Le NIADA, organisme fondateur de la poupée d’art

Au début des années 1960, l'idée que les poupées puissent être des objets d’art, fruits du travail d’artistes sérieux aux intentions expressives, n’est pas du tout répandue. Elles sont plus généralement considérées comme des jouets, appartenant au monde de l’enfance, ou au mieux comme des objets de collection vénérés, surtout s’ils sont anciens ou exotiques. Aux États-Unis, l’UFDC (United Federation of Doll Clubs) est un organisme rassemblant les passionnés de poupées, collectionneurs et fabricants. Parmi ces derniers, un petit nombre de personnes se définit comme créateurs utilisant la poupée originale comme moyen d’expression artistique.
Découvrant leur objectifs et leur esprit communs, ces artistes organisent leur propre exposition en marge de la convention de l’UFDC de 1962 à Buffalo (New York). En septembre de la même année, Helen Bullard et Dewees Cochran correspondent sur le thème de l’organisation d’un groupe formel de créateurs de poupées. Encouragées par le retour du public, et désireuses de contrôler la qualité des œuvres présentées, quatre femmes fondent en mai 1963 le NIADA (National Institute of American Doll Artists), l’institut national des artistes en poupées américains, au Watts Barr Resort près d’Ozone (Tennessee) : emmenées par Helen Bullard (photo de gauche ci-dessous), secondée par les trois artistes en poupées Gertrude Florian, Magge Head et Fawn Zeller (photo de droite ci-dessous), elles invitent sept autres artistes, Dewees Cochran, Dorothy Heizer, Ellery Thorpe, Martha Thompson, Halle Blakely, Lewis Sorensen et Muriel Bruyere à les rejoindre comme membres fondateurs. Leur principal objectif est la reconnaissance de la fabrication de poupées originales faites à la main comme un des Beaux-Arts. Viennent ensuite le soutien aux artistes membres, l’enseignement, la critique, et le mentorat des artistes émergents. Les membres fondateurs définissent les statuts de l’association ainsi que des règles et procédures d’élection des nouveaux membres.


                                 © Crossville Then & Now                                                         NIADA archives

La première exposition des artistes du NIADA a lieu en août 1963 à la convention de l’UFDC de Los Angeles : le travail des onze membres fondateurs et celui de la nouvelle membre élue Tamara Steinheil sont présentés. Des artistes ayant servi comme présidentes les premières années, telles qu’Astry Campbell, Wee Paulson et Magge Head, constituent l’organisme en société commerciale, mettent sur pied un Comité des Normes, et établissent une assemblée annuelle. Comme les artistes contemporains du NIADA, les membres des débuts sont aussi des professeurs partageant leurs connaissances avec les nouveaux arrivants. L’élection d’un nouveau membre est conditionnée par la satisfaction de nombreux critères évalués par le Comité des Normes : qualité de la forme, de l’anatomie, du mouvement, construction de la pièce, maîtrise du matériau, de la technique de fabrication et de la finition, expression d’une esthétique et d’une vision personnelles fortes.
Deux catégories de poupées d’artiste sont reconnues : les poupées « primaires » sont des œuvres uniques en bois sculpté, tissu ou feutre sculpté à l’aiguille, cire modelée, papier mâché, composition, argile ou porcelaine ; les poupées « originales » sont des reproductions de poupées primaires coulées dans un moule personnel de l’artiste, qui en diffèrent comme la lithographie peut différer de la peinture qui lui a servi de modèle.

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Helen Bullard commence à écrire des monographies sur des artistes en poupées renommées dès 1958. Publiées au départ dans le magazine « Toy trader », elles sont compilées dans les deux volumes de The american doll artist en 1965 et en 1975. Dans le premier tome, elle analyse l’évolution historique des poupées américaines : « jusqu’à la révolution industrielle, les poupées reflétaient la culture et la personnalité de leur fabricant, un individu supposé avoir quelque talent ainsi qu’une raison spéciale de créer chaque poupée. À partir de 1830, quand les techniques de production de masse et le développement des machines motorisées ont rendu possible la fabrication en série  de poupées, l’expression personnelle a laissé place à la conception orientée vers le goût du plus grand nombre ». Les artistes en poupées ont émergé à nouveau durant la grande dépression des années 1930, grâce à un petit nombre de collectionneurs influents intéressés par les œuvres contemporaines.
Dans les années 1960, les poupées américaines sont caractérisées par le réalisme, non seulement au niveau de l’apparence, mais dans leur aptitude à parler, marcher, pleurer, boire et accomplir d’autres fonctions corporelles. Les poupées d’art de cette époque sont généralement plus interprétatives et représentent des personnages historiques, culturels, folkloriques et de fantasie, en plus des thèmes habituels de l’enfance et de la famille. Leurs collectionneurs sont toujours présents et nombre d’entre eux deviennent des membres bienfaiteurs du NIADA, établissant un réseau de soutien qui entretiendra l’organisme jusqu’à ce jour. Ci-dessous de gauche à droite : œuvres des artistes américaines historiques du NIADA Helen Bullard, Gertrude Florian et Fawn Zeller.


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Le travail des premières artistes du NIADA reflète leur époque sur les plans du sujet traité et du matériau utilisé : personnages historiques, enfants et portraits sont les thèmes dominants, tandis que les matériaux de prédilection sont le biscuit, le tissu, le bois, la composition, voire la cire. Certains artistes contemporains conservent ces matériaux traditionnels, et d’autres se tournent vers l’argile polymère, l’argile à séchage ambiant, le Fimo, le Cernit, le paperclay, la porcelaine froide,… Les thèmes traités couvrent à présent un large spectre, des modèles réalistes traditionnels aux pièces à caractère abstrait qui suggèrent à peine la forme humaine, en passant par les créatures anthropomorphes. Ce qui n’a pas changé, c’est la réalisation complète de la poupée par l’artiste, de la sculpture de départ à la confection des vêtements et accessoires.
Organisme strictement américain à son origine, le NIADA s’est internationalisé, avec des artistes membres venant de nombreux pays : Canada, Grande-Bretagne, Danemark, Pays-Bas, France, Allemagne, Autriche, Suisse, Russie, Ukraine, Australie, Nouvelle-Zélande et Japon. Le centrage initial sur les artistes américains s’est estompé au profit d’une préoccupation universaliste culturellement enrichissante. Aujourd’hui, les poupées des artistes du NIADA jouissent d’une bonne représentation dans la presse écrite, l’internet, les guides pour collectionneurs et les expositions internationales. La conférence annuelle est un événement attendu, avec ses ateliers, ses exposés, ses critiques d’artistes invités, sa galerie et son salon expo-vente.
Depuis les débuts du NIADA, il existe une controverse parmi les artistes quant à la désignation de leurs œuvres : le terme « poupée d’art » est un compromis qui ne remporte pas l’adhésion de tous. Helen Bullard écrit en 1974 : « le NIADA aimerait abandonner le mot « poupée » et lui substituer le terme de « figure humaine » ; toutefois, cette désignation préférée n’est pas encore acceptée par les collectionneurs ». Certains créateurs de poupées sont convaincus que la seule façon d’être vus comme des artistes et non pas comme de simples fabricants d’objets de valeur courante est de se débarrasser de l'étiquette  »poupée ». Selon George Stuart, sculpteur et historien, auteur des « Monologues sur l’histoire du Monde » et de portraits associés de personnages historiques en trois dimensions : « le marché de l’art (collectionneurs et galeries) n’acceptera jamais des œuvres se référant de près ou de loin à des poupées. C’est un triste constat, mais c’est la réalité de l’avenir prévisible. Peu importe que le travail soit unique, inventif, magnifiquement réalisé et conçu de façon exquise, s’il est associé aux poupées, ce ne sera pas de l’art ! ».

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D’autres artistes voient la fabrication de poupées comme une continuité de la tradition humaine instinctive de création de représentations anthropomorphes, qui remonte à la nuit des temps. D’autres encore la voient comme un hommage à la poupée, objet auquel l’imaginaire humain a longtemps voué un culte. L’artiste en poupées américaine Lisa Lichtenfels a redécouvert la très vieille tradition germanique de l’attrapeur d’âme ou « puppe ». Elle explique : « si vous aviez perdu un être aimé et ne pouviez pas vivre sans lui, vous en fabriquiez une « puppe », une réplique parfaite, dans l’espoir d’en voir revenir le fantôme demeurer à vos côtés ». « Puppe » est à l’origine un terme proto-germanique désignant l’image de soi vue dans les yeux d’un autre. La partie de l’œil qui réfléchit cette image est la « pupille », terme qui nomme également une personne mineure placée sous l’autorité d’un tuteur. Bien que le mot « puppe » soit approximativement traduit par « poupée », il a un sens beaucoup plus riche et ne se limite en aucun cas à un jouet.
Quoiqu’il en soit, le terme « poupée » est encore très largement en usage, pour désigner cet objet familier. Il évoque aussi la relation émotionnelle que les être humains ont toujours entretenu avec lui, qu’il soit jouet ou œuvre d’art. Il a toujours existé une hiérarchie subjective des objets dans le monde de l’art, la peinture et la sculpture au sommet, et le fruit du travail manuel des femmes comme la couture ou la fabrication de textiles tout en bas. Des changements de mentalité, en particulier au XXe siècle, ont permis à la photographie et à la céramique de grimper l’échelle, mais les poupées sont restées sur les premiers barreaux. Ce classement est peut être dû à leur association au jeu et à l’enfance, ou à leur appartenance au domaine réservé des activités féminines. Peut-être sont-elles réunies dans la conscience universelle avec tous les jouets grossiers, sans âme et produits en série à bon marché qui abondent dans notre culture. Mais quels que soient les préjudices, le NIADA continue, après toutes ces années, à impliquer le public dans sa célébration de la poupée d’art et à l’inviter à considérer les poupées du point de vue des artistes.
Cette idée de la fabrication de poupées originales faites à la main comme un des Beaux-Arts doit toujours être défendue contre le scepticisme ambiant et les accusations occasionnelles de ridicule, mais un nombre grandissant de collectionneurs sérieux qui les achètent et de musées réputés qui les exposent montrent que le NIADA est sur la bonne voie. Ci-dessous de gauche à droite : œuvres des artistes contemporaines du NIADA Nina Tugarina (États-Unis), Moonyoung Jeong (Corée du Sud) et Juliet Pelukh (Ukraine).


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