Créatrices et créateurs japonais

Les termes en italique de l’introduction renvoient à la page Les ningyō, poupées traditionnelles du Japon

Introduction

Les poupées traditionnelles japonaises, ou ningyō (littéralement « forme humaine ») ont joué un rôle bien plus important que ce que l’on peut imaginer dans la culture du Japon. De l’aube de l’histoire japonaise jusqu’à nos jours, elles sont impliquées dans la construction de la société, servant des buts talismaniques ou onanistes, de l’expression artistique la plus élevée au jeu pour enfants. Les poupées aident à explorer une surprenante multitude de thèmes relatifs à la culture et à l’histoire du Japon, politique ou religion, tissage des textiles ou rôle des femmes, commerce intérieur ou politique étrangère, fertilité ou littérature, histoire martiale ou croyance dans le supranaturel, technologie ou socialisation des enfants, de sorte que l’observateur le moins averti réalise que cette catégorie d’objets va bien plus loin que notre conception limitée de la poupée. Mais aussi fascinant qu’il soit d’explorer les connexions culturelles et les significations symboliques des poupées, elles sont avant tout une magnifique forme d’art.
Les ningyō les plus anciennes sont les dogū et les haniwa : les premières, très importantes pour la société japonaise, étaient sans doute utilisées comme talismans de santé et de fertilité ; les secondes, inspirées de l’armée de terre cuite chinoise (ou armée d’argile, un ensemble de près de 8 000 statues de soldats et chevaux en terre cuite, représentant les troupes de Qin Shi Huang, le premier empereur de Chine), ont remplacé les sacrifices humains pour la protection des défunts. Ces poupées et le couple hoko-amagatsu ont joué un grand rôle dans la vie des japonais jusqu’à l’arrivée des hina ningyō.
L’aspect religieux des ningyō a toujours été primordial dans la société japonaise. Cependant, avec le règne des Tokugawa (dynastie de shoguns qui dirigèrent le Japon de 1603 à 1867), période relativement pacifiée, le peuple japonais trouva le besoin de s’occuper l’esprit, et développa une culture esthétique et sociale des poupées. Les classes aisées et puissantes affichèrent leur statut social avec des poupées grandes et luxueusement vêtues, ce qui conduisit le pouvoir à limiter par la loi la taille et le luxe des ningyō. Les artisans détournèrent cette loi en fabriquant des petites poupées extravagantes baptisées « Keshi bina », qu’ils vendaient très cher.
Les kokeshi ningyō eurent leur âge d’or, sans pour autant atteindre le rayonnement des hina ningyō. Aujourd’hui, elles restent pour la plupart en dehors du circuit commercial, tandis que les kindai kokeshi ningyō, vendues aux japonais et aux touristes hors de la communauté des collectionneurs, sont beaucoup plus répandues.
Bien que n’étant pas les premières poupées modernes, les BJD (voir Les poupées BJD) sont sans doute les plus modernes des ningyō, exemptes de connotations religieuses, chamaniques ou historiques, purement esthétiques et destinées à la commercialisation. Inventées par l’entreprise Volks pour attirer les femmes sur un marché de clients majoritairement masculins, elles ont tellement de succès qu’elles drainent de nombreux clients des deux sexes.
Au cours de l’histoire, on a assisté à une disparition progressive des caractéristiques chamaniques et religieuses des ningyō, tout d’abord avec les hina ningyō et les activités commerciales qui ont accompagné leur popularité, puis avec les kindai kokeshi ningyō et les BJD. Le festival hina matsuri, créé au XVIe siècle, est toujours très vivace mais a perdu, à l’instar des fêtes occidentales telles que Noël, de sa dimension spirituelle au profit d’une réalité commerciale omniprésente. On peut le déplorer, ou au contraire constater que la tradition perdure et se féliciter que la collaboration étroite entre artistes, entreprises et boutiques de poupées inscrive les ningyō dans l’économie du pays.
Sous cette pression commerciale et l’évolution des techniques, l’apparence des poupées a constamment changé, mais l’amour des japonais pour leurs ningyō reste inconditionnel. Jusqu’à aujourd’hui, elles ne sont pas considérées comme de simples objets décoratifs ou ludiques, mais comme des créatures vivantes dotées d’un cœur et d’une âme. Une manifestation d’un tel comportement se retrouve dans les cérémonies d’enterrement de poupées. Quand leur propriétaire doit s’en séparer, à contrecœur, il les emporte dans un temple où toutes sortes de poupées, vieilles ou neuves, ordinaires ou coûteuses, sont empilées. Après un dernier adieu et l’expression de sa profonde gratitude, les poupées sont brûlées.
Par leur grande habileté, leur engagement total dans leur art et leur référence à la tradition, les artistes en poupées japonais contemporains s’inscrivent en majorité dans la lignée millénaire des nombreux maîtres d’autrefois tels que SensaimonKanamori ShigechikaKamibayashi Keimei, Masaki SōshichiHirata TsunejiroHirata Yoko, Kinue TanabeSakuma KamagoroSakuma YashichiSakuma AsanosukeSakuma TsuneoMaruhei OkiheizoShiko SekiharaYasumoto KamehachiIwamoto ShokansaiKoryūsai. Certains,  à l’instar de leur prédécesseur Hirata Gōyō, créateur de poupées de l’amitié, reçoivent le titre de « trésor national vivant ». Contrairement aux artistes occidentaux ou russes, les artistes japonais en poupées sont souvent des hommes. Nous présentons ici une sélection d’artistes en poupées japonais contemporains reconnus, représentatifs de l’état de l’art actuel.

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Créatrices et créateurs contemporains du Japon
Yūki Atae

Un des artistes en poupées les plus célèbres du Japon, Yūki Atae crée des figurines uniques en tissu sculpté, dont un grand nombre représente des enfants japonais du début de l’époque Shōwa (1927-1989), l’après-guerre de son enfance, la plus chère à son cœur, et de l’époque Taishō (1912-1926), lorsque, dit-il, les gens étaient matériellement pauvres mais spirituellement riches. « Dans le passé », ajoute-t-il, « de nombreux enfants étaient morveux et portaient des vêtements sales, mais ils avaient un regard pur et brillant plein d’espoir, et je veux préserver dans mes poupées ce quelque chose qui a été perdu avec le temps. » Les enfants, la plupart habillés en kimono traditionnel, animés d’une vie propre et d’une forte énergie, ont des expressions et des postures profondes, comme par exemple cette petite fille dormant sur un « kotatsu » (support de bois de faible hauteur recouvert d’un futon ou d’une couverture épaisse sur lequel repose un dessus de table chauffé par en-dessous), ce garçonnet avec une gourde ou encore cette fille portant un bébé endormi sur son dos (photos ci-dessous, de gauche à droite).

Yūki Atae est né en 1937 à Kawasaki dans la préfecture de Kanagawa, de parents venus habiter la région de Tokyo depuis les lointaines îles Amami de la préfecture de Kagoshima où ils étaient nés. Il est confronté enfant aux atrocités, à la détresse et à la misère qui ont frappé le Japon suite à la guerre sino-japonaise et à la seconde guerre mondiale. Son père fait tout à partir de zéro dans la maison, comme des paniers en bambou ou des  cuillères en bois, tandis que sa mère est douée pour le travail manuel et la couture. Lui-même passionné de travail manuel,  de dessin et de cinéma, il commence petit garçon à fabriquer des poupées. Il étudie ensuite le commerce au lycée, mais le boulier et la comptabilité n’ayant aucun intérêt pour lui, il abandonne et effectue des petits boulots avant d’intégrer une entreprise de fabrication de mannequins de vitrine, où s’exprime son talent manuel. Il souhaite alors devenir artiste, cherche une activité appropriée et décide à l’âge de 46 ans de créer professionnellement des poupées. « Je travaillais pour une entreprise avec des demandes spécifiques. Ces marchandises faites à la chaîne n’étaient pas des œuvres. Je ne pouvais pas m’exprimer, faire le nez, les yeux, la bouche, travailler la proportion du corps », se souvient-il. « Je pensais que partir était la seule chose à faire. Je ne me souciais pas de savoir si cela pourrait me faire gagner ma vie. » Il a d’abord composé des personnages de contes populaires, comme Cendrillon, sa première création, Peter Pan, ou des farfadets tenant une feuille (photos ci-dessous, de gauche à droite).

Il s’intéresse ensuite au Japon nostalgique de son enfance, retraçant des scènes venant d’un autre temps et qui parlent à ses souvenirs, comme ces deux enfants ou le goûter entre frères et sœurs (photos ci-dessous).

Les moments tragiques des guerres de son enfance sont également présents dans ses œuvres. Ces heures sombres du Japon lui inspirent des scènes poignantes, comme la série des enfants vagabonds aux regards graves et tristes où l’on voit se refléter des épreuves et des responsabilités trop lourdes pour leurs jeunes années (photos ci-dessous).

Plus récemment, il dépeint  des jeunes japonais contemporains, insouciants et joueurs, dont une série de petits footballeurs, qui sont un signe d’espoir et de poésie envoyé à la jeunesse japonaise (photos ci-dessous).

Comment procède Yūki Atae, qui crée habituellement la nuit dans son atelier de Tokyo, et déclare passer un mois de travail sur chaque poupée, après avoir passé des semaines à décider de leur image, leur personnalité et leur posture ? Il fabrique un moule en papier mâché ou en plâtre sur un visage de bois et d’argile, moule sur lequel une couche de coton teint à la couleur de la peau est fixée. La tête, ainsi que d’autres parties du corps faites en coton, est bourrée de copeaux de bois. Les mains sont dessinées au calque puis cousues, rembourrées et pliées aux articulations, ce qui les rend précises et délicates. Les yeux sont travaillés au pinceau et au crayon de couleur, et déterminent en partie le caractère de la poupée. Il confectionne ensuite les vêtements, en prêtant attention aux motifs et au drapé du tissu, puis les accessoires, dont les mèches de cheveux, les  minuscules boutons et les petites sandales de paille. Les poupées requièrent des tissus fins à tout petits motifs, et trouver la bonne pièce constitue l’une des étapes les plus difficiles du processus créatif. « Le tissu doit être du coton ancien pour donner la touche réaliste nécessaire », affirme-t-il, « un morceau de tissu peut m’inspirer, et s’il correspond à ce que j’ai dans la tête, je peux créer une poupée d’un seul jet. » Mais s’il ne trouve pas le tissu qu’il cherche, il ne peut pas finir le travail, même s’il s’agit d’une petite ceinture de kimono. Une grande attention est portée aux détails, dont la position des mains, comme celle de la vieille dame s’agrippant au kimono de son fils auquel elle dit adieu dans la photo ci-dessous, poupée extraite de l’histoire d’Ubasute Yama.

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Les poupées, de 30 à 40 cm de haut, sont fermement équilibrées et tiennent debout sans support externe. « Tout le monde me demande pourquoi elles tiennent », dit Yūki Atae, mais si vous fabriquez les poupées correctement, elle tiennent selon les lois de la dynamique, comme les êtres humains. » Pour l’artiste, les poupées sont comme un miroir reflétant ses émotions durant le processus de création. « Même si j’essaye de réaliser une poupée qui a l’air heureuse, mes sentiments intérieurs se manifestent toujours », confie-t-il, ajoutant que l’honnêteté vis-à-vis de soi est la chose la plus importante pour son travail. Ce qui frappe chez lui, c’est la modestie d’un artiste jamais satisfait de ses créations, qui continue encore après plus de 50 ans de pratique à chercher la perfection.
Yūki Atae dépeint principalement des moments banals ou forts de la vie quotidienne de gens ordinaires avec réalisme, humour et chaleur. Les poupées semblent rayonner d’une lumière intérieure qui atteint et stimule l’observateur. Elles parlent au cœur des japonais visitant ses expositions : dans le livre d’or du musée de Kawaguchiko, dans la préfecture de Yamanashi, où se tient une exposition permanente de ses poupées, on trouve de nombreux témoignages de visiteurs émus jusqu’aux larmes par le rappel de leur enfance perdue. Il a exposé dans plusieurs pays, au Japon évidemment où il connaît un immense succès, mais aussi en France (Louvre, musée Baccarat et maison de la culture du Japon, à Paris), aux États-Unis (New York) et au Brésil (São Paulo).
Son inspiration ? les livres, les films, en particulier ceux de Yasujirō Ozu, la télévision, les contes fantastiques ou traditionnels pour enfants. « Je ne peux m’empêcher de relier tout ce que je vois aux poupées, même lorsque je suis en ville, dans un train, ou en regardant la télévision », dit-il, « oh, cette posture serait bien pour une poupée, cette expression de visage est belle. C’est ainsi que je pense, spécialement quand je vois des enfants. » Une chose le préoccupe depuis peu, le sort de ses poupées.  » À mon âge, je me demande souvent ce qui adviendra de mes poupées après ma mort. Je veux qu’elles soient heureuses, car elles sont comme mes propres enfants. » Ci-dessous, de gauche à droite : « Omohayu », « Les voisines. »

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Jusaburo Tsujimura

Comme son compatriote Yūki Atae (voir ci-dessus), l’artiste en poupées et marionnettes Jusaburo Tsujimura est célèbre au Japon, a plus de 80 ans et a toujours voulu faire ce métier. Mais il est également marionnettiste,  styliste, scénariste, acteur et réalisateur de théâtre et de cinéma. Les innombrables poupées réalisées au cours de sa carrière, dont la plupart sont habillées de kimonos traditionnels richement colorés, ont la particularité d’être très réalistes (photos). Mises en scène de façon expressive, elles semblent pouvoir s’animer à tout instant.

Né en 1933 en Mandchourie dans la province de Chinchow, il s’installe à Hiroshima en 1944. Enfant, il commence à fabriquer des poupées. « Je ne sais pas pourquoi », confie-t-il, « mais je me suis toujours senti bien à toucher un morceau de tissu de kimono. Je suppose que cette habitude m’a conduit à une carrière. » Après le lycée, il intègre la troupe de théâtre amateur Ningyō-za comme marionnettiste. En 1956, il commence à fabriquer des accessoires pour le théâtre Kabuki dans l’entreprise Kodōgu Fujinami jusqu’en 1958. Puis il confectionne des costumes pour marionnettes. En 1960, à l’âge de 27 ans, il devient créateur de poupées professionnel. « Jusqu’ici, j’étais un travailleur salarié, mais je suppose que je n’étais pas le genre à me conformer à la société », dit-il, « quand je pensais à ce que je pourrais faire si je quittais mon travail, la seule chose qui me venait à l’esprit c’était de faire des poupées. » Un an plus tard, il se fait remarquer lorsque sa marionnette Yaoya O-shichi, inspirée d’une pièce Kabuki, remporte un prix dans une exposition de poupées contemporaines. Il occupe vraiment le devant de la scène quand il fabrique 350 marionnettes pour la série dramatique « Shin-Hakkenden » (La nouvelle histoire de huit chiens) de la chaîne de télévision japonaise NHK, diffusée de 1973 à 1975.
Cet artiste prolifique reconnaît préférer les poupées qui incarnent des personnages de méchants, en raison de leur attrait particulier. « Je pense que les méchants possèdent une forte énergie que n’ont pas d’autres types de personnages », déclare-t-il, « je ressens une sorte de puissance en eux. Les gentils sont bons quelle que soit la personne qui les juge, et je ne vois rien d’intéressant en eux. » Ci-dessous, Jusaburo Tsujimura dans son atelier avec ses marionnettes, dont il manipule adroitement les deux fils qui contrôlent les mains et la tête.

Jusaburo Tsujimura travaille comme directeur artistique pour les costumes, le maquillage et les accessoires sur la Médée d’Euripide mise en scène par Yukio Ninagawa en 1978, et sur « Shinjū monogatari » (L’histoire du suicide amoureux) de Chikamatsu, pièce mise en scène par le même Ninagawa et jouée à Londres et Bruxelles en 1989. Il crée également des costumes pour les films de la réalisatrice italienne Liliana Cavani et du metteur en scène japonais Juzo Itami. Plus récemment, il conçoit des costumes pour le cinéma, la télévision, des comédies musicales, et joue des spectacles de marionnettes au Japon et à l’étranger, en particulier aux États-Unis et à Hong Kong. « Lorsque j’ai fait un spectacle de marionnettes à Paris avec un chanteur, les français ont adoré et se sont demandé pourquoi la combinaison de poupées japonaises et d’une chanson française fonctionnait si bien », se souvient-il, « quand l’action de la marionnette se combine avec la chanson, les paroles ont une autre résonance et plaisent énormément au public. »
Au début des années 2000, en plus d’un spectacle mensuel avec marionnettes et chansons au Jusaburo-kan, musée-atelier de l’artiste situé dans le quartier de Ningyōcho à l’Est de Tokyo,  il donne un spectacle avec un chanteur de jazz et un opéra sur le thème du « Conte du Genji » (voir l’introduction de Les ningyō, poupées traditionnelles du Japon), dont il réalise les marionnettes. Bien que le lien historique de Ningyōcho (littéralement « ville des poupées » en japonais) avec les poupées n’existe pratiquement plus, ce quartier compta de nombreux théâtres de marionnettes durant la période Edo (1603-1868). « Je ne cherchais pas spécialement un lieu à Ningyōcho pour mon musée », dit Jusaburo Tsujimura, « mais quand j’ai été fatigué de chercher, un agent immobilier m’en a proposé un. Je suppose que quelque chose comme la main de Dieu m’a conduit là. » Les visiteurs peuvent le regarder travailler dans son atelier, situé au premier étage du musée. Ouvert en 1996, il abrite ses créations, dont de nombreuses poupées représentant des personnages historiques et de romans célèbres : Oda Nobunaga, cruel seigneur de la guerre, instigateur de la réunification du Japon au XVIe siècle après cent ans de conflits durant l’ère Sengoku (1477-1573) ;  de belles princesses du « Conte du Genji » ; Kukai, moine bouddhiste fondateur de la secte Shingon ; Puyi, le dernier empereur de  Chine, de la dynastie Qing. Jusaburo Tsujimura a également créé un spectacle inspiré du « Dit des Heike », épopée en prose racontant la lutte entre les clans Minamoto et Taira au XIIe siècle pour le contrôle du Japon, récitée par des moines aveugles (biwa hōshi) itinérants s’accompagnant au biwa (luth). Il illustre dans ce spectacle la loi bouddhique de l’impermanence.
Sur le plan technique, les têtes, solides, sont faites de tissu bourré de copeaux de bois et couvert de cheveux naturels. Un grand soin est apporté aux détails : le maquillage du visage, les doigts, et même les veines. Jusaburo Tsujimura ne dessine pas ses costumes : une fois l’image précise formée dans sa tête, des ciseaux, une aiguille et du fil suffisent à achever une poupée en quatre à cinq jours. Les kimonos raffinés à plusieurs couches sont faits de la soie d’authentiques kimonos (photos ci-dessous) des époques Edo (1603-1868) et Meiji (1868-1912).

Jusaburo Tsujimura a remporté de nombreux prix artistiques, et a été nominé pour les prix Laurence Olivier (équivalents britanniques des Molière en France et des Tony awards aux États-Unis). Laissons-lui le mot de la fin : « Je fais des poupées dans  l’espoir que les gens qui les regardent ressentent de la joie. Aussi longtemps que j’en fabrique, je ne suis jamais tendu. Je vais probablement en faire jusqu’à ma mort. Si j’arrête, je ne serai plus moi-même. » Ci-dessous, l’une des rares poupées de Jusaburo Tsujimura en tenue occidentale.

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Simon Yotsuya

Monsieur d’âge respectable, célèbre au Japon, ayant depuis son plus jeune âge voulu exercer le métier d’artiste en poupées, à l’instar de ses compatriotes Yūki Atae et Jusaburo Tsujimura (voir ci-dessus), Simon Yotsuya a également été acteur à la fin des années 1960 et au début des années 1970 sous le nom de Simon Kobayashi. En tant que membre de la légendaire compagnie de théâtre d’avant-garde « Jokyo Gekijo » (« théâtre de situation », mettant en scène des personnages dans une situation particulière et ne se focalisant pas principalement sur leur psychologie) dirigée par Juro Kara, il joue régulièrement le rôle d’une poupée féminine, avant de quitter la scène en 1971 pour se consacrer aux poupées. Il est difficile de décrire en quelques mots la nature de son travail tant sa production est variée, à l’image des six sections de l’exposition que l’artiste a présentée en 2014 au musée mémorial d’art Otani à Nishinomiya : « Choses innocentes : jeunes garçons et filles » ; « Choses tentantes : femmes » ; « Choses automatiques : dispositifs mécaniques » ; « Choses divines : anges et Christ » ; « Créations du moi : Simon » ; « Choses inachevées et hommage à Bellmer ».
Sa production inclut un certain nombre de garçons et filles à l’allure raffinée déguisés. « Le garçon en velours 1 » (1985), par exemple, dépeint un garçon aux cheveux blond roux habillé d’une veste et d’une culotte courte en velours, avec un nœud papillon et des chaussures Oxford. Contrastant avec son apparence de dandy, son expression est triste, yeux tombants et moue renfrognée (photo de gauche ci-dessous). Ses homologues féminines habillées de magnifiques robes blanche (2008) ou rouge (2005) portent une chevelure blonde flottante (photos du centre et de droite ci-dessous).

D’un autre côté, les poupées mécaniques que Yotsuya commence à fabriquer en 1979 offrent un meilleur regard sur son processus de production, et dans leur version inachevée sont aussi plus accrocheuses. « Fille mécanique 1 » (1979), le premier travail de ce type, dépeint une fille aux épais sourcils courbes et à la tête inclinée. Sa main gauche effleure timidement sa joue droite tandis qu’elle fixe attentivement l’observateur d’un regard rêveur derrière une longue crinière de cheveux blonds (photo de gauche ci-dessous). C’est là toute l’étendue de ses qualités visibles : le reste de son corps est un travail en cours, avec une jambe gauche qui n’atteint pas le genou, un bras droit qui s’arrête avant le coude et pas de jambe gauche. Plus important, ses membres et son torse sont ouverts, révélant les cadres de bois qui la structurent et le réseau complexe d’engrenages, axes et tuyaux métalliques qui l’animent. La « Fille au cadre en bois » (1981) et « Poupée mécanique 1 » (2000) sont de la même veine (photos du centre et de droite ci-dessous).

Né en 1944 dans le quartier Gotanda de l’arrondissement de Shinagawa à Tokyo sous le prénom de Kanemitsu, d’un père violoniste de tango(Kobayashi Kanejiro) et d’une mère danseuse (Kobayashi Tsutayo), il va s’installer en 1954 avec son jeune frère Kanendo chez sa mère qui a quitté le domicile conjugal un an auparavant. Il fabrique un masque de squelette en paperclay, qu’il a vu dans le film « Fuefuki doji  » (le joueur de flûte). À l’âge de 12 ans, il voit son père pour la dernière fois, devient admirateur de l’artiste en poupées Kawasaki Puppe et commence à fabriquer des poupées en paperclay et en tissu. Il s’intéresse sérieusement aux poupées, se documente beaucoup sur le sujet et prend des cours avec plusieurs artistes, essayant de découvrir sa voie. À 15 ans, il obtient son diplôme de fin d’études secondaires avec une mauvaise mention et entame une période de petits boulots.
En 1962, à l’âge de 18 ans, il travaille dans un café-restaurant de jazz à Shinjuku, arrondissement de Tokyo, où il se lie d’amitié avec quelques unes des figures culturelles les plus importantes de son époque : le styliste Junko Koshino, le peintre Kuniyoshi Kaneko, le danseur de butō  Tatsumi Hijikata. Il est appelé « Simon » par ses amis en raison de son admiration pour la chanteuse de jazz Nina Simone. Son œuvre « Espoir » est sélectionnée pour l’exposition d’art en poupées contemporain organisée par le quotidien « Asahi Shinbun ». Il devient chanteur amateur de rockabilly.
C’est en 1965 qu’a lieu un événement décisif qui orientera sa carrière vers les poupées articulées et les BJD : il découvre les poupées d’Hans Bellmer (voir Les poupées célèbres d’hier et d’aujourd’hui) en lisant un article de Tatsuhiko Shibusawa dans le magazine « Shinfujin ». Shibusawa est un traducteur célèbre de littérature française notamment connu pour ses traductions du Marquis de Sade, un auteur d’ouvrages sur les aspects ésotérique de l’art et de la culture européens, et un diffuseur du mouvement culturel progressiste français et de l’art surréaliste, que Simon découvre dans l’article. Il devient un inconditionnel du surréalisme et s’immerge dans les écrits de  Shibusawa, qui sera un ami proche. En 1970, il fabrique « L’homme de René Magritte » pour le pavillon du textile de l’Expo’70 à Osaka (photo de gauche ci-dessous). Ses poupées sont présentées dans le magazine « Taiyo ».
En 1972 a lieu une exposition de portraits de Simon Yotsuya par dix photographes à la galerie Kinokuniya de Shinjuku, autour de sa poupée « Garçon allemand » (photo de droite ci-dessous).

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Il présente sa première exposition  individuelle « Eve du futur et du passé » à la galerie Aoki de Ginza (quartier commerçant de Tokyo) en 1973, et sa deuxième à la 11e biennale de Tokyo (musées d’art métropolitain de Tokyo et municipal d’art de Kyoto) en 1974. En 1978, à l’âge de 34 ans, il ouvre son école de fabrication de poupées « L’école de Simon » à Harajuku, quartier branché de l’arrondissement de Shibuya à Tokyo. La même année, il participe à l’exposition « Ma : espace/temps au Japon » au musée des arts décoratifs de Paris et publie « Dieux mécaniques », un livre d’essais chez l’éditeur Izara Shobo. S’ensuit alors une période riche en expositions : « Garçon mécanique » à la galerie Aoki en 1980 (photo de gauche ci-dessous), série créée dans le cadre du défi de la construction d’une poupée automotrice avec l’aide de Hiroshi Araki ; exposition collective avec ses élèves à la galerie Kinokuniya en 1981, qui deviendra annuelle ; « L’amour l’amour » à la galerie Aoki et « Takiguchi Shuzo et l’art d’après-guerre » au musée d’art moderne de la ville de Toyama en 1982 ; « Garçon anatomique » à la galerie Aoki en 1983 (photos du centre et de droite ci-dessous). 

Le magazine français « Polichinelle » le présente comme le Pygmalion japonais en 1984. Il retrouve les planches la même année dans « L’histoire d’un danseur de claquettes » de la compagnie « Jokyo Gekijo », après 13 années d’absence. En 1985, il expose « Adam du futur » au grand magasin Shibuya Seibu, joue le rôle de Kumezo dans la série dramatique télévisée de la NHK « Haru on hatoh » (La vague du printemps ») , et publie le premier ouvrage sur son travail « Yotsuya Simon : pygmalionisme », sous la supervision de  son ami Tatsuhiko Shibusawa. Il participe en 1986 à l’exposition « L’art des poupées du début de l’ère Showa et d’autres périodes » au musée national d’art moderne de Tokyo, en individuel à l' »Exposition de poupées par Yotsuya Simon : 1973-1986″ à la galerie Aoki, et joue la même année dans une des séries dramatiques télévisées de la TBS basées sur les romans de Kuniko Mukoda, « L’index d’une femme », réalisée par Teruhiko Kuze, séries dans lesquelles il jouera régulièrement par la suite. Très affecté par le décès de son ami Tatsuhiko Shibusawa, il cesse temporairement de travailler en 1987. Il trouve du réconfort dans l’église orthodoxe orientale, qui l’inspire pour réaliser l’année suivante des poupées anges qu’il dédie à  Shibusawa (photos ci-dessous), et des images explicites du Christ.

En 1989, il participe à l’exposition « L’homme : dans une autre dimension de la forme humaine » au musée d’art de Miyagi à Sendai, et joue dans le film « Kitchen » de Yoshimitsu Morita d’après le roman de Banana Yoshimoto. S’ouvre alors une autre période riche en expositions : participations à « Formes humaines : émotions d’aujourd’hui » à la galerie préfectorale de Kanagawa et « Adam et Eve » au musée d’art moderne de la préfecture de Saitama en 1992 ; participations à « La forme humaine du XXe siècle : conversation avec le présent » au musée d’art moderne préfectoral de Tokushima, « Quand le corps devient art : organes et corps comme substance » au musée d’art d’Itabashi à Tokyo, et « Le monde de la poupée d’art », en particulier aux grands magasins Takashimaya de Namba (district d’Osaka) et Matsuya Ginza de Tokyo, en 1994 ; l’année suivante, exposition individuelle à la galerie Apt de l’université Waseda à Tokyo ; en 1996, participation à « Images humaines, poupées mécaniques, robots » ; en 1999, participation à « Suehiro Tanemura : exposition originale grandeur nature » à la galerie Shunju de l’université Chūkyō dans la préfecture d’Aichi. Simon Yotsuya publie entre-temps en 1998 le livre « Narcissisme ».
L’exposition rétrospective itinérante (Tokyo, Sendai, Tokushima et Sapporo) « Simon : pygmalionisme » est inaugurée au musée d’art de la ville d’Ōita en 2000, année de la reprise de « Ma : espace/temps au Japon » au musée de l’université des arts de Tokyo.  Le narcissisme et le pygmalionisme sont des thèmes centraux dans l’œuvre de Yotsuya (photos ci-dessous), questionnant les ambiguïtés du corps humain. 
Les corps de ses poupées sont à la fois tangibles et fragiles, et toujours très expressifs. Réalistes, pâles, chirurgicalement ouverts et exposés à l’œil du spectateur en proie au malaise, ils expriment une tristesse totale. Ils peuvent néanmoins dégager un érotisme ambivalent : il est remarquable que Yotsuya ait appelé une de ses expositions « Poupées d’innocence ». Supervisée par le réalisateur de cinéma et d’animation Mamoru Oshii, elle présentait des travaux dérangeants, liés au domaine des poupées, des artistes Yotsuya, Bellmer, Akiyama Mahoko, Igeta Hiroko, Amano Katan et Miura Itsuko. Les poupées de Yotsuta, qui brouillent la frontière entre le mort et le vivant, l’humain et le mécanique, sont proches de la vision d’Oshii dans son film d’animation « Innocence » (Ghost in the shell 2).

Yotsuya se rend à Paris en visite privée en 2001, année du début de l’exposition de ses collections particulières à la galerie de l’hôpital sur l’île de Shikohu, une clinique orthopédique désaffectée dans la banlieue de la ville de Fyomishima, endroit sinistre à l’esthétique glaciale, parfaitement approprié au narcissisme morbide des poupées ; l’exposition durera exactement 717 jours. En 2002, la chaîne de télévision nippone NHK présente ses activités et la galerie de l’hôpital dans l’émission « Une rencontre avec la beauté », où il visite le temple  bouddhiste Kōfuku-ji de la ville de Nara, et la chaîne CS présente ses œuvres dans une émission spéciale. En 2003, il participe à l’exposition « Poupées contemporaines : art formateur du sentiment humain » au musée national d’art moderne de Tokyo, présentée également dans quatre autres villes ou préfectures (Kyoto, Matsuyama, Shizuoka et Gifu), et publie l’album photo « Galerie de l’hôpital 717 jours 2001-2003 » chez  Media Production. L’année de ses 60 ans, Yotsuya participe à trois expositions : « Poupée » à la Halle Saint-Pierre à Paris ; « Poupées d’innocence » au musée d’art contemporain de Tokyo, supervisée par le réalisateur de cinéma et d’animation Mamoru Oshii ; collection propre du musée national d’art moderne de Tokyo. L’année suivante, il participe à l’exposition « Guys’n dolls » de Brighton (Angleterre).
L’anthropologue italien Massimo Canevacci utilise en 2006 l’image d’une poupée de Simon Yotsuya dans sa performance « Le marchand de sable » inspirée de la nouvelle éponyme de E.T.A Hoffmann et présentée au théâtre de l’université catholique de  de São Paulo (TUCA). La même année est publié le recueil d’essais « Yotsuya Simon zenpen » (La première moitié de Yotsuya Simon). L’année 2007, Yotsuya est prolifique. Il participe à quatre expositions : « Poupées articulées » à l’université Doshisha de Kyoto ; commémorations du 20e anniversaire de la mort de Tatsuhiko Shibusawa au musée d’art moderne de la préfecture de Saitama et à la galerie TOM (Touch Our Museum) de Tokyo ; « Roppongi croise 2007 : nouvelles visions dans l’art contemporain japonais » au musée d’art Mori de Roppongi (quartier animé de Tokyo). La même année, il publie des critiques littéraires pour le quotidien « Asahi Shinbun », la chaîne télévisée d’histoire diffuse l’émission « Jidai no hibiki » (Échos du siècle) qui présente l’œuvre de Yotsuya, et il apparaît dans l’émission de la NHK sur Tatsuhiko Shibusawa. En 2008, Simon Yotsuya participe à l’exposition du 80e anniversaire de la naissance de Tatsuhiko Shibusawa au musée  de littérature moderne de la préfecture de Kanagawa à Yokohama et donne des conférences sur le thème « Shibusawa et les poupées » ; Massimo Canevacci rejoue « Le marchand de sable » au lieu culturel SuperDeluxe de l’arrondissement Minato à Tokyo, avec la participation de Simon Yotsuya et d’une de ses poupées ; il expose des poupées et des dessins à la galerie Mestalla de l’arrondissement de Chiyoda à Tokyo. Yotsuya publie l’album photo « Journal intime » en 2011, dans lequel il expose en image ses poupées, son espace de travail et ses inspirations.
Récemment, il s’est volontairement éloigné de la perfection : à la place, il met l’accent sur les qualités uniques de ses matériaux en laissant le plâtre dans un état inachevé, appliquant la peinture de manière inégale, nouvel hommage à Bellmer. Ceci confère au travail un caractère poignant parfois absent de ses œuvres antérieures. Les poupées sont toujours jeunes et attrayantes, mais leur détérioration physique nous signifie que, comme nous, elles subissent l’outrage des ans.
Pour Simon Yotsuya, « Une poupée est juste une poupée. Ce n’est pas une représentation d’une personne existante ou la figuration d’une idée, qui sont le propre de la sculpture. Je ne peux pas décrire mes poupées car elles appartiennent au domaine des jouets. » Il ajoute : « Ce qui rend une poupée bonne ou dangereuse, c’est le regard de l’observateur. Il n’y a pas de morale, bon ou mauvais, dans la poupée. » Il précise qu’il ne joue pas avec elles, son seul intérêt résidant dans leur création. Ci-dessous, de gauche à droite : « Eve du futur et du passé 5 », à gauche, 1973, « Eve du futur et du passé 6 », à droite, 1983 ; « Poupée indiscrète 6 », à gauche, 1975, « Poupée indiscrète 8 », à droite, 1975 ; « Amour présent 2 », 1995.

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Ryoichi Yoshida

Photographe et artiste en poupées insaisissable, Ryoichi Yoshida exerce dans son atelier de Tokyo baptisé « Pygmalion », du nom du mythe grec évoquant l’amour du créateur pour son œuvre. Se refusant à vendre sa production, il a publié plusieurs beaux livres sur ses travaux et produit des « arrangements », mises en scène soignées de ses poupées BJD (voir Les poupées BJD). Actrices surréalistes de drames mystérieux comme suspendues dans le temps, exquises créations, fruits d’années de labeur d’un talentueux artiste, elles sont photographiées par un œil hypersensible. Leurs expressions sont obsédantes et parfois érotiques, et leur réalisme fait souvent oublier qu’elles sont seulement des objets inertes (photos).

Né en 1952 à Kawasaki, il est diplômé de l’école de spécialistes en photographie de Tokyo en 1972. L’année suivante, il commence à fabriquer des poupées, technique qu’il enseigne deux ans plus tard. Sa première exposition individuelle baptisée « Shōjo » (littéralement jeune fille ou fillette en japonais) se tient en 1979 à Tokyo. Il participe ensuite à de nombreuses expositions collectives. Il fonde l’atelier Pygmalion en 1983 à Jiyūgaoka, quartier commercial et résidentiel situé dans les arrondissements de Meguro et de Setagaya à Tokyo, où il donne des cours de fabrication de poupées. Il publie de nombreux ouvrages multimédia : un livre sur ses poupées intitulé « Seitai yugi » en 1987 ; un livre sur les poupées d’Amano Katan, artiste à l’univers proche du sien avec laquelle il travaille, intitulé « Les poupées de Katan » en 1989 ; le livre « Les fantasmes des poupées de Katan » en 1990 ; le livre « Poupées anatomiques » sur son travail en 1991 ; un album photo des poupées d’Amano Katan intitulé « Rétrospective des poupées de Katan » en 1992 ; un cédérom sur les poupées d’Amano Katan intitulé « Les poupées de Katan » et le livre sur son travail « Poupées anatomiques II » en 1995 ; « Poupées anatomiques », un cédérom sur ses poupées  en 1996 ; un album photo de ses poupées de filles intitulé « Poupées astrales » en 2001 ; un album photo de ses poupées intitulé « Poupées articulées » en 2002.
Le choix de Pygmalion pour le nom de son atelier, et ses grandes poupées sexuées comme offertes avec leur regard absent,  ont conduit certains auteurs comme Steve Finbow dans son ouvrage « Grave desire : a cultural history of necrophilia » (« Désir sérieux : une histoire culturelle de la nécrophilie ») à émettre l’hypothèse d’une nécrophilie symbolique dans ses œuvres, à l’instar des poupées articulées / désarticulées de Hans Bellmer (voir Les poupées célèbres d’hier et d’aujourd’hui), Katan Amano (« Dolls in the wall », photo de gauche ci-dessous), Marina Bychkova (voir Créatrices et créateurs russes) et plus récemment Sarah Lucas (« Pauline Bunny », photo de droite ci-dessous). L’influence de Bellmer au Japon a d’ailleurs conduit à une scène où se développèrent des BJD en bois, souvent objets de photographies ou de peintures, puis, sous l’influence de fabricants industriels, des BJD en résine moins onéreuses à la fin des années 1990.

Cet amour et ce désir d’une représentation inanimée d’un être humain s’apparentent à l’agalmatophilie. Le nécrophile et l’agalmatophile transgressent la « vallée troublante » (voir Maman j’ai peur ! quand les poupées font froid dans le dos), cette répulsion pour la poupée ou le robot devenus trop humains tout en étant inanimés (tels un cadavre), en transformant la répulsion en désir.
On connait  peu de choses de Ryoichi Yoshida, hormis son œuvre qui montre une personnalité énigmatique et complexe, un homme maître de soi et fasciné par la beauté des jeunes femmes. Fasciné comme tous les hommes, certes, mais au point de révéler les pensées et combats intérieurs de ces femmes, ce qui dévoile un être doué de grandes compassion, profondeur et perspicacité. Une représentation audacieuse et non conformiste nous montre une jeune femme enceinte aux seins nus plongée dans ses pensées, méditant peut-être sur sa maternité (photo de gauche ci-dessous). Capturée dans un moment de rêverie, elle est si réelle que l’on doit faire un effort pour admettre qu’elle est sculptée et non photographiée. Une création plus abstraite représente une jeune fille enveloppée dans un ruban de plastique (photo de droite ci-dessous). Cette poupée montre la compréhension fine qu’a Yoshida de la nature complexe d’une jeune fille, son attente et son excitation à la perspective d’un futur inconnu.

« Et puis je prends mes poupées avec moi dans ma quête ultérieure d’un monde d’imagination, pour exécuter l’acte photographique. L’instant où j’entrevois l’idée fantasque de les impliquer dans une histoire gaie, donnant à mes poupées une autre dimension de vie, est le moment où je fais l’expérience d’une nouvelle extase. Au cœur de cette idée, mes poupées sont aisément disséquées et exposées. Parfois elles sont jetées dehors dans la neige, parfois elles connaissent le baptême du feu, parfois elles deviennent des poupées déguisées, parfois leur forme endormie est regardée fixement, et parfois elles sont dévêtues pour révéler leur nudité provocatrice ; ces poupées dénuées d’émotion prennent des expressions variées dans des circonstances telles que celles-ci. C’est peut-être précisément parce qu’elles sont inexpressives qu’elles deviennent des miroirs qui reflètent les cœurs de leurs observateurs. Cette force vitale va jusqu’à être accentuée lors du jeu de dissection avec ces poupées articulées. »
Ryoichi Yoshida, le jeu de la dissection, extrait de l’ouvrage « Poupées articulées »

Ci-dessous, poupées désarticulées et articulées de Ryoichi Yoshida

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Miura Etsuko

Un des ouvrages consacrés à son œuvre s’intitule « La poupée fiancée de Frankenstein », excellent raccourci pour qualifier les poupées macabres et torturées grandeur nature de Miura Etsuko, artiste surdouée reconnue par ses pairs et par le public. Objets d’horreur blafards et désarticulés, d’une maigreur cadavérique, transpercés d’instruments chirurgicaux, couverts de points de suture et de bandages, coupés puis recousus, exhibant leurs moignons, créatures hybrides au torse de violon, d’étranges bubons sortant de leur crâne ouvert, le visage à moitié arraché, le regard horrifié, ils semblent issus des cruelles expériences d’un savant fou (photos). Miura les orne parfois de bijoux et de vêtements délicats, ce qui leur ajoute une beauté irréelle contrastant nettement avec les amputations barbares.

Née à Tokyo, elle joue à la poupée étant petite, avec des Licca-chan et des Barbie (voir Les poupées célèbres d’hier et d’aujourd’hui). Elle débute comme illustratrice mais elle se sent progressivement perdue dans ce métier. Formée par la suite à à l’école « Espace de poupées Pygmalion »  fondée par Ryoichi Yoshida, elle fait partie avec ce dernier et Simon Yotsuya (voir plus haut), qu’elle admire et dont elle partage la fascination pour Hans Bellmer (voir Les poupées célèbres d’hier et d’aujourd’hui), des éminents représentants du « doll art », cet art déviant qui s’approprie les objets innocents que sont les poupées dans l’imaginaire collectif pour les déformer et leur conférer un érotisme ambigu. Elle y apprend pendant deux ans à sculpter les visages et les corps, et à fabriquer des poupées articulées (voir Les poupées BJD) ou non. Puis elle commence à réaliser ses propres poupées, « dans un sous-sol sans fenêtre », précise-t’elle.
En 2000, Miura présente sa première exposition individuelle à la galerie Design Festa de Harajuku, quartier branché dans l’arrondissement de Shibuya à Tokyo, galerie revendiquant le soutien à la liberté d’expression de l’artiste quel que soit son âge, nationalité, langue ou médium préféré. Deux ans plus tard,  elle participe à l’exposition collective « Expo gothique et Lolita de Harajuku » au musée Laforet, et expose en duo à la galerie le Deco de Shibuya, puis en individuelle dans la même galerie en 2003.
En 2004, elle participe à l’exposition « Poupées d’innocence » au musée d’art contemporain de Tokyo, en compagnie des œuvres de Simon Yotsuya, Hans Bellmer, Akiyama Mahoko, Igeta Hiroko et Amano Katan. C’est là que se produit un incident lié au caractère de ses œuvres : on lui rapporte qu’une famille était venue à l’exposition et que les enfants se sont mis à pleurer en disant qu’ils avaient peur ! suite à cela, une enquête a été faite auprès du public et quelqu’un a écrit « mais pourquoi invite t’on ce genre d’artiste ? ». La même année 2004, elle participe à l’exposition collective « Poupées articulées à boules », toujours au musée d’art contemporain de Tokyo, et expose à deux reprises en individuelle à la galerie « Maria Cuore » de Shibuya.
L’année suivante,Miura Etsuko expose au studio d’art contemporain Higure 17-15 CAS (Contemporary Art Studio) du quartier de Nippori à Tokyo, à la « Galleria Amica » de l’arrondissement de Naka-ku à Nagoya, et édite un coffret de 25 cartes postales représentant ses poupées. 2005 est l’année de l’exposition collective « Symphonie de poupées à Kyoto » à la galerie du musée de Kyoto. En 2006, elle expose de nouveau à Higure 17-15 CAS et publie son célèbre ouvrage « La poupée fiancée de Frankenstein », réalisé en collaboration avec l’auteur Hiroshi Fujita et le photographe Atsushi Tani. D’autres ouvrages suivront : « Réincarnation », avec des photographies de Ryoichi Yoshida ; « Eucharistie », incluant un hommage en peinture de Trevor Brown. Les trois livres sont publiés chez Treville. En 2007, elle participe à l’exposition collective « Symphonie de poupées à Kanazawa », au musée d’art contemporain du 21e siècle de la ville de Kanazawa. En 2015 a lieu l’exposition en duo avec Trevor Brown « Sainte communion-de l’obscurité à la lumière », à la galerie Bunkamura de Shibuya (photos).

 

Dans le film d’épouvante  « Bilocation » réalisé par Mari Asato et sorti en 2014, l’héroïne Shinobu est accusée d’un crime qu’elle est persuadée ne pas avoir commis. Au cours de l’enquête, elle rencontre des mauvais doubles qui essaient de la remplacer. Les poupées grandeur nature aux yeux rouges et verts recouvertes de cuir fabriquées par Miura Etsuko y jouent un rôle important (photos ci-dessous). Elles ont été créées spécialement pour le film, le producteur ayant découvert et aimé le travail de Miura montré lors de l’événement « Globe oculaire et filles » organisé en 2012 à la galerie Bunkamura de Tokyo par Miyako Cojima, auteure de manga et du recueil macabre « Histoire d’œil » paru chez Tonkam en 2008.

Deux très grandes poupées de Miura sont particulièrement impressionnantes. Il s’agit de « Sans titre 2 », qui se dresse dans la pénombre avec ses lambeaux de cuir, repose tristement sur l’eau et dont Miura voulait qu’elle ressemblât à une statue bouddhique (photo de gauche ci-dessous). La seconde est « Tableau de famille », poupée sur table verticale d’environ deux mètres (photo de droite ci-dessous). Des légumes moulés sortent de son ventre pour imiter un plat chinois de « subuta » (porc aigre-doux), et toutes les assiettes sont enveloppées dans des bandages médicaux. « J’ai voulu transmettre le message ‘Mangeons tous ensemble en famille’. Mais évidemment c’est devenu un peu effrayant. Pourtant mon idée de départ était plutôt aimable », confie-t’elle.

 

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Miura Etsuko est devenue une « doll artist » après avoir vu des poupées Barbie transformées en créatures de Frankenstein. Elle avoue cependant ne pas vraiment savoir pourquoi elle fabrique des poupées, peut-être en partie une thérapie émotionnelle pour régler des expériences difficiles vécues vers l’âge de 10 ans… Elle compare ce processus thérapeutique au genre littéraire nippon appelé « watakushi shōsetsu » (ou shishōsetsu, littéralement « roman écrit à la première personne » ), où il s’agit de parler de soi sur le mode de la confession avec sincérité sans se masquer. Quoiqu’il en soit, elle constate qu’elle se sent assez mal et qu’elle a peur quand elle ne peut pas créer : bien que la création soit une contrainte, elle est sur Terre pour créer des poupées, même si ses expositions ou la sortie d’un livre lui font  perdre des proches. Elle confesse toutefois : « même si j’en fabrique, je ne possède pas ce que les Japonais nomment le ningyō ai, l’amour des poupées. En fait, le visage ne m’intéresse pas vraiment, je préfère fabriquer le corps et inventer des formes ».
Elle reconnaît par ailleurs ne pas avoir le sentiment de créer pour se libérer, bien qu’une fois son travail terminé elle se sente un peu plus libre. Ce qui lui donne envie de créer, c’est une pulsion qui vient du fond de son être, même si elle a vu beaucoup de peintures ou de poupées d’autres artistes qui l’ont peut-être influencée, contre sa volonté, car elle ne souhaiterait pas être obligée de renoncer à une de ses créations pour cause de plagiat. Son univers créatif est sa ville natale de Tokyo, foyer culturel incontournable au Japon,  bien qu’elle admette préférer vivre à la campagne ou à la montagne. Les gens lui disent souvent que ses poupées lui ressemblent, ce qu’elle admet volontiers malgré le côté malsain assumé de cette similitude.
Miura Etsuko s’est fait connaître en France grâce à la pochette de « Point de suture » (2008), l’album de la chanteuse Mylène Farmer, qui a découvert son travail dans le livre « La poupée fiancée de Frankenstein » et l’a contactée. Miura voulait réaliser une poupée pour l’occasion, mais Mylène Farmer a insisté pour qu’on utilise celle de l’ouvrage. Elle a donc replanté des cheveux rouge-orangé comme ceux de Mylène  (photo ci-dessous), qui est ensuite venue au Japon.

Quand on demande à Miura si la vie d’artiste est différente et si cela lui pose des problèmes, elle répond en riant : « oui, je sens beaucoup de différence ! Lorsque je vois tout ces gens qui vont travailler régulièrement, je les observe et je les trouve mieux que moi, plus polis. Quand mes proches me demandent si mon travail marche et me fait gagner ma vie, je me sens mal et fébrile. Mais en même temps je sens que ce n’est pas la peine de perdre mon temps à leur expliquer car ils ne comprendraient rien de toute façon… Il y a aussi des gens qui viennent à mes expositions et qui sont sensibles à mon travail, alors je leur explique volontiers. Mais pour les gens qui ne comprennent pas, je pense que ce n’est pas la peine d’expliquer ». Elle ajoute en riant de nouveau : « Même s’ils pensent que je ne suis pas une très bonne personne, dans le fond ce n’est pas grave car je ne suis pas une très bonne personne ».

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Mayumi Takahashi

Mayumi Takahashi ou la vieillesse heureuse. Ainsi pourrait-on résumer les visages souriants des vieillards exprimant le bonheur d’une vie tranquille en famille et entre amis, du côté de la campagne japonaise de Iiyama dans la partie montagneuse de la préfecture de Nagano, petite ville rurale aux hivers rigoureux et fortement enneigés où vit cette artiste en poupées renommée et qui l’a inspirée. Elle rend à merveille les visages ridés et les postures voûtées de ces personnages et de ces couples attendrissants, qui  goûtent chaque instant du soir de leur vie, souvent accompagnés  de petits enfants partageant leur joie de vivre (photos).

Après avoir appris les bases de la création de poupées dans un cours par correspondance offert par l’institut japonais de fabrication créative de poupées, elle affirme son propre style de manière autodidacte. Se reposant sur une étude scrupuleuse de la population locale, elle produit des œuvres très expressives.
En 2003, ses poupées embarquent pour une longue tournée au Japon, promue par le comité exécutif « Cadeaux de votre pays natal », qui durera sept ans. Cette exposition itinérante attire 1,8 millions de visiteurs dans 95 localités, suscitant un accueil extrêmement chaleureux partout où elle passe. À l’issue de cette tournée s’ouvre le musée des poupées d’art  Mayumi Takahashi à Iiyama, qui met en scène un village nostalgique habité par environ 100 poupées en situation (photos). Le bâtiment en bois qui abrite le musée est du style « hiraya-zukuri » (maison à un étage). Le 15 de chaque mois, les visiteurs peuvent rencontrer l’artiste.

Mayumi Takahashi a écrit plusieurs ouvrages : « Manazashi » (Regard), qui présente une collection de ses créations ; « Kusa-no-Michi » (Chemin herbeux), publié chez Kodansha ; le recueil d’essais « Ningen Banzai » (Vive l’humanité) chez « Seiryu Shuppan » ; le recueil d’essais avec photos « Le voyage de Mayumi Takahashi à la rencontre des poupées » chez « The Shinano Mainichi Shimbun ». Quelques une de ses poupées ont été utilisées pour l’émission « Minna-no-Uta » (Les chansons de tout le monde) de la chaîne de télévision NHK et dans des publicités. Elle a remporté le grand prix de l’exposition Yuzawaya sur la fabrication créative de poupées en 1998, et de nombreux autres prix, dont ceux de l’exposition de poupées Shin Seiki et l’exposition d’artisanat d’art du Japon. Ci-dessous de gauche à droite : « Soûl », 2003 ; « Gare ferroviaire », 2006.

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Ryūjo Hori

Grâce à leur grande habileté technique, la qualité de leur engagement artistique et leur fidélité à la tradition, certains créateurs contemporains entrent dans la longue lignée d’artistes en poupées japonais traditionnels, ce qui leur vaut parfois le statut prestigieux de « trésor national vivant ». C’est le cas en 1955 de Ryūjo Hori, première femme à recevoir cette distinction, en raison de la création d’un nouveau style de kimekomi ningyō (voir Les ningyō, poupées traditionnelles du Japon), et premier artiste à être en grande partie autodidacte. Elle reçoit par hasard cette distinction la même année que son ancien professeur Hirata Gōyō (voir plus bas).
Voix puissante qui surgit dans le mouvement naissant des poupées d’art, elle est la preuve vivante que les artistes amateurs, dont le talent n’a pas été forgé par les structures traditionnelles, ont le potentiel de révolutionner le monde des ningyō, tant que leur savoir-faire est indiscutable. Ce potentiel avait été annoncé par la formation en 1933 du groupe d’artistes « Nihon ningyō kenkyūkai » (société japonaise de recherche sur les poupées) par le créateur de poupées Nishizawa Tekiho et Ota Tokuhisa, l’un des créateurs des poupées de l’amitié (voir Les ningyō, poupées traditionnelles du Japon). Ce groupe avait comme objectif principal la promotion des fabricants de poupées amateurs, au travers de cours et de démonstrations de sculpture par les maîtres de l’époque.
Ryūjo sculpte communément des poupées à l’image des femmes de l’aristocratie de l’époque de Heian (794-1185), en bois de paulownia (photos) ou plus tardivement en shiso, terre cuite couverte de papier. La poupée de gauche est en bois de paulownia couvert de lait de chaux sur le visage, les mains et les jambes, et habillée au moyen de la technique de l’appliqué, dans laquelle Ryūjo excelle.

Ryūjo Hori fait partie, avec Hirata Gōyō, Noguchi Mitsuhiko, Hani Shunsui, Noguchi Meiho et Kagoshima Juzō, des six artistes en poupées lauréats ayant reçu un prix et une reconnaissance suite à la soumission de leurs travaux au Teiten. En 1928, le Teiten crée une nouvelle catégorie artistique, la quatrième, celle des arts décoratifs, ouvrant virtuellement la porte à l’art des poupées, finalement reconnu pour la première fois en 1936. La soumission de Ryūjo cette année là dépeint un acteur dans un décor austère de théâtre et reçoit un prix Nyusen.
Il est intéressant de noter que quatre des six lauréats étaient des fabricants de poupées professionnels, formés dans un cadre traditionnel,  tandis que Ryūjo et Juzō étaient des amateurs. Pour  Gōyō, Ryūjo et de nombreux autres membres du mouvement japonais de la poupée d’art, le Teiten n’était pas une fin en soi mais juste une étape. En 1938, Gōyō ouvre un atelier où il enseigne la fabrication de poupées à un large public d’élèves et produit ses propres ningyō. En 1953, il est désigné « bien culturel immatériel du Japon » et en 1955, comme noté plus haut, « trésor national vivant ». Il continue à créer des poupées belles et élégantes jusqu’à sa mort en 1981.
Ryūjo Hori, née Matsue Yamada en 1897 et décédée en 1984, débute sa carrière artistique comme peintre et se tourne vers la fabrication de poupées après avoir eu une révélation avec un morceau de chewing-gum ! observant celui-ci à demi-mâché, elle se figure qu’il ressemble à un visage humain, ce qui l’amène à s’intéresser aux représentations tridimensionnelles de la forme humaine, et donc aux poupées. Elle commence à en fabriquer avec de la farine et de la pâte de papier journal, et des baguettes de table comme structure de base. Elle étudie ensuite auprès des célèbres fabricants de poupées Hirata Gōyō et Juzō Kagoshima, tous deux « trésor national vivant ». Ses poupées peuvent prendre jusqu’à 10 ans pour être achevées.
En 1930, elle rejoint le groupe d’artistes amateurs « Dontakusha » du créateur de poupées Yumeji Takehisa et par la suite se consacre exclusivement à la fabrication de poupées. La même année, elle tient sa première exposition au festival Hina matsuri (voir Les ningyō, poupées traditionnelles du Japon). En 1933,  Ryūjo et 20 artistes en poupées amatrices forment le groupe d’études techniques « Tanabatakai ».
En 1983, durant une visite présidentielle au Japon, elle est présentée à Nancy Reagan qui déclare « admirer la patience de Hori autant que son art ». Pour la petite histoire, elle n’est pas autorisée à apporter ses outils, essentiellement des couteaux, à la rencontre.
Le musée du trésor national vivant de Yugawaramachi dans la préfecture de Kanagawa, ouvert en 2007, possède plus de 1 200 œuvres de peinture moderne, pièces artisanales anciennes en argile, céramiques, laques et poupées, issues des travaux de trésors nationaux vivants. Il abrite plus de 80 œuvres de Ryūjo Hori et Hirata Gōyō. Ci-dessous de gauche à droite, deux poupées de Ryūjo Hori : « Attente », 1954 ; « Bungari », 1933.

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Hirata Gōyō

La carrière de Hirata Gōyō II, de son vrai nom Hirata Tsuneo, dit Hirata Gōyō, qui s’étend du début des années 1920 jusqu’à sa mort en 1981, témoigne d’un stupéfiant niveau de créativité, chaque étape de son développement artistique établissant de nouvelles tendances, élevant les normes de connaissance de son métier et des talents associés, pour finalement conduire à un élargissement de la définition de la poupée comme objet d’art. De loin le plus prolifique des membres du mouvement Hakutakukai (voir Les ningyō, poupées traditionnelles du Japon), il joue un rôle décisif dans l’échange des poupées de l’amitié (« tōrei ningyō ») de 1927 et montre un activisme des premiers jours dans le mouvement japonais des poupées d’art (« ningyō geijitsu undo »). Ce mouvement, porté par un petit nombre d’artisans, profita de l’intérêt accru du public et des officiels de l’art au Japon pendant l’échange des poupées de l’amitié en 1927 pour faire évoluer les poupées, grâce à une élévation du niveau d’exigence de la qualité de leur production, du statut de jouet (« gangu ») ou d’objet artisanal à celui d’œuvre d’art. Hirata Gōyō est, pour toutes ces raisons, désigné « trésor national vivant » en 1955, grand honneur accordé pour la première fois à un fabricant de poupées.
Pur produit du système bungyô/tonya, Gōyō naît en 1903 dans le centre de fabrication de poupées d’Asakusa, quartier populaire de Tokyo dans l’arrondissement Taitō. Il commence son apprentissage avec son père Hirata Kōjirō (Gōyō I, 1878-1924) à l’âge de 13 ans, sa formation étant centrée sur le style « shasei ningyō ». Gōyō I avait lui-même été formé dans la lignée des iki ningyō du célèbre fabricant de poupées Yasumoto Kamehachi I (1826-1900) et excellait dans ce genre hyperréaliste, avant de développer le style « shasei ningyō ».
Lorsque son père meurt, Hirata Gōyō reprend son commerce de fabrication indépendante de poupées à l’âge de 21 ans et se spécialise dans la fabrication d' »iki ningyō » et d' »ichimatsu ningyō » (ci-dessous, deux vues de la même « ichimatsu ningyō », datant de 1938).

Ces dernières, remarquables par leur réalisme et leur sensibilité, sont principalement destinées au marché japonais dans lequel elles restent extrêmement populaires, malgré leur coût très élevé lorsqu’elles sont faites par un tel maître. Hirata Gōyō continue à produire des « shasei ningyō » et à fournir des « ichimatsu ningyō » de grande qualité pour des ateliers tels que Yoshitoku ou Maruhei, mais une grande partie de son temps est consacré à la quête de ce qu’il appellera plus tard « junsui bijutsu » (l’art pur).  En 1937, il fabrique des poupées pour l’exposition universelle de Paris.
Il y eut neuf créateurs tokyoïtes participants au programme d’échange des poupées de l’amitié (photo de gauche ci-dessous) : Takizawa Koryūsai II (1888-1966), Iwamura Shokensai I (1892-1968), Hayashi Shigemitsu (1891-1967), Ota Tokuhisa, Honda Yoshiro, Yamamoto Shokichi, Ozawa Shinsaku, Kashimura Tokusaburō (1903-1995), et Hirata Gōyō (1903-1981). Le plus grand nombre fut fabriqué par  Koryūsai II avec 14 poupées, suivi de  Shokensai I avec 8 poupées et de Hirata Gōyō avec 5 poupées (ci-dessous, photos du centre « Miss Nagano/Aichi » et de droite « Miss Osaka-fu »), considérées à l’époque comme les plus abouties. Hirata Gōyō n’a que 24 ans à l’époque du programme des poupées de l’amitié, dans lequel il apporte tout le talent acquis par l’apprentissage des techniques associées à l’hyperréalisme des « iki ningyō » et aux stylisations subtiles des « shasei ningyō », héritées directement de son père. Il en résulte des poupées bien plus raffinées que les exemples traditionnels antérieurs, même ceux réalisés par des maîtres tels que Koryūsai et Shokensai.

Il avait un œil d’artiste, de ceux qui ne sont pas entravés par les attentes d’un professeur. Son indépendance de pensée et son auto-évaluation étaient clairement révélées par sa décision de graver sa signature derrière la tête de chacune des cinq poupées soumises au comité de sélection du programme d’échange des poupées de l’amitié. Ceci parle en faveur d’un artiste fier de son œuvre, pas d’un artisan faisant simplement son travail.
En 1925, Kitani Chigusa peint une belle femme agenouillée devant un miroir en train de se maquiller. Elle est simplement vêtue d’une fine robe de chambre noire sanglée à la taille, laissant transparaître sa nudité (photo de gauche ci-dessous) . Cette peinture reçoit un prix à l’exposition impériale Teiten de cette année. En 1931, Hirata Gōyō la réinterprète très adroitement sous la forme d’une iki ningyō pour la 4e exposition de l’association Hakutakukai (photos du centre et de droite ci-dessous). Dans sa version, elle ne se maquille pas mais place des ornements dans sa coiffure impeccable. Bien qu’il y ait de légères différences dans la posture et le placement des bras et des mains, d’autres détails comme le positionnement devant le miroir ou le bol à son côté font du tableau de Chigusa le modèle indiscutable de la poupée de Gōyō. La grande beauté et l’hyperréalisme troublant du personnage, la concentration de son regard, la délicatesse du nez et de la bouche, la blancheur immaculée du visage, les contours de son corps visibles à travers la gaze noire, l’articulation des doigts, tout dans cette poupée illustre la virtuosité technique de son créateur.

Mais quels types de poupées les artistes de l’association Hakutakukai produisent-ils exactement ? chacun de ses membres a sa propre spécialité, influencée par sa formation, son talent personnel et sa vision. Gōyō était sans aucun doute le plus polyvalent d’entre eux, produisant des poupées hyperréalistes dans la tradition des « iki ningyō », et des « shasei ningyō » dans la continuité de son père, en passant par des variations sur les classiques « ichimatsu ningyō », tout en leurs donnant des tours et des interprétations modernes. Le programme d’échange des poupées de l’amitié et le mouvement des poupées d’art japonaises que ce programme a encouragé ont conduit à développer la forme moderne « sosaku ningyō » (poupée contemporaine), dont Hirata Gōyō est un des plus illustres créateurs. Ci-dessous, de gauche à droite, trois « sosaku ningyō » de Hirata Gōyō : « Yama Uba et Kintarō », 1948 ; « Mère et enfant », 1934 ; « Général des floraisons de la cerise et de la prune », 1936, prix Nuysen.

Outre son frère cadet Hirata Yōkō, Hirata Gōyō avait un frère benjamin, Hirata Gyokuyō, âgé de 13 ans à la mort de leur père, qui fut en grande partie formé par Gōyō. Fidèle à son héritage, Gyokuyō se spécialisa dans les « shasei ningyō » représentant les enfants héros Kintarō et Momotarō exposés lors du jour des garçons, qui étaient les principaux produits de sa famille. Comme ses frères aînés, il fabriqua des « Ichimatsu ningyō » suite au succès de Gōyō dans le programme d’échange des poupées de l’amitié de 1927. Il fit aussi partie comme eux de l’association Hakutakukai, quoique de façon plus discrète. Il fut cependant un assistant essentiel de Gōyō dans les années d’avant-guerre, dirigeant son atelier Dojinsha ouvert en 1938. Enrôlé dans l’effort de guerre, il mourut à Mindanao (archipel des Philippines) en 1944 à l’âge de 33 ans.
Aujourd’hui, avec l’immense popularité des BJD japonaises, une nouvelle attention est portée aux poupées d’art japonaises comme les sosaku ningyō. Toutefois, pour la plupart des collectionneurs occidentaux, elles demeurent un mystère :  les noms sont difficiles à retenir, les relations malaisées à décrypter, et l’information difficile à accéder. Ci-dessous, de gauche à droite : « Recueil de pétales de fleurs » ; « Enfant heureux » ; « Miss Osaka prefecture ».

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Juzō Kagushima

Poète et célèbre fabricant de poupées, Juzō Kagushima est désigné « trésor national vivant » du Japon en 1961 et commandeur de 3e classe de l’ordre du trésor sacré en 1973. Cette dernière distinction a été instituée en 1888 par l’Empereur Meiji pour récompenser les personnes qui ont rendu des services distingués, tant civils que militaires, au pays. Il est créateur de « shiso ningyō », fabriquées par application de couches de papier washi sur des figurines en shiso (photos ci-dessous).

Né en 1898 dans le quartier Kawabata de la ville de Fukuoka, il est le fils ainé d’Otogorō et Naka Kagoshima. Élevé à la fin de l’ère Meiji (1868-1912) et au début de l’ère Taishō (1912-1926), période d’industrialisation accélérée, il choisit néanmoins d’emprunter une voie traditionnelle. Il apprend la technique de fabrication de poupées en terre cuite auprès du créateur de « Hakata ningyō » Arioka Yonejirō, à l’âge de 15 ans. À cette époque, ce type de poupée existe depuis environ 300 ans, depuis qu’un certain Masaki Sōshichi, fabricant de tuiles en argile travaillant à la construction du château du seigneur Kuroda Nagamasa à Fukuoka en 1601, se met à fabriquer de petites poupées non peintes en argile appelées sōshichi-yaki, ce qui est une des origines fournies par la tradition (voir Les ningyō, poupées traditionnelles du Japon). Peu à peu s’installe la coutume d’offrir une poupée aux souverains de Hakata (l’un des sept arrondissements de la ville de Fukuoka) et aux temples bouddhistes de la région.
Avant la naissance de Juzō Kagushima, les Hakata ningyō avaient subi des changements, sous l’influence d’un maître artisan ayant appliqué aux poupées des connaissances de coloration et anatomiques. Ces changements eurent tellement de succès qu’une poupée fut envoyée à l’exposition industrielle nationale en 1890. Kagushima n’est pas en reste en matière d’innovation en ces temps de bouleversement industriel : il continue à utiliser la terre cuite lorsqu’il devient artisan indépendant, mais se tourne bientôt vers l’exploitation des propriétés du papier washi. Il met au point en 1932 une pâte de shiso exempte de fêlures et qui maintient les couleurs dans le temps. Il se spécialise dans la production de figurines en papier washi colorées et inspirantes. En 1934, il rejoint le groupe d’artisanat Kōjutsukai. Ci-dessous, à gauche, « Souvenir d’Omori » : ce joyeux garçonnet tenant une trompette en paille est visiblement excité par quelque chose ; sa rondeur permet de montrer les qualités du shiso. Ci-dessous, à droite, « Terre éternelle » : la douceur du cœur en shiso prend vie grâce au talent de l’artiste et entre dans le mouvement d’une danse.

Mais  Juzō Kagushima est aussi un poète réputé de l’école Araragi, qui prône la renaissance du waka, genre de la poésie japonaise qui désigne plusieurs formes de poèmes, les deux plus connus étant le tanka  (« poème court ») et le chōka (« poème long « ), comme mode d’expression poétique.  Les thèmes de ses poupées sont  d’ailleurs souvent issus de l’anthologie de poèmes waka anciens Manyoshu (Collection de dix mille feuilles), compilée au VIIIe siècle mais incorporant de nombreux écrits antérieurs. Kagushima écrit essentiellement des tanka, et fait partie du groupe des fondateurs du magazine tanka « Araragi ».  En 1968, il est couronné du prix de poésie Chōkū, du nom de plume Shaku Chōkū du poète contemporain  Shinobu Orikuchi, pour le recueil « Furusato no akashi ».
Ses poupées sont exposées dans de nombreux musées, en particulier le musée du trésor national vivant de la préfecture de Kanagawa. Ci-dessous, de gauche à droite : « Jeu avec une toupie », 1952 ; « Sanu-no-chigami-no-otome », 1960 ; « Petit ami », 1963.

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Nobuko Akiyama

La délicatesse de ses tōso ningyō et le raffinement de leurs costumes ont valu à la créatrice Nobuko Akiyama, de son vrai nom Nobuko Imai, d’obtenir en 1996 à l’âge de 68 ans le statut de « trésor national vivant » du Japon. Représentées dans des situations de la vie quotidienne, femme jouant du biwa (sorte de luth), parlant à son enfant, tenant un bébé sur ses genoux, se reposant sur un banc, portant un plateau d’offrandes dans un temple,… elles dégagent beaucoup de douceur, de grâce, de chaleur et de sérénité (photos ci-dessous).

Née en 1928 à Osaka, elle est initiée à la fabrication de poupées à l’âge de 25 ans par Sakyo Nishimoto, qui lui apprend entre autres à sculpter les visages. Elle se lance ensuite dans une formation artistique multidisciplinaire : elle étudie la peinture japonaise traditionnelle avec Kacho Ikuta, la sculpture sur bois avec Tetsugai Itoh, les arts plastiques avec Teruhisa Imanura et la laque japonaise avec Isamu Takeishi. À l’âge de 28 ans, elle rencontre l’artiste en poupées Ryūjo Hori, qui lui présente Sono Obayashi. Avec ces deux professeurs, elle travaille beaucoup, découvre sa vocation et entame une relation qui durera jusqu’à leur décès. « J’ai beaucoup de gratitude envers eux deux », dit-elle, « Ryūjo Hori m’a insufflé une grande créativité et m’a transmis une technique élaborée, tandis que j’ai appris du maître Sono Obayashi que la création d’une poupée n’était pas seulement une recherche de forme, mais aussi une affaire de poésie et de cœur ». Obayashi lui a appris à travailler avec des matériaux et des techniques traditionnels de fabrication de poupées : le tōso, qui deviendra son matériau de prédilection, l’encollage du papier et le grainage.
En 1963, elle devient membre de la Kōgei, association à but non lucratif visant à protéger et développer l’héritage culturel immatériel du Japon et les arts japonais traditionnels, et à soutenir les créateurs tels que les « trésors nationaux vivants ». Cinq ans plus tard, elle devient membre du jury de l’exposition de l’artisanat d’art traditionnel du Japon, où elle soumettra en 1978 et en 1980 des œuvres qui seront recueillies par l’agence pour les affaires culturelles, et qui se trouvent actuellement au musée national d’art moderne de Tokyo, financé par l’agence. Ci-dessous, de gauche à droite, trois œuvres en tōso couvert de tissu et de papier : « Cérémonie d’offrande du rituel Shōryōe au temple Shitennoji » ; « Devant la tour aux tambours » ; « Cette belle île ».

En 1980, elle présente sa première exposition au grand magasin Takashimaya d’Osaka, qu’elle rééditera à trois reprises, et participe l’année suivante à une exposition collective avec l’artiste coréenne  Eun Jung Chang  intitulée « Poupées et calligraphie » au musée d’art Zennichi de Gwangju en Corée du Sud. La période qui s’ensuit est celle des distinctions et des honneurs : elle est décorée par le gouverneur d’Osaka pour services éminents rendus aux arts en 1982 ; elle reçoit du gouvernement en 1984 la médaille au ruban pourpre, décernée aux personnes qui ont contribué au développement des sciences et des arts ; en 1993, elle crée une poupée destinée  à être offerte au prince héritier par la préfecture d’Osaka ; la même année, elle est élue membre permanent du jury de l’exposition de l’artisanat d’art traditionnel japonais pour le 40e anniversaire de cet événement ; elle est désignée « trésor national vivant » du Japon en 1996 ; cette même année, elle présente « l’exposition de poupées du trésor national vivant Nobuko Akiyama » dans la ville de Kawauchinagano (préfecture d’Osaka) ; enfin, en 1998, elle est nommée dans l’ordre de la couronne précieuse de quatrième classe.
Les années 2000 sont une période d’expositions : ses œuvres soumises en 2000 à la 47e exposition de l’artisanat d’art traditionnel du Japon sont recueillies par l’agence pour les affaires culturelles ; en 2001 a lieu « l’exposition de poupées du trésor national vivant Nobuko Akiyama – enveloppée de sérénité », dans le cadre de l’exposition d’hiver du musée d’Osaka sur la culture Yayoi (période 800 av. J.C. – 250) ; une exposition de ses œuvres se tient au musée d’art de la ville d’Urasoe sur l’île d’Okinawa en 2008, à l’occasion du 60e anniversaire du journal « Okinawa times » ; la même année, elle est membre du jury de trois expositions : artisanat d’art traditionnel du Japon, artisanat d’art d’Osaka, et régionale du Kansai. Nobuko Akiyama occupe ensuite les fonctions de conseillère des association Kōgei et artisanat d’art d’Osaka. Ci-dessous de gauche à droite, trois œuvres présentées à des expositions de l’artisanat d’art traditionnel du Japon : « Travailleur du bois à Ise », 1993, laque sèche sur bois ; « Cheveux noués dans le style Ryukyu », 1997, tōso sur bois couvert de tissu et de papier ; « Son d’automne, 1995, papier sur bois.

Les poupées  de Nobuko Akiyama sont réputées pour l’élaboration de leurs costumes, faits de tissu de kimono de la fin de l’ère Edo (1603-1868) et du début de l’ère Shōwa (1926-1989). De plus, leur posture peut être librement ajustée.
Outre les distinctions mentionnées plus haut, Nobuko reçoit plusieurs récompenses dans sa carrière, dont deux prix Nikkei (une des plus importantes entreprises de médias japonaises), reconnaissant les accomplissements des personnes et organisations qui ont amélioré la vie des gens en Asie, dans les domaines de la croissance régionale, de l’innovation, des sciences et techniques et de la culture.
« Quand je pense à l’histoire des poupées au Japon, qui commence avec les figurines primitives dogū et haniwa (voir Les ningyō, poupées traditionnelles du Japon), je me dis que leur rôle d’objet de prière et de protection existe et existera toujours », déclare-t’elle, « et d’ailleurs la laque japonaise, utilisée autrefois pour fabriquer des figurines bouddhiques, est devenue la technique fondamentale du tōso ». Elle ajoute, parlant de son rôle sur Terre, « mon existence pourrait être si étriquée sans ce large champ de vision qu’offre l’art. J’ai le désir de créer des poupées qui mettent du baume au cœur des gens, de créer quelque chose de beau rayonnant de l’intérieur, pas une beauté superficielle, et j’y travaille ». Nul doute que ce souhait soit exaucé !

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Komao Hayashi

Le travail du créateur de poupées Komao Hayashi est inspiré par la littérature historique classique du Japon et par son exposition culturelle au palais impérial de Kyoto, près duquel sa famille vit depuis plus de 200 ans. Entouré de boutiques de costumes de théâtre nô et de nobles de la cour, il lui a été facile de trouver le matériel nécessaire pour habiller ses poupées. Kyoto est aussi la ville où la poupée est devenue objet d’affection, au-delà de son rôle traditionnel rituel ou religieux, lorsque les artistes fabriquant des sculptures bouddhiques en bois se sont mis à représenter des personnes. Son œuvre tout entière nous parle de récits anciens, reflétant la profondeur de sa connaissance de l’art  et de l’histoire des japonais, de leurs coutumes et des formes du théâtre traditionnel telles que le nô, le kyogen et la danse de Kyoto. Ses poupées réveillent avec douceur des souvenirs de scènes du passé, et ce plaisir fait partie de l’attrait de son travail (photos ci-dessous, de gauche à droite : « Hana tachi bina » ; « Odori »).

Né en 1936 à Kamigyō-ku, quartier de la ville de Kyoto, Komao Hayashi étudie au lycée Suzaku et devient en 1955 disciple du fabricant de poupées Menya Shōzō XII (1910-1994), puis de Kitazawa Nyoi, artisan fabricant de masques pour le théâtre nô, en 1963. Il choisit d’utiliser des techniques et matériaux traditionnels remontant à l’époque d’Edo (1603-1868), comme le tōso, mélange composite de bois de paulownia pulvérisé et de colle de riz ou d’amidon de blé, pour fabriquer des poupées destinées à l’exposition aux festivals hina matsuri. Ces poupées montrent un degré élevé de connaissance du métier, et sont des œuvres créées à des fins uniquement décoratives. Toutefois, leur grande popularité nécessite une augmentation de la production pour faire face à la demande : plutôt que de continuer à sculpter dans le bois la tête et les différentes parties du corps, les fabricants les coupent à la forme directement dans le tōso. Aujourd’hui, ce matériau reste l’un des  plus couramment employés  dans le monde de la poupée d’artiste. Ci-dessous, deux poupées tōso, avec à gauche « Gojo », tōso sur bois recouvert de tissu par la technique kimekomi.

En 1964, Komao Hayashi est sélectionné pour l’exposition d’artisanat d’art traditionnel du Japon, dont il deviendra membre du jury en 1972. Il intègre en temps que membre principal le jury de l’association d’artisanat d’art traditionnel du Japon en 1974, et celui de l’exposition d’artisanat d’art traditionnel du Japon en 1983.
Grâce à son exploitation talentueuse des techniques et matériaux traditionnels, et à ses références impressionnantes à l’histoire du Japon, il est couvert d’honneurs : nommé conservateur d’un bien culturel immatériel (élément du patrimoine culturel d’une haute valeur historique ou artistique) en 1995, il devient « trésor national vivant » en 2002, à l’âge de 66 ans ; deux ans plus tard, il reçoit la médaille au ruban pourpre, décernée aux personnes qui ont contribué au développement des sciences et des arts ; il est décoré par la préfecture de Kyoto pour services éminents rendus à la culture en 2007 ; enfin, en 2009, il est décoré de l’ordre du soleil levant de quatrième classe (rayons d’or avec rosette), distinction accordée aux personnes ayant contribué au rayonnement du Japon ou de sa culture. Il occupe ensuite la fonction de conseiller de la Kōgei, association à but non lucratif visant à protéger et développer l’héritage culturel immatériel du Japon et les arts japonais traditionnels, et à soutenir les créateurs tels que les « trésors nationaux vivants ».
Sur le plan technique, Komao Hayashi commence par élaborer grossièrement la forme de la poupée dans du bois, puis étale le tōso dessus et affine l’aspect de la poupée. La surface est ensuite lissée à la lime et une couche de lait de chaux est appliquée. De fins morceaux de papier washi sont collés pour constituer la peau blanche et les joues rouge pâle de la poupée. Des fragments de feuille d’or et de papier washi teinté en de multiples couleurs sont plaqués sur le corps afin de créer des motifs décoratifs pour le costume, complété par application de couches de tissu semi transparent. Les cheveux sont obtenus en posant des strates de papier washi teint en noir et blanc. Enfin, les traits élégants du visage sont dessinés à l’encre de chine. Une attention spéciale est apportée aux matériaux utilisés pour l’habillement, tels que les étoffes du costume nô (« mizugoromo »), littéralement « vêtement d’eau », porté pour de nombreux rôles et fait d’un tissu artificiellement vieilli en armure taffetas (« yore ») présentant un aspect usé (photo ci-dessous).

Komao Hayashi a reçu plusieurs récompenses dans sa carrière, dont en 1973 le prix du président  de l’association d’artisanat d’art traditionnel du Japon dont il deviendra président, et le prix de la culture de Kyoto pour l’ensemble de son œuvre en 2001. Il n’a pas de disciple. Des maîtres âgés tels que lui, sans personne pour perpétuer leur œuvre, ne sont pas rares au Japon : il ne suffit pas de transmettre le savoir-faire, encore faut-il que le successeur possède la sensibilité artistique indispensable.
« Faire une poupée est source de joie pure », confie-t’il, « et une part de cette joie en tant qu’artiste est de pouvoir raconter une longue histoire, ou de condenser un vaste monde dans un petit objet ». Ci-dessous, « Sakagami », poupée tōso représentant un personnage de femme furieuse du théâtre nô, les cheveux en bataille, qui se déchaîne contre les enfants se moquant de son apparence.

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