Créatrices et créateurs contemporains

Introduction

François Theimer et Michel Voinier, dans leur ouvrage « Poupées, un art contemporain : les artistes français » paru aux Editions Polichinelle en 1995, distinguent trois catégories de poupées de collection :

  • la poupée  artisanale, œuvre artistique répétitive et manuelle, limitée dans sa création et renouvelant simplement un genre déjà établi
  • la poupée  artistique, continuité industrielle d’une œuvre originale d’un artiste
  • la poupée d’artiste, par essence une œuvre originale et unique

Ils désignent le terme poupée comme incluant la sculpture polychrome anthropomorphe, à l’image de « la petite danseuse de quatorze ans » (aussi intitulée « grande danseuse habillée »), sculpture d’Edgar Degas réalisée en cire entre 1875 et 1880 et vêtue d’un bustier en soie, d’un tutu en tulle, de bas et de chaussons de danse, première poupée d’artiste selon les auteurs (photo, épreuve en bronze d’après l’original).

Nous nous intéresserons ici aux créatrices et créateurs contemporains de poupées de collection, français et européens (hors de France). Les nombreux artistes des États-Unis (l’ouvrage « Poupées d’hier et d’aujourd’hui »,de Krystyna Poray Goddu et Wendy Lavitt, paru aux éditions Abbeville en 1995, n’en recense pas moins de 72 !), œuvrant dans un marché établi, dynamique et structuré, avec des collectionneurs plus organisés, tolérants, éclectiques et passionnés que dans l’ancienne Europe, font l’objet d’une autre page (voir Créatrices et créateurs américains), ainsi que les artistes russes et canadiens.
Signalons aussi qu’en France, l’amalgame entre poupée et jouet reste vivace, tandis que dans d’autres pays d’Europe (Allemagne, Pays-Bas, Italie, Belgique, Grande-Bretagne) ainsi qu’en Russie, aux Etats-Unis et au Japon, la création de poupées de collection est culturellement admise comme un art authentique.
L’engouement des collectionneurs pour les poupées d’artistes contemporaines, au détriment des poupées anciennes et des productions commerciales, a gagné notre continent dans les années 1980 en commençant par l’Allemagne (voir Les artistes en poupées pionniers). Aux Etats-Unis, comme le soulignent Krystyna Poray Goddu et Wendy Lavitt dans la préface de leur ouvrage, le premier numéro de la revue « Dolls, the collector’s magazine », paru à l’automne 1982, consacrait moins d’un cinquième de son contenu aux poupées d’artistes contemporaines, contre plus des trois-quarts dix ans plus tard.

Nous présentons ici, parmi beaucoup d’autres, une sélection de créateurs et créatrices français contemporains reconnus par les collectionneurs et les spécialistes du domaine : Joëlle Lemasson (Héloïse), Anne Mitrani et Malou Ancelin, longtemps les seules artistes à avoir eu un rayonnement international ; Nadine Leëpinlausky, Odile Ségui, Catherine Dève, Chris Noël, Françoise Filaci, Pierre Durdilly, Rose-Marie Montané, Julien MartinezVirginie Ropars, Laurence Ruet, Alexandra Soury, Océane Drugeon (Océane Ladydoll) et Mïrya Trïstounetta
Citons aussi Annie Derôme, Lyne Dor, Julie Desert, Véronique Jacquelin et Corinne Oesterle.
Nous aborderons ensuite les autres créatrices européennes, venues d’Allemagne, d’Autriche, de Suisse, des Pays-Bas, de Grande-Bretagne, de Belgique et d’Italie.
Encore une fois parmi beaucoup d’autres, nous présentons ici les artistes :

Créatrices et créateurs français

Dans le monde de la poupée d’artiste, on ne présente plus Héloïse, créatrice dont les œuvres délicates et sensuelles, au teint diaphane et au regard profond, habillées de tissus aux couleurs chatoyantes, sculptées dans l’argile, moulées et coulées en résine puis peintes, sont présentes depuis 1985 dans plusieurs musées suisses et français, notamment le Musée des Arts Décoratifs à Paris.
Il est très difficile de caractériser ses créations en quelques mots, mais une fois de plus la poésie vole à notre secours, avec ce douzain de Vincent Muselli (1879-1956) intitule « La poupée », qui résume à merveille l’univers d’Héloïse :

Tout conspire à sa grâce, et vois comme elle est belle !
La neige unie au lys a formé son cou frêle,
Vois sa hanche, sa lèvre où, Vénus, tu souris !
Ses clairs ongles et dont – taillée en quel rubis ! –
Luit la pointe décuple, assassine et mignarde.
Regarde de ses yeux l’eau si pâle, regarde
Ce peigne délicat qui, d’un art merveilleux,
Dirige le soleil épars en ses cheveux.
Les pourpres de l’aurore ont teint sa tendre joue.
Flore dans ses rubans se noue et se dénoue,
Et les Esprits de l’air, ingénieux amants,
De bottines d’azur ont clos ses pieds charmants.

De la grâce, elles en débordent, ces poupées, synthèses abouties de la force et de la fragilité, de l’innocence et de la sensualité, de la fierté et de l’humilité, images vivantes de la matière enfantant l’émotion. Elles ont également leur part de mystère : on pourrait scruter longtemps le regard rêveur d’Emma (photo de gauche) ou celui, plus interrogateur, d’Hermine (photo de droite), en se demandant ce qui agite leurs pensées et quels secrets elles cachent…

Trois-quarts de siècle après les œuvres de Marion Kaulitz et d’Albert Marque signant la naissance des poupées d’art en Allemagne et en France, Héloïse inscrit avec d’autres créatrices et créateurs contemporains la poupée dans la liste des Beaux-Arts. Ceci découle du simple constat de la réalisation d’une poupée comme forme d’art éminemment complexe, impliquant la maîtrise de plusieurs disciplines : sculpture, peinture, moulage, coiffure, couture.
Née à Saint-Malo en 1942, Joëlle Lemasson manifeste très tôt des dons artistiques. Son père coiffeur, sa mère et sa grand-mère couturière, lui auront beaucoup apporté dans sa carrière de créatrice de poupées. De 1961 à 1964, elle poursuit des études en professorat de dessin à l’école des Beaux Arts de Rennes. C’est là que ses camarades lui donnent ce qui deviendra en 1982 son nom d’artiste, Héloïse. À la sortie des Beaux-Arts, elle renonce à son métier de professeur de dessin pour se consacrer à sa vie de mère de famille.
En 1974, suite à un coup de foudre pour les poupées de chiffon de son amie d’enfance Catherine Jounot, elle commence à en créer et part les vendre dans des boutiques aux quatre coins de la France, en même temps qu’elle exerce les métiers de styliste photo et de visagiste. Ce sont des poupées naïves, en tissu bourré de kapok. Le visage est plat, peint à la gouache, et les cheveux en laine de couleur assortie à la robe, le plus souvent en tissu liberty à fleurs (photo de gauche). Après avoir développé des volumes en chiffon, elle suspend ses poupées à la manière des marionnettes à fils et les habille de façon plus précieuse : c’est la période des Pierrot, personnages lunaires avec de grandes collerettes d’organdi (photo de droite).

« J’ai beaucoup aimé ces poupées de chiffon », confie Héloïse, « mais je me suis lassée assez vite de leur côté répétitif, et surtout je ressentais l’exigence d’aller plus loin dans la recherche du volume et de la matière. J’ajoutai une pâte durcissante à l’air, créant ainsi un relief sur le visage de chiffon : le résultat était encore trop naïf, trop maladroit, je voulais réaliser une véritable sculpture. »
Elle découvre la résine en 1980. Ne souhaitant plus utiliser le tissu, elle cherche chez les fournisseurs de produits pour artistes un matériau qui lui permette de créer un véritable volume. L’aspect de la résine, belle et translucide comme une chair d’enfant, la fascine. C’est à ce matériau qu’elle consacre alors une année entière de recherches empiriques acharnées, enchaînant les échecs et les victoires, par un processus laborieux d’essais et erreurs, car à cette époque personne ne maîtrise l’application de la résine à la fabrication de poupées. Elle finit par mettre au point sa technique : une forme est sculptée dans l’argile ; une fois la sculpture parfaitement terminée, elle en fabrique un moule en deux parties, dans lequel elle coule ensuite de la résine époxy, préalablement teintée en couleur chair ; quand la pièce est durcie, elle est démoulée, six heures après le coulage, puis poncée et colorée ; de chaque moule sont tirés un nombre limité de pièces numérotées ; vient alors le travail le plus délicat, la peinture des yeux ; la tête et le buste creux, de même que les bras et les jambes, sont ensuite fixés sur un corps en tissu bourré qui respecte la sculpture originale ; certaines parties du visage sont modelées, comme par exemple les lèvres ou les paupières, de sorte que chaque poupée a sa personnalité propre ; une perruque en mohair personnalisée est alors fixée et coiffée ; il reste à choisir les tissus de la robe, à définir son style et à la coudre.
Mélanie (photo de gauche), la première poupée en résine conforme à ses attentes, est réalisée en 1982, année de la création de la marque Héloïse, et exposée au salon des Ateliers d’Art de Paris la même année. Cet événement semestriel réunit les meilleurs créateurs et artisans d’art dans toutes sortes de domaines : bijoux, accessoires, luminaires, mobilier, créations textiles,… C’est la première fois qu’Héloïse expose ses poupées en résine dans un salon professionnel, et c’est un succès auquel elle ne s’attend pas. Elle apprend les ficelles du métier auprès des commerçants spécialisés dans le jouet ou la décoration, qui se montrent très enthousiastes pour son travail, et fréquente les nombreux artistes en poupées internationaux qui foisonnent dans ces années 1980 et avec lesquels elle se lie d’amitié : les françaises Anne Mitrani et Malou Ancelin, l’américaine d’origine israëlienne Abigail Brahms, les américaines Nancy Wiley et Monika Mechling, l’américain R. John Wright, les allemandes Brigitte Deval, Hildegard Günzel, Rotraut Schrott et Karin Schmidt, les britanniques Lynne et Michael Roche, la danoise Ella Hass, l’israëlienne Edna Dali,… Entre ces artistes au style original et à la personnalité affirmée, aucune rivalité mais une complicité amicale et une relation très chaleureuse.
Après Mélanie (photo de gauche) viennent Agathe (1982), Céline (1983) et la Lady doll (1984, photo de droite), représentant une jeune fille. La photo de Céline, blonde en robe noire (photo du centre), est publiée dans le célèbre magazine américain Dolls, en accompagnement d’un article de Barbara Spadaccini (spécialiste renommée de la poupée et ex conservatrice du département des jouets au Musée des Arts Décoratifs de Paris) consacré aux poupées françaises. La réaction enthousiaste des lecteurs établit le contact avec les collectionneurs américains.

Encouragée par le premier succès du salon des Ateliers d’Art de Paris, Héloïse continue à y exposer deux fois par an jusqu’en 1988. Elle y rencontrera une clientèle passionnée et internationale.
Lady doll se métamorphose en Antinéa, brune enveloppée de voile bleu nuit gainée dans une robe de paillettes bleues, en Belle (1984, photo de gauche ci-dessous), en violoniste brune et romantique (1985, photo de droite ci-dessous),… Cette année, elle participe à l’inauguration du département des jouets au Musée des Arts Décoratifs de Paris, qui acquiert une poupée Héloïse.

Mathilde (1987, photo de gauche ci-dessous)  et Anne-Sophie (1988, photo du centre ci-dessous), accompagnée d’un garçon, Hugo, font leur entrée. Ces poupées sont vêtues de robes précieuses et romantiques, les cheveux ornés de fleurs de couleur pastel, assorties à leur robe. En 1988 est créée une poupée de petite taille, entièrement en résine et articulée, baptisée Poupoune (photo de droite ci-dessous). C’est cette même année qu’elle expose au Musée de Poupées du Château de Josselin avec la collection de Madame la Duchesse de Rohan, en compagnie des meilleurs artistes européens.

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L’année suivante, Héloïse ressent le besoin d’un virage dans sa vie professionnelle. La clientèle  française, quoique passionnée, reste limitée à certaines boutiques spécialisées, voire prestigieuses, comme le Nain Bleu. Se sentant à l’étroit dans le contexte français, elle décide de sortir de la grande famille des Ateliers d’Art devenue faussement sécurisante et de partir promouvoir ses poupées aux États-Unis pour la première fois, auprès de contacts de revendeurs américains, dont elle constate le haut niveau d’exigence, et d’une clientèle de plus en plus demandeuse.
Ayant exposé une vingtaine de poupées chez sa cliente californienne « Lee Smith the Lee’s collectibles », dans la ville d’Anaheim près de Los Angeles, elle lui réserve les premiers numéros de Charlotte, la première poupée à être numérotée (photo de gauche ci-dessous), ainsi qu’une série exclusive d’Annette (photo du centre ci-dessous). Il existe aux États-Unis un véritable réseau spécialisé dans la poupée de collection ou l’information circule vite, et les propositions arrivent rapidement. Elle commence à travailler avec d’autres boutiques : Gigi’s Dolls à Chicago, Little Switzerland Dolls à New York, où a lieu sa deuxième exposition, avec Juliette (photo de droite ci-dessous) en vedette.

Côté technique, Héloïse insiste sur le rôle capital de la première étape, la sculpture : « une poupée est un personnage en volume, c’est une sculpture en argile, l’essentiel du travail est là. Dans la forme en terre, tout est dit : l’attitude, le regard, l’émotion fugitive qui va revivre sur chaque tirage en résine. Je ne travaille pas sur une poupée comme sur une sculpture d’après modèle vivant. Ici, le modèle est caché dans la glaise et il me faut parfois beaucoup de temps avant de le faire surgir, avant de mettre au Monde cette petite créature. C’est pourquoi lorsqu’on me pose la question ‘vous mettez combien de temps pour faire une poupée ?’, je ne sais pas répondre. Comment quantifier un temps de création ? seul le temps de fabrication est quantifiable. »
Héloïse a toujours préféré sculpter sur l’argile. « Cela permet un travail fin, abouti, et convient à la fabrication du moule », dit-elle, « c’est en fait la technique traditionnelle de la sculpture. J’ai réalisé quelques poupées en Fimo, une pâte de modelage qui permet la fabrication de pièces uniques, mais je n’ai pas obtenu un résultat parfait comme celui qu’exige la réalisation d’une poupée. »
Elle sculpte sur l’argile, donc, en s’inspirant ou non d’un jeune modèle qui vient poser à l’atelier. À partir de la sculpture parachevée, elle fabrique un moule en deux parties dans lequel elle va pouvoir reproduire sa sculpture. Ce moule prévoit une partie creuse sur chaque pièce, ce qui lui donne légèreté et solidité. Héloïse coule ensuite dans le moule de la résine époxy préparée et teinte en couleur chair. C’est une opération très délicate. Le démoulage ne peut se faire que six heures après le coulage, car la résine doit durcir. Dans ce premier moule fait selon l’original en terre, seules quelques pièces seront coulées : dix, parfois moins, car la partie souple du moule s’abîme. Les tirages suivants seront faits à partir de l’un des prototypes reciselé.
La pièce est alors poncée et le visage fardé avec des colorants spéciaux, puis rehaussé de peinture vitrail. Le travail le plus délicat est la peinture des yeux : elle peint d’abord le blanc de l’œil à la gouache puis l’iris à l’aquarelle, et recouvre l’œil de plusieurs couches de résine transparente de façon à restituer la forme du globe oculaire et à obtenir une brillance naturelle et une expression vivante du regard. La phase de montage réunit par couture la tête, les bras et les jambes sur un corps en tissu bourré qui reproduit la sculpture de ce corps. La perruque en mohair, faite sur mesure pour chaque modèle par la maison Bravot, est alors fixée et coiffée.
Il reste à choisir les tissus et à définir le style de la robe. Ce sont toujours des étoffes de grande valeur : mousseline de soie, batiste, cotons fins, tissus anciens brodés à la main, dentelle précieuse. L’importance des tissus constitue la première différence entre l’art de la sculpture et celui de la poupée. Depuis le début, Héloïse confie toute la réalisation des tenues à Danielle Pallac, sa couturière. C’est elle, nous dit l’artiste, « qui donne forme à tous les vêtements des poupées avec ses doigts de fée. Elle assemble avec patience cette couture miniature, exécute à la main les brides, les ourlets des robes. Sans cette qualité d’exécution, les poupées n’auraient pas cette finesse et cette légèreté qui font leur réputation ».
Last but not least, la vérification finale du moindre détail, qui ne laisse rien au hasard et assurera l’harmonie générale : « il ne doit pas y avoir un élément en trop, jamais ! »
À partir de 2004, Héloïse travaille différemment sur les corps des poupées : après avoir sculpté le corps en argile, elle prend l'empreinte de la sculpture avec du tissu et reproduit ainsi la forme exacte du corps, mais en tissu bourré de kapok. Le résultat est la tenue de la poupée : elle reste dans la position de l’étape de sculpture.
Mais revenons à notre chronologie. Après Gigi’s logo (1990) et une exposition au Musée des Arts Décoratifs de Paris intitulée « Poupées d’hier, créations d’aujourd’hui » en compagnie des meilleurs artistes en poupées internationaux, une innovation : Héloïse crée en 1991 La Grâce, première poupée sculptée avec les bras et le buste en une seule pièce (photo de gauche). Il se dégage de cette poupée bien nommée une grâce qui lui vaut un grand succès. Cependant, les difficultés techniques associées à sa fabrication sont grandes, et elle continue donc à appliquer le principe du corps en tissu bourré pour la majorité de ses créations. Dorothée (1991), Amandine (1991), Estelle (1992), Caroline (1993, photo du centre), Marie-Jeanne (1993, photo de droite), défilent dans plusieurs versions au rythme du salon français des Ateliers d’Art.

Au trophée Jumeau de 1994, remis au Congrès International des Collectionneurs et Artistes en Poupées à Paris, elle remporte le premier prix dans la catégorie des poupées en matériaux modernes, décerné par la Global Doll Society. Ressentant le besoin de trouver un nouveau souffle, elle décide cette même année de rejoindre ses collègues étrangères en février 1995 à l’American International Toy Fair de New York, le plus grand salon occidental du jouet, réservé aux professionnels, où elle exposera jusqu’en 2007. Cette deuxième aventure américaine se révèle exaltante, tant Héloïse est un nouveau visage pour la plupart des américains. Elle arrive avec une poupée très différente des autres, Chloé (photo de gauche ci-dessous), dont la particularité est de tenir debout sans support. Par son apparence et par sa garde-robe, c’est une poupée plus contemporaine.
Elle poursuit dans la même veine avec Isabelle (1996, photo du centre ci-dessous), puis Annabelle, après une poupée dont tout le corps est en résine : « La petite fille debout » (1994, photo de droite ci-dessous). C’est l’époque où Héloïse apporte de plus en plus d’attention à la légèreté du tissu et aux détails, car il suffit de très peu de chose pour détruire l’harmonie d’une poupée : un ourlet de robe piqué à la machine, un tissu trop épais, une fleur trop grosse. Ces années sont chargées en expositions internationales : Doll Art de Francfort (Allemagne) et galerie Sobrie à Gand (Belgique) en 1996 ; Santa Fe, Nouveau-Mexique (États-Unis) en 1997 ; galerie Wachtanoff à Moscou et Museum of Miniatures de Los Angeles en 1998.

C’est aussi l’époque où elle cesse de décliner chaque poupée en plusieurs versions. Désormais chacune a son identité : elle est brune ou blonde et possède son propre style. Rosalie (1997, photo de gauche ci-dessous), Valentine (1997, photo du centre ci-dessous), Angèle la boudeuse (1998, photo de droite ci-dessous) suivent avec une construction plus classique, accompagnées de Victor, un garçon. Il y a peu de garçons dans les collections, car ils entrent avec moins de séduction dans l’univers de la poupée : les tout premiers sont d’ailleurs des filles habillées et coiffées en garçons.

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Puis vient la blonde Camille (1998, photo de gauche ci-dessous), qui se distingue par ses robes légères : tulle blanc souligné de valencienne ou mousseline à peine teintée. Ses robes laissent voir ses bras nus et le charme enfantin de son buste. De 1999 à 2007, Héloïse exposera régulièrement au salon semestriel « Paris Création ».
Autres poupées particulières, les mariées : la poupée Marguerite (2000, photo du centre ci-dessous) sera habillée en mariée (2000, photo de droite ci-dessous) en exclusivité pour la parution en 2001 du livre « Here come the bride dolls » de Louise Fecher, rétrospective des poupées représentant des mariées célèbres réelles (les princesses Diana et Grace, Jacqueline Kennedy,…) et de fiction (personnages littéraires, Barbie, Gene Marshall,…).

Le changement de millénaire apporte un souffle nouveau en stimulant la créativité de nombreux artistes. Héloïse n’est pas en reste : les poupées Marguerite et Alice (2000, photo de gauche ci-dessous) sont le fruit d’un travail de sculpture plus fin et plus élaboré, et ont toutes deux, comme La Grâce, un buste et des bras sculptés en une seule pièce. Alice est vêtue de dentelle ou de mousseline de soie, toujours dans la recherche de légèreté engagée en 1994. Autres signes de créativité du passage à l’an 2000 : la variété des sources d’inspiration. La découverte d’une lourde dentelle ancienne de fils d’or influence la création de « La petite vénitienne » (1999, photo du centre ci-dessous). La photo ancienne d’une petite fille inconnue, assise sur une chaise et posant avec sérieux, un panier de fleurs sur les genoux, inspire Paule, poupée réalisée entièrement en résine (2001, photo de droite ci-dessous).

Les cultures lointaines influencent aussi Héloïse, qui sort sa première poupée exotique en 2001 avec Joséphine, créole brune et frisée. La découverte de tissus chinois anciens brodés à la main lui donne l’envie de réaliser des poupées asiatiques. Jade sera la première (2003, photo de gauche ci-dessous). Perle, la deuxième (2004, photo du centre ci-dessous), est plus chinoise que Jade, avec un visage plus allongé et une intériorité toute orientale. Lola, troisième et dernière de cette série asiatique (2005, photo de droite ci-dessous), représente une petite fille plus jeune. Écoutons le commentaire d’Héloïse sur cette expérience : « la beauté et la délicatesse des asiatiques fut une source d’inspiration nouvelle me permettant d’utiliser des couleurs fortes assorties à leurs cheveux noirs : des rouges, verts, jaunes qui jusque là étaient absents de ma palette. La morphologie de leur visage est très différente de la nôtre, plus que leur carnation. »

Entre Joséphine et Jade, Laetitia (photos de gauche et du centre ci-dessous), poupée entièrement en résine, est la vedette du salon du jouet à Paris en 2002, où pour la première fois un espace « poupées d’artiste » est aménagé, dans lequel sont exposées les créations récentes d’Héloïse, dont Paloma (photo de droite ci-dessous), une poupée blonde très nordique coiffée d’une queue de cheval et vêtue de mousseline vert pâle. Elle sera artiste invitée à ce même salon en 2005.

Pour Héloïse, les sources d’inspiration ne sont pas déterminées, elles viennent par la grâce du hasard, surgissent et s’imposent à elle. Une autre de ces sources est la culture russe : fascinée par la beauté des princesses Romanoff et par l’atmosphère surannée exprimée par leurs photos, elle réalise Tatiana (2005, photo de gauche ci-dessous) et Olga (2005, photo de droite ci-dessous), sans chercher à faire des portraits de jeunes filles, mais en s’efforçant de rester dans l’esprit russe. La première est habillée de superbes dentelles anciennes, la seconde d’étoffes de soie du XVIIIe siècle.

La collection 2006 s’illustre par deux poupées graves et élégantes habillées de dentelle, Virginie la blonde (photo de gauche ci-dessous) et Vanessa la rousse (photo de droite ci-dessous), disponibles toutes deux en position assise.

L’année 2007 voit la création d’un nouveau garçon, Alexandre (photo de gauche ci-dessous), portant ici un béret violet et une veste en velours de soie. Il est accompagné de ses camarades Sophie (photo du centre ci-dessous), blonde cendrée à queue de cheval et robe de soie rose,  et de Morgane (photo de droite ci-dessous), robe longe en mousseline de soie mauve teinte à la main et dentelle ancienne dorée.

Au cours de ces années, les créations d’Héloïse se sont encore perfectionnées, dans la finesse des traits du visage, la délicatesse du maquillage, et se tiennent en position, à l’instar de la poupée debout en robe victorienne Morgane (photo de gauche ci-dessous), compagne de Julie (photo du centre ci-dessous) et de la souriante Béatrice (photo de droite ci-dessous), toutes trois réalisées en 2008. Cette année-là, Héloïse expose au salon de poupées et ours de collection IDEX Doll Show à Orlando, Floride (États-Unis), sur le thème « La vie en rose ».

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Au cours de cette période, les modèles sont souvent de vraies fillettes. En 2009, Héloïse crée deux poupées : Blandine (photo de gauche ci-dessous), portant une robe en taffetas de soie et mousseline turquoise pâle ; Hermine (photo de droite ci-dessous), toute jeune fille en position assise, perruque en mohair blond clair gaufré ornée de minuscules fleurs blanches, robe en taffetas de soie mauve, buste recouvert d’organdi ancien brodé. C’est également l’année de la dernière exposition aux États-Unis, à Boston, chez le revendeur « The Dollery » de Kim Malone.

En 2010 sort Ludivine (photo de gauche ci-dessous), très jeune fille romantique en position assise, coiffée de mohair blond doré et frisé. Elle porte une robe en soie damassée jaune, dont le buste est orné de tissus ancien du XVIIIe siècle. Héloïse est cette année invitée à l’exposition internationale de poupées de Kiev (Ukraine). L’année suivante, Héléna est déclinée dans une superbe collection de haute couture française. Elle se tient debout, chaussée de jolis escarpins à talons, avec une coiffure de mohair châtain clair dans deux styles différents. On la voit ci-dessous : photo du centre, tailleur mordoré en tissu ancien et jupe à godets de velours de soie ; photo de droite, veste à basque en tissus ancien Louis XVI de couleur jaune, jupe en taffetas assorti.

Deux poupées sont produites en 2012. La lumineuse Emma (photos de gauche et du centre ci-dessous), très jeune fille en position assise ; sa chevelure, d’un blond très clair, est ornée d’une lourde tresse garnie de fils d’ or ; elle porte une robe unique de style baroque avec une dentelle d’or ancienne et un bustier en taffetas de soie doré à nervures. Aglaë (photo de droite ci-dessous), jeune fillette également en position assise, chevelure en mohair blond clair coiffée avec des couettes bouclées, porte une robe unique de batiste blanche ancienne, brodée de fleurs. Cette même année, Héloïse est invitée à « In Dolls », le Festival International de la Poupée de la Costa Brava à Sant Antoni de Calonge (Espagne).

Adèle, dernière création d’Héloïse, qui se consacre désormais à la sculpture sur terre, voit le jour en 2014. C’est une fillette très sage en position assise, portrait d’une vraie petite fille, Adèle Castillon, devenue plus tard une jeune actrice et vedette de cinéma. Ses cheveux sont brun clair et ses yeux brun doré. Elle porte des robes toute simples, déclinées dans la gamme des bleus. Ci-dessous : à gauche, robe en soie bleu foncé avec un ruban à pois ; au centre, tablier à rayures bleu clair sur une robe en taffetas bleu et leggins ; à droite, robe en soie bleu marine avec un col blanc.

Qu’en est-il du monde de la création de poupées aujourd’hui, et comment Héloïse se situe-t’elle dans ce mouvement ?
Actuellement, la demande est à la pièce unique ou au tirage très limité, ce qui représente un gage de valeur  pour  la créatrice ou le créateur. À ce sujet, Héloïse tient à  faire  une  mise  au  point  essentielle :  le  fait qu’une  poupée  soit  une  pièce  unique  ne  lui accorde aucune valeur supplémentaire,  seule la qualité de la sculpture est importante.  La poupée  unique  ou  OOAK  (One Of A Kind)  est  modelée directement dans un matériau genre Fimo ou Cernit, tandis que les tirages limités reposent sur l’application de la technique traditionnelle : dans le cas d’Héloïse, sculpture sur terre, fabrication d’un moule, coulage de la résine dans le moule, réalisation d’un nombre limité de pièces signées et numérotées. Beaucoup de collectionneurs sont dans la confusion avec cette fausse notion de pièce unique : une belle sculpture réussie, réalisée par un artiste réputé, a plus de valeur qu’une « pièce unique » médiocre. La référence, c’est de ne pas tricher sur la numérotation.
Une autre tendance actuelle, illustrée entre autres par les Sybarites™ (voir Histoire des poupées mannequins), les JAMIEshow et les BJD des artistes russes contemporains, est l’hyperréalisme. Là encore, Héloïse marque sa différence : il ne suffit pas, selon elle, de copier la réalité. C’est la distance qui est intéressante, cette distance qui existe entre la réalité et l’œil du créateur. Le caractère sublimant de l’art, en somme…
Pour notre artiste, l’achat d’une poupée d’art est en quelque sorte un investissement affectif. La poupée n’est pas un objet, elle est chargée d’une mission, elle incarne une émotion et accueille toutes les projections que cette émotion aura suscitées. Soulignons ici une autre mission dont Héloïse s’est acquittée tout au long de sa vie d’artiste : la pédagogie. Elle a animé de nombreux stages de création de poupées en résine, publié un DVD et posté des vidéos sur YouTube qui décrivent son œuvre et détaillent sa technique. Jusqu’à aujourd’hui où elle accueille dans son atelier une jeune étudiante japonaise aux Beaux-Arts de Nantes pour lui apprendre sa méthode de fabrication de poupées. Par ailleurs, son travail a été documenté dans de nombreux ouvrages de référence sur les poupées, dont Poupées, un art contemporain, de François Theimer et Michel Voinier et Poupées d’hier et d’aujourd’hui, de Krystyna Poray Goddu et Wendy Lavitt. Héloïse a aussi su s’entourer de photographes de talent qui ont capté l’âme de ses poupées, et grâce auxquels son travail a pu être transmis dans sa vérité : elle tient à remercier en particulier Janie Leduc, Alain Deltombe, et  Jean-Jacques Syllebranque, son compagnon, qui a aussi réalisé le DVD et son site web.
Laissons à Héloïse le mot de la fin : « la plus belle réponse à cet art qui me porte est sans doute la vôtre, vous qui me faites part de l’émotion que mes poupées ont fait naître en vous. Je suis personnellement très heureuse de m’inscrire dans ce grand courant de création de poupées contemporaines. Chacun y exprime avec force sa personnalité et sa différence ; chacun donne, offre quelque chose de plus que l’objet lui-même. Pourquoi ne pas dire que ce quelque chose, c’est de l’amour… »

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Anne Mitrani réalise des poupées en résine très expressives (boudeuses, rieuses, étonnées, mélancoliques) et réalistes, fillettes ou garçonnets à la bouche ouverte et toutes dents dehors, piquetés de taches de rousseur et les joues rosies par le jeu. Elles portent des jeans, des salopettes et des T-shirts, ont de charmants petits nœuds dans leur chevelure mousseuse blonde ou rousse. Ce sont des pièces uniques, Anne travaille sans moule. Ses poupées rencontrent depuis 1989 un vif succès et sont achetées par des collectionneurs étrangers, surtout américains. Ci-dessous, trois pièces ou ensembles célèbres.
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Malou Ancelin est connue pour travailler le cuir, qui a selon elle l’élasticité, la douceur et la sensualité d’une vraie peau. Pour ses premières poupées en peau d’agneau, elle étire le cuir sur le visage moulé, sur lequel seront peints les yeux, la bouche et le nez.  En 1986, elle commence à travailler la résine coulée, qui est pour elle le matériau idéal pour le gainage du cuir, avec inclusion d’yeux en verre. Elle écrit beaucoup, sur ses poupées et sur la vie. Ci-dessous, trois pièces connues, dont au centre Margot, en cuir, 1995.
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Nadine Leëpinlausky a commencé en autodidacte à créer des poupées modelées en Cernit en 1991. Ses œuvres uniques ne recherchent pas un trop grand réalisme dans l’expression, et reproduisent des attitudes attendrissantes. Ce sont des fillettes aux yeux en amande, au regard rêveur ou étonné, à la pose expressive, souvent ornées de rubans ou de dentelles que l’artiste réalise elle-même. Ci-dessous, de gauche à droite : Zoë, Urydice et Jordane.


       © Nadine Leëpinlausky                    © Nadine Leëpinlausky                       © Nadine Leëpinlausky

Née et élevée à Casablanca (Maroc), Nadine Leëpinlausky aime dans son enfance jouer avec ses poupées et se livrer à toutes sortes d’activités manuelles. Elle apprend les travaux d’aiguille dès l’âge de cinq ans et tricote des vêtements pour ses poupées avec l’aide de sa mère. Plus tard, elle conçoit et découpe des tenues en papier pour ses poupées en carton contrecollé. Bien qu’elle n’ait aucune éducation formelle en Beaux-Arts, elle continue à s’exprimer à travers diverses techniques artistiques. À l’âge de dix ans, Nadine remporte un premier prix scolaire pour une scène en papier crépon représentant un groupe d’enfants dansant dans la campagne. Pendant son adolescence, elle passe son temps libre à décorer sa maison : elle réalise des peintures murales, des draperies et des couvertures de lit à l’aiguille. Puis à 18 ans, elle commence à  confectionner des vêtements de poupée qu’elle vend dans des boutiques.
Nadine s’installe en France à l’âge de 20 ans et suit les cours d’une école de maintien pour jeunes femmes à Paris. À la sortie de l’école, elle aide ses parents et décore en parallèle de vitrines de magasins. Elle se marie, a trois enfants, continue à travailler pour sa famille et à peindre, et commence à collectionner les poupées anciennes. Elle aime ses poupées, mais trouve leur visage souvent disgracieux. Puis Nadine remarque des poupées contemporaines, et achète immédiatement quelques poupées d’artistes françaises. Elle découvre ensuite le travail extrêmement réaliste d’Anne Mitrani. En 1991, elle repère un matériau de modelage appelé Cernit et s’essaye, sans aucune notion dans le domaine, à la fabrication de poupées. Après bien des efforts, elle réussit à réaliser sa première poupée sculptée, une fillette sautant à la corde.
Après une année d’expérimentation, c’est la première exposition professionnelle à Paris. En 1994, elle fait sensation au salon de Deborah Hellman à Chicago. Les années suivantes, ses adorables portraits d’enfants obtiennent une reconnaissance internationale dans de nombreux salons en France et à l’étranger : États-Unis, Russie, Ukraine, République Tchèque, Azerbaïdjan, Japon, Pays-Bas, Belgique, Autriche, Allemagne.
Nadine se tourne vers d’autres matériaux, la résine et l’argile polymère, et fabrique également des BJD. Elle utilise à partir des années 2000 un mélange de trois argiles polymères qui donne aux poupées une translucidité imitant la peau de bébé. « Je travaille tous les matins dans l’entreprise familiale, et les après-midis, nuits et week-ends dans mon atelier de poupées », confie-t’elle, « je suis née en juin, aussi ai-je peut-être une double personnalité de Gémeau. Je travaille la plupart du temps, mais j’aime ça. Il m’est impossible d’être oisive. Même en vacances à la plage, je tricote des pulls ou couds des robes pour mes poupées ». En se tenant à cet emploi du temps mouvementé mais satisfaisant, elle réussit à produire 50 à 60 poupées OOAK par an, de tailles comprises entre 30,5 et 51 cm, entièrement sculptées ou à corps en tissu bourré.
Les œuvres de Nadine ont été présentées dans plusieurs livres et magazines spécialisés, et ont remporté de nombreux prix en France, en Allemagne, aux États-Unis et en Russie. Elle a animé des stages à Paris et en Province, et continue à proposer des peintures figuratives et abstraites. Ci-dessous, de gauche à droite : Orora, l’elfe Mitsie, la BJD Camomille.


        © Nadine Leëpinlausky                  © Nadine Leëpinlausky                     © Nadine Leëpinlausky

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Les enfants d’Odile Ségui ne posent pas gentiment devant l’œil de leur créatrice : ils sont actifs, jouent avec un poisson dans un bocal, essaient du maquillage ou une nouvelle paire de chaussures, nourrissent leur chien, babillent, écoutent un coquillage, rêvassent à leur pupitre d’écolier, chantent ou jouent du violon,…bref, font tout ce que les enfants font, avec leur vitalité, leur curiosité et leur insouciance naturelles. Chacune des poupées de cette artiste autodidacte semble nous exhorter au « carpe diem » (prends le jour) de nos ancêtres, à cette sagesse de vivre sans attendre, avant qu’il ne soit trop tard. « La chose la plus importante, c’est que mes poupées soient réalistes », déclare Odile Ségui, « je veux qu’elles ressemblent aux vrais enfants, pas toujours propres ni impeccablement mis dans des vêtements repassés et boutonnés. Chaque pièce devrait exprimer la joie, l’excitation, l’innocence et le merveilleux de l’enfance. » Ci-dessous, de gauche à droite : le petit chaperon rouge, Marsha sur son âne, Ling.

Née en 1953 en Afrique du nord et élevée à Dakar (Sénégal), Odile est la benjamine d’une fratrie de trois enfants dont le père tient un restaurant et des salons de coiffure établis dans le bassin méditerranéen et l’Afrique noire. Pour cette raison, la famille déménage souvent, ce qui n’est pas pour déplaire à la fillette : impatiente et curieuse, elle apprécie l’aventure qui consiste à visiter des endroits exotiques dont la plupart des enfants ne font qu’entendre parler. À 11 ans, âge auquel elle arrête sa scolarité, sa vocation artistique est déjà affirmée : dans le restaurant paternel, elle s’assoit et peint tranquillement pendant des heures des paysages et des marines. Ces derniers sont remarqués par des clients, qui lui proposent d’en acheter, ainsi que des portraits qu’elle exécute à la demande. À  15 ans, elle exécute sa première peinture à l’huile et ne cesse plus de peindre jusqu’à l’âge de 36 ans. Odile apprend aussi à coudre avec sa mère, excellente couturière, et pédagogue de surcroît, qui lui expliquera plus tard comment confectionner des vêtements pour ses poupées. Quand elle a 16 ans, la famille s’installe en France. Odile se marie, fonde une famille et travaille comme vendeuse de  chaussures dans un grand magasin. Les moments de loisir et de tranquillité sont réservés à la peinture. À partir de 1986, elle se propose comme bénévole pour enseigner la peinture à l’huile à des écoliers, expérience qui la ravit : « enseigner la peinture à l’huile aux enfants me procure énormément de joie », confie-t-elle, « plus encore, cette démarche m’enrichit, m’aide à m’épanouir personnellement ». Durant cette période, elle participe à des événements pour collecter des fonds, et à cette occasion créé des poupées en tissu. La première qu’elle réalise, avec des cheveux en fils et un visage peint, lui procure à son grand étonnement plus de plaisir que sa chère peinture. La vente de la totalité de ses poupées en tissu dans une kermesse la surprend également. Elle décide alors de faire les marchés de la région : Nice, Cannes, Antibes.
Après cinq années de poupées en tissu, Odile découvre en 1990 les nouvelles argiles polymères dont le Cernit avec lesquelles elle se sent très à l’aise. « J’étais surprise de sculpter si facilement », se souvient-elle, « cela me paraissait très naturel et venait rapidement, sans effort. » Toutefois, elle expérimente énormément, mélange le Cernit au Fimo en tâtonnant pour trouver les justes proportions, étudie jusqu’à 16 heures par jour le moyen de rendre des formes équilibrées entre visage et corps. Pensant enfin qu’elle tient quelque chose, elle photographie le bébé d’une amie et réalise sa sculpture. Satisfaite du résultat, elle continue à sculpter pendant ses loisirs et fabrique une vingtaine d’autres poupées, qu’elle expose à Paris en 1993 au salon ateliers d’art et qu’elle vend le premier jour ! Elle est immédiatement invitée à participer à  l’exposition « International Doll Art » de Chicago l’année suivante, où elle vend six poupées en trois heures. La réaction des collectionneurs est enthousiaste tout au long du salon, de même qu’à la convention « Walt Disney World Teddy Bear & Doll » de la même année où elle est invitée ainsi que les deux années suivantes. Ce succès, qui ne se démentira pas jusqu’à aujourd’hui et surprend toujours Odile, ne peut s’expliquer que par la combinaison de nombreuses qualités : originalité, travail acharné, persévérance, variété, passion, polyvalence et bien sûr…talent. C’est qu’Odile travaille dix heures par jour et sept jours sur sept, produisant environ quatre poupées uniques (OOAK) par mois. Ci-dessous, deux pièces uniques en argile polymère : Marie-Noël, Catherine.
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Techniquement, Odile Ségui sculpte chacune de ses pièces (tête et membres) dans un mélange de Fimo et de Cernit, le corps étant en tissu bourré et les membres articulés pour assurer une bonne posabilité. La taille de ces grandes poupées, toutes uniques, varie entre 46 et 56 cm. Les yeux, avec une lueur espiègle dans le regard, sont en cristal, avec des cils collés à la main. Quand à la perruque, souvent bouclée, elle est en mohair et parfois en cheveux naturels. Les vêtements, chapeaux et chaussures sont souvent confectionnés par l’artiste elle-même, ainsi que beaucoup d’accessoires, à partir d’objets anciens ou de reproductions d’ancien chinés dans les marchés aux puces à travers toute la France. Sa maîtrise de l’anatomie est d’autant plus surprenante qu’à l’époque où Odile apprend à sculpter en autodidacte, il n’existe pas tous les supports de cours et les tutoriels sur le web dont disposent les jeunes artistes d’aujourd’hui.
Dans son atelier baigné de soleil du village de Saint-André-de-la-Roche (Alpes-Maritimes), où elle s’installe avec sa famille au milieu des années 1980, Odile travaille sans relâche. Elle croit fermement que cette atmosphère paisible et ensoleillée influe sur ses poupées : « je suis née en Afrique », dit-elle, « et donc j’aime le soleil. En fait, je ne peux pas m’en passer ! le climat de cette région enveloppe littéralement mes poupées. Vous pouvez le voir sur leur visage. La plupart d’entre elles sourient ou ont une expression malicieuse et gaie. »
Bien qu’elle sculpte sous un soleil radieux, Odile trouve souvent son inspiration la nuit quand elle rêve : elle perçoit le concept de la poupée dans son sommeil et lorsqu’elle se réveille elle note immédiatement chaque détail. « Je n’utilise pas de photos d’enfants », explique-t-elle, « je vois leurs visages dans mes rêves. Ils viennent vers moi dans mon sommeil et appellent à l’aide. C’est comme ça que je sais que je dois les sculpter. Ci-dessous, trois créations récentes de 2017, de gauche à droite : Hyacinthe, Louna, Sophie.

Crédits photos : Odile Ségui

Dans la foulée de son succès aux États-Unis, elle décide de s’installer en 1996 en Floride avec son mari Henri, son fils Godefroy et « ma petite chienne, une valise chacun en laissant tout derrière en France », dit-elle avec sa spontanéité si naturelle. Odile contine de produire avec la même régularité jusqu’en 2003, date de la récession qui touche le marché de l’art aux États-Unis, et s’autorise une longue parenthèse, puis reprend la fabrication de poupées en 2013 après avoir subi un cancer. Récemment, elle exécute une commande de pièce unique en silicone grandeur nature, « Célestine » (photos ci-dessous).


Crédits photos : Odile Ségui

Les œuvres d’Odile Ségui sont présentes dans de nombreuses collections privées à travers le Monde, dont celles de l’actrice Demi Moore qui en possède 13, de l’acteur Ray Liotta et de plusieurs personnalités de la Maison Blanche.
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À l’instar de la célèbre artiste en poupées allemande Annette Himstedt, Catherine Dève baptise ses créations ses « Enfants de porcelaine ». Les portraits, saisissants de ressemblance et de réalisme, constituent une part importante de sa production. Ils représentent des membres de sa famille, dont l’artiste elle-même, ainsi que des portraits de commande, comme Samy Odin enfant, qui deviendra cofondateur, avec son père Guido, du Musée de la Poupée de Paris. Ci-dessous de gauche à droite : Samy Odin et sa mère Vera ; Jean-François, le frère de Catherine.


                   © Catherine Dève                                                          © Catherine Dève

« Le portrait est presque toujours une pièce unique », confie Catherine, « à l’exception de mes créations familiales. Toute nouvelle sculpture de poupée implique la fabrication d’un moule en plâtre. Ce travail étant fastidieux, je réalise des mini-séries de 3, 7, 10, 12, 16 ou 20 pièces sorties de la même matrice. Cependant, la façon de les peindre, de les coiffer, de les habiller donne à chacune une personnalité unique ».
Attardons-nous un instant sur ces visages lumineux à la signature unique : faces rondes, joues roses potelées, lèvres pulpeuses, regard clair qui nous invite à l’imiter dans sa contemplation bienveillante et lucide de la vie (photos ci-dessous).


               © Catherine Dève                             © Catherine Dève                              © Catherine Dève

Catherine Dève est née en 1946 à Neuilly-sur-Seine dans une famille unie. Elle se souvient : « après avoir élevé mes trois enfants et expérimenté de nombreuses techniques artisanales ou artistiques dont le pastel, l’huile sur toile et la peinture sur soie, et surtout créé un nombre impressionnant de poupées de chiffon, le désir me vint de modeler des visages ».  Elle commence en 1991 par quelques personnages en plâtre, puis en terre cuite émaillée inspirés de tableaux de maître tels que l’Arlequin de Picasso ou La petite fille à l’arrosoir de Renoir. En 1992, elle fait une rencontre décisive, celle de l’artiste Heidi Dutto, qui lui enseigne la technique de la porcelaine et de la peinture vitrifiable, et deviendra une amie. Sa première idée est de réaliser des portraits de ses enfants Emmanuel, Murielle et Aurélie. La même année, elle expose, pour la première fois, à la mairie de Garches, ville de la région parisienne où elle s’est installée en 1976. Beaucoup d’autres expositions et salons suivront, dont le Musée de la Poupée de Paris, Paris Création et le CFPAC (Club Français de la Poupée d’Artiste Contemporaine), pour lequel Catherine réalise en exclusivité Élise, modèle en série limité à huit exemplaires en blonde et huit en rousse (photos ci-dessous).


                  © Catherine Dève                                                          © Catherine Dève

Le travail de la porcelaine impliquant un procédé difficile et long, Catherine ne produit que six ou sept modèles de poupée par an.

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Chris Noël nous invite, grâce à ses poupées, à retourner un instant dans notre enfance. Cette artiste discrète commence en 1984 à modeler des  têtes de poupée en faïence, les moules étant fabriqués en plâtre par son mari Jean-Paul. Le bon accueil des collectionneurs conduisit à une nouvelle gamme à tirage limité avec tête et membres en porcelaine, corps en tissu rembourré, yeux en verre soufflé, perruques en cheveux naturels ou en mohair, et habits en soie ou textiles modernes. Les œuvres de Chris (poupons, garçonnets ou fillettes, personnages folkloriques ou ethniques) ne visent pas l’hyperréalisme et dégagent une impression de joie et de sérénité, avec leur visage rond parfois piqueté de taches de rousseur. Ci-dessous, de gauche à droite : Baptiste, Amélie, Babou et ses frères.
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Françoise Filaci (décédée en 2010) apprend son métier d’artiste en poupées avec patience et détermination en suivant les conseils de professionnels. Elle commence à réaliser ses propres moules en 1990 et choisit la porcelaine pour la tête et les membres (parfois le corps entier) de ses ses modèles à tirage limité, les cheveux étant en mohair, les yeux en verre et le corps en tissu rembourré. Ses œuvres, fillettes ou garçonnets souriants ou graves, assez réalistes, montrent dans leur attitude travaillée une expressivité étonnante. Ci-dessous, de gauche à droite : Élisa, Indira et Josepha.
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Pierre Durdilly (décédé en 2008) créé, selon ses propres termes, des « poupées tranquilles ». Elles sont aussi charmantes, fragiles et sérieuses, avec leur regard aux yeux ronds qui vous fixent avec douceur. Sculpteur et céramiste diplômé des Beaux-Arts, il enseigne le dessin dans un lycée d’Amboise avant de sculpter des poupées pour la firme Clodrey pendant quatre ans. Il pratique ensuite la céramique, sculpte des poupées pour la société Corolle de 1981 à 1995, puis pour Mundia et Berchet. Il se consacre alors avec un talent certain à ses poupées tranquilles fabriquées en petite série de 7 à 30 exemplaires, comme les « Petit Pierre » créées pour l’association « Poupées d’hier et d’aujourd’hui » en 2000 (photos).

Ci-dessous, de gauche à droite : Annie, poupée en porcelaine articulée de 52 cm, 1998 ; les malices de Plick et Plock, pièces uniques en résine réalisées à l’occasion de l’exposition « Personnages de contes pour enfants » organisée en 2003 par le musée de la poupée de Paris.
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« Du plus loin que je me souvienne et depuis que je crée des poupées », nous explique Rose-Marie Montané, « je me suis rendu compte qu’elles ont toujours fait partie de ma vie, et je les considère aujourd’hui comme indispensables ». Cette artiste autodidacte, qui modèle ses premières poupées en 1995 sans aucune connaissance de la technique ni de l’anatomie, est aujourd’hui renommée pour ses œuvres non seulement réalistes mais vivantes, exprimant à travers leur regard profond toute l’émotion que la créatrice a ressentie à les sculpter. En effet, la présence de ces figurines expressives à la mâchoire carrée, aux yeux en amande, au nez légèrement épaté, à la bouche sensuelle et à l’abondante chevelure mousseuse s’impose à qui les contemple (photos ci-dessous, de gauche à droite : « Albertine », pièce unique en Fimo, 2017 ; « Enfant japonaise », pièce unique en Fimo, 2013 ; « Nelson », pièce unique en Fimo, 2015)


Crédits photos : Rose-Marie Montané

Née en 1955 à Casablanca (Maroc), Rose-Marie Montané est très tôt passionnée par les poupées : « je me souviens encore du bonheur que j’ai eu en ouvrant la boîte de mon premier poupon », dit-elle. De fait, elle commence en 1965 à dessiner des poupées, qu’elle a précieusement conservées dans ses tiroirs, pour les habiller de papier ou encore réaliser des poupées en laine ou en tissu. Ce jeu d’enfant s’est transformé au cours du temps en une véritable passion, accompagnée de cette envie de faire toujours mieux qui distingue les artistes authentiques, passion qui, en confinant au besoin, finit par devenir le principal mode d’expression de la créatrice.
Deux événements vont marquer Rose-Marie et orienter sa carrière : la fascination devant une poupée en porcelaine de Sylvia Natterer (voir Créatrices et créateurs contemporains) aperçue dans la vitrine d’un magasin de Strasbourg au début des années 1980 ; la rencontre avec Héloïse, grande artiste en poupées française (voir idem), qui lui prodiguera des conseils, notamment au niveau du rendu des volumes des visages, et chez qui elle effectuera quelques années plus tard un stage de fabrication de moules à la suite duquel elle réalisera des poupées en résine. Il lui faudra plusieurs années de tâtonnements, de travail intensif et de nombreuses poupées ratées qu’elle appelle avec humour « son expérience », pour affirmer son style et arriver à des poupées qui lui procurent ce « bonheur de croire qu’elles respirent », selon ses propres termes. Son inspiration est multiforme : photo (elle est capable de réaliser des poupées portraits saisissantes de réalisme), carte postale, enfant vu dans la rue,…
Côté technique, Rose-Marie Montané fabrique des poupées uniques (OOAK) de 45 cm environ et des éditions très limitées de 12 exemplaires maximum. Chaque visage de poupée unique est sculpté en Fimo : la tête, les bras et les jambes sont modelés individuellement sans moule. Les yeux sont en cristal de qualité élevée et les perruques en cheveux naturels ou en mohair. Le corps est en coton solide, les vêtements étant dessinés et confectionnés par l’artiste, qui réalise aussi tous les accessoires : fauteuils, petites poupées, oursons,…Les poupées en édition limitée partent de la même façon d’une sculpture en Fimo d’un visage, utilisée pour fabriquer un moule dans lequel on coulera les exemplaires en résine. Chaque poupée en édition limitée est finie à la main par l’artiste, ce qui lui confère l’originalité d’une pièce unique : peinture faciale, perruque, corps, vêtements et accessoires.
Rose-Marie Montané expose régulièrement au salon biannuel Paris Création, et son travail a été présenté dans plusieurs publications en France et en Allemagne. Ci-dessous, de gauche à droite : « Louisa », petite série limitée, 2016 ; « Kanako », petite série limitée, 2014 ; « Violette », pièce unique, 2013.
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Crédits photos : Rose-Marie Montané

Julien Martinez ou l’effrayante beauté. Cet oxymore pourrait résumer à lui seul l’univers de cet artiste prolifique et surdoué, designer, architecte d’intérieur, sculpteur professionnel, concepteur de poupées et miniaturiste au 1/12e. Ses créations à la plastique irréprochable, qui donnent souvent la chair de poule,  ne répondent pas aux canons de la beauté classique ou à l’image qu’on se fait des « belles poupées », loin s’en faut ! Mais la fascination qu’elles exercent, hors de tout jugement esthétisant, est indiscutable  (photos).

Né au début des années 1970 à Pessac dans la région bordelaise, Julien Martinez sculpte dès l’âge de sept ans et découvre très tôt sa vocation de créateur de poupées. Il obtient son baccalauréat littéraire options dessin et histoire de l’art avant de fréquenter l’école des Beaux-Arts de Bordeaux dont il sort diplômé. En 1993, une exposition sur les poupées d’artiste et les miniatures 1/12e  au musée des Arts Décoratifs de Bordeaux, qui présente des artistes japonais, lui procure le déclic qui affine sa pratique de créateur de poupées. Il ne tarde pas à exposer son travail et à proposer ses créations sur les salons parisiens dès 1996 : Paris création, gueules de miel (aujourd’hui Paris teddy show), SIMP (Salon International des Maisons de Poupées).
Les sources d’inspirations de Julien sont multiples : les cinéastes Jim Henson (créateur du Muppet show et réalisateur de Dark crystal) et Tim Burton, le sculpteur Ron Mueck (ses sculptures hyperréalistes reproduisent le corps humain dans ses plus minutieux détails grâce au silicone, à la résine polyester et à la peinture à l’huile), mais aussi Edward Gorey (écrivain et artiste américain connu pour ses ouvrages illustrés, ses dessins caractéristiques au stylo à encre dépeignent des scènes narratives vaguement troublantes dans des décors victoriens ou edwardiens), Charles Samuel Addams (auteur américain de bande dessinée, connu pour son humour noir et ses personnages macabres, auteur de « La famille Addams »), Mark Ryden (peintre chef de file des nouveaux surréalistes américains, créant des paysages enchantés aux couleurs pastels peuplés d’enfants aux allures de poupées perverses, d’animaux aussi mignons que mutilés, et de monstres comiques ou terrifiants) et son épouse Marion Peck (peintre américaine du mouvement pop-surréaliste à l’univers naïf et étrange proche de l’imaginaire de Lewis Caroll), la littérature de la fin du XIXe  siècle, l’histoire du costume, le cinéma, les contes de fées, la science-fiction, la tératologie, le travail des matières, les voyages,…On pourrait ajouter Stephen King  pour les jumelles inquiétantes du couloir d’hôtel dans le film « Shining » de Stanley Kubrick, Chucky la poupée tueuse, Frankenstein pour les cicatrices, Dracula pour les vampires, la liste est longue, mais à la fin Julien Martinez a bien son propre style. Il précise : « c’est souvent quand je dors que je suis le plus productif. Avec le temps j’ai appris à capturer ces idées souvent fugaces qui me viennent la nuit. J’ai toujours un carnet et un stylo à portée de main. Je vous rassure, je dors très bien ! ».
On pourrait aussi faire des rapprochements avec d’autres artistes en poupées : le visage souffrant de Frida Kahlo sculpté par Lillian Alberti, le bébé aux yeux globuleux du « Donut » de Denise Bledsoe, le lutin gelé (« Frost sprite ») à la figure déformée et au regard triste de Kevin Buntin, le visage défait de la « Cecily » de Sheri DeBow, les figures singulières des poupées « Evangeline » et « Victoria » de Nancy Latham, jusqu’aux figurines taxidermisées au visage livide de VegA. Ci-dessous, trois poupées de Julien Martinez, de gauche à droite : « Anita », « Euphemia ghost », « Arkham »).

Écoutons-le parler de sa démarche créatrice : « quand je décide de créer une nouvelle poupée, avant de la réaliser, je fais une recherche approfondie sur son design, sa coiffure, son costume et en principe son nom arrive naturellement. Il s’ensuit une scénarisation de cette dernière et ainsi les accessoires ou structures se matérialisent. Une fois que j’ai tous ces éléments, je passe à la fabrication qui sera conforme à la recherche de départ. C’est ainsi vrai pour « Kittry dans le labyrinthe » (photo), une sorte d’Alice qui est dans un univers dystopique plutôt que merveilleux ».

Côté technique, les poupées, toutes uniques (OOAK), sont entièrement réalisées à la main ainsi que les costumes, utilisant souvent des tissus anciens trouvés dans des brocantes, et les accessoires, sogneusement travaillés avec un luxe de détails. Les matériaux sont très divers : pâtes polymères telles que Sculpey ou Fimo, porcelaine, résine époxy pour les Blythe, Pullip, Dal, Toffee, reborn ou BJD personnalisées (depuis le début des années 2000). Suivant la taille ou le degré d’élaboration de la pièce, la durée de fabrication d’une poupée avec ses vêtements et ses accessoires va de une semaine à deux mois, mais cela peut prendre plus d’un an lorsqu’il travaille les structures miniatures. Pour prendre un autre exemple, la réalisation de sa maison miniature au 1/12e intitulée « L’enfer » (photo) , qui pèse plus de 70 kg, a pris plus d’un an.

Julien Martinez travaille le plus souvent seul et accepte parfois des commandes ou des collaborations , comme par exemple avec l’ illustrateur Benjamin Lacombe, le musée des miniatures et du cinéma de Lyon où il expose une soixantaine de ses œuvres en 2015 (photos), ou encore le musée de la miniature à Bâle (Suisse). Il participe à de nombreuses expositions collectives et vend à de nombreux collectionneurs dans le Monde entier. Il a publié trois ouvrages : « Wintry dolls lullaby », album de photos de ses dernières personnalisations sur les poupées Blythe ; « La visite », nouvelle fantastique ; « Arcanum, poupées contemporaines », album photo de ses créations.

Laissons à Julien le mot de la fin : « j’aime les choses mortes, ce n’est pas du morbide, je travaille un objet. Il y a des petits coins sombres et humides chez moi, j’adore casser les codes mais je n’ai pas de message à transmettre, j’ai simplement envie d’aller plus loin dans l’image de la poupée. C’est au spectateur d’inventer l’histoire qu’elle raconte. Par définition, les poupées sont anecdotiques. Si je devais les définir, je dirais que mes poupées évoluent dans une époque antérieure, souvent victorienne, avec un parfum de romantisme où se mêlerait une douce mélancolie. En somme je suis assez nostalgique ». Ci-dessous, de gauche à droite : « Groom », « Petite fille aux yeux bleus », groupe de trois personnages associés à la maison miniature « L’enfer ».
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Crédits photos : Julien Martinez

Virginie Ropars est une jeune artiste polyvalente, dont la production est au carrefour de la sculpture, de la fabrication de poupées, de la mode et de l’illustration. C’est une éminente créatrice d’art fantastique, dont l’univers merveilleux, souvent sombre, est marqué par la féminité. Ses œuvres sont ambivalentes : belles et menaçantes, sensuelles et inquiétantes, elles mettent en pleine lumière les zones d’ombre qui se tapissent au fond de chaque être humain, en invitant nos étrangetés intérieures parfois inavouables à se montrer au grand jour. Dans une entrevue à Spectrum (série d’ouvrages publiés annuellement, présentant des œuvres d’artistes sélectionnées par un jury, dans les domaines de la fantasie, de la science-fiction et de l’horreur), elle explique : « le positif a du sens si l’obscurité existe… mon travail se situe entre les deux. Je pense que c’est comme la nature ; ce n’est ni bon ni mauvais, c’est quelque chose de très sauvage qui choisit sa voie ». Ci-dessous, de gauche à droite : « Lurking in the woods », « Strix » et « White lily butterfly ».

Née en Bretagne en 1976, Virginie poursuit des études de graphisme et travaille comme infographiste 2D/3D pour l’industrie du jeu vidéo et les séries animées télévisées. Elle commence sa carrière de sculptrice professionnelle en 2003. Au début, ses poupées sont de facture classique, mais lorsqu’elle explore progressivement le domaine de la beauté étrange, de nombreux collectionneurs se détournent de ses œuvres. Cela ne décourage pourtant pas Virginie de poursuivre sa recherche créatrice.  Dans la même entrevue, elle conseille : « essayez d’être vous-même. N’essayez pas d’imiter les autres. Trouvez simplement votre propre façon de faire les choses, même si ça ne colle pas. Qui s’en soucie ? votre travail, s’il est bon, finira par être remarqué ».
Même s’il est difficile pour un artiste de se se renouveler, elle a su relever ce défi depuis maintenant 16 ans et exploiter des sujets conventionnels de manière totalement originale. Par exemple, quand elle s’attaque au thème des fleurs, elle ne choisit pas la classique rose ou la sage marguerite, mais le pavot, dont elle restitue le caractère exotique et opiacé dans une étonnante composition (photo de gauche ci-dessous). Virginie sait aussi surprendre avec le symbolisme de la mort associé à sa série d’acanthophis. Ce genre de serpents communément appelé vipère de la mort (« death adders » en anglais) est parmi les serpents les plus venimeux au monde. Sculptées sous la forme de femmes dangereuses, cette série comprend un modèle, « Acanthophis V », dont la couronne de fleurs peut être ouverte ou fermée (photo de droite ci-dessous).

L’attrait de Virginie pour le genre macabre se manifeste aussi dans sa collaboration avec le célèbre illustrateur américain Gerald Brom (dit Brom), dont elle interprète en trois dimensions le personnage de Yevabog, la déesse des araignées de son roman « Lost gods ». Ci-dessous à gauche le dessin de la Yevabog originale et à droite sa version en 3D.

Mais sa production n’est pas toujours de nature aussi sombre, comme en attestent « Le Sphynx » (photo de gauche ci-dessous), sculpture aux parties métalliques recouvertes de feuilles d’or pour laquelle Virginie s’est essayée avec bonheur à la représentation d’un chat (son animal préféré), ou cette beauté noire au regard lointain (photo de droite ci-dessous).
Les tenues sont admirablement élaborées et viennent renforcer, par leurs textures et leurs couleurs, le caractère sombre ou lumineux des personnages.

Côté technique, Virginie n’utilise jamais de moule et sculpte directement dans l’argile polymère pour produire des poupées OOAK en commençant par la tête, exploitant pleinement le potentiel expressif de chaque trait du visage pour en capturer l’émotion recherchée.
Ses œuvres sont exposées dans différents musées et galeries en Europe, ainsi qu’aux Etats-Unis et en Russie, et ont été présentées dans de nombreux livres, publications périodiques et expositions. Son travail sur le personnage Jack tiré du livre « The Plucker » de Brom a reçu le « Spectrum 19 Gold Award » en 2012. Elle a aussi reçu le « Spectrum 20 Gold Award » en 2013 pour une sculpture d’inspiration personnelle, « Acanthophis III ».

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Avec son regard bleu interrogateur, sa moue boudeuse, ses tresses rousses et son joli nœud blanc, elle a l’air d’une vraie petite fille. Difficile de croire qu’elle va rester immobile et sage, en serrant dans sa main son petit lapin gris. Mais la « Petite fille rousse avec des tresses sur la tête » (photo de gauche ci-dessous) est bien une poupée, créée par l’artiste française Laurence Ruet en 2019 dans la longue série de pièces uniques en résine polymère et matériaux divers intitulée « Sculptures d’enfants ». L’artiste réalise depuis 2001 des poupées et bébés (précision importante, ce ne sont pas des reborn !) de collection, modelages hyperréalistes uniques en résine polymère cuite, et imagine et crée elle-même leurs vêtements et accessoires. Les détails du visage et des membres sont peints à l’acrylique, les yeux sont en verre et les perruques en cheveux naturels ou en mohair. Cette passionnée de photographie sait rendre à la perfection les émotions de l’enfance à travers les mines souriantes, tristes ou boudeuses, étonnées, graves ou perplexes de ses poupées, fixées dans des attitudes de garçonnets (« Petit garçon à genoux avec un lapin », 2018, photo du centre ci-dessous), fillettes ou bébés (« Mini bébé en rose, 2012, photo de droite ci-dessous), au visage parfois piqueté de taches de rousseur.

Née en 1963, Laurence Ruet a toujours été fascinée par la création de personnages. Très jeune déjà, elle a l’habitude de dessiner ou peindre des visages. Suite à la mutation de son mari à Bourges en 1993, elle élève ses enfants en bas âge et peint des portraits d’enfants. En 1995, elle découvre l’art de la poupée lors d’une exposition au château de Meillant près de Bourges, où Ingeborg Riesser, auteure du livre La poupée aujourd’hui : un art vivant, expose sa collection de poupées d’artiste. Fascinée, Laurence décide alors d’essayer de créer son propre personnage. Elle se forme en autodidacte et réalise en pâte Fimo ses deux premières poupées qu’elle expose au salon du jouet de Bourges, où elle obtient sa première commande, une poupée portrait boudeuse nommée « Juliette » (photo de gauche ci-dessous). En novembre 1997, elle participe pour la première fois au salon Paris Création. Puis elle expose régulièrement aux niveaux national et international, le dernier en date étant le salon Art of Doll de Moscou en décembre 2019.
Les poupées de Laurence, de tailles 35 à 60 cm, sont toutes des pièces uniques (OOAK). Le visage et les membres de chaque pièce (le corps est en tissu) sont modelés individuellement dans une résine polymère (Fimo, Sculpey, Living Doll ou Prosculpt), qui sera figée dans sa forme définitive après cuisson dans un four à 135 °C. Vient ensuite l’insertion des yeux, qu’elle colle et décolle jusqu’à trouver la bonne émotion. Laurence travaille sans moule : la pièce finale est un original, et il n’y a pas la possibilité d’en réaliser une copie. « Je veux donner du caractère à mes poupées », déclare-t’elle, « mon but est d’arriver à transmettre de l’émotion… Je suis très sensible à des expressions comme la fragilité, la timidité, l’étonnement, la tendresse… ».
Elle ne travaille pas sur commande : elle trouve ses réalisations de portraits trop figées et sans vie, et puis les commandes imposent trop de contraintes pour un résultat qui ne la satisfait pas entièrement. Elle dit à ce sujet :  » je ne suis pas Geppetto, ni une fée… Je n’ai pas le pouvoir de rendre la vie, et mes créations ne sont et ne resteront que des objets ».
Une poupée demande à Laurence environ 80 heures de travail, car en plus du modelage, elle l’habille et l’accessoirise. Les centaines de tissus différents qu’elle utilise sont chinés dans les brocantes, sur internet ou chez des fournisseurs. Le style vestimentaire classique et assez épuré est choisi pour ne pas ternir l’expression du visage. Ci-dessous : photo du centre, « Petite fille rousse en gilet jaune », 2019 ;  photo de droite, « Bébé en blanc », 2006.

L’internet a fortement contribué à faire connaître le travail de Laurence, également couvert dans plusieurs revues spécialisées. Son premier site, publié en 2000, la popularise auprès des passionnés du Monde entier. Aujourd’hui, à 56 ans, l’artiste dijonnaise compte plusieurs centaines de poupées dans des collections particulières et exporte ses œuvres dans de nombreux pays d’Europe, ainsi qu’aux États-Unis, en Australie, en Russie et au Brésil.

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Alexandra Soury fait partie de ces artistes en poupées, et c’est une grande qualité, dont on reconnaît les œuvres au premier coup d’œil. Visage en pointe, chevelure volumineuse et mousseuse, regard à la fois innocent et charmeur souligné par de longs cils, bouche étroite et fruitée, nez épaté, corps élancé, accessoirisation débridée (confiseries, animaux, végétaux, têtes de mort,…) où reviennent souvent, comme un leitmotiv, des roses, tenues fantaisie colorées aux accents pop, ses elfes, sirènes, licornes et personnages mi-femme mi-animal semblent tout droit sortis d’un rêve matinal.
Mais qu’on ne s’y méprenne pas : cette unicité de style, marque de l’artiste, va de pair avec une grande variété des réalisations. Entre Margot, beauté éthérée vêtue de noir (photo de gauche ci-dessous), la charmante Appoline aux allures de délicieux bonbon (photo du centre ci-dessous), la sensuelle sirène Sushi (photo de droite ci-dessous),

Mauve la petite fée triste (photo de gauche ci-dessous), l’impressionnante Narcisse, reine du jour des morts (dia de los muertos) au Mexique (photo du centre ci-dessous) et l’évocation d’Alice au pays des merveilles (photo de droite ci-dessous), et ce ne sont là que quelques exemples, que d’univers différents sont illustrés avec le fil conducteur de l’onirisme !

Née en 1978 à Limoges, la petite Alexandra, très tôt passionnée par la sculpture, taille des animaux en pâte à modeler. Adulte, devenue fleuriste, elle suit en 2006 son mari muté pour son travail et le couple s’installe dans l’Essonne, en région parisienne. Trois ans plus tard, à l’occasion d’un congé parental, elle renoue avec la sculpture et se met à la peinture. En recherchant un modèle de crinoline sur internet pour une peinture, elle découvre les poupées Pullip qui seront à l’origine de sa vocation. Se recherches lui font également découvrir le monde des poupées d’artiste, une révélation fascinante qui la décide à se lancer.
Une fois de plus, le web est d’un grand secours : les tutoriels de YouTube aident cette autodidacte à faire ses premières armes dans la fabrication de poupées, et accessoirement à se remettre à l’anglais. En effet, Alexandra, malgré un baccalauréat d’arts plastiques en 1996, n’a pas appris la sculpture au lycée. Elle crée sa première poupée en 2010 avec une pâte en papier mâché dénichée dans un magasin. Pendant son apprentissage, elle a la chance de rencontrer des artistes qui la soutiennent et lui donnent des conseils :  Nefer Kane, créatrice française de BJD qui la guide tout en lui laissant sa liberté de création et lui envoie des liens pour choisir sa pâte et trouver des livres spécialisés ; Sheri Debow, artiste américaine, rencontrée en France, qui lui envoie de la laine mohair qu’elle teint elle même, à des fins de test. En novembre 2011, elle met en vente sa première poupée sur un site en ligne et a « le bonheur de la voir partir aux États-Unis ».
À partir de 2012, tout s’enchaîne : son travail commence à être reconnu à l’étranger grâce aux publications de magazines spécialisés comme « Doll collector », « Doll magazine », « Puppen und spielzeug » et « Art doll quarterly ». Elle est invitée à exposer en Russie (Moscou et Saint-Pétersbourg, où elle gagne un prix en 2013) ainsi qu’en Ukraine (salon Modna Lyalka de Kiev en 2017). Elle travaille avec des galeries d’art en Australie, au Canada et aux États-Unis.
En 2013, Alexandra est contactée par une chaîne de télévision chinoise qui souhaite faire un reportage à son domicile. Une belle expérience qui lui permet d’être invitée en 2014 à passer une semaine à Hong Kong pour sa première exposition en solo, au centre commercial Landmark North, durant la période de Noël. Elle confie : « tout un décor incroyable inspiré d’Alice au pays des merveilles, mes poupées reproduites en versions de 2 mètres de haut (photos ci-dessous) et plein d’interviews. Un moment unique et dont je me souviendrai toujours ».

Ces expériences très enrichissantes lui permettent de s’intégrer au milieu de la poupée d’art et de vivre de son travail. Par ailleurs, elles la motivent à chercher à s’améliorer et surtout, précise-t’elle, « à toujours me renouveler ». Elle travaille actuellement avec une galerie en Espagne.
L’inspiration d’Alexandra possède de multiples visages. Tout son environnement est prétexte à création : une illustration, une publicité, une promenade en forêt,… Elle est fascinée par le monde des contes de fées et des légendes, les cabinets de curiosités (ces lieux apparus à la Renaissance en Europe, où étaient entreposés et exposés des objets collectionnés, avec un certain goût pour l’hétéroclite et l’inédit), l’ésotérisme et l’Art Nouveau. Elle créé beaucoup sur le thème d’Alice au pays des merveilles, les animaux (surtout les cerfs et les lapins) et les animaux mythiques tels que les licornes. Fan de l’œuvre de Tim Burton et des films d’épouvante des années 1950 et 1960 comme “L’étrange créature du lac noir” de Jack Arnold, elle aime aussi l’univers de Walt Disney.
En ce qui concerne les artistes, Alexandra montre aussi des goûts hétéroclites : le travail de Natali Shau l’a énormément inspirée, elle adore les sculptures de Forest Rogers et de Virginie Ropars, ainsi que les poupées de Doroté Zaukaite, Sheri Debow et Nefer Kane, ces deux dernières déjà citées plus haut proposant un travail dont le style n’est pas sans rappeler celui d’Alexandra. Actuellement, c’est le monde des cristaux, la magie et le wiccanisme qui l’inspirent et vont être les thèmes d’une nouvelle série de poupées et bustes. Elle travaille beaucoup en écoutant son désir et fait de nombreuses recherches afin que ses sculptures aient une histoire, ce qui lui donne la possibilité d’introduire de nombreux détails dans chaque pièce, les rendant toute uniques. Ci-dessous, de gauche à droite : version en 3D de Soledad, peinture d’Isabelle Munné, sur la base d’une Monster High Ghoulia ; l’inquiétante Colette dans son cercueil qui lui sert de lit ; Églantine ou le monstre devenu petite fée, ancienne Monster High Draculaura, elle est accompagnée de son ami le petit ver Tim. Notons qu’Alexandra a cessé de personnaliser des Monster High il y a environ six ans, jugeant cette activité moins agréable que la réalisation complète des poupées.

Sur le plan technique, Alexandra a testé plusieurs pâtes autodurcissantes pour sculpter ses poupées, avant de trouver celle qui lui convient, la pâte La Doll premier. Les personnages sont ensuite poncés, peints à l’acrylique et vernis. Elle articule la plupart de ses poupées au niveau de la tête, des bras et des jambes et utilise la technique des élastiques sur le modèle des poupées en porcelaine et en résine BJD. Les cheveux sont faits avec de la laine mérinos de différentes couleurs, ou parfois de la laine mohair.
Elle confectionne elle-même les vêtements des poupées avec des tissus achetés, donnés ou chinés en brocante, en particulier les vieilles dentelles qu’elle affectionne tout spécialement. Alexandra coud, brode, colle et teint généralement les tissus avec des produits naturels comme le thé, le café, les pelures d’oignon, l’avocat, en évitant le plus possible les teintures artificielles.
Véritable touche-à-tout, Alexandra Soury ne fabrique pas seulement des poupées, elle s’adonne également à la peinture, au dessin, au collage et à l’art journaling (réalisation d’un journal intime artistique qui reflète nos humeurs, notre moi intérieur à travers le dessin, les couleurs, les formes). Elle créé aussi des boules de Noël, des objets de décoration et des bijoux.
Quid de l’avenir proche ? comme il devient difficile de travailler et de se faite connaître à l’étranger, plusieurs magazines américains spécialisés dans les poupées d’art comme « Art doll quarterly » ayant arrêté leurs publications et les coûts d’exposition en galeries ayant augmenté, il faut donc trouver de nouveaux moyens de diffusion ; ce sera le projet principal d’Alexandra pour l’année 2020. Elle projette également de tester la teinture des cheveux de ses poupées.

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Influencée par Julien Martinez, Laurence Ruet et Virginie Ropars (voir plus haut), Océane Ladydoll est une jeune artiste autodidacte née en 1989 à Dijon, qui réalise des poupées et des ours en peluche depuis 2013. Elle s’inspire principalement des contes populaires et des univers gothique, fantastique et steampunk. Océane précise : « J’aime que mes créations soient à la fois attirantes et repoussantes, belles et mystérieuses, parfois un peu tristes » (photos ci-dessous, de gauche à droite : « Artémis », porcelaine froide, pièce unique, 2017 ; « Athénaïs », porcelaine froide, pièce unique, 2016 ; « Pétronille et Capucine », porcelaine froide, pièces uniques, 2017).

   
Crédits photos : Océane Ladydoll

Son goût pour les univers mystérieux lui vient peut-être des lectures par sa mère, lorsqu’elle était petite fille, de contes illustrés tels ceux de Beatrix Potter, Lewis Carroll, Andersen, les frères Grimm,…Elle rêve alors de créer elle-même des personnages fantastiques et des animaux extraordinaires, et se met à dessiner. Cette passion se poursuit jusqu’à l’âge adulte, mais la frustration s’installe : « un jour j’ai voulu aller plus loin que le dessin, je voulais que mes créations deviennent réelles, qu’elles sortent du papier, je voulais pouvoir les toucher ». C’est la découverte du travail d’artistes en poupées célèbres qui la décide à franchir le pas : elle va exercer ce métier « fantastique », qui lui permettra d’allier sa passion du jouet à celle du dessin. Océane s’essaye au modelage et à la couture, se documente sur les techniques de fabrications de poupées anciennes et de BJD sur internet, et réalise sa première poupée en porcelaine froide (pâte Wepam) en 2013. Comme tous les artistes autodidactes, il lui faudra des années de tâtonnements et d’efforts pour améliorer sa technique et affirmer son style. Elle confie : « c’est un métier où j’apprends tout les jours, au fur et à mesure de mes créations, et je pense continuer toute ma vie à rêver à travers mes poupées ».
Sur le plan technique, chaque poupée, unique (OOAK), est sculptée en porcelaine froide entièrement à la main. Le modelage est d’abord réalisé sur une base en aluminium. Une fois la pâte séchée, l’artiste perce chaque membre à l’aide d’un outil Dremel pour passer les élastiques à l’intérieur du corps, les poupées étant articulées, de manière similaire aux BJD. Avant l’assemblage, elle peint à l’acrylique chaque partie du corps, recouvert ensuite d’une couche de vernis mat ou brillant selon les parties. La perruque et les cils sont alors posés, puis les vêtements confectionnés à la main sur mesure.
Océane Ladydoll apprend vite, et gageons que ses œuvres mystérieuses et empreintes d’une poésie mélancolique, délicatement costumées et richement accessoirisées, ne tarderont pas à s’imposer dans le paysage de la poupée d’artiste. Ci-dessous, de gauche à droite : « La reine de cœur », résine de polyuréthane et porcelaine froide, pièce unique, 32 cm ; « Sadako », résine de polyuréthane et porcelaine froide, pièce unique, 32 cm ; « Le petit chaperon rouge », résine de polyuréthane, pièce unique, 55 cm.
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Crédits photos : Océane Ladydoll

Les étranges petites poupées de Mïrya Trïstounetta, tantôt attendrissantes, tantôt effrayantes, ont du mal à se plier aux étiquettes : elfiques, zen, dark, gothiques, gore, décalées, elles sollicitent notre imaginaire et provoquent nos émotions en nous invitant dans leurs mondes parallèles. Ses personnages, féeriques lorsqu’ils sont issus des souvenirs d’enfance (photo de gauche ci-dessous), peuvent aussi être plus sombres et mystérieux, quand ils reflètent l’univers contrasté de l’artiste adulte charriant ses rêves et ses désillusions (photo de droite ci-dessous).

Née en 1967 à Nancy dans une famille modeste, Mïrya s’intéresse aux poupées dès sa plus tendre enfance. Elle se souvient d’un épisode un peu triste : « quand j’avais 2 ans, mes parents et moi étions invités chez ma marraine la veille de Noël ; pour le souvenir nous avons été pris en photo devant le sapin, mes parents et moi, et comme j’adorais déjà les poupées ma marraine a posé dans mes bras une poupée… mais hélas elle ne m’étais pas destinée, c’était le cadeau de Noël de ma cousine ! j’ai beaucoup pleuré… ».
Mïrya regarde aussi sa mère couturière travailler, compte les boutons dans la mercerie de sa grand-mère ou observe la nature dans le jardin de son père. Durant cette enfance qui s’écoule doucement, la petite fille unique sensible et solitaire ne tarde pas à employer son imagination pour s’inventer des compagnons, frères, sœurs et amis. Elle confectionne ses premiers costumes et accessoires pour ses poupées, redonnant une nouvelle jeunesse à ses Barbie.
En elle croît sa curiosité et sa nature d’artiste : elle s’essaye à diverses formes d’art comme le dessin au feutre, la peinture à l’aquarelle, l’illustration, la musique, le chant, notamment dans un groupe de rock. Mais il reste au fond d’elle-même cette envie de donner vie aux créatures germant régulièrement dans sa tête. C’est la rencontre dans les années 1990 avec le travail d’artistes comme Brian et Wendy Froud, puis avec l’univers sombre de Tim Burton, qui la pousse à réaliser ses premières poupées. Elle se forme en autodidacte, en s’aidant de livres et d’observations et expérimentations sur de vieilles poupées en porcelaine. Les débuts sont timides, hésitants, dompter la matière s’avère parfois fastidieux et complexe mais Mïrya n’abandonne pas, et petit à petit, de mois en années sa main s’use et s’aguerrit : les petits êtres prennent forme, puis vie. De sa première poupée articulée « Miranda » créée en 2002 aux réalisations abouties de la période récente (ci-dessous de gauche à droite : « Zenora », 2016 ; « Jackÿ l’elfe rebelle », 2017), elle a fait du chemin.
Lentement le bestiaire s’agrandit, au point de vouloir sortir se montrer. Alors, soutenue par son entourage, Mïrya commence une série d’expositions dans divers lieux (forêt, hangars, salons,…), suscitant un engouement du public qui ne s’arrêtera plus, tout comme la passion de l’artiste pour ses créatures de plus en plus nombreuses et variées.

Mïrya a deux styles de production bien distincts : les poupées OOAK modelées en polymère et les poupées en feutrine entièrement brodées à la main, généralement toutes articulées. Les visages des premières sont peints à l’acrylique, puis chacun de leurs vêtements est cousu sur mesure, en utilisant des tissus pour patchwork et des fausses fourrures. La plupart des coiffures sont réalisées avec de la laine cardée, de la fausse fourrure ou des plumes teintées. Ci-dessous, de gauche à droite : « Néfÿ », 40 cm, polymère et feutrine brodée, 2015 ; « Les petits faunes Nathyvaä & Mirmyvaä », 24 cm, polymère, fausse fourrure et dentelle, 2012 ; « Le lutin zen », 24 cm, polymère, laine cardée et vêtements sur mesure en coton patchwork, 2017.


Crédits photos : Mïrya Trïstounetta

À l’avenir, Mïrya compte trouver des lieux d’exposition sur sa région et sur Paris, et réaliser une poupée à dimension humaine.
Pour en savoir plus : les trashy dolls de Mïrya ; le blog de Mïrya Trïstounetta.

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Créatrices et créateurs européens hors de France
Créatrices et créateurs allemands

Hildegard Günzel est l’une des artistes en poupées allemandes les plus reconnues et les plus influentes, notamment par le biais de l’enseignement de son art dans le Monde entier pendant de nombreuses années à partir de 1972. Formée à l’école de stylisme « Fachschule für Schnitt und Entwurf » de Munich, elle travaille d’abord dans le stylisme de mode et en bijouterie, avant d’apprendre à sculpter des poupées en autodidacte. Hildegard prend des cours avec Mathias Wanke pour apprendre à travailler la porcelaine. Au début des années 1980, la société Wanke GmbH fabrique des moules d’après les sculptures de Hildegard Günzel qui se vendent dans le Monde entier et lui valent une certaine notoriété.
Elle met au point ce qui deviendra son matériau de prédilection, la cire sur porcelaine, qui donne une texture de peau vivante à ses poupées. Elle raconte : « une fois terminé mon premier modèle, j’ai retourné sa tête pour la prendre dans mes mains…cette sensation était radicalement différente de celles que me procurait mon ancien métier, et je n’ai jamais voulu arrêter. »
Elle fabrique maintenant des modèles uniques et des séries limitées pour le compte de sa société, le studio Hildegard Günzel de Duisbourg (Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Allemagne), et présente une collection annuelle de poupées en cire sur porcelaine ou en résine. Ses créations ont pour sujet des personnages de tout âge, avec une préférence pour les figures de contes et les fillettes au teint diaphane, au regard rêveur et à l’expression grave ou souriante, habillées des textiles les plus délicats comme la soie, le cachemire, le brocart précieux et les broderies à la main. Leurs perruques faites main sont en cheveux naturels ou en mohair, et leurs yeux en verre allemand soufflé (photos, de gauche à droite : Katja, Xenia, Shani).

En 1996, elle ouvre à Duisbourg le premier musée consacré aux poupées d’artiste. En 45 ans de carrière, Hildegard Günzel a participé à de nombreuses expositions (IDEX aux États-Unis, salon du jouet de Nuremberg, Maison & Objet à Paris,…) et reçu de nombreux prix : Doty awards et Dolls of excellence aux États-Unis, prix Jumeau pour l’ensemble de sa carrière en 2003, prix Pandora à Moscou en 2010,…
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Lorsqu’elle était enfant à Francfort, Rotraut Schrott regardait son père, le célèbre aquarelliste Ludwig Adam, qui aimait, comme elle l’apprit avec lui, les portraits. Elle a toujours été fascinée par les visages d’enfants, leur douceur et leur rondeur, et leur élan vers la vie future et l’aventure. Après avoir appris avec son père à peindre et à sculpter, à maîtriser l’anatomie et les proportions du corps humain, elle commence à réaliser des modèles originaux de poupées en 1980. À propos de l’anatomie, elle souligne : « je prends autant de soin à réaliser les bras et les jambes de mes poupées qu’à sculpter leur visage. » C’est pourquoi ses poupées sont si réalistes, avec des plis naturels aux poignets et aux chevilles, et des mains finement sculptées pour pouvoir tenir un animal en peluche, des perles ou une mèche de cheveux (photos). Les ongles sont également très soignés.

Son matériau préféré pour la tête et les membres est le Cernit, avec un corps en tissu rembourré. Les yeux sont également en Cernit sculpté, puis peints à la main avant d’être dotés de paupières du même matériau. Des cils naturels teints à la main sont insérés dans le Cernit. La bouche, partie la plus expressive du visage selon Rotraut Schrott, est l’objet d’un traitement soigné visant à rendre au mieux l’expression du visage, tantôt souriant, tantôt boudeur ou rêveur, tantôt chaleureux ou tendre. Le naturel qui s’en dégage est proprement stupéfiant. Elle dit de ses figures : « certaines semblent saisir un moment de bonheur, de tristesse, voire une saute d’humeur ». Elle ajoute que son objectif vise à réaliser des poupées que « le collectionneur croira vivantes, le temps d’un bref émerveillement, et qui donnent envie qu’on leur parle, et même qu’on les caresse. Mon but est de créer des poupées qui semblent avoir un cœur et une âme ». Pour les costumes, elle trouve en chinant les tissus anciens et les ornements les plus surprenants et les plus uniques, dont elle habille elle-même ses poupées. Les perruques en cheveux naturels sont créées spécialement pour elle.
Rotraut aime bien travailler en famille : tandis que son père peint un portrait joyeux et rafraîchissant de l’originale, son mari Georg, lui, photographie les poupées. Bien que ses créations apparaissent publiquement pour la première fois en Allemagne en 1985 dans un ouvrage sur les poupées d’artistes, le succès de ses enfants de tous pays viendra des États-Unis, au Dollery doll show de 1988, époque à laquelle elle produit des modèles en porcelaine et vinyl pour la GADCO (Great American Doll Company) de Compton (Californie).
En 1994, Rotraut Schrott ne produit qu’une douzaine de modèles uniques par an. En 2017, elle n’en fait plus que trois et déclare ne vouloir se concentrer que sur ce qui l’inspire. Ci-dessous, sa dernière œuvre, « Roméo et Juliette ».
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Née en 1941 à Lübeck (Allemagne), Sabine Esche fait des études d’art et de musique. Elle suit un apprentissage commercial avant de trouver un emploi dans le secteur du commerce d’art et d’antiquités à Sarrebruck (Allemagne). C’est en parcourant à l’orée des années 1970 un album de photos de famille jaunies datant du début du 20e siècle que Sabine Esche tombe en arrêt devant un portrait de sa grand-mère Paula enfant. « Ce n’était pas tant  le fait que c’était ma grand-mère que le regard rêveur et distant de la petite fille qui me fascinait », raconte-t-elle. « Un regard contrastant remarquablement avec ce que nous n’appellerions pas aujourd’hui des vêtements d’enfant : la robe moulante amidonnée et boutonnée avec dentelle et volants, sans oublier les solides bottines  lacées ». Elle commence à expérimenter l’idée de faire une poupée ressemblant à ce portrait nostalgique, tout en lui donnant le charme juvénile de sa grand-mère. Elle teste divers types de cire à mouler et autres matériaux. Mais ce n’est qu’en travaillant avec la porcelaine à partir de 1976 que Sabine Esche réussit à rendre les plus fins détails : tout ensemble -le matériau de moulage, la palette de couleurs adaptée ainsi que les instruments de chirurgien (qui permettent les meilleures retouches)- concoure à produire des poupées enfant réalistes (ci-dessous, de gauche à droite : Birte, Sabine 2, Laura).

Depuis, il n’est plus question de transformer en poupées des photos  de famille nostalgiques : ses modèles sont ses enfants, les enfants d’amis et ceux de clients. Elle ne se contente pas de les reproduire fidèlement comme en photographie, mais réduit ou accentue les contours du visage. Elle peut ainsi générer l’expression attendue sans dévier de l’impression générale du visage. « J’ai toujours travaillé à partir de photos plutôt que de dessins, car elles montrent mieux les formes du visage », dit-elle, « et en raison de la variété des expressions enfantines, il est parfois difficile de choisir la bonne photo dans une pile d’instantanés ». Il peut parfois paraître étrange de voir que la plupart de ses poupées arbore un air significatif de bonheur tranquille, avec un regard rêveur. Mais c’est exactement cela, le contraire d’un visage rieur, qui lui laisse plus de place à l’interprétation  et la stimule.
Depuis 1976, Sabine Esche participe à des salons en Allemagne à Lübeck, Francfort, Essen, Munich, Hambourg et Berlin, ainsi qu’à l’étranger à Rapperswil (Suisse) et Paris. Son travail est traité dans de nombreuses publications, ainsi qu’à la radio et à la télévision. Elle vit actuellement à Hambourg. Ci-dessous, de gauche à droite : Winona, Nora, Lilly.
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Après 23 années de magnifiques créations offrant un mélange unique d’expressivité et d’émotion, Annette Himstedt tire sa révérence en 2008 avec une superbe collection d’adieu de cinq poupées (photo de gauche ci-dessous). Elle aura marqué son temps avec le nouveau style réaliste inauguré par la série des « enfants aux pieds nus » de 1986 (photo de droite ci-dessous) : tournant le dos au modèle des poupées mannequins en vogue à l’époque, elle représente des enfants aux bras pliés et aux doigts sculptés, dans des postures naturelles et détendues qui capturent le mouvement. La grande taille de ses poupées, qu’elle appelle « Puppen Kinder » (enfants poupées) ou « Kinder aus porzellan » (enfants en porcelaine),  est également novatrice.

 

Née en 1948 à Bad Lauchstadt près de Leipzig (Allemagne), Annette Himstedt grandit à Falkensee, ville de la banlieue Ouest de Berlin, en Allemagne de l’Est. En 1956, sa famille passe clandestinement à l’Ouest suite au refus de son père de travailler comme comptable du parti politique d’obédience communiste SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands), le parti socialiste unifié d’Allemagne. Dans le premier camp de réfugiés où ils sont hébergés, Annette contracte une infection de l’oreille moyenne. Un an plus tard, la famille s’installe à Salzgitter-Lebenstedt, près de Hanovre. Annette passe de longs moments à dessiner, un don qu’elle tient de son père, et à lire, surtout des contes de fées, mais elle n’a pas de poupées, seulement un ours en peluche. Son père décède en 1958, Annette souffre de son absence les premières années mais gardera peu de souvenirs de lui.
Sa mère, qui veut lui assurer un avenir, l’inscrit dans une école pour devenir agent d’assurance, métier qu’elle n’exercera jamais. Elle se marie et a son premier enfant, Dirk, à l’âge de 18 ans, et sa fille Imke un an plus tard. Ses enfants étaient et restent sa plus grande fierté. Après son divorce, elle se retrouve à devoir gagner sa vie et décide de devenir mannequin à l’âge de 27 ans. Elle franchit le pas du monde de la mode à celui de la poupée et réalise sa première sculpture dans l’argile en 1974, en prenant modèle sur sa fille. Puis viennent les poupées en porcelaine modelées chez elle à Delbrück (Westphalie) d’après les enfants du voisinage, des photographies ou simplement son imagination. Elle devient, à force de pratique, une artiste autodidacte reconnue dans son milieu. Elle sculpte en Allemagne, la production, qu’elle supervise étroitement, étant effectuée dans une usine en Espagne. Elle a l’opportunité de montrer ses poupées au public lors d’une exposition de Noël dans un entrepôt à Munich en 1982, où elle réalise sa première vente.
Dès lors, ses œuvres sont présentées dans divers magazines et émissions de télévision, et sa notoriété grandit. Annette réalise également des portraits, dont elle reçoit des commandes du Monde entier. En 1985, l’UNICEF lui passe commande de cinq poupées représentant des enfants des cinq continents, vendues aux enchères lors d’un gala retransmis par la télévision hollandaise en mars 1986. Un mois auparavant, elle présente sa première collection de poupées en vinyl au salon du jouet de Nuremberg, où elle dépose sa marque et rencontre Danny et Barrie Shapiro, propriétaires du magasin The Toy Shoppe à Richmond (Virginie), qui seront les premiers à proposer ses poupées à la vente aux États-Unis.
La même année, elle se lance dans la fabrication d’un auto-portrait grandeur nature en sirène assise, qui se révèle très ardu : elle met 14 mois à trouver comment conserver les proportions après le rétrécissement dû à la cuisson. Elle retire de cette expérience une maîtrise de la création de moules : par exemple, pour une jambe avec chaussure, elle utilise un moule en 26 parties ; une poupée en porcelaine sombre demande une cinquantaine de cuissons.
En 1988, elle fait construire une usine de poupées à Paderborn (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), où elle sculpte les têtes et les corps, et conçoit les articulations ainsi que les costumes et les perruques. Toutes les poupées sont peintes à la main, avec des yeux de verre soufflés à la bouche et des perruques en mélange de mohair et de cheveux humains. Les tissus sont teints à la main et les tenues, qui font un usage intensif de matériaux naturels, comportent des détails minutieux : boutons torsadés, nœuds de soie, de dentelle et de velours, chaussettes tricotées main.
La première collection de poupées en porcelaine sort de l’usine en 1989. Le club des collectionneurs est fondé en 1996. Ce n’est qu’en 2000 que la production des poupées en vinyl est transférée de l’Espagne à Paderborn. Annette est également connue pour ses poupées multiculturelles représentant des enfants des quatre coins du globe. Ci-dessous, de gauche à droite : Ling et Ming, enfants de Chine, 57 cm, éditions limitées de 90 pièces, 1992 ; Arana, enfant roumain et Dragan, enfant hongrois, 81 et 75 cm, éditions limitées de 25 pièces, 1993 ; Lisbeth, Lasse et Linne, enfants de Suède, 57, 61 et 60 cm, éditions limitées de 90 pièces, 1995.

Les baisses du dollar et du pouvoir d’achat des américains entre 2003 et 2007, ajoutées à des coûts de production élevés dus à la qualité élevée des matériaux utilisés et aux charges salariales (l’usine emploie à cette période jusqu’à 80 personnes à plein temps), entraînent de lourdes pertes financières. Les commandes déclinent, conduisant à la fermeture de l’usine en mai 2009.
Ci-dessous, de gauche à droite, trois poupées représentatives de l’évolution de la production d’Annette Himstedt : « Bastian », prototype en porcelaine de 1985 pour la série « Enfants aux pied nus » en vinyl de 1986 ; « Stern », élément du trio de poupées en porcelaine « Sonne », « Mond » et « Stern » (soleil, lune et étoile en allemand) de 2001, richement vêtue d’une robe en soie métallisée ; rituel d’allégeance au prince Nemo et à la princesse Mera, de la série « Enfants d’Atlantis » de 2006.

 

Annette Himstedt a remporté de nombreux prix dans sa carrière, dont le célèbre DOTY (Doll Of The Year) décerné par le magazine « Dolls ».
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Brigitte Deval est une artiste polyvalente qui œuvre dans la production de poupées, la bijouterie, la sculpture, le design et l’art décoratif. À propos des poupées, son mari Rolando Deval  écrit dans un texte sobre et beau : « elle commence à la fin des années 1960 à modeler des personnages grotesques et surréalistes issus de la tradition nordique fantastique et visionnaire. Ces premières expériences évoquent l’atmosphère troublante des contes d’Hoffmann et les visions effrayantes de Jérôme Bosch. Avec le temps cependant, son travail évolue vers une conception plus naturelle de la figure humaine et une représentation plus sobre. L’image devient plus tranquille, cherchant la lumière et des proportions parfaites. L’harmonie prend la place de l’exagération et de l’excès. L’expression du visage devient le point focal de l’ensemble, faisant rayonner la vitalité de la figure. Les vêtements et accessoires qui embellissent la figure et la placent dans son contexte sont travaillés avec une attention minutieuse aux détails, sans distraire de la primauté des traits du visage. Cette primauté n’est même pas diminuée lorsque l’œil de l’observateur est ébloui par la splendeur et le luxe des habits et leur confection parfaite. Après un moment de fascination stupéfiée, l’attention est vite attirée par le centre vital de la figure : le visage (photos ci-dessous). Dans les quelques lignes essentielles de ses traits, l’âme de la figure est révélée ou cachée, selon la perception de sa psychologie par sa créatrice et son intention d’interpréter cette psychologie. Plus de 40 ans d’expérience vécues le long de ce trajet d’équilibre fragile ont produit des figures capables de synthétiser intériorité et extériorité, impermanence et éternité, les secrets de l’âme et leur révélation ».
Dans sa représentation lumineuse et harmonieuse d’enfants ou de très jeunes femmes, les traits du visage revêtent une importance capitale dans l’expression de la beauté formelle des personnages. Le regard profond de leur expression grave, voire mélancolique, semble questionner le spectateur sur la fatalité  de l’existence. Brigitte évite les manifestations trop communes d’émotions telles que le rire ou les larmes. Ce sont pour elle des grimaces, figées à tout jamais dans une physionomie sans vie. Le sentimentalisme n’a pas de place dans son univers artistique : les poupées révèlent des personnalités sensibles, complexes, voire difficiles, avec toutes les ambiguïtés de l’adolescence, ses conflits et ses incertitudes, mais aussi son charme. « J’essaie de montrer les enfants ou les adolescents qui ne sont pas vraiment compris », dit-elle, « je suppose parce que je me sentais incomprise étant enfant. Et je suis sûre que de très nombreux enfants ressentent cela. Je le vis avec ma fille ».


             © Brigitte Deval                                © Brigitte Deval                                   © Brigitte Deval

Née à Munich en 1945 d’un père prussien photographe et d’une mère roumaine aux racines russes, françaises et hongroises, Brigitte commence dès l’âge de cinq ans à sculpter le plâtre. « Mon père me plaça devant une sculpture russe de Madone à l’enfant et un bloc de plâtre », raconte-t’elle, « puis il m’apprit à ôter de la matière avec un outil en bois jusqu’à obtenir la forme de la Madone sans aucun modelage. C’est ainsi que je travaille sur la plupart de mes poupées, et graver dans le bois ou sculpter la pierre est très naturel pour moi. J’aime retirer de la matière, en prenant soin de ne pas aller trop loin ».
Elle ne suit aucun cours dans une discipline artistique. Elle réalise sa première poupée à l’âge de six ans avec l’aide de son père, après une visite au « Münchner Stadtmuseum », le musée de la ville de Munich, l’un des plus importants du Monde pour les marionnettes de théâtre des cinq continents. Brigitte quitte l’école à l’âge de quatorze ans et démarre un apprentissage dans une boutique de musique classique qui vend des partitions, des disques et des instruments. Une fois par an, Brigitte décore la vitrine avec des scènes d’opéra, ses marionnettes et ses figures modelées et sculptées. Â l’âge de 25 ans, elle quitte la boutique et devient artiste free-lance.
Ses sources d’inspiration sont multiples. Les premières années, elle s’imprègne des œuvres du Stadtmuseum et du « Bayerisches Nationalmuseum » de Munich qui abrite une charmante collection de crèches illuminées mises en scène avec des textiles luxueux et des glands décoratifs dorés ou argentés. Puis elle est influencée par les automates et les peintures et sculptures surréalistes des années 1930. Son mari la convainc de renoncer aux formes surréalistes, de se concentrer uniquement sur l’expressivité et la profondeur du visage humain, et d’essayer d’y mettre toutes ses pulsions créatrices : goût pour le sombre et l’étrange, tendresse, intelligence, joie et tristesse. L’artiste qui a le plus inspiré Brigitte, et duquel elle apprend toujours, est le sculpteur bavarois rococo du XVIIIe siècle Ignaz Günther. Un autre artiste dont les œuvres l’ont marquée est Léonard de Vinci. Mais la liste de ses influences est infinie, et la vie dans cette Toscane imprégnée d’art où elle s’installe en 1971, dans la magnifique campagne au Sud de Sienne, est une source d’inspiration inépuisable, ne serait-ce que de pénétrer dans une de ses admirables églises. Elle déclare même être animée par des nuages aperçus à travers le hublot d’un avion en vol.
Depuis qu’elle vend ses poupées à la fin des années 1960, Brigitte est habitée par un conflit intérieur. Elle ne se sent pas assez douée pour se présenter comme une artiste contemporaine sérieuse. Elle s’en sort en reconnaissant son aptitude à  exprimer les émotions humaines sur le visage de ce qui n’est qu’un jouet pour enfant, une poupée. C’est selon elle un signe de lâcheté, car le marché de l’art n’est pas aussi ouvert dans les années 1960 à 1980 qu’il ne l’est devenu par la suite : elle a tout simplement honte de montrer son travail dans le milieu de l’art contemporain de l’époque. Bien sûr, quelques collectionneurs d’art échappent à cette règle et apprécient son travail, ainsi que la famille, les amis et de nombreux clients qui ne sont souvent même pas collectionneurs de poupées.
Brigitte commence très tôt à utiliser l’argile comme matériau pour ses poupées. Elle n’aime pas son contact sur les doigts, aussi sculpte-t’elle au moyen du simple bâtonnet de métal employé par les artisans pour travailler le stuc. En plus de ce bâtonnet, elle n’emploie qu’une mirette de potier pour vider les têtes des poupées. Une tête peut lui prendre jusqu’à 50 heures de sculpture, et elle travaille sur plusieurs têtes en parallèle. Au Nationalmuseum, elle vit un jour parmi les nombreuses figures de crèche en cire des petits Jésus reposant sur des coussins précieux à broderies d’or et d’argent. Certains sont faits d’une couche de cire sur un autre matériau, technique que Brigitte essaie d’adopter : il lui faudra des années pour mettre au point son procédé de cire sur argile, sans problème de consistance, couleur ou état de surface. Avec la cire sur porcelaine, la surface se révèle trop brillante et le teint du visage est cadavérique.
Elle trouve dès le début des années 1970 près de Florence la qualité d’argile qui donne à ses poupées en combinaison avec la cire de paraffine une carnation naturelle, et dont elle se sert toujours. Outre l’argile, elle essaie plusieurs autres matériaux pour fabriquer ses poupées : pierre, bois, papier, métal,… Pour les perruques, Brigitte emploie des cheveux naturels non teints provenant de diverses sources européennes, du poil de chèvre parfois teint et du fil de soie naturelle pour ses miniatures au 1:12, le plus souvent teint. Les yeux sont en verre soufflé.
Pour les tissus neufs des vêtements de ses poupées, elle s’approvisionne chez trois grand fournisseurs italiens : Rubelli à Venise, Antico Setificio à Florence et Lisio à Milan. Les étoffes exotiques viennent d’Afrique ou d’Asie. Parfois elle utilise des textiles précieux : brocart, damas, garniture et dentelle du XVIIIe siècle. Et parfois, elle exploite de simples chiffons. Les textiles du XIXe siècle, en majorité traités chimiquement, sont inutilisables en raison de leur fragilité qui les fait se décomposer, ce qui représente un grave problème pour les musées de mode de part le Monde, qui se voient contraints de faire des copies des vêtements. Les chaussettes en soie ou en coton sont tricotées à la main et les chaussures faites par un cordonnier local. L’artiste elle-même aime coudre à la main. Toutefois, lorsqu’au plus fort de sa production elle fournissait plus de 100 poupées par an, elle faisait appel à des couturières expérimentées qui avaient recours à des machines.
Brigitte a plusieurs cordes à son arc : après avoir peint des portraits sur des fonds de paysages fantastiques, elle se tourne vers des paysages apaisés et apprend à peindre les fleurs. Elle réalise également des sculptures de buste, des sculptures de jardin en terre cuite, des moulins à poivre tournés dans différentes essences de bois, des bijoux contemporains, des ornements en perlage, des décorations de Noël, des angelots, des enfants Jésus, des figurines de crèche, des miniatures au 1:12, des objets en papier découpé, des marionnettes de théâtre et des porte-bonheur en pin suisse. Brigitte porte en ce moment un grand intérêt à toutes sortes de figures géométriques, comme les ouvrages de marqueterie qui décorent les églises italiennes de la Renaissance. Elle envisage de sculpter des figures en vraie grandeur pour les cacher sous des arbustes de son jardin.
Elle a animé des stages de modelage et de sculpture en Toscane. Ses poupées ont été présentées dans de nombreuses expositions à travers le Monde. Certaines sont conservées dans des musées aux États-Unis, en Allemagne, en Suisse, en Grande-Bretagne, en Chine et au Japon. D’autres sont détenues par de célèbres collectionneurs privés comme Demi Moore, Richard Simmons ou Michael Jackson.
Brigitte se souvient d’une anecdote qui l’a beaucoup émue. Lors d’une visite au Stadtmuseum à l’âge de six ans avec son père, celui-ci demanda à un gardien de montrer à sa petite fille comment fonctionnait une marionnette. Il y a 70 ans, beaucoup d’objets exposés au musée n’étaient pas sous verre comme aujourd’hui, ils étaient simplement accrochés au mur. Il y avait là un prince bras et jambes pendants, la tête tombant sur sa poitrine. Le gardien, qui se trouvait être marionnettiste, décrocha le prince, lui fit faire quelque pas dans la direction de Brigitte, puis une révérence royale avec un mouvement de la main sur le côté, comme dans un conte de fées. Ce fut un déclencheur de sa future activité. Elle a toujours la chair de poule quand elle y pense… Ci-dessous de gauche à droite : « Charlotte », 1986 ; « Miniature doll », 2019 ; « Femme syrienne dans le froid glacial », 2017.

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                © Brigitte Deval                               © Brigitte Deval                                © Brigitte Deval

Marlies Theillout partage son temps entre la création de poupées d’artistes en porcelaine aux proportions importantes, principalement inspirées par les traditions des  peuples du continent africain, et le soutien aux enfants défavorisés de Tunisie. Cette artiste autodidacte orne ses fillettes à l’expression grave et pénétrante de costumes et de bijoux de fête méticuleusement reproduits. Les épopées occidentales sont également présentes dans son œuvre, de Jeanne d’Arc à la reine des neiges. Son livre (en allemand) « Fata Morgana : un voyage dans le monde des poupées d’artiste » retrace son parcours de créatrice. Ci-dessous, de gauche à droite : Ninon (2001), la reine des neiges (2006), Adriana (2011).
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Créatrices et créateurs autrichiens

Les sages poupées de Sylvia Natterer, avec leur expression sérieuse, leurs yeux ronds rêveurs et leur petite bouche fruitée ont su conquérir un fidèle public de collectionneurs dans le Monde entier. Artiste renommée  et entrepreneuse de talent, elle rencontre tout au long de sa carrière un succès non démenti, au point que le directeur de Petitcollin,  la plus ancienne et la dernière fabrique française de poupées encore en activité en France, qui fabrique des poupées Sylvia Natterer sous licence (photos), déclare en 2015 :  » Les poupées Sylvia Natterer sont fabriquées en flux tendu. On n’arrive pas à suivre la demande ».


       Crédits photos : Sylvia Natterer                                

Née en 1949 à Oberstdorf (Allemagne), elle passe son enfance en Suisse romande où elle fabrique elle-même ses poupées et maisons de poupées. En 1952, on lui offre sa première poupée : c’est une Schildkröt en celluloid avec des cheveux moulés et des yeux peints. Elle fréquente de 1956 à 1970 l’école puis l’université à Montreux et à Lausanne, avant d’enseigner les arts appliqués jusqu’en 1975 à Lausanne où elle réalise ses  premières poupées en papier-mâché. Sylvia commence à fabriquer ses premières marionnettes pour son fils dès 1972. Elle confie : « en tant que mère, j’ai admiré par dessus tout les poupées de Sasha Morgenthaler (voir Les artistes en poupées pionniers) pour leur conception précise et leur fonctionnalité convaincante, qui en font de bons jouets ». Elle déménage ensuite à Munich avec son mari et ses enfants en 1975, et se lance dans la création de poupées originales en bois ou porcelaine (à partir de 1982, photos).  Elle travaille également au théâtre de marionnettes à fils non conformiste pour adultes « Kleines Spiel ». Durant cette période, elle fabrique pour les vendre de nombreuses marionnettes en composition ou en résine.

En 1991, la famille s’installe à Vils (Tyrol, Autriche). De nombreuses entreprises de jouets fabriquent ses modèles sous licence. Les poupées à jouer, essentiellement en vinyl, conçues par Sylvia Natterer dans les séries « Minouche » (photo de gauche, Josephine) et « Fanouche » (photo de droite, Carina) ont été fabriquées par les sociétés Zapf, Götz (Allemagne, de 1989 à 2003), Franklin Mint, Dolfi (Italie, 1990), White Balloon (Espagne, de 1999 à 2003), Zwergnase, Käthe Kruse (Allemagne, depuis 2009, voir Les artistes en poupées pionniers), Petitcollin (France, depuis 2015).

Dans son atelier de Vils installé dans une ancienne école, elle a aménagé trois grandes pièces de 70 m2 : la première sert à des travaux expérimentaux sur le papier et la laine ; la deuxième est utilisée pour la porcelaine, la construction de moules, la cuisson, la peinture, la couture et la réparation des poupées ; la troisième est une galerie d’art contemporain et un lieu de spectacles musicaux. Sylvia Natterer conçoit et sculpte toutes les poupées dans l’argile, et construit les moules en plâtre. Deux assistantes travaillent sur les membres en porcelaine. Deux autres cousent les vêtements selon ses patrons. Elle s’occupe elle-même du démoulage, du ponçage et de la peinture des têtes.
Tout au long de sa carrière, Sylvia Natterer expose seule ou en groupe dans de nombreux musées et galeries à travers le Monde. Elle obtient des prix prestigieux :  Centre Tivoli de Zürich (Suisse, 1980) ; Grand Prix d’Autriche (1995) ; prix  Max – Oscar Arnold (Allemagne, 1998) ; Poupée d’Ange, jardin des poupées Izu de Tokyo (Japon, 1998). Pour finir, laissons-lui la parole : « je veux que les visages des poupées reflètent l’amabilité, la douceur, l’honnêteté et l’innocence, juste comme celui d’un enfant. Les poupées doivent rester des poupées, laissons les enfants et les collectionneurs suivre leur imagination ».
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Comme Stephanie Blythe (voir Créatrices et créateurs américains), Gabriella Buzás fabrique des poupées miniature et s’intéresse à la représentation des fées. Mais là s’arrête la comparaison : autant les « teacup fairies » de Stephanie dégagent de la douceur et rassurent, autant celles de Gabriella sont ambiguës, voire un peu inquiétantes. Cette adepte de l’art déviant (courant de création artistique, né à la fin du 20e siècle et qui se situe dans la lignée philosophique du surréalisme -il est d’ailleurs parfois qualifié de néo-surréalisme-, du postmodernisme et du pop art) n’a que faire des canons de beauté. Écoutons-la :  « Depuis mon enfance je m’intéresse à diverses formes d’art. Je viens d’une famille de musiciens, et ma conviction est que sans art l’humanité serait insensée, vide et maudite ».
Ses poupées, fées et bébés uniques (OOAK) sont sculptés à la main dans de l’argile polymère, sans recours au moulage. Gabriella Buzás ajoute : « sculpter l’argile polymère est un défi et en même temps permet de s’élever ». Ci-dessous, de gauche à droite :  Amy, 2014 ; une fée, 2016 ; Sophie, 2017.
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Créatrices et créateurs suisses

Ce qui frappe de prime abord dans les créations d’Elisabeth Flueler-Tomamichel, c’est leur extrême diversité : variété des formes, du tronc d’arbre avec un doigt et un œil (photo de gauche, « Tokchi ») à la poupée anthropomorphe ; variété des couleurs, des figurine monochromes blanches (photo du centre, « Avec de la crème, s’il vous plaît ») aux BJD maquillées ; variété des thèmes, des « gens qui attendent » aux personnages de légende du monde de la forêt de Weltu dans le canton suisse du Tessin (photo de droite, « Petit gnome ») ; variété des matériaux enfin, de la porcelaine au Sculpey en passant par le bois.

 

Fille du peintre et artiste graphique Hans Tomamichel, Elisabeth Flueler-Tomamichel grandit dans le Zurich des années 1940. Dessiner et peindre font partie de sa vie dès son enfance, ainsi que coudre des vêtements pour ses poupées et fabriquer des collages en tissu, les fournitures étant toujours disponibles à la maison. Elle réalise des poupées en papier et les utilise comme moyen théâtral. Durant son adolescence, tout en fréquentant une école de couture professionnelle, elle s’intéresse à la création de bijoux avec émaillage de cuivre et d’argent, avant de poursuivre des études de stylisme, de se marier et de donner naissance à son fils en 1967.
Un concours organisé par un magazine en 1977 décide de sa carrière de créatrice de poupées : elle propose une BJD svelte à 13 articulations, qui figure parmi les 500 poupées retenues pour une exposition sur un total de 2 500 propositions. Ce succès l’encourage à continuer, mais son manque d’expérience la conduit à suivre une formation en peinture et sculpture figuratives à l’école d’art officielle de Suisse (à l’époque Schule für Gestaltung , aujourd’hui Hochschule der Künste), à la suite de laquelle elle effectue un apprentissage de couturière et styliste. De 1977 à 1983, elle réalise des BJD uniques (OOAK) ayant jusqu’à 16 articulations. En 1983, une exposition de poupées de porcelaine la décide à suivre un atelier de reproductions, où elle apprend à travailler l’engobe et la peinture sur céramique. L’étape suivante consiste à fabriquer des clowns jouant de divers instruments de musique ou portant des costumes rococo élaborés. Leurs corps en tissu bourré sont dotés d’armatures métalliques et tiennent une posture : ils sont bien reçus à divers salons et conventions européens de poupées. Puis viennent, de 1984 à 1994, des éditions limitées de bébés et enfants, en biscuit pour les parties visibles et à corps bourré ou sculpture molle sur armature métallique pour les parties cachées. En 1991 apparaissent les figurines monochromes blanches aux yeux bleus qui deviendront sa marque de fabrique (photos). Elle invente à cette époque des supports de poupée à la présence discrète.

De 1992 à 2010, Elisabeth réalise quelques inédits dans sa carrière : lutins et petits elfes en Super Sculpey de 13 cm (1992) ; poupée couverte de papier washi avec ailes en papier armé de fils métalliques (1994) ; premiers « gens qui attendent » monochromes blancs, modelés et habillés (1996) ; deux demi-poupées uniques (OOAK) sur un même support tournant, « le vice et la vertu » (2004) ; modèle coulé dans le bronze (2010). Depuis, la plupart de ses poupées sont des figurines uniques (OOAK) réalisées en Paperclay, Sculpey ou Super Sculpey, voire une combinaison des trois matériaux.
Elisabeth Flueler-Tomamichel a été élue au NIADA (National Institute of American Doll Artists) en 1992 et a été membre fondateur de la VEP (Verband Europäischer Puppenkünstler), association européenne d’artistes en poupées germanophone. Depuis 1991, elle exerce comme juge dans des concours internationaux de poupées. Son œuvre a été exposée en Europe (Suisse, Allemagne, France, Autriche, Royaume-Uni, Italie, Belgique), aux États-Unis, en Russie et au Japon. Elle est présente dans plusieurs collections de musées à travers le Monde, dont le Susan Quinlan doll & teddy bear museum & library de Santa Barbara (Californie), et dans de nombreuses publications dont une quinzaine d’ouvrages. Elisabeth a reçu  plusieurs prix dans des concours internationaux, dont en 2001 le prix d’excellence pour l’ensemble des réalisations Max-Oscar-Arnold décerné par la ville de Neustadt bei Coburg (Allemagne).
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L’artiste suisse Angela Sutter vit et travaille dans la commune rurale de Schenkon (canton de Lucerne, Suisse). Selon ses propres dires, « cet environnement aimable et paisible est l’endroit idéal pour le travail de création ». Lorsqu’elle se lance dans la fabrication de poupées en 1985, ses influences sont les pionnières européennes Sasha Morgenthaler, Hildegard Günzel et Sabine Esche (voir Les artistes en poupées pionniers), ainsi qu’Annette Himstedt (voir ci-dessus) et les poupées traditionnelles de la société Lenci. On retrouve en effet ces influences dans les visages ovales à l’expression rêveuse ou étonnée, ainsi que dans le soin apporté aux coiffures et à la confection des vêtements.
Mais comme d’autres artistes de sa génération, tandis qu’elle développe son propre style, elle trouve ses  personnages les plus intéressants hors du domaine européen traditionnel de  la conception de poupées. « Ma plus grande source d’inspiration a été mes trois enfants, mais aussi les expressions et les destins des enfants des pays du tiers-monde », explique-t-elle à propos de ses beautés africaines, asiatiques, balkaniques et latino-américaines. Ci-dessous, de gauche à droite : Rania, Aoki, Carmencita.

En fait, ses enfants sont à l’origine de sa vocation, et la conduisent à suivre un atelier de conception de marionnettes. Insatisfaite des résultats et convaincue qu’elle peut faire mieux, elle se forme en autodidacte à la fabrication de poupées. Toutefois, il faut attendre 1989 pour qu’Angela fasse le grand saut : présenter son travail au public (« je ne pouvais pas me séparer de mes poupées », se souvient-elle). Cette année-là, elle est invitée à exposer dans une galerie de Bâle (Suisse). « C’est là que j’ai vendu mes premières poupées, et j’ai été invitée chaque année depuis lors ». À partir de là, sa passion décolle.
Elle ouvre son studio en 1998, où elle tient des expositions annuelles de ses dernières créations et des ateliers de fabrication de poupées. Elle y vend également des moules de ses porcelaines originales. Angela Sutter collabore avec la société italienne Migliorati pour proposer des éditions limitées en vinyl moins coûteuses. Elle est très présente sur les marchés italien, britannique et d’Europe centrale, et poursuit sa percée internationale, notamment aux États-Unis.
Sur le plan technique, Angela sculpte ses poupées en Formo (une argile à séchage ambiant) ou en porcelaine, et détaille minutieusement leurs caractéristiques culturelles, des traits du visage aux accessoires tels que chaussures, poteries et bijoux. Les perruques sont en cheveux naturels ou en mohair soigneusement coiffés, et les corps en tricot à mailles jetées assurent une posabilité élevée. Les visages sont peints à la main et les yeux sont en verre Crystal soufflé à la bouche. Elle effectue des recherches pour les costumes et pare ses poupées de robes, zarapes et foulards lumineusement colorés et bien portés.
Inspirées par toutes sortes d’objets et d’images, les poupées d’Angela Sutter commencent avec une idée dans l’air depuis quelque temps. « Lorsque je démarre vraiment dans le studio, et que je plonge dans les différents matériaux, outils, tissus, je me sens complètement dans mon élément et oublie le monde qui m’entoure. Quand je peux présenter mon travail enfin terminé, et vois combien de joie je peux offrir avec mes poupées, c’est une belle récompense. » Angela n’a jamais été intéressée par les poupées « typiques », avec de jolis vêtements en soie, nœuds papillons,…Ce qui l’intéresse, ce sont les enfants du tiers-monde, en particulier ceux qui vivent dans la rue. « Avec mes poupées, j’espère changer un tant soit peu le regard sur le destin tragique de ces enfants. Les enfants des rues ont souvent une certaine mélancolie dans les yeux, car ils n’ont pas les mêmes activités et opportunités que la plupart des enfants européens, et pourtant ils restent des enfants : ils jouent, sont contents ».
Les poupées d’Angela Sutter évoquent le charme stoïque et l’éclat innocent des enfants qui trouvent des moments de paix et de joie dans les situations les plus dures, et explorent l’héritage culturel qui rend chaque vie digne d’être vécue. Ci-dessous, trois poupées récentes : Carla, Karl, Valentina.
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« Je suis d’abord et surtout fascinée par les visages », déclare Maja Bill, artiste en poupées suisse mondialement reconnue. « Former une créature à partir d’une motte de terre et l’amener à la vie, ce miracle toujours renouvelé m’attire encore et encore ». Cette fascination est visible dans le travail de Maja, qui crée des poupées depuis 30 ans, d’abord pour elle-même puis comme maîtresse d’école maternelle et comme mère. Son art se caractérise par un talent extraordinaire pour capturer l’expression d’un enfant et la capacité à créer des vêtements reflétant de nombreuses cultures (photos).

Chaque poupée en cire sur porcelaine est conçue, modelée, peinte à la main et habillée par l’artiste elle-même, connue pour ses costumes élaborés et le travail des perles. Les tons de chair sont peints en harmonie avec les couleurs des vêtements. Maja réalise des poupées originales (OOAK) et de petites éditions limitées de 10 pièces : même dans ce dernier cas, chaque pièce est unique, du fait qu’elle remodèle tous les visages et que chaque poupée porte un costume one-of-a-kind. Les perruques sont en cheveux naturels, les yeux en verre fait à la main et les chaussures en cuir. Maja Bill expérimente d’autres matériaux que la porcelaine, tels que la cire et le papier-mâché. Elle introduit en 2009 des séries de poupées en vinyl moins onéreuses, fabriquées en Allemagne, peintes à la main et habillées individuellement (photos).

Maja Bill a reçu des prix prestigieux, tels que « la poupée de l’année » du magazine Dolls en 2011.
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Créatrices et créateurs hollandais

Les créatures féériques constituent depuis la fin des années 1960 l’univers de Tine Kamerbeek : gnomes, trolls, farfadets, fées, elfes en argile prennent vie sous ses doigts. L’argile à séchage ambiant de ses pièces uniques est renforcé par une tige en fer et les pieds sont lestés de plomb pour une bonne tenue des poupées ; après sablage et polissage, elles sont peintes à l’huile et vernies plusieurs fois. Elle réalise les costumes avec de la soie, du tissu transparent, de la dentelle et des rubans. L’artiste essaie « à travers l’expression, la forme et la position des poupées, de stimuler l’imagination et d’attirer l’attention de leurs spectateurs ». Ci-dessous, de gauche à droite : musiciens écossais (1966), troll (années 1970), Femke (2008).
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Le monde de Marijke van Ooijen est peuplé de souris, de musaraignes, de mulots, de rats, d’oursons et de fillettes, monde nostalgique et romantique où les authentiques costumes et accessoires anciens (dentelles, boutons, tissus et chaussures, fourrures, chapeaux à plumes,…), patiemment chinés et assemblés, jouent un rôle majeur. Les poupées, fabriquées par cette artiste depuis le début des années 1990, sont en argile ou en pâte Fimo, leur gueule ou leur visage aimablement plissé et leur expression débonnaire. Elles représentent parfois des personnages historiques. Marijke organise de nombreux ateliers pour enfants ou adultes et a écrit un livre illustré (en néerlandais) : « Le monde nostalgique de la souris ». Ci-dessous, de gauche à droite : Marie-Antoinette, lapin, ourson.
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Vous aimez les contes de fées ? alors entrez dans le monde des  « Poppen en beesten » (poupées et animaux) de la créatrice néerlandaise Marlaine Verhelst, qui vous évoquera peut-être les univers des frères Grimm, d’Andersen et de Perrault. Mais ne comptez pas y retrouver les personnages de votre enfance, Blanche-Neige, la Petite Sirène, Cendrillon et les autres : si elle estime que raconter une histoire est ce qui rend une poupée intéressante, Marlaine ne puise pas son inspiration dans les contes du passé, mais dans son imagination. Ses personnages illustrent ses propres histoires (photos de gauche et du centre ci-dessous, respectivement « Circus » et « Me and my rabbits »), pas celles inventées par d’autres, car elle est persuadée que copier une idée n’est pas une démarche créative.
« Si je réalise un oiseau portant une poupée (photo de droite ci-dessous), je ne veux pas faire Nils Holgersson, parce que cette histoire existe déjà », déclare-t’elle, « je préfère celles qui n’existent pas encore. Représenter Alice au pays des merveilles ou le petit chaperon rouge ne m’intéresse pas non plus, pour la même raison ». Elle ajoute : « j’essaie de créer un monde fantastique basé sur des personnages et une anatomie humains, où chacun peut imaginer sa propre histoire à travers mes combinaisons poupée-animal. Je fabrique les poupées qui me viennent à l’esprit, parfois même au cours de mon travail, et j’espère qu’elles feront venir une histoire à l’esprit du spectateur ». Les titres évocateurs de ses œuvres stimulent d’ailleurs l’imagination : « Prendre soin des chats », « Je crois pouvoir peindre le ciel », « Sur les ailes du vent », « Qui gouverne la lune et les étoiles »,…
Humour et malice rayonnent de leurs expressions insolites, reflétant les aspects joyeux du caractère de l’artiste. Naïveté, innocence, jovialité et bonté s’expriment également dans leur visage. Leurs mains, comme celles d’un danseur, sont figées dans une pose gracieuse, apportant leur contribution à l’intention créatrice de leur auteure. Vous serez fasciné(e) par la contemplation de ces personnages et de ces animaux qui ont l’air de bien s’amuser. Mais surtout, les visages étonnamment expressifs retiendront votre attention : la mimique désabusée, le petit rire contenu, le sourire entendu vous donneront envie d’accéder à la connaissance qu’ils dissimulent.
Marlaine explique : « j’aime que mes poupées soient intelligentes, légèrement introverties, mais bien dans leur peau, sans arrogance et avec le sens de l’humour. Je ne souhaite pas réaliser des visages anatomiquement corrects, mais je veux des expressions humaines. Les visages de ‘jolies petites poupées’ ne m’intéressent pas, mais je ne souhaite pas non plus de physionomie colérique ou triste. C’est une contrainte lourde, surtout quand les matériaux utilisés sont aussi exigeants que la porcelaine sculptée à la main et l’aquarelle ». Marlaine a appris à maîtriser ces techniques pour construire ses illustrations en trois dimensions, comme elle désigne ses poupées.
L’accueil qui leur est réservé est variable : de nombreux commentaires élogieux de personnes dont l’imagination a été stimulée ; mais aussi des réactions négatives de la part d’amateurs de « jolies petites poupées » déconcertés par le caractère insolite des productions de Marlaine. De toute façon, dit-elle, « je travaille d’abord pour moi. La chose importante pour chacune de mes poupées est qu’elle me plaise. Si je voulais plaire au grand public, eh bien je ferais de jolies petites poupées ».
À un certain tournant de sa carrière, les animaux deviennent partie intégrante des histoires racontées par ses poupées, qui ont souvent un compagnon à quatre pattes. Les premiers sont immenses, ils font beaucoup d’effet mais s’avèrent difficiles voire impossibles à expédier ou à fair