre Rudolf Forster, qui émigre aux États-Unis en 1929 et travaille comme enquêteur pour le renseignement militaire. Elle le rejoint, l’épouse, et le couple s’installe en Californie en 1948. Rudolf devient investigateur en immigration. Herta redevient femme au foyer après quatre ans de travail, ce qui lui donne du temps pour revenir à sa passion, la fabrication de poupées.
Elle réalise des représentations d’enfants en feutre, ainsi que des personnages drôles et satiriques à têtes en composition modelées et peintes. Ces derniers, influencés par sa dure expérience de la guerre, montrent une personnalité solide non exempte de faiblesses. Son travail est aussi influencé par les histoires en vers illustrées d’un célèbre humoriste et satiriste allemand, Wilhelm Busch. Enfant, elle ne comprenait pas toutes leurs allégories, mais apprit presque par cœur les textes et les dessins à l’encre, durant les longues heures passées en compagnie des énormes livres.
Depuis 1961 elle consacre le plus clair de son temps aux poupées et a réalisé 92 modèles OOAK drôles ou satiriques dont certains en costume d’époque, ainsi que de nombreux animaux en peluche, marionnettes et enfants en feutre (photo ci-dessous, Hansel et Gretel). C’est son matériau de prédilection, originalement inspiré par son admiration pour le travail de Käthe Kruse. Les corps en feutre sont construits sur une armature en fil métallique, ainsi que les membres. Bras et doigts sont cousus à la main. Les cheveux exploitent divers matériaux, comme la fausse fourrure, le crêpe, la laine de vigogne, les cheveux naturels et synthétiques. Elle conçoit et réalise les vêtements et les accessoires, y compris les animaux et les meubles. Elle fabrique même une maison de poupées, réplique de sa maison de Darmstadt avec son mobilier tels que présents dans son souvenir. Ses poupées mesurent entre 30,5 et 56 cm, sa taille préférée étant 35,5 cm. Elle travaille rarement sur commande, mais reste ouverte aux suggestions de nouveaux personnages.
En 1972, Herta illustre en couleurs le livre pour enfants de Sarah Keyser publié chez Platt et Munk, intitulé « Greg finds an egg » (Greg trouve un œuf), en s’inspirant de ses propres créations. Elle est élue artiste membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1970.

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Ellen Turner

Les personnages impressionnants et poétiques représentés par Ellen Turner viennent, si l’on en croit ses dires, « des vents qui soufflent dans mon atelier des Blue Ridge Mountains ». De fait, il est impossible de séparer les influences populaires, artisanales, artistiques et celles de l’atmosphère de la vie montagnarde en Caroline du Nord qui irriguent son œuvre.
Ce qui rend le travail d’Ellen Turner si particulier, c’est sa grande réceptivité à l’âme du peuple des Montagnes Appalaches du Sud et son habileté à restituer le milieu social et culturel de cette région tel qu’il était avant la seconde guerre mondiale (photo de gauche ci-dessous). Elle commence à se familiariser avec son atmosphère lorsqu’elle rend visite, encore enfant, à ses grands-parents qui vivent dans les collines de Caroline. Durant la guerre, l’essence y est rationnée, et Ellen fait de longues marches quotidiennes pour aller chercher le courrier. Là, elle remarque une vieille femme, accompagnée de son chien, qui dépose des fleurs sur la tombe de son mari dans le cimetière situé au bord de la route. Très touchée par l’évidente solitude de cette femme, elle se souviendra souvent de la scène et essaiera de transposer en dessins ses souvenirs et impressions. Ellen rencontre par la suite des gens des montagnes, s’imprègne de leur façon de parler, de s’habiller, de leurs activités quotidiennes ordinaires, et traduit ces expériences en poupées de tissu.
Ses personnages sont à la fois romancés et réalistes. Romancés car Ellen vit près d’une route abandonnée qui alimente des visions créatrices : elle invente  des destinations  et des voyageurs imaginaires, qu’elle représente sous forme de poupées. Réalistes car, loin d’être de sages figurines, ils sont un reflet de l’attitude stoïque, de la force de caractère, du sens du devoir et des responsabilités caractéristiques des montagnards. D’ailleurs, Ellen considère plutôt ses poupées comme des sculptures. Les noms de ses personnages aussi sont tantôt réels tantôt inventés, mais tous communément employés dans les  Montagnes.
« Mes poupées », confie-t’elle, « expriment des émotions profondément ressenties au cours de ma vie. Je m’intéresse vivement à rendre le caractère et les sentiments de ces femmes nées dans un corps et une région arbitraires : leur corps, leur âme et leurs émotions sont façonnés dans un creuset où leur personnalité combative est forgée par de nombreuses et inévitables influences et coutumes extérieures. L’incompatibilité éventuelle du corps, du caractère et de l’environnement les rend particulières. Avec les années le corps change, marqué par les frustrations, les déchirements et les épreuves intérieures de toutes sortes. » Ellen poursuit : « j’ai vécu par intermittences dans les montagnes de Caroline du Nord toute ma vie. J’ai observé les effets d’une vie rude sur les gens, leur isolement, leur solitude, leurs visages sévères et leurs réactions face à cette dureté de l’existence : certains affrontent les défis avec courage et détermination ; d’autres s’effondrent sous la pression. »
Dans sa jeunesse, Ellen suit une formation en arts plastiques au Gibbs Art Museum de Charleston (Virginie-Occidentale) et au High Museum of Art d’Atlanta (Géorgie). Elle étudie aussi le piano au conservatoire Grenzland d’Aix-la-Chapelle (Allemagne). Sa formation artistique lui procure des connaissances en anatomie, mais elle est largement autodidacte en fabrication de poupées, genre artistique qu’elle choisit en raison de sa flexibilité et de ses qualités d’expression tridimensionnelle. Ellen apprend seule l’usage du papier mâché, du caoutchouc, du tissu et de l’argile. Elle commence très jeune à créer des poupées, en 1942, avec un bonhomme en pain d’épices réalisé à partir d’un pantalon militaire d’été appartenant à son père. Elle expérimente de nombreux matériaux avant de se fixer sur sa technique de tissu sur armature en fil métallique. Sans surprise, son premier personnage des Appalaches reposant sur cette technique est la vielle femme du cimetière, appelée « Frady’s widow » (la veuve de Frady).
Côté technique, la construction commence avec une armature en fil métallique attachée à un socle en bois et manipulée jusqu’à ce qu’elle reflète l’attitude corporelle désirée du personnage. Puis l’armature est enveloppée d’excelsior et d’ouate de coton pour représenter la masse musculaire. Les traits du visage sont soit cousus soit peints : d’abord, la tête en tissu est découpée et cousue, puis certains traits (coins de la bouche et des yeux) sont esquissés  au moyen d’une longue aiguille ; elle est ensuite rigidifiée à la colle, séchée et polie avant peinture acrylique à la main des traits restants. Les mains sont faites avec soin, car elles participent aussi au caractère de la poupée. Les vêtements, confectionnés sans patron, recyclent de vieux tissus et sont loin d’être élégants : des boutons manquent, les coudes sont usés, les attaches de bonnet pendouillent et les poches sont déchirées. « Si la poupée est trop bien habillée, je la mets un peu en désordre ! », plaisante Ellen. Les accessoires, illustrant la vie des gens des Montagnes, sont réalisés à partir d’objets trouvés par l’artiste lors de ses promenades dans les bois environnants : fleurs séchées, paniers en roseau, brindilles en guise de canne,…(photo du centre ci-dessous)
Chaque poupée est marquée avec une étiquette sur laquelle est inscrit un court texte de présentation (photo de droite ci-dessous). Les créations d’Ellen Turner font à ce point partie du folklore des Blue Ridge Mountains que l’on peut aisément imaginer un futur artiste réaliser son portrait avec une inscription qui dirait : « venez chez moi, paniers, brindilles et perruques, livres et pinceaux, esprits amicaux, franchissez ma porte et devenez des poupées finies ou commencées… »
Ellen a gagné une reconnaissance inhabituellement chaleureuse pour une artiste en poupées, que l’on peut attribuer au regain d’intérêt du public pour la quête de ses origines et le mode de vie plus sobre du temps passé. Ses personnages illustrent la vie d’autrefois telle qu’elle est présente dans nos mémoires, et ses vestiges encore visibles. Ses poupées ont été exposées dans de nombreux lieux : Renwick Gallery du Smithsonian Institute à Washington (district de Columbia) ; Appalachian Folk Festival de l’Ohio ; foires semestrielles de la Southern Highland Handicraft Guild ; Folk Art Center sur la route touristique Blue Ridge Parkway. Élue artiste member du  NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1982, Ellen Turner décède en 1995.


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Mirren Barrie

Mirren Barrie est née en 1915 dans l’ancienne ville royale de Rutherglen (Écosse), qui reçut sa charte des mains du roi David Ier puis de Robert Bruce au XIIIe siècle. C’est une ville prospère tandis que Glasgow, distante de moins de 10 km, n’est qu’un amas de huttes en terre. À l’âge de 12 ans, Mirren suit un enseignement général avec une spécialité en art au lycée de filles de Glasgow. Elle ne peut poursuivre au-delà en raison des revers financiers de l’entreprise paternelle, apprend la sténodactylographie et travaille. Elle échappe au travail de bureau pour étudier la nuit à son compte toutes sortes de formes d’art.
Le mariage en 1942, la naissance de ses deux filles et un séjour dans le Hampshire (Angleterre) surviennent avant que la famille ne retourne en Écosse et que Mirren reprenne ses activités artistiques. En tant que membre active de l’association féminine Townswomen’s Guild, elle donne de nombreux cours d’art et participe à des expositions. Elle suit une formation de haut niveau en broderie proposée par l’association. Après trois années d’études sanctionnées par un examen de trois jours, elle quitte l’Écosse à contrecœur pour suivre aux États-Unis avec ses filles son mari muté au bureau de Detroit (Michigan) de sa compagnie.
Des années auparavant elle avait commencé à fabriquer des jouets souples pour le plaisir. Sa connaissance de la sculpture à l’aiguille progressant et son savoir-faire s’améliorant, ses jouets deviennent plus détaillés. Elle décide finalement d’arrêter de les donner et de commencer à en produire pour la vente. L’opportunité viendra du Scottish Craft Centre qui fait une demande pour des poupées de qualité représentant des femmes écossaises en tenues professionnelles (photo de gauche ci-dessous).
Ne connaissant rien de la question, Mirren passe de longues heures à se documenter à la bibliothèque Mitchell de Glasgow. Les poupées rencontrent un grand succès et elle fournit le centre pendant deux saisons. Puis, à l’occasion d’une exposition d’artisanat britannique, Mirren choisit le personnage de Rob Roy MacGregor, hors-la-loi et héros populaire écossais du début du XVIIIe siècle, époque d’occupation de l’Écosse par des fortins anglais. Elle tisse du tartan à l’échelle pour une poupée de 38 cm. Son mari, dont le hobby est le travail de l’argent, réalise l’épée et le bouclier en argent sterling. Des 20 000 objets soumis à l’exposition, seuls 200 sont sélectionnés, et Rob Roy est la seule poupée admise.
Mirren abandonne les poupées pendant sept ans, avant de recevoir une commande de l’International Institute de Detroit pour deux poupées, une roumaine et une ukrainienne, destinées à une petite fille ayant des grands-mères originaires de ces deux pays. Sa recherche est compliquée par le fait que le seul livre disponible sur les costumes roumains est en français. Elle le traduit entièrement à l’aide d’un dictionnaire et réalise les poupées.
Mirren continue à fabriquer des poupées multiculturelles et historiques (photo du centre ci-dessous) en s’appuyant sur des recherches méticuleuses, et développe sa propre technique. Chaque poupée commence par une armature en fil métallique pliable sans les bras. L’équilibre est vérifie à chaque étape de la construction, les poupées se tenant debout sans support. Les bras et les jambes en feutre sont cousus à la main et adaptés sur leurs armatures capitonnées. Les doigts et les pouces des mains mitaines ont également des armatures en fil métallique, de manière à pouvoir tenir des outils ou être positionnés naturellement. Les têtes et les torses des poupées de 30,5 cm sont constitués de couches de coton, de mousseline à fromage et de papier fin trempé dans de la colle, appliquées sur une forme sculptée en argile cuite à basse température. Ce matériau stratifié est ensuite pressé aux contours désirés et séché pendant 24 heures. Les traits du visage sont peints à l’encre ou à l’acrylique et la perruque est fixée.
Chaque poupée de Mirren, signée et numérotée sur le dos, est accompagnée d’une petite carte descriptive.
En 1973, les Barrie se retirent dans un cottage surplombant une vallée boisée du Vermont, où ils sont très occupés à créer des poupées. Mirren est élue membre artiste du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1970, et le présidera de 1986 à 1988. En 1987, elle réalise en édition limitée de 200 exemplaires la poupée souvenir du 25e anniversaire de cette association, une ravissante poupée mannequin des années 1830 nommée Diana (photo de droite ci-dessous). Elle est également membre du Green Mountain Doll Club, du Renaissance Doll Club of Detroit, de l’Embroiderer’s Guild of America, et de Daughters of the British Empire. Elle a donné de nombreuses conférences sur les poupées historiques dans des écoles, bibliothèques et organisations civiques du Vermont.
Pendant les années 1990, Mirren perfectionne sa technique du papier en trois dimensions et crée de nombreuses pièces de broderie à l’aiguille pour des expositions. Ses premières poupées sont exposées au Children’s Museum de Detroit, et ses œuvres plus récentes, produites à partir de 1993, au Museum of the Embroiderer’s Guild of America de Louisville (Kentucky) et à la bibliothèque publique de Waterbury (Vermont). Nombre de ses poupées sont conservées dans des collections privées.
Mirren Barrie décède en 2004 à l’âge de 89 ans.


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Charlene Westling

« Ȇtre créatif ne requiert pas d’être original. Rappelez-vous que seul Dieu crée ‘à partir de rien’. La créativité, c’est plutôt faire du neuf avec du vieux. Si je devais avoir une philosophie, c’est que la musique est essentielle, la beauté et la bonté sont éternelles, et la persévérance peut accomplir des miracles ». Ainsi s’exprime sur la pratique de son art Charlene Westling, dont le prénom se prononce « tch » comme dans « Charles », le prénom de son père.
Née en 1923 dans le Kansas, elle a vécu toute sa vie sur une colline surplombant Topeka, sa capitale, dans « la maison qu’Al (son mari) a construite », et a toujours tiré profit des opportunités de la vie. Elle vient d’une famille d’habiles travailleurs manuels. « Notre mère », confie Charlene, « était très créative avec ses mains et nous pensons avoir hérité de son amour de la beauté et de la couleur ». Son frère peint et sculpte. Quant à Charlene, elle étudie l’art et la musique à l’université de Pittsburgh (Kansas) et Louisville (Kentucky), se marie en 1959, élève deux fils et une fille, devient violoniste dans l’orchestre symphonique de Topeka et peint pendant plusieurs années tout en travaillant pour Delta Airlines comme première opératrice radio de l’Histoire, avant de se mettre à réaliser des poupées à l’âge de 60 ans (photos ci-dessous). Ses sœurs Alice et Virginia fabriquent et habillent des poupées et ses nièces font des poupées en porcelaine qui ont un réel succès commercial, ce qui procure selon elle « une merveilleuse intimité familiale, puisque nous sommes les meilleurs amis du monde ». Charlene, Alice et Virginia, captivées par les poupées, prennent des cours de reproduction, intègrent des clubs d’artistes locaux et commencent à fréquenter les salons en 1982.
Charlene finit par constater que le travail de la porcelaine est dangereux pour sa santé : inhalation de silice, inhalation de gaz de cuisson dont le dioxyde de soufre, dissolution de plomb dans les produits alimentaires. Elle choisit de travailler avec le tissu sur composition car il lui permet, outre de profiter de la chaleur et de la souplesse du tissu, d’appliquer les techniques de peinture sur toile. « J’approche chaque visage comme une peinture de portrait », explique-t’elle, « façonnant la couleur en de nombreux passages -avec un long temps de séchage entre deux- jusqu’à ce que soudain le visage s’anime et soit prêt à recevoir une perruque, un corps et des vêtements ».
Charlene déclare faire des poupées en raison de son profond intérêt pour les gens et spécialement pour les enfants. « Peut-être cela est-il influencé par les quelques années passés à travailler dans des programmes spéciaux d’éducation dans ma circonscription scolaire », analyse-t’elle, « causés par des milieux sociaux et des héritages culturels si nombreux et variés, les problèmes de chaque enfant sont uniques et leurs yeux reflètent leur souffrance ou leur joie, parfois mieux que la parole. Ainsi les yeux ont-ils une importance capitale car ils insufflent la vie dans mes poupées ». Le merveilleux et l’innocence de l’enfance en font ses sujets préférés. Son but avec chaque poupée est de garder une trace des moments de spontanéité, de vulnérabilité et d’hésitation d’un enfant. Avant tout, ses poupées doivent lui plaire, car un peu d’elle même part dans chacune de ses pièces.
Les poupées de Charlene, OOAK ou éditions limitées de trois exemplaires avec seulement deux ou trois nouveaux modèles par an, sont faites de tissu sur armatures en fil métallique. Les têtes sont soit à rotule soit posées sur un cou de manière à pouvoir tourner ou prendre la pose. Les poupées évoluent à chaque étape du processus de construction, élaborée avec soin, chaque partie étant exécutée à fond, afin que toutes s’assemblent parfaitement pour produire l’impression finale. Par exemple, les décisions concernant la perruque sont prises en amont durant la peinture des traits du visage afin que les sourcils, les cils et le cuir chevelu s’harmonisent avec elle : Charlene prend soin de peindre de petites boucles sur le cuir chevelu pour opérer une transition plus réaliste entre peau et perruque.
Une bonne journée, pour Charlene et ses sœurs, est conditionnée par une ou deux bonnes trouvailles à un vide-grenier : par exemple, lorsqu’une collectionneuse exprime le désir d’accompagner une de ses poupées avec un petit crocodile rembourré, les sœurs n’ont de cesse de le trouver. Des articles de choix tels que des dentelles ou des cuirs anciens, ou encore des garnitures spéciales, sont glanés à chaque occasion. Ils constituent à la maison une réserve de trésors n’attendant que la « bonne » poupée. Cela signifie appairer le ton de chair peint à la couleur et à la texture du costume, et parfois emporter la tête avec soi lors des achats pour trouver les décorations les plus adaptées.
Tous les fabricants de poupées ont une relation personnelle profonde avec leur espace de travail, même si celui-ci se limite à un coin de table de salle à manger. L’atelier de Charlene, à l’origine un pigeonnier, est son refuge. Séparé du reste de la maison, il possède l’eau courante, est baigné de lumière par une lucarne et des fenêtres au Nord et au Sud et offre une bienheureuse intimité. Elle travaille au son de la musique classique, elle qui a joué du violon avec l’orchestre symphonique de Topeka pendant de nombreuses années. « Ma chaise pivotante me procure un accès instantané à mes tables de moulage/coulage et de peinture », déclare-t’elle, « et ma pièce de couture est l’ancienne salle de jeux des enfants dans la maison ».
L’aptitude de Charlene à se concentrer sur la capture d’une émotion humaine dans son essence, exploitant les techniques les plus complexes pour atteindre l’expression désirée d’une poupée, est la manifestation d’une forme d’art élevée. C’est cette aptitude qui l’a conduite à son élection en tant que membre artiste du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1991, événement qu’elle considère comme l’un des plus importants de sa vie artistique. Elle est également membre de l’UFDC (United Federation of Doll Clubs) et du PEO Sisterhood and Cherished Doll Club de Topeka.
Ses poupées ont été présentées dans de nombreuses expositions et ont remporté d’innombrables prix. Elles sont conservées dans 16 États, dont le Springfield Historical Museum d’Eugene (Oregon) et dans six pays étrangers (Pays-Bas, Suisse, Angleterre, Australie, Nouvelle-Zélande et Canada). Son travail a été couvert dans les magazines spécialisés les plus influents.
« Ça devient très personnel de développer un personnage en poupée », conclut-elle, « c’est souvent très difficile d’attribuer une valeur à une création qui vient de votre imagination, et également difficile de se séparer de ce qui a vécu si près de vos mains et de votre cœur pendant son développement ».
Charlene Westling est décédée en 2003.


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Margaret Finch

La poétesse et artiste en poupées Margaret Rockwell Finch commence par réaliser dans les années 1950 des « walnut babies », petits bébés dans des berceaux en coquille de noix, et des reproductions OOAK fidèles de personnages historiques sculptés dans le bois (photos ci-dessous), tels que George Washington et le chef indien Sitting Bull.  Pendant les années 1960, elle crée de nombreuses poupées costumées en tissu sculpté à l’aiguille, incluant une série de femmes habillées dans le style de chaque décennie du XIXe siècle. Au début des années 1970, ses poupées en tissu modelées à l’aiguille deviennent plus imaginatives, en particulier une ligne de personnages mi-humains mi-animaux qu’elle baptise « Phantasmata ». Plusieurs d’entre eux, dont un papillon monarque et un chat avec un oiseau nicheur dans l’oreille, sont exposés au musée de la ville de New York par le conservateur John Noble à la fin des années 1970.


                              © NIADA archives                                                            © NIADA archives

Peu après, sa fille Marta Finch-Kozlosky la rejoint et elles réalisent ensemble de nombreuses poupées pendant près de 20 ans sous le nom de « Transcendance » (photos de gauche et du centre ci-dessous, « Emma Rose » et « Raiponce »). Voici ce que dit sa fille de cette collaboration, menée en partie depuis la France : « je veux apprendre à habiller les poupées aussi admirablement qu’elle, capturer le pli parfait et inévitable, la ligne poétique qui adapte chaque costume à une poupée et une seule ; le ‘léger désordre de la robe’ qui semble avoir été provoqué par un mouvement de la poupée pendant que l’on regardait ailleurs ».
C’est également formidable de travailler en musique : le rythme du son enregistré, le mouvement du tissu, le contrepoint de la texture, l’harmonie des couleurs, l’accompagnent tout au long du processus de création, entourés par le cocon du désir de plénitude. Ces élégantes poupées OOAK, reposant sur des personnages réels ou fictionnels empruntés à l’histoire, la littérature ou la spiritualité, commencent par un moment d’inspiration, que tout peut déclencher : un rêve, une phrase d’un livre, un visage qui passe, une remarque entendue par hasard. Des semaines de recherches s’ensuivent, jusqu’à ce que, comme le remarque Margaret, « la poupée émerge comme une essence distillée de l’impulsion originelle et de la plénitude de la préparation ».
Elle ne fait aucun croquis, mise à l’échelle, diagramme, plan, juste un vague schéma de couleurs, car tout doit se développer à partir d’une réalité antérieure. Elle démarre donc avec une humeur, même dans le cas d’un personnage historique, et, comme le faisait remarquer l’artiste en poupées Robert McKinley, « la création semble animée d’une vie propre, vous disant quoi faire ! ». « Je ne réalise que des poupées OOAK », précise-t’elle, « ainsi y-a-t’il une perle spécifique, une plume particulière ou une pièce unique de ruban ancien qui attendent patiemment leur heure depuis des décennies avant d’être choisies ! c’est là toute l’excitation de la création, de nombreuses petites décisions prises jour après jour ». De taille 35,5 à 46 cm, leurs tête et membres sont sculptés par Marta dans une argile résine synthétique sur une armature en fil métallique avec un fil fin traversant chaque doigt. Les yeux sont en verre ancien soufflé ou peints à la main, et les perruques en mohair fin.
Après des heures de recherche dans son imposante bibliothèque sur l’histoire de la mode, Maggie conçoit et réalise les costumes au moyen de tissus nouveaux et anciens et d’accessoires collectés sur des décennies dans  d’innombrables sources. Avec son irréprochable sens de l’échelle et du détail temporel, elle recrée de somptueux atours historiques, montrant une préférence pour le Moyen-Âge et la Renaissance. En copiant une peinture, elle est souvent amenée à fournir des détails manquants, comme la partie inférieure de la robe de Cecilia dans le tableau de Leonard de Vinci « La Dame à l’hermine » (photo de droite ci-dessous).
Voyons ce qu’écrit le conservateur John Noble sur la collaboration artistique entre la mère et la fille : « Maggie et Marta travaillent ensemble en une harmonie étroite et sereine, que je crois unique dans le monde de la poupée, et peut-être même dans celui des Beaux-Arts. L’inspiration initiale peut venir de l’une ou l’autre, mais le modèle de départ et la recherche sont des projets conjoints, et la poupée, bien que modelée par Marta et habillée par sa mère, est toujours une création mutuelle. Ces deux-là sont si proches, si liées spirituellement, qu’elles pensent et imaginent en toute transparence, comme une seule personne ». Sur le processus de création, Margaret ajoute : « la pensée qu’un étranger, à des années d’ici, puisse saisir le parfum de vie d’une de mes créations est un coup de fouet fascinant à la célébration du présent : c’est l’embrasement du plaisir de faire, de rassembler toutes sortes d’éléments et de pièces étranges pour finalement former quelque chose d’unique qui n’a jamais existé ».


            © String Poet                                                © String Poet                                           © String Poet

Margaret est née en 1921 à Cape May Point (New Jersey) d’une mère chanteuse et écrivaine, sœur de l’économiste socialiste et éducateur Jessie Wallace Hughan, fondateur de l’ organisation pacifiste laïque War Resisters League. Au lycée, elle apprend la sculpture sur bois à l’atelier du cousin de sa mère le célèbre sculpteur Frederick William MacMonnies. Elle est titulaire d’une bourse de comédie au Bennett Junior College, où elle développe son amour de l’opéra et du ballet. Elle épouse le photographe Jack Holmes à l’âge de 18 ans, dont elle a deux filles, Julie Margaret et Martha. Bientôt divorcée de Jack, elle vit avec sa mère dans l’Upper West Side de New York, où elle occupe divers emplois : à la War Resisters League, chez le libraire Brentanos, et comme secrétaire personnelle du pacifiste Bayard Rustin. Margaret épouse en 1947 le professeur de philosophie et objecteur de conscience Henry LeRoy Finch. Le couple s’installe à New Rochelle (New York) et aura trois enfants, Mary, Annie et Roy Jr. Tout en élevant cinq enfants et en veillant sur un mari difficile, elle continue à écrire de la poésie et commence à fabriquer des poupées.
En 1976, elle termine sa licence en sciences humaines à l’université de New Rochelle. Pacifiste de longue date, elle accompagne son fils Roy en 1986 à la grande marche de la paix pour le désarmement nucléaire mondial. Margaret et sa fille Marta sont aussi poétesses, une longue tradition familiale, et ont récemment délaissé argile et tissus pour se consacrer à l’écriture. Maggie écrit de la poésie depuis plus de 50 ans maintenant, sans jamais s’interrompre même pendant les périodes chargées de production de poupées. Ses poèmes sont parus dans les revues « Saturday Review », « Christian Century », « Christian Science Monitor » et « The Lyric ».  Elle a également publié des anthologies et quatre recueils de poèmes : « Davy’s lake » (1996), « The barefoot goose » (2004), « Sonnets from seventy-five years » (2011) et « Crone’s Wines » (2017).
Marta revient à la poésie après une longue période de silence. Son travail est paru dans les revues « String Poet », « The Lyric » (remporte le New England Prize en 2013), « The Mountain Troubadour », et « Measure » (finaliste du prix du sonnet Nemerov). Ses traductions de deux poétesses françaises de la Renaissance sont publiées par le CRRS (Centre for Reformation and Renaissance Studies) de l’université de Toronto en 2010 (Pernette du Guillet, « Poèmes complets », une édition bilingue) et en 2014 (« Contes et essais d’amour » de Jeanne Flore). Son recueil de poèmes « A Solitary Piper » paraît en 2011.
Margaret est élue membre artiste du NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1976, association dont elle devient présidente de 1983 à 1985. En 1997 le mari de Margaret décède du cancer, et elle s’installe un an plus tard à Bath (Maine). Avec sa fille Marta, elle est co-présidente de la Maine Poetry Society de 2009 à 2014. Les dernières années de sa vie, elle déménage à Portland (Maine) puis à la maison de retraite Cape Memory Care de Cape Elizabeth (Maine). Elle décède à Portland en 2018. Comme elle le montre dans un de ses derniers poèmes, Margaret croyait à la réincarnation.

Madeline Saucier

Mentionnons ici pour terminer l’artiste pionnière en poupées de tissu, membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists), déjà présentée dans une page de la rubrique « Créateurs contemporains » de ce site. Il s’agit de la canadienne Madeline Saucier, qui se spécialise à partir de 1961 dans les poupées à visage en feutre moulé illustrant en particulier l’histoire et les traditions de son pays.

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