Créatrices et créateurs russes

La Russie a une longue et riche tradition dans le domaine de la poupéeAmulette, poupée rituelle, jouet ou objet patriotique, son rôle est multiple (voir Les poupées folkloriques etc. Partie I : poupées traditionnelles russes, américaines et japonaises). Suite à la chute du mur de Berlin et à l’effondrement de l’Union Soviétique, la Russie connaît au début des années 1990 une explosion de la poupée d’artiste, comme les États-Unis à la même période (voir Créatrices et créateurs américains). Le cas de la Russie s’explique, selon les directrices du Salon international « Art et poupées », Yuliana Taranova et Svetlana Pchelnikova, par le fait que « la culture russe est naturellement très créative. Notre culture produit traditionnellement des objets artisanaux faits à la main. De plus, au moment où les gens peuvent consacrer plus de temps à leurs hobbies -vous n’avez plus besoin de travailler jour et nuit comme à l’époque de l’URSS-, ils peuvent se tourner vers la créativité et les œuvres d’art, en l’occurrence les poupées. Tous ces stéréotypes selon lesquels les poupées ne sont que des jouets pour enfants sont balayés par les artistes russes contemporains. Les poupées en Russie sont de véritables œuvres d’art, et chacune a une histoire unique racontée par son créateur ». Cette dernière affirmation rejoint, un siècle plus tard, le credo du mouvement des poupées d’art de Munich (voir Les artistes en poupées pionniers).

Et créatifs, les artistes russes en poupées contemporains le sont assurément ! On assiste à un véritable foisonnement imaginatif explorant toute la gamme des expressions et sentiments humains : beauté, étrangeté, nostalgie, merveilleux, douceur, burlesque, mélancolie, humour, bonhomie, tristesse et (particulièrement, pourrait-on dire) onirisme. En transformant l’anatomie humaine en personnage inanimé captivant et magique, ces artistes s’approprient le savoir-faire ancestral et y introduisent des idées, techniques et matériaux modernes pour créer des œuvres d’art excentriques et hyperréalistes  non orthodoxes et curieuses à observer. Les deux pôles de cette renaissance sont, sans surprise, Moscou et Saint-Petersbourg, capitales culturelles de la Russie éternelle.  Nous présentons ici un tour d’horizon de la création contemporaine en poupées d’art de ce pays, qui compte un grand nombre d’artistes de premier plan.

À tout seigneur  tout honneur, ce premier portrait est consacré à Michael Zajkov, le jeune surdoué dont les poupées hyperréalistes déchaînent les commentaires dithyrambiques sur la Toile (curieusement, cet artiste très présent sur les réseaux sociaux n’a pas de site web, peut-être parce que la plupart de ses œuvres ne sont pas à vendre). Vivement recommandé par la célèbre artiste en poupées italienne Laura Scattolini (voir Créatrices contemporaines), une de ses inspiratrices avec Rotraut Schrott (voir Les artistes en poupées pionniers), il sort licencié  de l’université de Kouban (Russie) en 2009, avec une spécialisation en sculpture. De 2010 à 2013, il poursuit ses études en 2e et 3e cycles tout en travaillant comme sculpteur pour un théâtre de marionnettes. Il fabrique sa première poupée en 2010, et présente pour la première fois son travail au 4e salon international de poupées d’art à Moscou en 2013, où il fait sensation et attire l’attention des collectionneurs et des galeristes (photos, de gauche à droite : Anastasia, Antonina,Nina).

Michael Zajkov crée avec une grande précision des poupées si réalistes que malgré leur beauté formelle le public les reçoit parfois avec un certain malaise, ce qui amuse leur auteur. Il travaille différents types d’argile polymère, avec une prédilection pour le Fimo et le Cernit. Ses poupées sont dotées de 13 articulations mobiles, ce qui leur confère une grande posabilité. Les visages, y compris les yeux en verre venus d’Allemagne, sont soigneusement peints à la main par l’artiste, les perruques étant en mohair français de qualité élevée. Les costumes élégants semblent tout droit sortis du début du 20e siècle, avec leurs précieuses matières : batiste, voile, soie et dentelle française ancienne. Les bottes en cuir sont habilement confectionnées par l’artiste.

Tout aussi jeunes et douées que Michael Zajkov, les sœurs Popovy sont artistes en poupées et stylistes de mode. En associant ces deux passions, elles lancent de petites collections conceptuelles de 10 à 15 poupées par an. Les jumelles Ekaterina et Elena, nées et élevées à Perm (Russie), commencent à fabriquer des poupées en 2004, suite à un projet au département de stylisme de l’académie d’art architectural de l’Oural où elles ont la consigne de créer une des poupées exprimant des émotions. Leurs portraits ont des sources d’inspiration multiples : personnalités, musique, cinéma, histoire de la mode, nature,…la liste est sans fin. Chacune de leurs BJD (voir Les poupées BJD) originales (OOAK), complexes et superbes, est faite à la main de A à Z (photos).

Un énorme travail est au cœur de chaque collection. Le concept est développé à partir d’une idée ou d’une émotion, avant le travail préparatoire : documentation sur le récit accompagnant le concept, recherche d’images, identification des tissus, choix des techniques et dessin des esquisses. Le style des sœurs Popovy se base sur l’opposition entre beauté et effroi, fascination et répulsion : elles exploitent les imperfections des visages humains pour les sublimer. Elles accordent beaucoup d’importance à la photographie de leurs créations, qu’elles ont développée pour en faire des œuvres à part entière (photos).

Le processus de création fait la part belle aux croquis de la future poupée, à la fabrication entièrement manuelle  du prototype, peint et mis à la teinte au moyen de pinceaux et de pistolets, et à la fabrication des costumes et des perruques avec des tissus rares anciens. Chaque poupée reçoit comme autographe un petit papillon peint à la main et un tatouage en forme de machette blanche.
Les sœurs Popovy, qualifiées de nouvelle vague de l’art russe en poupées, ont déjà reçu de nombreux prix, dont celui de meilleur créateur de poupées du salon international de poupées de Moscou.

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Dans un style plus classique, la grande dame de la création russe de poupées, Tatiana Baeva, œuvre dans le domaine des « sculptures habillées », comme elle les appelle, depuis 1982. Diplômée de l’école des Beaux-Arts de Moscou avec une spécialité en restauration d’icônes et peinture à l’huile, elle travaille comme artiste indépendante dans divers domaines tels qu’illustration ou projets de télévision. Pendant son temps libre, elle s’intéresse au matelassage et à la fabrication de poupées.
Sa première série de poupées d’art, concept nouveau en Russie à l’époque, date de 1982. Elle les expose dans différents salons d’art à Moscou. Elle se met alors à explorer divers styles et matériaux en autodidacte, car il n’y a à l’époque ni cours ni fournitures dans ce domaine, avant de trouver sa voie et de se consacrer entièrement à la création de poupées originales (OOAK) en porcelaine ou en technique mixte au début des années 1990. En 1992, elle gagne un 2e prix avec une poupée en tissu à la convention de la société internationale de poupées en Allemagne.
Tatiana Baeva confie : « j’admire la diversité des formes et visages humains, aussi mes poupées reflètent-t-elles un mélange de diverses cultures et traces ethniques (photos).

Je suis fascinée par le processus d’animation d’un morceau d’argile, bien que ce soit la partie la plus demandeuse en temps et en énergie de chaque projet. La peinture est également passionnante, car c’est  là que l’apparence et -plus important- l’âme de chaque poupée sont créées ».
L’objectif de Tatiana est d’exprimer le caractère de la poupée à travers la posture et le regard. Elle utilise différents styles et techniques de peinture pour transmettre l’humeur qu’elle essaie d’atteindre. La réalisation des costumes est  la deuxième étape pour compléter l’apparence. Elle traite et teinte souvent  des tissus, et utilise des accessoires anciens, en appréciant comment les textures et les couleurs paraissent s’accorder de manière magique pour compléter le processus de création. Mais, comme elle le précise : « le costume a une signification secondaire et ne sert qu’à révéler le caractère de la poupée ; si je fais par exemple une japonaise, je ne l’habille pas en kimono traditionnel, ce qui rend la grille de lecture de mes poupées plus complexe. Parfois j’en entends des interprétations auxquelles je n’avais pas pensé. »
Tatiana Baeva réalise parfois des collections de poupées, comme celle consacrée aux villes. Écoutons-la : « la poupée de New-York a été une découverte capitale pour moi en termes d’approche artistique ; je conduisais dans cette ville lorsque soudain j’en « vis » une image, qui finit par devenir un type habillé en blanc avec une vue urbaine panoramique dessinée sur ses vêtements, un plan de métro sur sa chemise et un chapeau cylindrique reproduisant des bâtiments de la ville (photo de gauche). La poupée de Moscou a beaucoup de fenêtres sur son costume ; depuis mon enfance je suis stupéfiée par le nombre de fenêtres ouvertes à Moscou ! j’imaginais toujours des histoires qui pouvaient se passer derrière ces fenêtres (photo de droite). La poupée de Saint-Pétersbourg (photo du centre) est un homme jouant du violoncelle et portant un pardessus qui représente une vraie carte de Léningrad (ancien nom de Saint-Pétersbourg). Dans cette collection, je me suis concentrée sur mes propres associations d’idées plutôt que respecter une vérité historique. »

Les poupées de Tatiana font partie de nombreuses collections privées à travers le Monde, dont celle de l’actrice américaine Demi Moore. Elle est directrice de l’association des artistes en poupées de l’alliance des artistes de Moscou, et membre du NIADA (National Institute of American Doll Artists). Elle aime à répéter : « aussi loin que je me souvienne, j’ai aimé dessiner, coller, sculpter, et par dessus tout  fabriquer des objets ressemblant à des poupées. Une fois, à l’école, j’ai dit que plus tard je voudrais travailler dans une usine de poupées à peindre le visage et les yeux. »

Dima, nom d’artiste pour Dmitry Petrovich Zhurilkin, est un jeune créateur russe de poupées, diplômé de l’école d’art et d’artisanat de Moscou. Spécialiste de la technique mixte (approche picturale ou sculpturale, figurative ou abstraite, par laquelle l’artiste utilise au moins deux médiums différents, comme le dessin, la peinture, la sculpture,…), il réalise depuis 1995 des sculptures ou des poupées qu’il appelle « objets », ce qui lui laisse une large étendue de créativité.
Son univers est fantasque, caricatural, burlesque, cocasse, parfois absurde, et s’inspire de personnages de fiction ou historiques (ci-dessous, de gauche à droite : Napoléon Bonaparte, la princesse au petit pois, le joker) .

Les corps sont disproportionnés, la tête hypertrophiée, les codes de l’esthétique sont cassés. Toutefois, l’air bonhomme des visages des poupées attire la sympathie et fait sourire. Ce qui frappe par ailleurs, c’est l’imagination et l’originalité des situations, comme cette poupée en équilibre (photo de gauche) ou ce pêcheur qui visiblement n’attrape pas de poisson (photo de droite).

Dima utilise des matériaux aussi divers que pâte à modeler, papier-mâché, métal, perles de verre, et bien entendu les tissus des vêtements qu’il fabrique lui-même. Sa peinture de prédilection est l’aquarelle. Les  œuvres de Dima sont présentes dans des collections privées en Russie, aux États-Unis,  en Suisse, en Italie,…Le créateur des « poupées sans les poupées », selon son expression, a participé à de nombreux salons spécialisés et remporté plusieurs prix internationaux.

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Revenons au classique avec la très talentueuse Sasha Alexandra Khudyakova, artiste moscovite héritière de la tradition russe en fabrication de poupées. Ses impressionnantes créations éthérées, d’une grande beauté formelle et costumées de manière élaborée et détaillée, attirent l’attention et retiennent le regard. Frôlant la perfection dans le style classique, non dénuées d’une certaine sensualité et d’une délicate féminité, leur réalisme anthropomorphique a été baptisé par leur auteure « subsculpture » (photos).

Sasha Khudyakova est diplômée de l’université d’État arts et industrie Stroganov à Moscou. Artiste en poupées professionnelle depuis 1992, elle travaille aussi bien la porcelaine que les argiles polymères Cernit, Fimo, Flumo, et le plastique. Sans cesse, elle s’efforce d’exploiter des idées, techniques et matériaux innovants.  Sa statuette en porcelaine métallique « la lune » (photo) a été sélectionnée « œuvre d’art du jour » par le salon Art Expo New-York de 2011 ; elle utilise la porcelaine métallisée pour créer une figurine élégante et fine, décorée de guirlandes et d’anneaux en argent, qui évoque la lointaine délicatesse du clair de lune.

Présidente de l’association russe des artistes en poupées, Sasha est également vice-présidente de la section poupées d’art de l’union internationale des artistes de Russie et membre de l’union des artistes de Moscou. Ses créations sont détenues dans de nombreuses collections privées en Allemagne, Pays-Bas, Israël et Italie, ainsi que dans le Musée de l’Histoire de Moscou.

Oniriques et décalées, gaies tout en étant paisibles, les poupées originales (OOAK)  en paperclay d’Ima Naroditskaya sont inclassables. Parfois aériennes, toujours émouvantes, elles forment un mélange étonnant d’imagerie sincère et d’ironie, à la fois lyriques et comiques, et dégagent une poésie certaine. L’une des principales artistes russes contemporaines en poupées, également célèbre à l’étranger, l’imaginative Ima, née à Moscou, dessine depuis son enfance et rêve d’être styliste. Malgré ou peut-être à cause de cela, elle embrasse la « sérieuse » profession d’ingénieur en construction ferroviaire après l’obtention de son diplôme en 1986. Au cours de cette première vie, elle réussit en 1990 un concours pour une formation en animation graphique, à la suite de laquelle elle intègre pendant six ans le célèbre studio d’Alexander Tatarsky comme animatrice graphiste. Cette expérience lui fait ressentir la merveilleuse sensation d’insuffler la vie à des objets inanimés. Plus tard, en visitant un salon de poupées pour la première fois, elle est si captivée qu’elle décide de suivre en 1996 un master class en fabrication de poupées avec Tatiana Baeva (voir ci-dessus) et devient professionnelle en 1997.
« Mes poupées s’inspirent de personnages de cinéma ou de littérature,  de la musique, de la nature, d’impressions de voyage ou de mes amis et relations », confie-t-elle. « J’essaie en langage des poupées de refléter mes pensées, impressions et comportements en réaction à ce qui m’entoure. Je trouve aussi l’inspiration dans les travaux d’artistes aussi divers que Michel-Ange, Rembrandt, Vermeer, Turner, Degas, Bernini et Klimt, pour ne citer qu’eux. » Les photos ci-dessous illustrent la variété d’inspirations d’Ima Naroditskaya. De gauche à droite : papillon, la reine des oiseaux, le chemin.


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Elle participe à de nombreuses expositions et remporte des prix en Russie, aux États-Unis, en Allemagne et au Japon, dont le prestigieux « Mega-Star » du salon international de poupées de Moscou en 2006. En 2000, elle devient membre de l’union des artistes de Moscou et en 2001 elle est élue au NIADA (National Institute of American Doll Artists). Ses œuvres  sont présentes dans de nombreuses collections privées à travers le Monde.

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 Alexandra Koukinova est l’artiste principale et la fondatrice en 1989 à Moscou  de la société « Alexandra », qui fabrique et commercialise des poupées d’artiste  en porcelaine raffinées, destinées à la collection et au souvenir. Ces poupées présentent une haute fiabilité historique, et offrent de grandes maîtrise et qualité d’exécution. Elle sont produites en exemplaire unique (OOAK), en édition limitée de 3 à 35 pièces ou en série de 150 pour les poupées souvenir. Depuis la fondation de la société, plus de 100 modèles de poupées en porcelaine, mais aussi en tissu ou en argile, ont vu le jour (photos, de gauche à droite :  Beatriche, tissu ;  Tess, argile ; Nelly, porcelaine).

Elle est diplômée de l’école studio du théâtre d’art dramatique académique Tchékov de Moscou avec une spécialisation en conception de décors et de costumes, école où elle développe sa passion pour le design et l’antiquité. Frustrée par les limites de délai et de budget imposées par les compagnies de théâtre, elle commence à concevoir des poupées en tissu qui rappellent le passé et portent des costumes russes provinciaux traditionnels. Lorsqu’elle fonde la société « Alexandra », c’est avec l’idée de perpétuer la mémoire menacée de ces costumes au moyen des poupées, avec le concours de l’expertise de trois importants musées moscovites : le musée d’histoire, le musée d’artisanat décoratif et le musée d’art populaire.
Alexandra conçoit et réalise les moules de tous ses modèles de poupées, la porcelaine étant cuite et peinte sous sa supervision à l’usine de Moscou. Tous les vêtements sont cousus et brodés à la main par une équipe locale de couturières, en utilisant des étoffes et dentelles anciennes, et décorés de perles, pierres fines et fleurs en soie. Les chaussures, perruques, bijoux et accessoires sont faits à la main par des artisans de la société. Les premières poupées en porcelaine sont introduites en 1995 dans la fameuse « collection russe » (photos, de gauche à droite : Alisa, Arina, Michail).

Outre des costumes traditionnels russes, l’inspiration d’Alexandra Koukinova vient de l’art déco, du ballet, de la commedia dell’arte, de personnages historiques et de contes de fées. En 1993, les produits de la société « Alexandra » reçoivent la mention officielle du gouvernement « œuvres hautement artistiques », qui donne accès aux archives de tous les musées russes. La société participe aux plus importants salons de poupées en Russie, en Europe et aux États-Unis, et remporte de nombreux prix : « Mega-Star », « grâce et harmonie », « meilleure poupée traditionnelle de l’année », « prix de la sympathie du public », « poupée d’excellence », « pièce la plus attrayante » et « poupée de l’année ». Ci-dessous, de gauche à droite : Denise, Ondine, Tatyana.

Dès l’âge de six ans, Marina Bychkova trouve sa voie : elle fera de belles poupées articulées. Son rêve devient réalité lorsqu’à l’âge de 24 ans en 2006 elle réalise, après s’être heurtée aux limitations de l’argile polymère, sa première BJD (voir Les poupées BJD) en porcelaine. Depuis, ses créations sensuelles au regard intense et aux lèvres pulpeuses, proposées nues, tatouées ou habillées fascinent le public (photos, de gauche à droite : vénitienne ; Anna Karénine survit au train ; Cendrillon nordique) .

Née en Sibérie en 1982, elle est  inventive dès son plus jeune âge. À cinq ans, elle découpe des poupées de papier dans des livres ou des magazines. À six ans, elle dessine déjà des poupées et crée sa première poupée de papier articulée. Elle a son premier choc esthétique à l’âge de sept ans, à la vue d’une publicité télévisée pour Barbie. La même année, Marina fabrique des poupées organiques avec des fleurs, des brindilles et des feuilles, avant de commencer à coudre ses premières poupées en tissu. À neuf ans, la précoce fillette réalise une poupée en fibre en utilisant l’anneau de tétine de sa petite sœur comme tête et en défaisant une manche de pull pour faire des cheveux ! À partir de douze ans, elle vend à ses camarades d’école des poupées en papier dessinées et articulées. En 1996, sa famille s’installe au Canada, où l’inspiration pour ses poupées de papier passe des personnages de contes de fées et dessins animés russes à ceux de la culture et des films adolescents de l’Amérique du Nord.
Les tourments de l’adolescence et son exil mettent un terme à sa créativité jusqu’à ce qu’à l’âge de 20 ans, en première année à l’institut d’art et de design Emily Carr de Vancouver, elle découvre l’argile polymère et voie le film « Le seigneur des anneaux : la communauté de l’anneau ». Ces deux déclencheurs la conduisent à expérimenter la sculpture de poupées articulées en argile polymère. À 21 ans, elle découvre l’œuvre de l’illustrateur allemand Sulamith Wülfing qui va influer sur son style, et s’essaie à la broderie de perles. L’année suivante est importante pour Marina : elle fabrique ses deux premières poupées en porcelaine, avant de gagner avec elles un concours local qui la conduit à réaliser sa première poupée en porcelaine à articulations sphériques et à sérieusement envisager une carrière dans ce domaine. Un autre jalon dans sa vie : à 24 ans, pour son diplôme de l’école d’art, elle produit son premier travail conceptuel sur le thème de Blanche-neige, « Nécrophilie » (photos), exploration des perversions des contes de fées.

L’année suivante, elle crée la marque « Enchanted Dolls » (poupées enchantées), dont la déclaration de principe artistique précise : « ces poupées sont des œuvres d’art articulées élégamment sculptées. Remarquablement nue, gravée, ou parée de somptueux costumes sculpturaux faits de pierres, métaux précieux et objets trouvés rares, chaque poupée transmet de façon complexe un aspect de notre humanité. Uniques et délicates, leurs formes provoquent une forte réponse émotionnelle, et nous hantent par leur vulnérabilité. Tout à la fois innocentes et sexuelles, ces poupées dépeignent des images très stylisées de la féminité, en même temps qu’elles jettent le doute sur l’espiègle naïveté de la vie. » Marina  apporte simultanément des transformations à son modèle : la taille de la poupée descend à 34 cm, avec un corps complètement articulé, et la mécanique interne est améliorée.
Côté technique, les poupées enchantées sont en porcelaine car cette matière offre trois avantages sur la résine : elle ne vieillit pas, étant résistante aux rayons UV, aux fluctuations de température, et imperméable ; la peinture du visage et du corps se lie à la porcelaine au niveau moléculaire durant la cuisson à haute température, ce qui lui permet de ne pas se détacher lors de manipulations et de résister à la lumière ; la porcelaine est bien plus dure et complètement résistante aux rayures. Par ailleurs, la plus grande fragilité de la porcelaine n’est pas avérée et dépend des conditions du choc.
La sculpture initiale est en Super Sculpey. À cette étape, tous les mécanismes d’articulation sphérique sont mis au point, finement réglés et grossièrement poncés. Une fois fait le premier jeu de moules, les formes sont coulées, cuites et poncées pour produire un ensemble lisse de parties du corps servant à réaliser le jeu final de moules. Puis vient le deuxième coulage, la création de logements pour les articulations et le perçage de trous pour le cordage. Les pièces sont ensuite cuites en allure minimale dans un four à céramique, puis nettoyées à fond pour obtenir un lustre élevé de la porcelaine. Vient alors la cuisson à grand feu, au cours de laquelle les pièces rétrécissent de 10 à 13 %. Puis arrive l’étape de la peinture : pour obtenir des couleurs riches, saturées et permanentes, elle doit être appliquée en plusieurs couches dont chacune doit être cuite, ce qui prend entre trois et cinq jours. Les articulations sont ensuite recouvertes de cuir pour assurer une bonne posabilité de la poupée. Le cordage emploie des cordes miniature robustes en acier ordinaire et s’effectue avec une tension distincte pour chaque articulation, de manière à rendre les mouvements des différents membres indépendants.
Après assemblage complet de la poupée, soit les cheveux sont collés, soit  une perruque amovible est posée. L’étape finale est la réalisation du costume : Marina utilise de l’or 24 carats, de l’argent sterling, des cristaux d’Autriche, des perles graines plaquées d’or et des pierres précieuses telles que rubis ou  émeraude pour orner en broderie les robes de ses poupées, ce qui lui prend entre 150 et 350 heures par robe.
Depuis 2004,  l’année de ses premières poupées en porcelaine, Marina Bychkova est très exigeante et obsessionnelle dans son travail, et lui sacrifie tout. Son point de vue a le mérite d’être clair : un mode de vie équilibré est un mode de vie médiocre. Ceci vient du fait que, malgré sa jeunesse, Marina a un sens aigu de la mort et ne supporte pas de perdre un moment ou de laisser passer une occasion. Cela se traduit par un nombre impressionnant de réalisations, de publications commentant son travail, de salons où elle a exposé et de prix qu’elle a reçus, dont les prestigieux « poupée chef-d’œuvre » et « poupée de musée » du salon international de la poupée de Moscou, pour ne citer qu’eux.
Marina décrit son art comme essentiellement décoratif, figuratif et romantique. Ses poupées dévoilent une belle qualité un peu hantée, comme prises dans le versant obscur originel des contes de fées. Son travail conceptuel est influencé par des problématiques sociétales, psychanalytiques et féministes : ci-dessous, de gauche à droite, le combat contre le cancer du sein, les droits du fœtus, le syndrome de Stockholm dans « La belle et la bête ».

Cette vision claire de son art, associée à son talent et à une esthétique rigoureuse, confèrent à ses poupées la magie un peu dangereuse qui rend son œuvre unique. Laissons à Marina le mot de la fin : « la raison pour laquelle j’adore faire des poupées est la multidisciplinarité de cet art. Je ne me contente pas de travailler avec une seule technique telle que la peinture ou la sculpture, et les poupées m’offrent une expérience tactile variée et satisfaisante. Pour créer une poupée, je dois combiner sculpture, design industriel, peinture, gravure, fabrication de moules, dessin, ferronnerie, mode et bijouterie. Je veux tout ou rien ! »

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