Les poupées de la mission « Door of hope » en Chine


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Prologue

Au XIXe siècle, les puissances étrangères tentaient d’exploiter la Chine : de nombreux pays européens ainsi que le Japon et la Russie essayaient de diviser la Chine en sphères d’influence et de gagner des droits commerciaux exclusifs. Les États-Unis voulaient accéder aux ressources du pays, ce qui conduisit à la « rébellion des Boxers » (ainsi appelés en raison de leurs techniques de combat), soutenus par l’impératrice qui espérait fermer la Chine à toute influence étrangère. À cette époque, des mouvements xénophobes s’en prenaient aux missionnaires. Au début de l’années 1900, des boxers, également appelés « poings de la vertueuse harmonie », attaquent et massacrent des missionnaires occidentaux et des chinois convertis au christianisme. Les missionnaires furent contraints de battre en retraite à Shangai pour se protéger. Sur cette toile de fond de chinois luttant pour défendre la tradition confucéenne et résistant à l’entrée dans le monde moderne, l’intérêt de certains missionnaires s’est tourné vers le sort des femmes chinoises : fiançailles de fillettes, bandage des pieds, enlèvement et esclavage des filles et des jeunes femmes, prostitution et meurtre de bébés non désirés.
Cornelia Bonnell se sentait indécise tandis qu’elle débarquait de son paquebot dans le port de Shangai ce matin de Noël 1899. Missionnaire protestante ambitieuse originaire du Nord de New York, elle ressentait depuis longtemps l’appel de Dieu à se rendre en Chine, un pays où elle n’était jamais allée et sur lequel elle connaissait peu de choses. Récemment diplômée à 21 ans avec la plus haute mention de la prestigieuse université de sciences humaines Vassar College, elle avait été refusée par de nombreux organismes missionnaires travaillant en Chine en raison de sa faible constitution physique. Déterminée à trouver une voie de rechange dans ce pays, qui lui permettrait de réaliser ses aspirations chrétiennes, elle accepte un poste de professeure d’anglais à l’école Miss Jewell destinée aux enfants d’expatriés américains résidant à Shangai.

Création de la mission Door of Hope

Par un hasard que l’on pourrait qualifier de « divin », elle fait moins d’une semaine après son arrivée la connaissance de cinq femmes venues des États-Unis et d’Europe à une réunion de prière à la Shanghai Union Church. Elles sont affiliées à différentes missions agissant dans la ville : presbytérienne, baptiste, méthodiste, anglicane et de la Chine intérieure. Le petit groupe sympathise bientôt, échangeant sur ses nouvelles vies intrépides en Orient et partageant soutiens et conseils. Les femmes déplorent le mal causé par le quartier rouge et la partie portuaire de la zone internationale de Shangai (enclave administrée de manière extraterritoriale résultant de la fusion en 1863 des concessions britannique et américaine de la ville) où, dans une hiérarchie complexe de courtisanes et de prostituées, l’on voit souvent de jeunes femmes transportées en pousse-pousse comme des publicités vivantes pour le divertissement et la compagnie offerts par divers types de services sexuels. Résolues à sauver les victimes de cette « plaie sociale » et du sort réservé aux chinoises en général, les femmes, ralliées par Cornelia, fondent la mission « Door of Hope » en 1901.
Malgré l’absence de soutien formel de l’Église protestante en raison du caractère œcuménique de cette mission, les six femmes s’activent avec enthousiasme à sauver autant de chinoises marginales que possible de la servitude et des relations sexuelles illégitimes -prostitution ou sexe hors mariage-. Une petite maison louée au cœur du quartier rouge dans la rue Fuzhou sert de foyer d’accueil de la mission. Une enseigne « Jésus sauve » sera installée au-dessus de son entrée. La proximité stratégique de la mission permet aux femmes recherchant sa protection d’échapper aisément aux plus vigilantes des madames Claude et à leurs hommes de main, bien que certaines résidentes de bordel aient probablement été conduites à la mission contre leur gré.
À leur entrée dans le foyer d’accueil, les résidentes profitaient de services essentiels incluant gîte, couvert et soins médicaux. Une fois leurs besoins immédiats satisfaits et leur condition physique consolidée, elles avaient l’opportunité d’intégrer le « foyer de première année » voisin de la mission. Là, elles recevaient une instruction religieuse intensive et suivaient sur place un programme éducatif pour acquérir des connaissances de base en diverses matières telles que lecture, écriture, mathématiques élémentaires, couture, broderie et tricot. Leur premier défi consistait à confectionner leur propre gee-ba (vêtement chinois) et des chaussures en tissu. En 1909, à l’âge de 17 ans, Pearl Buck, fille de missionnaires presbytériens et future écrivaine, se porte volontaire comme professeure à la mission pour enseigner le tricot et la broderie. L’année suivante, elle entre au Randolph Macon Woman’s College, université située à Lynchburg (Virginie). Après l’obtention de son diplôme, elle retourne vivre en Chine, où elle écrit des romans sur la vie dans ce pays tels que « La terre chinoise » (The good earth) pour lequel elle remporte le prix Pulitzer, et devient une auteure célèbre.
Si elles étaient jugées suffisamment pieuses à la fin de la première année, les résidentes étaient admises dans un troisième lieu, le « foyer artisanal ». Deux autres lieux furent ouverts : le « refuge des enfants » et « l’hôpital et école de l’amour ». La plupart des résidentes passaient deux ans à la mission, le temps d’acquérir l’estime de soi et un savoir-faire qui les rendraient autonomes. Certaines choisissaient de rester pour aider les futures résidentes, les autres partaient vers une nouvelle vie.

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Les poupées de la mission Door of Hope

Le fonctionnement de la mission était sévèrement restreint par le manque de fonds les premières années de son existence, la rendant dépendante de la générosité irrégulière d’organismes locaux tels que le Rotary Club de Shanghai, son conseil municipal, le club des femmes américaines et de « l’aimable soutien d’un certain nombre de gentlemen chinois », dixit Cornelia Bonnell. Pour contribuer aux finances de la mission, les résidentes du foyer artisanal se livraient à diverses activités productives en échange de nourriture ou d’une petite somme. Une telle activité était la fabrication de poupées, peut-être le seul héritage matériel connu de la mission (photos ci-dessous). La vente des poupées et d’articles tricotés et brodés contribuait significativement aux revenus de la mission et à sa pérennité. En 1940, l’importateur de poupées Kimport Dolls commercialisait 20 types de poupées Door of Hope. Quand les communistes arrivent au pouvoir en 1949, la mission s’installe à Taipei (Taïwan) et la production décline.


                                  © Ruby Lane                                             © Theriault’s

Les têtes des poupées étaient soigneusement sculptées dans du bois de poirier par des artisans locaux, avant la peinture de délicats traits de visage et coiffures par les résidentes, qui confectionnaient également les corps en mousseline rembourrée. Sculptées individuellement, les têtes étaient donc toutes différentes. Certaines poupées avaient des mains sculptées, d’autres pas de mains du tout. Après 1914, certaines poupées possédaient des pieds ou des chaussures en bois sculpté. Une fois assemblées, les poupées étaient habillées, jusqu’à cinq couches de vêtements méticuleusement tissés et cousus à la main en commençant par les sous-vêtements en coton blanc, et pouvant pour la plupart être enlevés. Les costumes, réalistes, représentaient différents rôles et classes de la société chinoise, en exprimant un degré de fierté culturelle que les missionnaires jugeaient essentiel à la réussite de la christianisation de leurs ouailles. Les poupées adultes mesuraient au moins 30,5 cm, les poupées enfants 20,5 cm et les bébés 16,5 cm.
Les premiers modèles crées furent un couple de mariés en robes de cérémonie délicieusement détaillées (la mariée, photo de gauche ci-dessous), suivis par des enfants (photo de droite ci-dessous) accompagnés de leur ayi (gouvernante), un couple marié avec des enfants d’âge scolaire, un couple de personnes âgées et enfin un homme endeuillé et une veuve.
Des fermiers, des policiers, un moine bouddhiste furent ajoutés par la suite, ainsi que d’autres personnages illustrant l’ordre social fortement hiérarchisé de la dynastie Qing (1644-1912).


       © National Gallery of Victoria                © National Gallery of Victoria

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La mariée porte la robe de cour rouge traditionnelle : le rouge, couleur de la vie, est censé apporter joie, chance et santé. Sur sa tête, une coiffe ornée de perles et de glands. La veste en soie pourpre du marié arbore devant et derrière un carré brodé appelé p’u-fang. Attributs des mandarins, ces carrés sont portés par les officiels depuis la dynastie Ming (1368-1644). Sous sa veste, le marié porte la robe traditionnelle en brocart appelé Ch’ang-fu. La vieille femme arbore des rides sculptées sur son visage. Elle porte une veste en soie pourpre foncé (ma-coual), une longue jupe noire à brandebourgs et un pantalon pourpre. Son compagnon le vieil homme porte une ma-coual noire sur une Ch’ang-fu bleu foncé. Une jeune fille porte une veste en soie rose à brandebourgs verts et un pantalon vert à passepoil rose. Une coiffe décorative élaborée orne ses longs cheveux défaits. Un jeune garçon porte une veste grise raffinée en brocart de soie à manches longues et une robe rose en brocart. D’autres enfants, vêtus de coton, sont appelés « écoliers » et « écolières », tandis qu’un autre est baptisé « enfant de maternelle ».
Amah la gouvernante soutient un bébé sur son dos (photo de gauche ci-dessous). Elle porte une simple veste de coton sur un pantalon, la tenue de la classe ouvrière, complétée par une coiffe noire et des chaussures noires en soie. Par contraste, le bébé porte un costume en soie imprimée et une coiffe avec glands. L’homme endeuillé est habillé pour les obsèques de son père, il tient une baguette dans sa main droite pour éloigner les mauvais esprits. Il porte une tenue austère en chanvre non traité. La veuve porte un costume en chanvre, un long voile couvre son visage pour masquer son chagrin. Un policier de Shangai est vêtu d’un uniforme bleu foncé à boutons et galon dorés (photo de droite ci-dessous). Un fermier pieds nus est habillé pour travailler dans les champs de riz d’un simple costume en coton bleu sous un imperméable en paille et d’un chapeau de coolie tissé. Un moine bouddhiste porte une robe jaune pâle à brandebourgs et des chaussures assorties. Un petit chapeau noir couvre sa tête rasée. Une femme mandchoue est vêtue d’une élégante robe en satin rose ornée de brandebourgs vert tendre sur l’épaule droite (il est incorrect d’attacher les vêtements à gauche). Des extraforts verts ornent le bord des manches et le bas de la robe. Elle porte une coiffe en bois sculpté et peint. Ses pieds en bois sculpté portent des chaussures à semelles compensées (les pieds des femmes mandchoues ne sont pas bandés).


                                                                                              © Theriault’s

Conclusion

La fabrication requiert un travail intensif, à raison de quatre semaines pour une poupée. Les modèles sont vendus localement dans la zone internationale ou à l’étranger au moyen de divers réseaux de missions. Certains se retrouvent aujourd’hui aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, très recherchés par les collectionneurs pour leur description rare et fidèle des coutumes vestimentaires de la Chine au tournant du XXe siècle.
Il n’existe rien de semblable aux poupées Door of Hope en occident à cette époque, et elles servent de nouvel outil pour faire connaître la mission et susciter de nouveaux soutiens. En même temps que la vente des poupées apporte un revenu supplémentaire à la mission, la production de leurs costumes délicatement confectionnés et brodés procure aux résidentes une amélioration de leurs compétences en couture. Elles pourront par la suite exploiter ce savoir-faire pour réaliser des vêtements.

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Sources de l’article
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Les enfants et leurs jouets guerriers durant les deux conflits mondiaux

Introduction

L’horrible réalité politique de la première guerre mondiale a souvent été décrite dans la presse écrite, audiovisuelle et sur internet. Personne ne peut échapper à ce flot d’informations. Toutes les parties en conflit ont fait usage de la propagande visuelle, car elle provoque les émotions recherchées, de l’anxiété à l’hystérie en passant par la transformation du patriotisme en zèle politique. L’élément de la société le plus vulnérable, l’enfant, fut le plus sensible à la propagande de guerre. On analyse ici les relations complexes entre les enfants et leurs jouets guerriers durant les deux conflits mondiaux.

Première guerre mondiale : enfants et persuasion

Examinons tout d’abord brièvement comment les enfants sont informés des événements de la guerre et quelles sont leurs réactions. Les enfants sont-ils poussés à utiliser des jouets guerriers ou persuadent-ils leurs parents de leur en acheter ?
La première guerre mondiale débuta par un choc violent. L’Europe jouissait alors d’un sentiment de paix  et de sécurité trompeur après les horreurs de la guerre de Crimée. Les hommes profitaient tranquillement de leurs familles et de leurs revenus. Tandis que l’urgence de la mobilisation se faisait pressante, les hommes tardant à s’enrôler étaient vus comme des lâches, particulièrement par leurs enfants. Un poster de 1915 publié par le « Parliamentary Recruiting Committee » de Londres montre un père et ses enfants jouant dans leur salon, la petite fille demandant innocemment : « papa, que faisais-tu pendant la grande guerre ? » (photo ci-dessous). L’expression pour le moins embarrassée du père laisse entendre que ses enfants sont plus patriotes que lui !


                                                       © Europeana

Première guerre mondiale : production de jouets

Au tournant du XXe siècle, les fabricants européens de jouets et poupées dominaient le marché, mais cette tendance allait changer durant la première guerre mondiale. En effet, les poupées allemandes étaient considérées comme des ennemies. Une publicité parue dans le « Ladies home journal » montre des poupées dans une caisse d’expédition portant l’inscription « Fabriqué en Allemagne ». Ceci indiquait que les poupées familières aux jeunes filles de la décennie précédente cesseraient d’être importées.
L’entreprise Steiff, bien implantée aux États-Unis, fut aussi affectée par l’embargo sur les poupées et jouets. Elle produisait en Allemagne des poupées soldats en uniforme allemand, dont un joli fantassin portant une réplique de tenue de la première guerre mondiale, avec des bottes en cuir à crampons métalliques sous les semelles. Mais elle fabriquait également des poupées soldats en uniformes militaires anglais, français et même turcs. Elle produisait aussi des cartes postales de promotion de ses jouets guerriers, dont certaines humoristiques comme celle montrant deux soldats toilettant leur officier supérieur.
La production de jouets durant la première guerre mondiale n’a pas été affectée par le conflit jusqu’à ce que le métal, le feutre, le velours et la porcelaine qu’elle utilisait pour la fabrication de petits soldats, d’ours en peluche et de poupées deviennent nécessaires à l’activité militaire. À partir de ce moment, on assiste à une production de masse de poupées et jouets en tissu plus faciles à entretenir et à nettoyer. Les poupées en papier, moins chères que les poupées en tissu, font une apparition fréquente dans les magazines féminins. Avant la raréfaction des matériaux cités plus haut, les petits garçons jouaient avec des soldats qui avaient l’air authentiques. L’horreur et le caractère sanguinaire du champ de bataille est loin de leurs esprits tandis qu’ils glorifient les forces armées de leur pays et haïssent leurs ennemis. Ces jouets attiraient efficacement les enfants, en exerçant une propagande visuelle et juvénile. Ce phénomène a été baptisé « Mythe de l’expérience de guerre » par l’historien George L. Mosse, qui le considérait comme un thème dominant du XXe siècle. En tout état de cause, il était bien vivant aux États-Unis.

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Première guerre mondiale : sur le front américain

Les États-Unis entrent tardivement dans la guerre, en 1917. Encore échaudés par le conflit hispano-américain de 1898, ils sont peu disposés à envoyer des jeunes gens faire la guerre en Europe, même si quelques volontaires s’engagent dans les forces armées britanniques et françaises. Il faudra attendre l’attaque par les allemands du navire civil R.M.S. Lusitania en 1915, puis les attaques successives de sept autres navires américains, pour que les États-Unis du président Wilson déclarent la guerre à l’Allemagne.
Avant la guerre, les États-Unis importaient de nombreux jouets et poupées de qualité d’Europe, en particulier d’Allemagne. Les petits américains passaient des heures à s’amuser avec leurs jouets et poupées venus d’Europe. En raison du conflit, la Grande-Bretagne, la France puis les États-Unis stoppent l’importation de jouets allemands. Les États-Unis bannissent également l’usage de matériaux importés entrant dans la fabrication de l’artillerie, des avions et des uniformes. Les fabricants américains de jouets, pour la plupart des immigrés juifs, commencent à expérimenter un nouveau matériau, utilisé au début pour les corps de poupées à la fin du XIXe siècle : la composition. Bien préparé, ce mélange de sciure, paille et colle peut ressembler à de la porcelaine. Les jouets en bois sont également très populaires durant cette période. Les jeux de société produits par Milton Bradley ou Parker Brothers, pour ne citer qu’eux, fournissent aux enfants et à leurs parents des petits avions en plastique ou en bois pour combattre sur des maquettes fidèles de champs de bataille. Des jeux inoffensifs comme « le jeu des poux », dont l’objectif consiste à capturer les poux qui infestent les soldats dans les tranchées, sont populaires dans les foyers américains et canadiens.
Les poupées en tissu doivent être mentionnées : meilleur marché que les modèles en composition, elles sont un peu plus chères que les poupées en papier. Certains modèles sont très populaires, tel le pilote de chasse « Harry the hawk » en Grande-Bretagne (photo ci-dessous).


                                 © The historic flying clothing company

Les hommes noirs servant dans l’armée américaine sont victimes de ségrégation. Une très rare poupée noire portant un uniforme kaki arbore des galons de caporal. Les poupées en papier se trouvent dans les magazines féminins comme le « Ladies home journal », fidèle compagnon des femmes américaines. Ces revues comportent en outre des rubriques de mode, des séries et des actualités. Les poupées en papier sont des gratifications qui ravissent les enfants parcourant le magazine de maman. Qu’elles soient en composition, en tissu ou en papier, les poupées permettent aux enfants d’observer la guerre depuis l’intimité de leur foyer, sans crainte d’affronter sa réalité.

Enfants et persuasion : la seconde guerre mondiale

Dès le milieu des années 1930, les enfants, dont l’enthousiasme est plus contagieux que celui des adultes, sont recrutés dans le mouvement des jeunesses hitlériennes. Les fabricants de jouets tels que Hausser-Elastolin et Lineol rejoignent le champ de bataille : leurs catalogues proposent des soldats dans toutes les postures de combat, des reproductions des principaux officiers dont Hitler et Goering, et même des miniatures d’artillerie et de tranchées. Leurs armées réalistes poussent les jeunes garçons à s’investir dans le conflit. Certains jeux de société vont même jusqu’à mettre en scène l’extermination des juifs : « Juden raus » (dehors les juifs) est annoncé comme un jeu familial dont le but est de traquer les juifs cachés et de les envoyer dans les camps de la mort. Ses pièces représentent des juifs aux traits antisémites caricaturaux. Les fabricants de jouets tenus par des juifs comme Tipp & Co sont confisqués par des aryens et produisent des objets reliés au troisième Reich tels que la berline d’Hitler. Schuco, réputé pour ses jouets mécaniques, propose un soldat nazi tambour à remontoir. Le célèbre fabricant Steiff est mis à contribution pour la création de poupées représentant des personnages du troisième Reich. Elles sont rejetées par Hitler et son état-major, mais Steiff est retenu pour la production d’uniformes.
En Italie, troisième force de l’Axe après l’Allemagne et le Japon, l’industrie des poupées est dominée par Lenci, la compagnie d’Elena et Enrico Scavini. Elle passe aux mains des frères Garella, soupçonnés de liens avec Mussolini. Lenci produit des poupées en feutre habillées en balilla (uniforme fasciste). Les jolis visages des séries 110 et 300 portent désormais des chemises noires. D’autres fabricants de poupées italiens lui emboîtent le pas.
En Grande-Bretagne, la guerre inflige de rudes épreuves aux fabricants de jouets. Leurs entrepôts sont réquisitionnés par les forces armées et les matériaux de fabrication des poupées et jouets sont utilisés par les soldats. Néanmoins, des poupées sont vendues pour lever des fonds destinés à l’effort de guerre. Chad Valley, Dean’s Rag Book et Norah Wellings produisent des poupées en uniforme militaire comme prime à l’achat d’obligations de guerre. Norah Wellings propose dès 1938 une page de poupées militaires dans son catalogue, incluant un commodore et une membre des WAACS (Women’s Army Auxiliary Corps).

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La réponse américaine : jouets patriotes

Les États-Unis entrent en guerre après le bombardement de Pearl Harbor par les japonais en 1941. Le patriotisme est à son apogée, avec l’émission d’obligations de guerre, l’enrôlement de nombreux hommes dans les forces armées, le travail des femmes pour l’effort de guerre, et la production de jouets militaires. Hilda Miloche et Wilma Kane conçoivent des poupées en papier représentant des enfants en soldats. Elles incluent « Notre soldat Jim », « Notre WAVE (Women Accepted for Voluntary Emergency Service) Joan » et « Mary of the WACS », pour ne citer qu’eux. Les poupées en papier représentant des femmes militaires reflètent la réalité de l’implication des femmes dans la guerre. Elles travaillent en usine pour fabriquer des parachutes et coudre des uniformes, et servent dans le corps médical militaire. Rosie la riveteuse (Rosie the riveter), icône de la culture populaire américaine, symbolise les six millions de femmes qui travaillent dans l’industrie de l’armement et qui produisent le matériel de guerre durant la seconde guerre mondiale.
Les poupées et jouets en composition incluent des soldats et des membres des WAVES et des WAACS. Skippy (the all-american boy), personnage créé par Effanbee, se devait de faire partie de la réponse patriotique américaine : il est représenté en marin, en parachutiste et en officier dans de nombreux catalogues de grands magasins, dont le célèbre FAO Schwartz de New-York (photo ci-dessous).

Les jeux de société comme « Axis and allies » faisaient des incursions dans le théâtre des opérations du Pacifique, dont l’un des héros fut le général cinq étoiles McArthur. Il est représenté par une poupée fabriquée par  Ralph Freundlich, une compagnie new yorkaise de jouets qui a fermé juste avant la fin du  conflit.
Aucune discussion sur les jouets guerriers ne peut être entamée sans aborder la question de leurs effets sur les enfants. Le XXIe siècle est bien entendu extrêmement conscient des traumatismes dus à la guerre. Les chocs causés par les bombardements, ainsi que les TSPT (Troubles de stress post-traumatiques), sont des termes qui s’appliquent aussi bien aux soldats qu’aux civils, dont les enfants. Un article écrit en mai 1942 par M. K. Gilstrap dans la revue « Science News Letter » traite des effets nocifs des jouets guerriers sur les enfants. Sa conclusion, banale, énonce que les jouets peuvent stimuler l’imagination et le courage, suivant l’état mental de l’enfant. Des études plus récentes montrent que les enfants vivant près des zones de conflit sont beaucoup plus touchés par la guerre. Ainsi, la plupart des enfants européens, en particulier ceux exposés à la blitzkrieg, souffrent de TSPT et refusent parfois de s’amuser avec des jouets guerriers.
Un autre aspect de cette période concerne les enfants juifs qui ont perdu non seulement leurs jouets mais leur vie. Les parisiennes Denise et Micheline Lévy se sont vues privées de leurs belles poupées en tissu lorsqu’elles ont été déportées à Auschwitz en 1944. Une de leurs voisines les ont récupérées dans l’espoir qu’elles en reviendraient. Frédérique Gilles, qui a gardé les poupées pendant de longues années, en a fait don au musée de l’holocauste à Paris.
La question de la propagande de guerre et de ses effets sur les enfants est complexe, comporte de nombreux détours et énigmes, et demande de nouvelles recherches. Les enfants ont été très réceptifs à son message : depuis le poster britannique de recrutement de 1915, ils ont été instrumentalisés pour culpabiliser les parents qui ne s’engageaient pas. Il est aussi vraisemblable que les enfants ont persuadé les parents de leur acheter des jouets guerriers afin que ceux-ci puissent participer à l’effort de guerre sans quitter leur foyer.
La quantité de jouets guerriers produite suggère que leurs fabricants ont réalisé d’énormes profits durant le conflit. L’incroyable attention apportée aux détails a séduit les enfants et les a peut-être encouragés à s’engager plus tard dans les forces armées. La production a commencé à décliner juste avant la fin de la guerre, montrant une fois de plus que les jouets et les poupées sont un miroir de notre histoire.

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Et aujourd’hui ?

Les dessins animés, séries télévisées et leurs produits dérivés (jouets, armes miniature, poupées, robots,…) induisent un comportement violent et agressif des enfants, comme le constate Craig Simpson, éducateur et président de l’association bostonienne pour l’éducation des jeunes enfants. Ce comportement est accepté, voire encouragé par de nombreux parents et éducateurs. Ce qui n’empêche pas la société d’être choquée lorsque des faits divers surviennent. De plus, l’encouragement à la violence a des effets durables sur la vie des enfants devenus adultes et sur leur perception de la réalité.
Bien qu’il soit difficile d’établir une histoire analytique de la militarisation des jouets, il semble qu’elle soit une constante dans la société occidentale depuis le XVIIIe siècle, avec une accélération due à l’avènement de la télévision. La NCTV (National Coalition on Television Violence) estime que les ventes de jouets guerriers ont augmenté de 350 % entre 1983 et 1985 aux États-Unis.
L’effet des jouets guerriers sur les enfants semble évident pour quiconque passe du temps avec eux. La salle de classe ou le terrain de jeux se transforme en zone de guerre imaginaire. Selon Thomas Radecki, président de la NCTV, « les études sur les dessins animés et jouets violents montrent qu’ils conduisent des enfants à frapper, donner des coups de pied, étrangler, pousser et immobiliser au sol d’autres enfants. Elles révèlent une augmentation des comportements égoïstes, de l’anxiété et de la maltraitance des animaux, en même temps qu’une diminution des attitudes de partage et de la performance scolaire (photo ci-dessous) ». De fait, les enfants de quatre à huit ans visionnent chaque année plus de 1 000 publicités pour des jouets guerriers à la télévision. Le docteur Arnold Goldstein de l’université de Syracuse (New York) constate que « s’amuser avec des jouets guerriers légitime les comportements violents et les rend acceptables en désensibilisant les enfants à leurs dangers et au mal qu’ils causent. Sans doute seul un petit nombre d’entre eux commettra des actes graves, mais la majorité aura un comportement malfaisant ».


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L’organisme War Toys

Fondé en 2019, War Toys est un organisme à but non lucratif basé en Californie. Inspiré par une série de photographies de Brian McCarty centrée sur l’expérience de guerre d’enfants et résultant de collaborations avec des art thérapeutes, il s’est fixé trois objectifs :

  • défendre les enfants affectés par la guerre sous toutes ses formes. Au moyen d’un processus unique reposant sur l’art thérapie et de jouets locaux, War Toys recueille le témoignage de première main d’enfants sur leurs expériences de pertes et de survie. L’organisme coopère avec des ONG et des agences des Nations Unies partenaires pour amplifier les voix d’enfants potentiellement traumatisés, en produisant une iconographie convaincante qui atteint un nouveau public à travers des expositions, des conférences et des publications dans les médias écrits et audiovisuels.
  • former des éducateurs de terrain au moyen de programmes psychosociaux spécifiques au bénéfice d’enfants exposés ou non à des conflits. War Toys procure aux institutions éducatives et aux ONG des outils gratuits dont elles ont besoin, comme des plans de cours téléchargeables, pour fournir un soutien spécialisé et continu aux enfants dont elles ont la charge. Le vecteur de l’éducation favorise l’empathie et la compréhension mutuelle entre enfants affectés par la guerre.
  • procurer aux enfants  des jouets qui réconfortent, renforcent la résilience, et favorisent de nouvelles façons de penser la guerre. War Toys donne à ses organisations partenaires de nombreux jouets pour une distribution et un usage locaux, et collabore sur une base commerciale non lucrative avec l’industrie pour modifier la conception de lignes de jouets dans le but d’améliorer leur message et leur valeur éducative. Par exemple, dans le cadre de son programme « jouets guerriers pour la paix », War Toys ajoute aux gammes de petits soldats en plastique des photojournalistes inspirés de personnages réels.

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Sources de l’article
  • Article Toying with war de Craig Simpson, sur le site « Center for media literacy »
  • Article « Children’s toys during the two world wars » de Rhoda Terry-Seidenberg, Doll news, printemps 2021
  • Site War Toys
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Les poupées d’art de Munich : un jalon essentiel de l’histoire des poupées


                                                           © Theriault’s

La naissance des poupées de caractère

D’après Florence Theriault, copropriétaire de la société de vente aux enchères de poupées anciennes Theriault’s et auteure, l'idée selon laquelle les poupées de caractère sont un phénomène récent n’est pas la seule méprise dans l’histoire des poupées. L’autre idée fausse situe l’origine du mouvement allemand de réforme des poupées d’art au moment de l’exposition organisée en 1908 dans la branche munichoise de la chaîne de grands magasins Hermann Tietz par son directeur du département jouets Max Schreiber. En fait, on peut noter un intérêt spécifique pour la caractérisation dans certaines poupées françaises plusieurs décennies auparavant, par exemple la série 200 de Jumeau à la fin des années 1880. Cet intérêt se maintient après le mouvement de réforme des années 1905-1915, période que l’on pourrait décrire précisément par l’expression « du caractère comme concept ». Le mouvement trouve ses racines dans les deux décennies précédentes, durant lesquelles les sculpteurs étaient encouragés à créer des poupées ressemblant aux « enfants des rues » : boudeuses, pensives, mélancoliques, rieuses ou espiègles, elles dégagent une vraie personnalité. On assiste également à la naissance des poupées commerciales signées par des artistes, à l’instar du Kewpie de Rose O’Neill.

Les poupées Marion Kaulitz

Quoiqu’il en soit, une artiste retient l’attention à l’exposition sur les poupées d’art de 1908 : c’est la comtesse Marion Magdalena Kaulitz, originaire de Gmünd sur le lac Tegernsee en Bavière. Forte de ce premier succès, elle se joint à Hermann Tietz dans une deuxième exposition commémorant le 750e anniversaire de Munich. Son catalogue mentionne : « Marion Kaulitz : poupées sculptées par Marie Marc-Schnür, Joseph Wackerle et Paul Vogelsanger ; habillées par Marion Kaulitz, Alice Hegermann et Lillian Frobenius ». À la suite de ces deux événements, des articles élogieux sur les artistes sont publiés dans des magazines et des livres : le mouvement allemand de réforme des poupées est bien parti.


                         © Theriault’s                                       © Theriault’s
La troisième présentation de poupées d’art de Munich a lieu dans le grand magasin Hermann Tietz de Berlin pour Noël 1908, dans le cadre d’une exposition sur les poupées produites à Sonneberg. Treize poupées d’art de Munich peuvent aujourd’hui être admirées au musée de Sonneberg, aussi réalistes et charmantes qu’à l’origine, avec leurs vêtements et accessoires en parfait état de conservation.
En 1909, Marion Kaulitz dépose la marque « Poupées d’art Kaulitz de Munich ». Comme Käthe Kruse, elle utilise des cartes postales comme support publicitaire. Elle réalise l’importance des expositions pour conserver l’intérêt du public.
Son succès est remarqué et les concurrents ne tardent pas à riposter. En 1909, Franz Reinhardt, directeur de l’entreprise Kämmer & Reinhardt (K & R) dépose la marque commerciale « Charakterpuppe » (Poupées de caractère). Il organise une exposition privée dans le grand magasin Hermann Tietz de Berlin pour lancer la première tête de bébé de caractère de K & R, moule 100 (le bébé de l’Empereur) ainsi que le moule 101, habillé en fille (Marie) ou en garçon (Pierre). Ces poupées de caractère, exposées au grand public pour la première fois au Noël 1910 dans le même magasin Tietz de Berlin, en même temps que les belles poupées en tissu de Käthe Kruse, rencontrent un grand succès. Marion Kaulitz réplique en revendiquant dans une publicité de journal de 1911 la paternité des poupées de caractère, et accuse K & R de copier les visages, les vêtements et les coiffures de ses poupées. Après une période de démêlés par voie de presse durant laquelle Max Schreiber se range du côté de K & R, Marion Kaulitz intente une action en justice qu’elle perdra.
Ceci n’empêche nullement les deux parties de produire de nouveaux modèles de poupées en 1911 et 1912. Marion Kaulitz introduit 14 nouveaux modèles et dépose en 1911 la marque « Kaulitz » pour les « poupées, corps de poupées, têtes, perruques et vêtements de poupées ». La même année, elle expose à Berlin, Paris, Vienne et Francfort, où elle reçoit le prix de la poupée d’artiste la plus originale. Elle avait auparavant reçu une médaille d’or à Bruxelles en 1910 et un premier prix à Breslau en 1911. En 1912, elle devient membre de  l’Union Internationale des Arts et Sciences de Paris. Ses poupées commencent à être distribuées aux États-Unis. La princesse héritière de Roumanie visite l’atelier Kaulitz au lac Tegernsee et y fait des achats remarqués, tandis que la reine de Bulgarie commande six poupées pour le Noël de sa famille.


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Jouets ou objets d’art ?

Marion Kaulitz ne considérait pas ses poupées comme des objets d’art ou de collection demandant des prix élevés, mais plutôt comme des jouets pour enfants. Leur prix restait donc modéré, malgré leur caractère artistique indéniable. Construits pour durer et pour être facilement remplacés, ils subissaient à la manière de Käthe Kruse un contrôle de qualité manuel par ses soins. Elle n’a jamais déposé de brevet de conception DRGM pour ses poupées, aussi n’avons nous aucune information sur sa technique de fabrication. Par ailleurs, leur  fabrication éphémère a conduit à de faibles volumes de production.
Jusqu’à présent, 16 moules de visage distincts ont été identifiés, avec une gamme de tailles comprise entre 30,5 et 63,5 cm et une conception de tête commune à différentes tailles. Des peintures faciales, perruques, cheveux peints et vêtements variés ont garanti des poupées uniques. Ceci était intentionnel, Marion Kaulitz ayant déclaré « qu’aucune poupée ne devrait ressembler à une autre ». La plupart des têtes sont à rotule, quelques une étant des têtes collerette. Elles sont généralement présentées comme étant faites en composition dure, et parfois en papier mâché, deux matériaux à ingrédients multiples, chaque fabricant ayant sa propre recette, à dureté spécifique. La composition est habituellement beaucoup plus dure et plus résistante que le papier mâché, aussi les poupées Kaulitz faites de ce matériau sont elles parvenues jusqu’à nous en bon état de conservation.
Les peintures et sculptures d’enfants datant de la Renaissance étaient souvent utilisées comme modèles pour les têtes de poupées d’art, l’influence revendiquée de Marion Kaulitz étant le sculpteur Donatello. Le collaborateur le plus assidu de Marion Kaulitz est le sculpteur Paul Vogelsanger. Aline Stickel et d’autres artistes assistent Marion Kaulitz dans la peinture des têtes. La plupart des poupées d’art de Munich ont des yeux peints et des bouches fermées ou ouvertes/fermées, certaines avec des sourcils peints. Les peintures utilisées sont de bonne qualité et la plupart des poupées ont conservé leur patine et leurs couleurs.
L’usine Cuno & Otto Dressel fabrique la majorité des corps articulés en composition de qualité élevée, les autres étant attribués aux fabricants K & R et Kestner. Les têtes à rotule se retrouvent sur les premiers, la plupart avec des poignets articulés. Les têtes collerette, plus rares, se retrouvent sur divers types de corps, en tissu ou en cuir avec des bras en composition, bois ou biscuit.
Outre Marion Kaulitz, Alice Hegermann et Lillian Frobenius, précédemment citées, Helen Stein et Hermine Baretsch sont chargées de l’habillement des poupées, typiquement en costumes provinciaux allemands et français ou en tenues de jeu pour enfants. Les habits offrent un grand luxe de détails et emploient divers tissus tels que soie, coton, velours et laine tricotée.


                                                                                      © Theriault’s
On ne sait pas combien de poupées a produites Marion Kaulitz. Cependant, il existe un indice : quatre poupées vendues au musée de Sonneberg en 1912 portent les numéros de facture 2965 à 2968, peut-être le nombre de poupées vendues à cette date ? elles sont très recherchées aujourd’hui, mais cela n’a pas toujours été le cas : on raconte que certains collectionneurs et vendeurs des débuts arrachaient les têtes des poupées pour les jeter et réutiliser les corps !

1913 et après

Influence du procès contre K & R ou pas, il existe très peu de traces de Marion Kaulitz ou de ses activités dans la littérature après 1913. On trouve une mention de la fabrication de bouilloires à tête de poupée en 1915, de la production au début des années 1920 de poupées dans un atelier appartenant à Marion Kaulitz, et de poupées multiculturelles en 1923, sans détails et sans images. Une lettre d’une certaine Mme Lilli B., adressée en 1915 à Käthe Kruse, rapporte : « J’ai acheté trois poupées à la pauvre Kaulitz à Noël. La pauvre âme a tenté de se suicider tellement elle ne supportait plus de survivre jour après jour. » Que s’est-il passé entre 1913 et 1915 pour qu’elle en arrive à de telles extrémités ? en 1924, Marion Kaulitz s’installe avec son amie Aline Stickl dans la petite ville de Bayrish Gmain, dans les archives de laquelle cette dernière est enregistrée comme artiste peintre. Marion décède en 1948 à l’âge de 83 ans. Triste fin pour une artiste dont la créativité a marqué l’histoire des poupées. Elle n’aura pas connu de succès durable dans son existence. Malgré ses talents évidents, elle a disparu de la scène des poupées aussi rapidement qu’elle y est arrivée, privée de notoriété et d’aisance financière. Mais elle a laissé un merveilleux héritage que le public peut pleinement apprécier aujourd’hui.

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Les poupées et les robots comme thérapie : maladies neurodégénératives, dépression, solitude

Introduction

Aux nombreux usages de la poupée rencontrés à travers l’histoire vient s’ajouter à l’ère moderne la fonction thérapeutique. Connue sous le vocable anglais de « doll therapy », elle regroupe l’ensemble des applications de la poupée au traitement non médicamenteux des symptômes associés aux maladies neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer, ainsi que de la dépression et de la solitude. C’est un modèle de soin centré non plus sur les tâches mais sur la personne, qui donne une plus grande place à la vision du patient, à son vécu et ses besoins. Des modèles spécialement développés aux usages thérapeutiques sont appelés « poupées d’empathie ».
Les poupons reborn sont également utilisés pour soigner le manque d’enfant, la dépression et la solitude.
Enfin, d’après Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, auteur et membre fondateur de l’IERHR (Institut pour l’Étude de la Relation Homme-Robot) : « les robots ne se contentent plus de capter et de traiter des informations, ils interagissent avec leurs utilisateurs et certains sont même capables de parler. Ces capacités rendent possible leur application en santé mentale, notamment aux pathologies liées à l’autisme et au vieillissement ».

Les poupées et les maladies neurodégénératives

La thérapie par la poupée s’inspire de ce modèle et a pour objectifs, dans le cas des maladies neurodégénératives, d’améliorer le bien-être général des personnes atteintes de démence en réduisant certains symptômes de la maladie, plus particulièrement les manifestations de détresse (anxiété, déambulation, colère,…) et en renouant avec les émotions et les souvenirs perdus. Peu appliquée en France, elle fait de plus en plus d’adeptes aux États-Unis, en Australie, au Japon, en Angleterre, en Suisse, en Italie,…(photo ci-dessous).


                                         © Care Home Professional

La thérapie par la poupée trouve ses fondements théoriques dans les travaux de Bowlby (1969), Winnicott (1953) et Miesen (1993) : les poupées font office d’objets transitionnels et agissent comme une figure d’attachement lors des périodes de stress. En pratique, les poupées sont placées à disposition des personnes de manière à ce que celles-ci les découvrent et puissent interagir avec elles et en prendre soin si elles le décident. De nombreuses expérimentations ont permis de constater les bénéfices de la thérapie par la poupée :

  • apport de confort et de compagnie
  • renforcement de la stimulation sensorielle
  • renforcement de l’initiative
  • diminution des comportements agressifs et de l’agitation
  • diminution de la déambulation
  • augmentation des interactions avec les soignants
  • relâchement des contraintes sur les soignants
  • amélioration de l’expression des besoins
  • amélioration de la prise alimentaire
  • réduction du besoin en médicaments

Ces bénéfices ont été validés en Angleterre par une étude empirique du Newcastle Challenging Behavior Service (groupe de professionnels de la santé mentale). Toutefois, des problèmes sont présents : infantilisation des personnes âgées ; mensonge thérapeutique sur le statut de personne vivante de la poupée ; choix et consentement de la part de personnes démentes ; conflits de propriété et risques de perte ou de détérioration en institution. Sans parler des questions éthiques liées à la substitution de poupées aux êtres humains pour créer du lien, conséquence du manque chronique de moyens des institutions de soins.

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Les poupées et peluches d’empathie

Ce sont des modèles spécialement développés pour les applications thérapeutiques aux personnes âgées souffrant de troubles cognitifs importants. Les poupées d’empathie se présentent sous la forme d’un poupon au visage naïf et neutre (photo ci-dessous). Lestées, elles donnent la sensation de tenir un enfant dans les bras ou sur les genoux. Leur visage volontairement non réaliste permet de prendre une certaine distance par rapport à la poupée, qui apparaît ainsi comme un objet transitionnel vers lequel on projette des sentiments et des comportements, plutôt que comme un faux bébé qui pourrait créer un certain malaise. Leur texture est douce et incite au toucher, à la manipulation et aux caresses. Les poupées possèdent de grands yeux ouverts qui captent le regard de la personne qui la porte.


                                                      © Agoralude

Les peluches d’empathie sensorielles se présentent sous la forme d’un chat ou d’un chien souple, doux et lesté (photo ci-dessous). Elles peuvent être prises dans les bras et serrées contre soi, ce qui améliore les repères corporels pour les personnes atteintes de troubles de la perception, de la maladie de Parkinson, de la maladie d’Alzheimer ou de maladies apparentées. On les porte, on les pose sur les genoux, on les caresse et on leur parle. Le sac lesté peut être chauffé au micro-ondes, ce qui procure une sensation de chaleur réconfortante et apaisante.


                                                     © Agoralude

Les poupées et les traumatismes de l’enfance

Au-delà des maladies neurodégénératives, les poupées peuvent aider les enfants à se remettre d’un traumatisme, dans le cadre d’une thérapie par le jeu. C’est le cas des poupées abstraites en bois sans visage développées par la designer israélienne Yaara Nusboim, en collaboration avec des psychologues. Ces jouets en bois d’érable et polyuréthane souple aident les enfants à exprimer une gamme d’émotions qui peuvent survenir pendant la thérapie : peur, douleur, vide, amour, colère et sécurité. Chacune des six poupées correspond à une émotion (photo ci-dessous).


                                                         © Dezeen

La thérapie par le jeu, initiée par la psychanalyste Melanie Klein dans les années 1930, substitue le jeu à la conversation comme mode de traitement supervisé par un thérapeute. « Les jouets, et non pas les mots, constituent le langage d’un enfant », explique Yaara Nusboim, « le jeu procure une distance de sécurité psychologique avec les problèmes de l’enfant et lui permet d’exprimer librement pensées et émotions ». « Le thérapeute observe les choix de l’enfant », poursuit-elle, « quel jeu il prend, comment il joue, la règle du jeu, et avec ces éléments se documente sur l’état mental et émotionnel de l’enfant ». Cette méthode, bien établie en pédo-psychiatrie, reposait toutefois sur des jouets génériques. L’apport de Yaara Nusboim a été de développer des poupées spécifiques à la thérapie par le jeu, suffisamment attrayantes pour inciter au jeu, mais cependant aussi abstraites que possible pour permettre à l’enfant de projeter dessus sa propre histoire à l’aide de son imagination.

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Poupons reborn, dépression et solitude

Autre type de poupée utilisé comme objet thérapeutique, les poupons reborn (photo ci-dessous). Curieusement, si l’on considère leur énorme succès, il n’existe pas à ce jour d’étude scientifique sur le phénomène des femmes achetant, parfois fort cher, ces bébés hyperréalistes. Bien qu’ils provoquent souvent, par leur éloignement de la norme sociale, une réaction de rejet, il est compréhensible que des femmes expérimentant le départ d’un enfant du foyer, la stérilité ou la perte d’un enfant, y aient recours pour combler un vide douloureux. Sans aller jusqu’à affirmer la réalité du poupon, il leur permet d’apprécier des moments de soulagement et de répit, où elles échappent à la dure réalité de leur manque, et éprouvent la sensation familière de dorloter et choyer un bébé. Qui plus est sans engagement : le poupon est un objet transitionnel sans couches, sans odeur, sans tétée, sans pleurs, qui n’implique aucune responsabilité. Il ne grandira pas, ne vous décevra pas, ne vous quittera jamais, ne vous fera pas ressentir de manque et ne vous dira jamais « je te hais ».


                                               © Gladstone Observer

Les reborn soignent aussi la dépression et la solitude, comme chez Amanda, photographe londonienne quadragénaire et dépressive pendant de longues années jusqu’à ce qu’elle rencontre sur internet AJ, petit garçon avec déjà une tignasse brune, de bonnes joues et une fossette au menton. AJ est un reborn, plus vrai que nature. Amanda l’habille, le promène et le donne à garder à ses parents quand elle s’absente. AJ lui a redonné goût à la vie. Elle a le sentiment qu’il l’écoute, qu’il la comprend. Depuis qu’il est là, plus de crises d’angoisse.

Les robots, nouveaux partenaires de soins psychiques

Les enfants qui présentent des troubles du spectre autistique (TSA) et les personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer sont aujourd’hui les principaux bénéficiaires du développement de la robotique dans le domaine de la santé mentale (photo ci-dessous). Les pathologies associées aux TSA sont très diverses. Toutefois, elles présentent en commun des problèmes de communication et d’interaction sociale, ainsi qu’un éventail de comportements restreint et stéréotypé : les enfants semblent percevoir le monde comme confus, imprévisible et menaçant. Les robots, dont les réactions sont limitées, simples et prévisibles, constituent pour certains des interlocuteurs rassurants et ne sont jamais confondus avec un humain.


                                                    © About Autism

Avec les personnes âgées, certains robots sont des agents de conversation : non seulement ils répondent lorsqu’on les interpelle, mais ils proposent des interactions dynamiques. Beaucoup de personnes âgées ont réduit leur conversation à quelques lieux communs et oublient au fur et mesure les propos qu’elles tiennent : le robot permet de relancer leur discours. Il peut aussi jouer le rôle d’assistant en rééducation psychomotrice par un kinésithérapeute et de facilitateur de relations dans les salles communes d’hôpital ou d’EHPAD, ou à domicile.
Les applications des robots au traitement des maladies mentales font entrevoir trois risques majeurs : le premier est d’oublier qu’un robot est connecté en permanence à son fabricant, auquel il peut transmettre de nombreuses données personnelles sur son utilisateur ; le second est d’oublier qu’un robot est une machine à simuler, qui n’éprouve ni émotion ni douleur, et de mettre notre santé en danger à vouloir les aider ; le troisième est que nous prenions peu à peu les robots comme des modèles, certains humains en venant à préférer la compagnie des robots à celle de leurs semblables, tandis que d’autres demanderaient à leurs semblables d’être aussi adaptés à nos goûts et à nos envies que les robots.
Le développement de la robotique dans les institutions de santé posera à terme des questions à l’ensemble de la société. La relation que nous allons établir avec les machines est en effet appelée à devenir centrale, dans la mesure où nous interagirons avec elles comme avec des humains, sans toutefois leur donner les mêmes droits et responsabilités. C’est ce qui fait dire à Laurence Devillers, chercheuse en intelligence artificielle et auteure : « demain, nos robots devront avoir une dimension morale ». De son côté, l’IERHR a rédigé une charte éthique en cinq points pour assurer un développement des technologies robotiques respectueux des humains : liberté de chacun d’utiliser ou non son robot ; transparence des algorithmes ; autonomie de l’usager ; évitement du risque de confusion entre l’homme et la machine ; égalité d’accès aux technologies innovantes.

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Animaux robots interactifs

En marge des robots à forme humaine, on trouve des animaux robots interactifs. Se présentant sous la forme de chats, de chiens (photo ci-dessous) ou d’oursons, ils conviennent aux personnes âgées qui vivent isolés à leur domicile et ne peuvent plus avoir d’animal domestique. Grâce à leurs capteurs, ils réagissent aux caresses, bougent la tête, les pattes,… Le chat robot miaule et ronronne, le chien robot jappe et aboie, l’ours robot applaudit et fait la sieste. Ils sollicitent l’attention, canalisent l’angoisse et permettent de gérer des moments de crise dans des structures collectives où il n’est pas possible d’être présent en permanence auprès de chaque résident. L’animal robot peut aussi simplement faire office de compagnon pour les personnes âgées qui souffrent de la solitude.


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Les poupées des personnages de Stephen King vont régner sur vos cauchemars !


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De nombreux auteurs se sont spécialisés dans les histoires d’horreur et la prose macabre. Mais il en est un qui se détache du lot par la popularité de son œuvre prolifique : Stephen King. Imprégnée des côtés les plus sombres de la culture américaine (violence, racisme, individualisme,…), son œuvre porte un regard quasiment naturaliste et dénué de complaisance sur la société. À l’occasion d’Halloween, nous allons évoquer sa carrière et l’adaptation sous forme de poupée de certains personnages marquants de ses romans.

La carrière

Né en 1947, Stephen King grandit à Portland (Maine). Son père ayant abandonné le domicile conjugal en 1949, sa mère, son frère aîné adopté David et Stephen vivent dans des conditions financières souvent très difficiles. Ils déménagent fréquemment, Ruth occupant de petits emplois et s’installant près du domicile de ses nombreuses sœurs. En l’absence de père, le jeune Stephen se sent différent de ses camarades. Les deux frères souffrent des restrictions matérielles et du jugement de leur communauté. Stephen gardera toujours ces ressentiments, qui influenceront les intrigues et le caractère des protagonistes de ses romans.
Après avoir vécu à Fort Wayne (Indiana), West De Pere (Wisconsin), Chicago (Illinois), Malden (Massachusetts) et Stratford (Connecticut), la famille retourne dans le Maine à Durham. Stephen a alors 12 ans. Son frère et lui sont des inconditionnels du genre horrifique sous toutes ses formes : roman, nouvelle, bande dessinée, film. En fait, son frère aîné est son premier mentor : il édite un journal ronéotypé appelé « Dave’s rag » (Le torchon de Dave), auquel Stephen contribue.
Lycéen à l’école de Lisbon Falls (Maine), il écrit en 1963 son premier roman, « The aftermath », inachevé et jamais publié. La première histoire qu’il réussit à faire publier, après de nombreux refus, est « I was a teenage grave robber » (J’étais un adolescent pilleur de tombe) qui paraît en 1965 dans un fanzine d’horreur sous le titre « In a half-world of terror » (Dans un demi-monde de terreur).
Étudiant en première année à l’université du Maine d’Orono, Stephen écrit en 1966 son premier roman « Marche ou crève », rejeté à son grand désarroi à un concours du premier roman organisé par l’éditeur Random House. Il réussit l’année suivante à vendre la nouvelle « The glass floor » (Le plancher de verre) au magazine « Startling Mystery Stories ». À l’âge de 20 ans, il peut se targuer d’être un auteur publié. Il écrit aussi des nouvelles qui paraissent dans le magazine littéraire du campus, « Ubris », et dans le journal des étudiants, « Maine Campus », pour lequel il écrit également des articles dans une rubrique intitulée « King’s Garbage Truck » (Le Camion à ordures de King) à partir de 1969. Depuis sa première vente, il n’a jamais cessé d’écrire, aidé au début par les ateliers littéraires du professeur Burton Hatlen. Ses livres ont été adaptés en films de cinéma, séries de télévision et comédies musicales théâtrales.
Il connaît une période de vaches maigres de 1970 à 1972, ne réussit à vendre que deux nouvelles, se résigne à travailler dans une blanchisserie industrielle et développe une dépendance à l’alcool. Entre-temps, il épouse Tabitha Jane Spruce, avec laquelle il fait deux enfants. Après la mort de sa mère en 1973, King et sa famille déménagent à Boulder (Colorado).
Stephen King connaît enfin le succès avec « Carrie », roman publié en 1974. Il décide alors d’arrêter sa carrière d’enseignant et de se consacrer uniquement à l’écriture. La famille revient s’installer dans le Maine en 1975, où il achète sa première maison à Bridgton. Désormais habitué de la liste des meilleures ventes, il publie successivement : « Salem » en 1975 ; « Shining, l’enfant lumière » en 1977 ; « Rage », sous le pseudonyme de Richard Bachman, la même année ; après un bref séjour à Bridgton (Angleterre), la naissance d’un troisième enfant, l’achat d’une maison à Lovell (Maine) qui deviendra par la suite sa résidence estivale, il accepte en 1978 un poste de maître de conférences offert par l’université du Maine et s’installe à Orrington (Maine) pour un an ; cette année-là sortent le recueil de nouvelles « Danse macabre » et le roman post-apocalyptique « Le fléau » ; en 1979, il publie « Marche ou crève » sous son pseudonyme, et « Dead zone ».
Dans les années 1980, Stephen King continue d’écrire à un rythme soutenu : « Charlie » en 1980 ; la même année, il achète la William Arnold House, une demeure victorienne de 23 pièces à Bangor (Maine), dont il fait sa résidence principale ; en 1981 sortent « Chantier » (sous son pseudonyme), l’essai « Anatomie de l’horreur », et « Cujo » ; le roman de science-fiction « Running man » (sous son pseudonyme), « Le pistolero », premier volume du cycle de « La tour sombre » composé de cinq nouvelles, épopée au croisement de plusieurs genres littéraires retraçant la longue quête de la mythique tour sombre par le pistolero Roland de Gilead, et  » Différentes Saisons » paraissent en 1982 ; l’année suivante, il publie « Christine », « Simetierre » et « L’année du loup-garou » ; en 1984, l’auteur aborde le genre de la fantasy avec la parution de deux ouvrages, le conte pour enfants « Les yeux du dragon » et « Le talisman » (photo ci-dessous), écrit en collaboration avec son ami Peter Straub, rencontré lors de son bref séjour en Angleterre ; « La Peau sur les os », cinquième roman publié sous le pseudonyme de Richard Bachman, sort quelques jours après « Le talisman » ; à cette époque, la popularité de l’écrivain atteint des sommets et l’écrivain devient un phénomène médiatique ; il publie le recueil de nouvelles « Brume » en 1985 et « Ça » en 1986 ; trois nouveaux romans sont édités l’année suivante : « Les trois cartes », deuxième volume de « La tour sombre », Misery » et « Les tommyknockers » ; il suit une cure de désintoxication à l’alcool, la cocaïne et les médicaments qui réussira, mais entraînera une période de blocage de l’écrivain de presqu’un an ; à part l’introduction de « Nightmares in the Sky », il n’écrit rien en 1988 ; « La Part des ténèbres » sort en 1989.


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Dans les années 1990, Stephen King retrouve progressivement son rythme d’écriture. En 1990 paraissent une nouvelle édition du « Fléau » et « Four Past Midnight » (Minuit 2 et Minuit 4) ; « Terres perdues », troisième volume de « La tour sombre », et « Bazaar », sortent en 1991 ; l’année suivante sont publiés deux romans à caractère féministe, « Jessie » et « Dolores Claiborne »; il publie le recueil de nouvelles « Rêves et Cauchemars » en 1993, et les romans « Insomnie » en 1994 et  » Rose Madder » en 1995 ; après une brève baisse de popularité, il retrouve cependant les sommets dès 1996 avec sa nouvelle « L’homme au costume noir » ; il remet à l’honneur le genre du roman-feuilleton en publiant les six épisodes de « La Ligne verte » au rythme d’un épisode par mois entre mars et août 1996 ; la même année sortent le même jour « Désolation » et « Les Régulateurs » (sous son pseudonyme),  mettant en scène des personnages portant les mêmes noms et confrontés au même adversaire, une force maléfique nommée Tak, mais dans des situations et des décors radicalement différents ; « Magie et Cristal », quatrième volume de « La tour sombre », paraît en 1997, et « Sac d’os » en 1998 ; l’année suivante, il publie « La petite fille qui aimait Tom Gordon » et le recueil de nouvelles « Cœurs perdus en Atlantide » ; entre les publications de ces deux livres, il est victime d’un grave accident de la route : renversé par une camionnette, il reste hospitalisé trois semaines durant lesquelles il subit cinq interventions chirurgicales, et se remet à écrire seulement 15 jours après sa sortie de l’hôpital ; à la suite de cet accident, il achète une maison à Sarasota (Floride), afin de passer l’hiver sous un climat plus favorable à son état de santé.
En 2000, Stephen King est l’un des premiers écrivains à explorer le marché du livre numérique avec la nouvelle « Un tour sur le bolid' », écrite pendant sa convalescence ; il innove également en proposant de télécharger le premier chapitre du roman « The Plant » depuis son site web et de payer un dollar de façon optionnelle, en s’engageant à continuer tant qu’un nombre suffisant de lecteurs acceptent de payer ; l’expérience tourne court au bout de six chapitres écrits au rythme d’un par mois : le nombre de lecteurs payants diminuant progressivement, l’écrivain finit par abandonner le projet ; « Écriture : mémoires d’un métier », essai autobiographique, paraît en octobre ; en 2001 sont publiés deux romans, « Dreamcatcher » et « Territoires », écrit en collaboration avec Peter Straub ; en 2002, Stephen King annonce qu’il va prendre sa retraite d’écrivain après avoir terminé le cycle de « La tour sombre », en raison du sentiment qu’il éprouve de se répéter et des douleurs engendrées par les séquelles de ses blessures ; il renonce à ce projet, mais ralentit néanmoins son rythme d’écriture ; cette année-là sortent le recueil de nouvelles « Tout est fatal » et le roman « Roadmaster » ; en 2003, l’écrivain partage environ toutes les trois semaines ses opinions sur la culture populaire dans une colonne de l’Entertainment Weekly appelée The pop of King (La pop de King ), publiée jusqu’à janvier 2011 ; il souffre d’une pneumonie, causée indirectement par son accident qui a fragilisé un de ses poumons, et met plusieurs mois à s’en remettre ; le roman « Les Loups de la Calla », cinquième volume de « La tour sombre », est inspiré par le western de John Sturges « Les sept mercenaires » ; « Le Chant de Susannah » et « La tour sombre », respectivement sixième et septième volumes de « La tour sombre », sont publiés en 2004 ; l’écrivain change alors complètement de genre avec la publication du roman policier « Colorado Kid » en 2005 ; l’année suivante, il revient à son genre de prédilection avec « Cellulaire » et « Histoire de Lisey » ; en 2007, il publie sous son pseudonyme de Richard Bachman le roman « Blaze » ; le roman « Duma key » et le recueil de nouvelles « Juste avant le crépuscule » sortent en 2008 ; l’année suivante, l’auteur renoue avec le marché du livre numérique en publiant une nouvelle, « Ur » ; il coécrit avec son fils Joe Hill une autre nouvelle, « Plein Gaz », à l’occasion d’une anthologie rendant hommage à Richard Matheson, l’écrivain qui l’a le plus influencé ; il publie également le roman « Dôme ».
Stephen King commence la décennie 2010 en scénarisant avec Scott Snyder les cinq premiers numéros de la série de comics « American Vampire » ; fin 2010, il publie « Nuit noire, étoiles mortes » ; le roman « 22/11/63 » paraît en 2011 ; l’année suivante, il retrouve l’univers de « La tour sombre » avec « La clé des vents », le huitième et dernier volume du cycle, et collabore à nouveau avec son fils Joe Hill pour l’écriture de la nouvelle « In the tall grass » ; en 2013, il renoue avec le roman policier en écrivant « Joyland », et publie la suite de « Shining »,  » Docteur Sleep » ; son livre suivant, « Mr Mercedes », édité en 2014, est le premier volume d’une trilogie policière ; le deuxième volume, « Carnets noirs », sort en 2015 ; entre ces deux ouvrages, il publie fin 2014 le roman « Revival » ; le recueil de nouvelles « Le Bazar des mauvais rêves » paraît fin 2015 ; l’écrivain termine ensuite sa trilogie policière avec « Fin de ronde », publié en 2016 ; 2017 est une année placée sous le signe de la collaboration : il coécrit avec Richard Chizmar la novella « Gwendy et la boîte à boutons », puis avec son fils Owen le roman « Sleeping beauties » ; l’année suivante, il publie « L’outsider », roman policier surnaturel, le recueil de nouvelles « Classe tous risques » et le conte fantastique « Élévation » ; en 2019 paraissent le roman « The institute », et la nouvelle « Squad D » dans l’anthologie « Shivers VIII » ; en 2020 sortent « If it bleeds », recueil des quatre romans courts « Mr Harrigan’s phone », « The life of Chuck », « Rat » et « If it bleeds », et la nouvelle « The fifth step ».
Stephen King est un collectionneur : machines à écrire, premières éditions d’ouvrages et même stations de radio ! passionné de baseball, il écrit sur ce sport l’essai « Head down » et le poème « Brooklyn august ». Dans l’ouvrage collectif « Mid-life confidential : the Rock Bottom Remainders tour America with three chords and an attitude » paru en 1994, les membres du groupe de rock « Rock Bottom Remainders » dont il fait partie relatent une tournée de huit concerts effectuée en 1993 ; il a également collaboré à plusieurs reprises avec des musiciens : le groupe de hard rock Blue Öyster Cult, Michael Jackson, John Mellencamp,…
Engagé politiquement et socialement, il milite contre la guerre du Vietnam, pour le parti démocrate, contre la censure, contre la prolifération des armes à feu, pour la justice fiscale, et contre les abus des réseaux sociaux. Par l’intermédiaire de la Stephen & Tabitha King foundation, il finance de nombreuses œuvres philanthropiques dans le Maine, notamment dans les domaines de l’éducation et des soins médicaux.

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Les poupées

Le réalisme de ses paysages imaginaires du Maine assure la crédibilité des manifestations démoniaques et des personnages. Tourmentés puis brisés, effrayés puis sauvés, ces derniers sombrent dans la folie, la panique et le meurtre, mais nous avons envie de les soutenir. Exemple emblématique : la gentille Carrie, rendue folle par les moqueries de ses camarades, devient une machine à tuer. Elle est représentée en poupée par les fabricants « Heroes of horror » (photo de gauche ci-dessous) et NECA  (photo de droite ci-dessous).


                          © PicClick                                                © Amazon

Les producteurs de cinéma sont attirés par les romans de Stephen King parce que leurs intrigues sont à la fois exagérées et terre à terre. Un décor tout à fait plausible (un hôtel isolé en hiver) se transforme en toile de fond de discorde conjugale puis d’effondrement mental : « The shining » est empli de passages terrifiants, comme l’apparition des jumelles Grady dans un couloir de l’hôtel. Le département Living Dead Dolls de Mezco Toyz a produit des poupées parlantes des jumelles (photo ci-dessous).


                                                          © Amazon

Une anecdote illustre bien l’humour pince-sans-rire de Stephen King : à un journaliste qui lui demande comment il fait pour rester si prolifique et actif, il répond : « j’ai le cœur d’un garçon de neuf ans. Je le conserve dans un bocal sur mon bureau ». Cet humour noir est une des raisons pour lesquelles ses personnages restent si présents à notre esprit. Avant Pennywise (Grippe-sou, le clown dansant), les clowns étaient synonymes de rire et de fêtes d’anniversaire. Ils faisaient leur apparition aux sorties familiales et aux carnavals scolaires. Après la minisérie « Ça » de 1990 tirée du roman éponyme de Stephen King, les clowns deviennent menaçants, une sorte de rencontre entre Dracula et Frankenstein. Porté à l’écran en 2017 avec la suite « Ça : chapitre 2 » en 2019, son personnage Pennywise a tout naturellement trouvé ses incarnations en poupées. Ci-dessous, de gauche à droite, les poupées de NECA et de Mezco Toyz.


                   © NECA                                               © The toyark

Les personnages de fiction de Stephen King ne vieillissent jamais. Ils continuent de tournoyer dans nos têtes et nous capturent dans leur grande roue de cauchemars.

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Sources de l’article
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Henri Launay, le restaurateur de poupées infatigable

Si vous poussez la porte de la boutique à la façade jaune au 114 de l’avenue Parmentier dans le XIe arrondissement de Paris, vous le trouverez penché avec application sur une de ses poupées, procédant à un délicat changement d’élastiques, d’yeux, de membre ou encore de perruque, avec la minutie et la patience qui le caractérisent (photo ci-dessous). Lui, c’est Henri Launay, restaurateur de poupées anciennes en porcelaine, baigneurs en celluloïd, poupons et ours en peluche, depuis 55 ans dans ce même atelier qu’il a créé en 1964.


Né en 1927, il est titulaire d’un CAP d’électricien. À l’âge de 13 ans, il devient apprenti dans la création de boutiques de réparation en maroquinerie. Au tout début de sa carrière, Henri répare ainsi des sacs, des valises et des parapluies, mais un beau jour on lui fait remarquer que les réparateurs de parapluies s’occupent aussi de poupées, alors il se dit pourquoi pas ?, prend contact avec les fabricants de l’époque (Gégé, Clodrey, Raynal, SNF,…) et commence à se former sur le tas, en parfait autodidacte, à leurs méthodes de démontage/remontage de poupées. Comme il y a du travail dans le domaine, il profite de ce qu’il appelle un « concours de circonstances » et entame une nouvelle activité de restaurateur qu’il ne quittera plus.
« Mes doigts sont mes meilleurs outils », a coutume de dire ce travailleur plus exigeant que ses clients, pour qui le résultat doit être parfait. C’est ainsi qu’au fil du temps, il s’est forgé une réputation internationale. Ses clients sont des adultes qui lui apportent avec gravité des poupées de leurs enfants « comme on amène un enfant à l’hôpital », ou des poupées anciennes qui se transmettent de génération en génération. Les clients peuvent être aussi des collectionneurs très exigeants, en raison de leur passion et aussi du coût élevé de leurs poupées, surtout lorsqu’elles datent du XIXe siècle.
La poupée n’est assurément pas un jouet comme les autres : son caractère anthropomorphique (qui est semblable à l’être humain) et le plus souvent articulé favorise des mises en scènes d’animation ludiques, et permet à l’enfant d’y investir de forts sentiments qui laissent des traces durables dans l’imaginaire individuel et collectif. Ce jouet l’accompagne de l’âge de nourrisson à la puberté, et, complété par des accessoires (vêtements, mobilier, dînettes, véhicules,…), il autorise des jeux de rôles variés. La poupée est la gardienne silencieuse et fidèle des souvenirs d’enfance, et c’est pour cela que l’enfant y est si attaché.
Cette passion de l’enfant et du collectionneur pour ses poupées, Henri la voue à son métier. Vêtu d’une blouse blanche, le « doll doctor » observe, évalue les réparations à effectuer, et une fois le diagnostic posé, procède aux nettoyages, remplacements et remontages nécessaires. Il officie au milieu d’un entassement de poupées dans lequel il est le seul à se retrouver (photo ci-dessous), et de pièces détachées dont il possède une quantité impressionnante, résultat de l’acquisition de nombreux stocks accumulés au cours du temps.

En 55 ans de restauration, Henri a obtenu des compliments et des félicitations en abondance, qui constituent la meilleure récompense de son travail. Il a même reçu des témoignages émouvants, comme celui sur la poupée Arlette, endommagée pendant l’exode de 1940 (photo ci-dessous),

ou sur la poupée sans nom offerte par un officier allemand à un bébé français pendant la seconde guerre mondiale (photo ci-dessous).

Henri a (presque) toujours une solution à proposer à ses clients désemparés par l’état de leur poupée malade : il estime à seulement 1/1000 le pourcentage de poupées diagnostiquées comme irréparables. Gageons qu’il saura les réconforter pendant de nombreuses années encore en exerçant son métier de « guérisseur qui redonne vie aux poupées », selon sa jolie formule.

 

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Les « Broken Toys » de Loïc Jugue

Les fans de Barbie vont avoir la nausée : brûlées, pendues, estropiées, clouées, vissées, hameçonnées, ligotées, scarifiées, empalées, les vêtements en lambeaux,… rien n’aura été épargné aux poupées traitées par l’artiste vidéaste, photographe et plasticien Loïc Jugue. Mais à la réflexion, quel était le sort réservé à ces jouets ? quitte à moisir dans un grenier poussiéreux ou à finir dans une benne à ordures, ne valait-il pas mieux les « sauver » en leur donnant une seconde vie, un nouveau statut d’objet d’art qui témoignera de l’impermanence et de la disparition des objets, de nos souvenirs, de nos vies ?
C’est justement la démarche de Loïc Jugue : « depuis longtemps, je travaille sur la thématique de la destruction d’objets, du moment précis où ils passent d’utiles à inutiles. Destructions par le feu, la gravité, les micro-ondes… Ces objets qui semblent si importants dans notre monde et qui pourtant ne sont pas grand chose, une petite chute et puis plus rien… Cette notion d’entropie règne partout, je ne fais juste que l’accélérer et la mémoriser pour en faire un travail artistique. Quand mes parents sont morts, j’ai récupéré mes vieux jouets… Plutôt que de les voir partir à la poubelle ou dans une benne quelconque, j’ai décidé de les détruire moi-même et d’en faire une série de vidéos que j’ai appelée les « Broken Toys » (jouets cassés). J’ai pensé alors aux autres personnes, adultes ou enfants, dont les jouets termineront à la décharge. J’ai pensé à tous ces rêves, tous ces espoirs que contenaient ces jouets, promesses d’un monde merveilleux à jamais disparu. En poursuivant cette démarche, j’ai donc proposé à d’autres personnes, proches ou inconnus, de me passer leurs vieux jouets… J’ai prolongé ce travail vidéo, en faisant des installations et également des photos… Il y a pour moi une grande beauté dans ces déformations, ces matières calcinées, ces plastiques fondus… Cette destruction / transformation rappelle un peu la façon dont l’écrivain japonais Yukio Mishima parle de l’incendie criminel du temple bouddhiste du Pavillon d’or, mais dans mon cas, la destruction contrôlée amène à une sorte de résurrection, de fétichisation ».
Au public de juger du caractère esthétique de ces créations pour le moins provocantes. Quoi qu’il en soit, ces objets dégradés renvoient à des préoccupations environnementales : le scandale de l’obsolescence programmée, cette réduction délibérée de la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement ; l’accumulation d’objets de consommation voués à la destruction ; la pollution par des matériaux faiblement dégradables comme le plastique. Ce dernier, matière essentielle des poupées avec lesquelles il travaille, fascine Loïc, par sa robustesse incroyable (il doit résister aux enfants) et la façon dont il se modifie et se transforme sous l’action du feu. Ci-dessous, de gauche à droite : « La chute », trois poupées brûlées au chalumeau, 2020 ; « Poupée métal » (hommage à Richard Serra), 2020 ; « L’homme cloué », 2019/2020.


          © Loïc Jugue                     © Loïc Jugue                      © Loïc Jugue

Né à Paris en 1958, Loïc Jugue (nom prédestiné qui signifie « jouer » en espagnol) aime depuis toujours les jouets. Il se forme au théâtre (cours Jean-Laurent Cochet) à partir de 1978 et obtient son diplôme du CERIS (Centre d’Etudes et de Recherches de l’Image et du Son) en 1984. Il fait partie très jeune de groupes artistiques divers et rentré à Canal+ comme monteur, puis devient réalisateur de différentes émissions dont la célèbre « Ça cartoon ». Parallèlement, il réalise des installations, des sculptures vidéos, des mono-bandes (œuvres  vidéo qui n’utilisent qu’une seule projection, d’une seule source vidéo, avec parfois du son) ainsi que des photographies. Loïc fait partie de la seconde génération des pionniers français de l’art vidéo. Il travaille sur la notion de réalité, ses représentations et sur le processus de destruction de cette réalité.
C’est dans les années 1990 qu’il commence à utiliser les jouets avec une démarche artistique vidéographique. En les brûlant d’abord, dans une série appelée « Destruction » diffusée au Centre Georges Pompidou et sur Canal+. Puis dans une autre série de vidéos, les « Broken Toys », où il détruit des jouets de différentes façons : scie circulaire, tronçonneuse, perceuse,… Il en fait ensuite des photos et des installations. Enfin, dans son dernier travail, il créé à partir de ces poupées des objets/sculptures, des sortes de fétiches contemporains.
Marcel Duchamp est l’une de ses influences revendiquées : « j’aime beaucoup Duchamp, son humour, son ironie, son intelligence », confie Loïc, « il a révolutionné l’art en introduisant l’objet comme élément du champ artistique. C’est l’artiste qui détermine ce qui est objet d’art ». Dans le prolongement de Duchamp, le nouveau réalisme qui s’approprie la réalité, ou en tout cas les artefacts humains, comme matière artistique, l’a beaucoup inspiré. « La façon dont l’objet devient matière artistique est un processus étonnant qui ouvre la voie à de nombreuses possibilités de création », analyse-t’il. Les arts premiers et l’art africain en particulier l’intéressent également : « les fétiches sont cette part oubliée de l’art qui relie l’objet matière à un monde immatériel. Pour moi, mes poupées sont des fétiches contemporains mais renvoyant plutôt à nous, à notre inconscient, nos désirs et nos peurs ».
Sur le plan technique, Loïc récupère des poupées, cassées ou pas, dans des brocantes, chez Emmaüs, ou bien sous forme de don. Il les transforme ensuite de différentes façons, en les brûlant, les faisant fondre, les clouant,… Il les associe entre elles, ou pas, pour en faire une sorte de groupe statuaire. Parfois les choses se font rapidement, parfois non. Il les laisse alors reposer dans un coin puis une sorte de dialogue s’établit entre elles et lui et un nouveau fétiche arrive.
Le support/socle est très important dans son travail : il est l’élément reliant les poupées au Monde, il les ancre dans une réalité et lui permet de les transformer en des sortes de statues ; il est aussi souvent signifiant, l’artiste choisit des supports qui viennent de sa vie quotidienne, grille-pain, cible, murs cassés de sa maison,… Quand tout lui semble bien, il stabilise l’ensemble en collant les parties ou en les clouant/vissant, puis souvent il les enduit de vernis pour les stabiliser, leur donner un aspect brillant reflétant la lumière.
En dehors des poupées, Loïc mène plusieurs projets artistiques : sculptures vidéo monumentales (Les gardiens), kaléidoscopes vidéo abstraits (Les chromatismes crâniens), portraits vidéo (Les portraits lents), photos de viande alimentaire (Boucherie).
Côté projets, Loïc souhaite récupérer encore plus de poupées pour continuer à produire ces objets/sculptures, aller dans d’autres pays pour travailler sur des jouets de cultures différentes et exposer ces fétiches contemporains dans un maximum d’endroits.
Le travail de Loïc Jugue a été montré dans de nombreuses expositions en France (Centre Pompidou, Palais de Tokyo, Grand palais, Salon d’Automne, Macparis,…) et à l’étranger : vidéothèque Jonas Mekas (New York), Villa Kujyama (Kyoto), musée national centre d’art Reina Sofia (Madrid), Goethe Institut (Montréal),… Il est membre de plusieurs sociétés de gestion des droits d’auteur : ADAGP (Association pour la Diffusion des Arts Graphiques et Plastiques), SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia), SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) et SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique). Ci-dessous, de gauche à droite : « Barbie et Ken », poupées brûlées à l’essence, 2018 ; « Happy couple » (Cénotaphe contemporain), 2020.


           © Loïc Jugue                                           © Loïc Jugue

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Poupées : que s’est-il passé en 2019 ?

 


                                                          © Corolle

2020 : 20 sur 20. Une année parfaite pour le succès, les prévisions optimistes, amusantes ou excitantes malgré le contexte déprimant : pauvreté, conflits, violence, désastres et menaces écologiques. Une note d’espoir et d’harmonie exprimée par la symétrie de ce nombre, pour ceux qui croient aux symboles. En attendant, il faut solder 2019. Quels événements ont marqué l’année passée dans le monde qui nous intéresse particulièrement, celui des poupées ? après l’enchaînement des feux d’artifice autour de la planète pour saluer l’an nouveau, passons en revue 2019.
Janvier de cette année-là s’ouvre sur une triste nouvelle pour le plangonophile : après 28 ans de réalisations remarquables, Tonner Doll ferme ses portes, le modèle industriel occidental de la poupée de collection n’étant plus viable, dixit Robert Tonner (photo de gauche ci-dessous). Néanmoins, ce dernier poursuit la création de poupées uniques en exclusivité avec sa nouvelle société de structure plus légère Phyn & Aero.
Février inaugure en fanfare le 60e anniversaire de Barbie. Mattel revisite les modèles emblématiques de la poupée à queue de cheval et maillot de bain rayé créée en 1959, Barbie dans six métiers difficiles d’accès pour les femmes : astronaute, pilote de ligne, championne de football, grand reporter, politicienne et pompière (photo de droite ci-dessous).


       © cherylsdolls.com                                         © Mattel

Selon des chercheurs en sociologie, de nombreuses fillettes perdent confiance en elles dès l’âge de cinq ans, lorsqu’elles sont confrontées à la compétition avec d’autres enfants à l’entrée en maternelle. Ce phénomène a été baptisé « brèche dans le rêve » (dream gap). En mars 2019, dans la foulée de la journée internationale des droits de la femme, Mattel, convaincue que Barbie est un vecteur d’émancipation des fillettes à travers l’identification aux métiers d’élite exercés par la poupée, s’engage à réduire cette brèche en finançant des associations visant à promouvoir l’affirmation de soi des petite filles.
En mars toujours, après à peine deux mois d’existence, Phyn & Aero cesse ses activités suite à des problèmes de coûts et de délais de production. Son directeur Robert Tonner ouvre une boutique sur le site de services d’impression 3D Shapeways, qui propose des accessoires réalisés pour sa dernière création, la poupée Rayne. Il travaille par ailleurs comme consultant pour de nombreux fabricants de poupées et conçoit également des sacs et des bijoux.
Est-ce un poisson? en avril, Hasbro revisite les poupées des princesses Disney selon leur apparence dans le dessin animé « Ralph 2.0 » ou « Ralph brise l’internet » (Ralph breaks the internet). Cendrillon délaissant sa robe de bal et Mulan sa qipao, les princesses devenues adolescentes d’aujourd’hui  arborent des tenues sport et confortables (photo de gauche ci-dessous) : Blanche-Neige en pantalon Capri, Cendrillon en sweatshirt et leggings, Mulan en jean et gilet, Anna en short et baskets,… Les poupées sont conditionnées par paires, mélangeant personnages classiques et héroïnes récentes : Cendrillon et Mulan, Pocahontas et Ariel, la belle au bois dormant et Jasmine, Belle et Mérida, Blanche-Neige et Moana (photo de droite ci-dessous), Elsa et Anna, Raiponce et Tiana.


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Miley Cyrus est une auteure-compositrice-interprète et actrice américaine. Elle rencontre la célébrité à l’adolescence en incarnant Miley Stewart / Hannah Montana dans une série de Disney Channel entre 2006 et 2011. Sa vie privée, son image publique et ses prestations sont l’objet de nombreuses controverses et reçoivent une large couverture médiatique. Elle a réalisé sept albums en studio, tourné dans douze films et dans un épisode de la série télévisée de science-fiction britannique « Black mirror » diffusé sur Netflix en juin 2019. Dans cette série, elle joue le rôle de la pop star de fiction Ashley O. et assure la voix de son alter ego la poupée intelligente Ashley Too. Les deux entreprises de jouets Jakks Pacific (photo de gauche ci-dessous) et Mattel (photo de droite ci-dessous) ont produit dans les années 2000 une poupée à l’effigie de Miley Cirrus / Hannah Montana.


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Juillet 2019 célèbre les 50e anniversaires de la mission Apollo 11 sur la Lune et de l’album « Space oddity » du chanteur pop David Bowie. La conquête spatiale, évoquée par ces deux événements dans des domaines très différents, a inspiré les fabricants de poupées. Entre les représentations de sommités scientifiques réelles et les personnages de fiction, tous destinés à encourager les vocations des fillettes dans les carrières professionnelles du domaine des STIM (Science, Technologie, Ingénierie et Mathématiques) en général et de l’exploration spatiale en particulier, l’offre est vaste : la poupée de Mattel représentant Katherine Johnson, la mathématicienne africaine-américaine du programme spatial habité de la NASA (photo de gauche ci-dessous), fait partie de la série de Barbie « Inspiring women » (femmes inspiratrices) ; la poupée à récit fictionnelle Luciana Vega d’American Girl campe une astronaute chilienne qui veut explorer Mars, dont le labo a toutefois une forte dominante rose ! (photo de droite ci-dessous) ;


             © MightyApe                                       © Aliança PE

la Barbie « Miss Astronaut » de 1965 (photo de gauche ci-dessous) fait place à la poupée « Astronaut Barbie » de 2019 (photo de droite ci-dessous) ;


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Les Barbie exploratrices spatiales remontent au salon du jouet de New York de 2016. Tirées des personnages du dessin animé par ordinateur « Star Light Adventure » (Barbie – Aventure dans les étoiles), elles portent une tenue irisée, surfent sur leur skateboard à lévitation et promènent leur chat Pupcorn dans l’espace. Loin de ces surfeuses galactiques de fiction, Mattel sort en 2019 deux poupées inspirées de personnalités scientifiques ancrées dans la réalité : une Barbie astrophysicienne avec son télescope et sa carte du ciel (photo de gauche ci-dessous), en partenariat avec la revue National Geographic ; la scientifique grecque de la NASA Eleni Antoniadou photo de droite ci-dessous), spécialiste en médecine régénératrice et bioastronautique, dans la collection Shero dolls (Super hero dolls).


                         © Mattel                                          © vickysstyle.com

David Bowie introduit le personnage de l’astronaute fictif Major Tom dans son album « Space oddity », sorti cinq jours avant les premiers pas de l’homme sur la Lune par la mission Apollo 11. Pour célébrer le 50e anniversaire de l’album, Mattel commercialise en juillet 2019 une poupée Barbie en édition limitée de l’alter ego du chanteur Ziggy Stardust dans son costume spatial métallique (photo de gauche ci-dessous). HuskySnail produit le même mois une surprenante poupée posable en tissu représentant Major Tom (photo de droite ci-dessous).


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Sorti en décembre 2018 et disponible en diffusion continue sur la chaîne de télévision payante américaine HBO à partir d’août 2019, « Mortal engines » (Mécaniques fatales) est un film de science-fiction américano-néo-zélandais réalisé par Christian Rivers, coécrit et produit par Peter Jackson, adapté du roman éponyme de Philip Reeve. Dans un monde post-apocalyptique ravagé après un holocauste nucléaire, de gigantesques villes mobiles errent et tentent de prendre le pouvoir sur d’autres villes mobiles plus petites ou moins armées. Le récit suit ainsi le trajet de la ville de Londres, hégémonique et sans pitié. Le hasard va faire se rencontrer les deux héros Tom Natsworthy et Hester Shaw, qui vont modifier la destinée de la ville. Dès novembre 2018, Funko sort une ligne de poupées en vinyl représentant les personnages du film : Hester Shaw (photo de gauche ci-dessous), Tom Natsworthy (photo de droite ci-dessous), Anna Fang et Thaddeus Valentine.


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En 1978, préparant un PhD à l’Université de Stanford, Sally Ride répond à une annonce parue dans le journal des étudiants de la faculté proposant le recrutement de femmes dans le corps des astronautes de la NASA. Elle est l’une des six femmes retenues parmi 8 000 candidates. En juin 1983, elle embarque à bord de la navette spatiale Challenger, devenant à 32 ans la première et la plus jeune américaine dans l’espace. Fin août 2019, Mattel lance une poupée Sally Ride dans la série de Barbie « Inspiring women » (photo de gauche ci-dessous).
En hommage à « Star wars » (La guerre des étoiles), la saga cinématographique de fantasie et de science-fiction créé par George Lucas, Mattel sort en août 2019 la collection de poupées « Star Wars™ x Barbie® » (photo de droite ci-dessous) comprenant les personnages de Dark Vador, R2D2 et Princesse Leia. Plutôt que de simplement copier la garde-robe, le concepteur Robert Best l’a réinterprétée en style Haute Couture.


                    © Target                                          © MaxiTendance

« The shining » (L’enfant lumière) est un film d’horreur psychologique américano-britannique réalisé par Stanley Kubrick en 1980 d’après  le roman éponyme de Stephen King paru en 1977. Jack Torrance, ex-professeur et alcoolique repenti qui se voudrait écrivain, accepte un poste de gardien de l’Overlook, un palace isolé dans les montagnes Rocheuses du Colorado, vide et coupé du reste du monde durant l’hiver. Le directeur de l’hôtel avertit Jack que le précédent gardien, Grady, a sombré dans la folie et massacré sa femme et ses deux filles jumelles avec une hache avant de se suicider avec une arme à feu. Jack accepte malgré tout le poste, accompagné de sa femme Wendy et son fils Danny, consistant à entretenir l’hôtel durant l’hiver : il profitera de la solitude pour écrire enfin son livre. À des centaines de kilomètres de l’hôtel, son fils a des visions sanglantes qui l’avertissent d’un danger. Après une tempête de neige qui coupe les lignes téléphoniques, la santé mentale de Jack se détériore sous l’influence des forces surnaturelles qui hantent l’hôtel, mettant sa famille en danger. La division Living Dead Dolls de Mezco Toyz lance en août 2019 la paire de poupées parlantes de 25 cm à cinq articulations représentant les jumelles Grady, habillées en robe bleue à volants froncés, chaussettes montantes et chaussures babies photo de gauche ci-dessous).
« It » (« Ça ») est une adaptation cinématographique du roman éponyme de Stephen King publié en 1986. « Ça » est est une entité extraterrestre ancienne et puissante qui sort d’un long cycle de sommeil tous les 27 ans afin de se nourrir d’êtres humains, principalement d’enfants. Cette entité prend de multiples formes, dont celle du clown maléfique Pennywise (Grippe-Sou) le Clown dansant : « Ça » affectionne particulièrement la forme du clown, car elle lui permet d’attirer plus facilement les enfants. En octobre 2019, Mezco Toyz commercialise une poupée Pennywise avec deux têtes interchangeables et son fameux ballon rouge. Haute de 15 cm, elle porte un costume de clown à volants froncés et possède 8 articulations (photo de droite ci-dessous).


                    © Mezco Toyz                                         © Mezco Toyz

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À l’automne 2019, l’artiste April Norton habille une série de cinq poupées OOAK sculptée par Dianna Effner et baptisée « Amethyst Collection » (photo de gauche ci-dessous). Les tenues utilisent différentes pièces acquises ou fabriquées au cours du temps évoquant un univers de fantasie et de carnaval. Les textiles employés incluent entre autres soie en toile doupion, tulle brodé, soie synthétique, faux suède et jersey.
À temps pour Noël, une fête que même les élèves de l’école Hogwarts Academy fréquentée par Harry Potter attendent avec impatience, Star Ace commercialise une série de poupées hyperréalistes de 25 cm en édition limitée de 250 exemplaires : Harry, Hermione et Ron habillés en Père Noël (photo de droite ci-dessous).


                    © April Norton                                          © Star Ace

Pour finir en beauté cette année de poupées si mal commencée, évoquons l’anniversaire de Corolle. La marque française de Langeais en Touraine, à l’occasion de ses 40 ans, édite les deux poupons Madeleine (photo de gauche ci-dessous) et Léonie (photo de droite ci-dessous), avec des visages à l’identique de ceux des poupées originelles de 1979, et programme de nombreux événements.


                         © Corolle                                               © Corolle

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Sources de l’article
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Les poupées les plus chères au Monde

Introduction

Dans l’édition 2019 de son enquête annuelle sur les milliardaires, intitulée « Billionaire census 2019 », la société américaine de conseil Wealth-X révèle que la collection d’œuvres d’art est le quatrième hobby préféré des détenteurs d’un patrimoine supérieur à cinq milliards de dollars, avec 35,8 % de pratiquants, derrière la philantropie, le sport et les voyages en avion. Plus près de nous et de nos bourses limitées, la société américaine spécialisée dans l’aménagement des espaces de vie CompactAppliance  constate que les poupées et jouets figurent parmi les cinq objets de collection les plus populaires, avec les timbres, les pièces de monnaie, les cartes de collection et les bandes dessinées.
Quels que soient ces objets et la motivation de notre ferveur collectrice, passion, intérêt financier ou autre, il est certain que ce hobby nécessite généralement un budget non négligeable. Heureusement, en ce qui concerne les poupées, entre le modèle de chiffon à 30 € déniché dans un salon ou une brocante et la poupée Eloise de Madame Alexander, décorée de cristaux Swarovski et de diamants de neuf carats estimée à 5 millions de dollars, en passant par la poupée d’Albert Marque adjugée à 150 000$ dans une vente aux enchères en 2011 (photo ci-dessous), ou la poupée d’artiste Amber Moon, série limitée de la créatrice Lorella Falconi vendue 940 €, il y en a pour toutes les bourses.


                                                  © LiveAuctioneers

Pour ceux qui disposent de moyens conséquents ou pour les simples curieux, voici une sélection de 22 poupées valant de quelques centaines d’euros à plusieurs millions d’euros, présentées par ordre de prix croissant, sous la forme d’un dialogue entre poupées anciennes et Barbie classiques ou de créateurs, trois catégories naturellement onéreuses. Certaines d’entre elles ayant fait l’objet de donations à des musées, vous pouvez donc ranger votre portefeuille !

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Des poupées encore abordables

Commençons par les célèbres Kewpies créés par Rose O’Neill. Des modèles de 16,5 cm tout en biscuit datant des années 1910, constitués d’un bloc tête-torse-jambes avec bras articulés aux épaules et des yeux déviants peints, en parfait état de conservation, sont estimés dans une fourchette de 200 à 300 $. Fabriqués à l’origine par Borgfeldt, puis par Joseph Kallus et par Jesco dans les années 1980, ils sont très demandés par les collectionneurs malgré le grand nombre d’exemplaires présents sur le marché. Notons que des Kewpies en parfait état de conservation, dans des poses d’action ou dans des vêtements moulés, plus rares, ont atteint plusieurs milliers de dollars lors de ventes aux enchères.
La Queen Elizabeth I Barbie, très populaire dernière monarque de la dynastie des Tudor, fait partie de la série « Women of Royalty ». Sortie en 2004, elle porte, à l’instar de de son modèle, une robe somptueuse, des bijoux raffinés et un diadème en or, et arbore son front haut et son teint pâle (photo de gauche ci-dessous). Dans le courant de l’année 2019, deux exemplaires étaient proposés sur Amazon à 500 $.
Cette beauté au bain allemande en biscuit  de 7,5 cm assise (photo de droite ci-dessous) a été réalisée aux environs de 1920. Les traits du visage peints, elle porte une perruque en mohair brune. La tenue, d’origine, est inspirée du style des harems turcs des années 1930, avec un turban vert et des boucles d’oreilles ornées de perles. Sa valeur en parfait état de conservation, comprise entre 500 et 700 $, est supérieure en présence d’accessoires tels qu’un miroir ou un perroquet.


                       © Mattel                                          © The Spruce Crafts

Entre 1 000 et 3 000 $

Retour à la star de chez Mattel avec la Midnight Tuxedo Barbie. D’une élégance intemporelle, elle s’affirme avec audace dans sa robe traînante noire brillante sans manches à revers satinés et boutons argentés, assortie d’une étole en fausse fourrure et d’un sac à main en satin noirs (photo de gauche ci-dessous). Cette poupée produite en 2001 dans la collection « Official Barbie Collector Club Exclusives » (exclusivités officielles du club de collectionneurs Barbie), avec sa peinture de visage élaborée et son abondante chevelure brune tombant sur ses épaules, est estimée à 995 $.
Un nouveau saut dans le temps, et voici une poupée française en biscuit de Gaultier vêtue d’un joli ensemble en tissu ancien et fabriquée aux alentours de 1875 (photo de droite ci-dessous). Haute de 38 cm, elle est dotée d’une tête pivotante sur une plaque d’épaules bordée de chevreau et d’yeux bleus en verre incrustés avec cils peints et sourcils en plumes. Bouche fermée aux lèvres accentuées, oreilles percées et perruque en mohair blonde sur une calotte crânienne en liège, son corps d’origine en chevreau français avec articulations à soufflet aux coudes, hanches et genoux possède des doigts cousus séparément et se trouve en état de conservation quasi parfait. Elle a été vendue aux enchères 1 600 $ chez Proxibid.


                                    © Mattel                                             © Proxibid

Somptueusement signée par la styliste Monique Lhuillier, la Monique Lhuillier Bride Barbie doll (photo de gauche ci-dessous) produite en 2006 porte une robe de mariée à corset en dentelle de soie blanche et jupe plissée en tulle à coupe en A. Une ceinture en satin bleu avec broche florale en strass, aux extrémités brodées de fausses perles et décorées de paillettes argentées, souligne la taille. Une lingerie en dentelle et des jarretelles blanc cassé à ruban bleu complètent l’ensemble. Cette version « Platinum Label » (édition limitée à moins de 5 000 exemplaires) blonde aux yeux bleus, signées sur sa boîte par la styliste, est estimée à 1 600 $.
Un des trois premiers personnages de la ligne historique de poupées American Girl créée par Pleasant Rowland, sorti en 1986, Kirsten Larson (photo de droite ci-dessous) évoque la vie d’une émigrante suédoise qui s’installe avec sa famille dans le Minnesota au milieu du XIXe siècle. Retiré de la vente en 2010, son prix s’est envolé et continuera d’augmenter en raison de son appartenance à la première série de la ligne historique, avec Samantha Parkington et Molly McIntire. En bon état de conservation et accompagnée de ses accessoires (livres, capeline, sac en tissu brodé, cuillère en bois, collier avec pendentif en ambre), cette poupée peut atteindre 2 000 $.


                         © Mattel                                  © Everything But The House

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La Happy Holidays Barbie de 1988 est l’une des plus convoitées de la collection « Happy Holidays Series ». Habillée d’une robe longue en tulle rouge pailletée cintrée d’un nœud en satin blanc, ses longs cheveux blonds ornés d’un nœud argenté, elle est visiblement prête à faire la fête (photo de gauche ci-dessous). Habituellement estimée entre 550 et 750 $, cet exemplaire signé par Ruth Handler, la créatrice de Barbie en personne, est proposé à 3 000 $ sur eBay.
Les droits d’auteur sur les célèbre poupées de chiffon Raggedy Ann ayant été obtenus en 1915, elles sont aujourd’hui plus que centenaires. Bien que connues pour avoir les cheveux rouges, elles avaient à l’origine les cheveux bruns, caractéristique qui leur confère plus de valeur. Reconnaissables à leur cœur en carton que l’on peut sentir sous les vêtements, elles atteignent 3 000 $ dans les ventes aux enchères, aussi bien Raggedy Ann que son frère Raggedy Andy apparu en 1920. Vendues avec leurs livres et leurs accessoires, c’est toutefois la poupée elle-même qui détermine le prix.


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Entre 3 000 et 20 000 $

Puisant son inspiration dans la signature vestimentaire du célèbre styliste, la Karl Lagerfeld Barbie Doll, conçue par Robert Best et sortie en 2014, emprunte à la silhouette iconique une veste noire cintrée, une chemise d’homme blanche à col haut et poignets mousquetaire, une cravate en satin noir et un jean noir étroit. L’ensemble est complété par des accessoires : mitaines noires, lunettes de soleil, bottines noires et sac à main en cuir noir avec décorations métalliques argentées. Cette version « Platinum label » (édition limitée à 999 exemplaires) est estimée, dans sa boîte d’origine, à 6 000 $.
Ce bébé d’André Jean Thuillier de 38 cm datant de la fin du XIXe siècle possède une perruque en mohair et une calotte crânienne en liège d’origine. Il présente un corps articulé en bois et composition, une belle tête en biscuit pressé aux traits de visage finement peints, des yeux en verre de type « presse-papier », une bouche fermée et des oreilles percées. Le bébé porte une robe et un chapeau en soie, des sous-vêtements et des bas, le tout en tissus anciens, ainsi que des chaussures en cuir ancien avec rosette. Il a été adjugé à 8 000 $ aux enchères chez Apple Tree Auction Center.


                               © Mattel                                © Apple Tree Auction Center

La Pink Diamond Barbie (photo de gauche ci-dessous), créée par les stylistes David et Phillipe Blond en collaboration avec le responsable du design chez Mattel Bill Greening, fait son entrée au défilé des Blonds à la New York Fashion Week du printemps 2013. Sa robe bustier est couverte de petits diamants rose et fuchsia cousus à la main. Elle porte également un manteau traînant en fausse fourrure rose, une bague et des clous d’oreilles à diamant rose. Elle a été mise aux enchères à 15 000 $.
Produit aux environs de 1882, ce bébé Schmitt et fils (photo de droite ci-dessous) au corps d’origine signé possède une tête à rotule en biscuit en forme de poire aux joues bien remplies et des fesses plates permettant une bonne assise, caractéristiques de ce fabricant français. D’une taille de 58,5 cm, son visage arbore des yeux marron en verre incrustés de type « presse-papier », un eye-liner noir épais, un fard à paupières lavé de mauve, une bouche fermée suggérant des dents peintes à peine visibles entre des lèvres accentuées, des oreilles percées et une perruque blonde en mohair sur une calotte crânienne en liège. Son corps en composition et bois est doté de huit articulations sphéroïdes. Il porte une belle robe en soie et lin. Dans un très bon état de conservation, sans cheveu ni fêle, il est proposé sur eBay à 17 250 $.


                                      © Mattel                                                  © eBay

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Entre 20 000 et 200 000 $

La célèbre Original Barbie en maillot de bain zébré produite en 1959 (photo de gauche ci-dessous), aux lèvres rouges et eye-liner noir épais saisissants, était disponible en versions blonde ou brune. Il s’en est vendu cette année-là 350 000 exemplaires pour la modique somme de trois dollars chacun. Le site web « The Richest » affirme que le seul critère de reconnaissance d’une Barbie 1re édition est la présence de trous sous les pieds pour fixer la poupée sur son socle. La 2e édition sortie la même année tenait sans trous dans les pieds à l’aide d’un support. Un exemplaire de la 1re édition s’est vendu aux enchères à 27 450 $.
Les œuvres d’Izannah Walker, célèbre artiste pionnière de la seconde moitié du XIXe siècle détentrice d’un brevet de fabrication de poupées en tissu, sont aujourd’hui très recherchées par les musées et les collectionneurs. Ella (photo de droite ci-dessous) est une poupée de 46 cm aux traits et cheveux peints, avec deux boucles devant ses oreilles appliquées. Elle est dotée d’un corps en tissu et porte des chaussures peintes noires avec lacets. Dans la famille Pope depuis 1857 avec sa garde-robe d’origine, elle a été donnée à Elizabeth Coggenshall Pope à sa naissance cette année-là. Ella est vendue avec sa propre chaise marquée de l’année 1824 et sa garde-robe : un manteau, plusieurs robes, un tablier, une chemise de nuit, un jupon, des manchons, un chapeau, des chaussettes et des chaussures. Elle a été adjugée aux enchères en 2008 chez Withington Auction à 41 000 $.


                              © Mattel                                © Izannah Walker Chronicles

Pour fêter les 40 ans de Barbie en 1999, Mattel s’associe avec le célèbre joaillier De Beers pour habiller la très glamour De Beers 40th Anniversary Barbie (photo de gauche ci-dessous). Elle porte, outre une jupe longue en tissu fin, un haut de bikini en or et un châle mandarine assorti. Mais le plus important, c’est la ceinture : elle contient 160 véritables diamants De Beer. Une de ces rares poupées a été vendue aux enchères à 85 000 $.
Ce n’est pas à proprement parler une poupée, mais son histoire vaut la peine d’être contée : dans les semaines qui suivirent la tragédie du Titanic, Steiff créa 500 oursons en deuil noirs pour commémorer l’événement, réservés exclusivement au marché anglais. Réalisés dans cinq tailles différentes et exposés dans des magasins londoniens, ils furent quasiment liquidés du jour au lendemain. Ils sont aujourd’hui parmi les ours de collection les plus rares et recherchés du Monde. Parmi les 82 oursons de 51 cm produits, un exemplaire avec son bouton métallique dans l’oreille gauche et son étiquette intacts a été adjugé 136 000 $ dans une vente aux enchères chez Christie’s en 2000, pour le compte du Puppenhaus Museum de Bâle (Suisse).


                          © Mattel                                     © Old Teddy Bear Shop

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Entre 200 000 et 400 000 $

L’élégante blonde platine Stefano Canturi Barbie, avec sa haute queue de cheval et sa frange, habillée d’une robe courte noire sans bretelles, est la plus chère des Barbie jamais vendues (photo de gauche ci-dessous). Engagé par Mattel pour lancer la collection « Barbie Basics » en Australie, le concepteur de bijoux australien Stefano Canturi a créé en 2010 le collier de diamants roses en taille émeraude d’un carat chacun et de diamants blancs de trois carats de cette édition spéciale de poupée, réalisée au profit de la fondation américaine pour la recherche sur le cancer du poumon (Breast Cancer Research Foundation). Il a fallu six mois à Stefano Canturi pour créer la poupée et fabriquer le collier, d’une valeur de 300 000 $. La poupée a été adjugée aux enchères chez Christie’s à New York pour 302 500 $.
Il n’y a pas d’autre exemplaire connu de cette rare poupée de caractère Kämmer & Reinhardt représentant une petite fille au début des années 1900(photo de droite ci-dessous). Elle a des cheveux auburn tressés et des yeux bleu gris assortis à sa ceinture et aux décorations de sa robe en dentelle blanche à manches longues. Elle porte également un chapeau de paille, des bas et des chaussures blanches. En raison de ses oreilles percées et de son expression inhabituellement mûre, on suppose qu’elle a été faite dans un moule expérimental. Elle a été vendue aux enchères par Bonhams en 2014 pour la somme de 400 000 $.


               © The Daily Jewel                          © worldrecordacademy.com

Barbie ne peut plus suivre !

Au-delà des 302 500 $ de la Stefano Canturi Barbie, l’héroïne de Mattel s’essouffle et abandonne la course aux poupées, oursons et automates anciens, qui vont largement dépasser, comme nous allons le voir, le million de dollars.
Le prochain sur notre liste est l’ourson Steiff Louis Vuitton (photo de gauche ci-dessous), fruit d’une collaboration entre le fabricant allemand de jouets et la maison française de maroquinerie et de prêt-à-porter de luxe. Équipé d’une garde-robe et de bagages de voyage coûteux, il est fabriqué avec de la vraie fourrure et de l’or et possède des yeux en saphir et diamant. Actuellement exposé au Teddy Bear Museum de Jeju (Corée du Sud), il a été acquis par le célèbre collectionneur coréen Jessie Kim lors d’une vente de charité à Monaco en 2000 pour la somme de 2,1 millons de dollars, ce qui en fait l’ours en peluche le plus cher du Monde.
Seules cinq de ces poupées entièrement articulées existent au Monde : Madame Alexander Eloise (photo de droite ci-dessous), du nom de sa créatrice, porte des vêtements Christian Dior, une fourrure signée Oscar de la Renta et des accessoires Katherine Baumann. Elle est de plus décorée de cristaux Swarovski et de diamants neuf carats. Son allure est caractérisée par une chevelure blonde, un visage joufflu et un petit chien stylé. Elle a été adjugée 5 millions de dollars dans une vente de charité en 2000.


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Il a fallu plus de  15 000 heures à douze artisans, sous la supervision de l’expert français contemporain Christian Bailly, de l’atelier Jacob Frisard à Sainte-Croix (Suisse), nommé d’après un célèbre fabricant d’automates de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles, pour fabriquer l’oiseleur (photo ci-dessous), un mécanisme complexe de 2 340 pièces en acier polies ou dorées. Cette poupée automatisée, aux yeux en verre et au corps en porcelaine peinte, est habillée en costume renaissance en velours, satin et soie, brodé et rehaussé de perles et d’or. Elle porte une épée et tient une flûte dans une main, un oiseau dans l’autre et un second oiseau sur l’épaule. Lorsqu’une clé en or est tournée, l’automate joue la Marche des Rois de Georges Bizet à la flûte, ses yeux roulent et les oiseaux se mettent à battre des ailes, tourner la tête et ouvrir et fermer leur bec, sans aucune intervention électrique, seulement des ressorts, roues dentées et engrenages. L’ensemble pèse 55,4 kg, en incluant le socle en nacre et jade. Le budget de départ de cet automate était de 400 000 $, mais le coût des matériaux précieux, des stylistes, sculpteurs, bijoutiers, perruquiers et autres spécialistes l’a fait exploser. Pour réunir les fonds, Christian Bailly a vendu plus de cent automates du XIXe siècle collectionnés sur plus de 40 ans. Le prix demandé pour l’oiseleur est de 6,25 millions de dollars.


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Sources de l’article
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Le rose dans la mode : une couleur puissante

À l’occasion de l’exposition Pink : the history of a punk, pretty, powerful color (Rose : l’histoire d’une couleur punk, jolie et puissante), qui s’est tenue du 7 septembre 2018 au 5 janvier 2019 au Fashion Institute of Technology de New York, nous revenons sur l’histoire et la signification de cette couleur singulière dans le domaine de la mode.
Traditionnellement associée aux petites filles, aux ballerines, aux poupées Barbie et à tout ce qui touche au féminin, la couleur rose dans l’habillement a néanmoins revêtu un symbolisme et une signification très variables dans le temps et dans l’espace. Le stéréotype du bleu pour les garçons et du rose pour les filles n’existe que depuis le milieu du XXe siècle, alors qu’il était parfaitement approprié pour les hommes comme pour les femmes de porter une tenue rose au XVIIIe siècle, quand Madame de Pompadour mettait cette couleur à la mode à la cour de Louis XV. L’étude du rose dans la mode occidentale des années 1850 aux années 1990 pourrait se résumer par « jolie en rose ». Au XIXe siècle, la couleur a commencé à se féminiser, avec l’adoption par les hommes occidentaux de costumes noirs. Mais dans d’autres parties du monde, le rose a conservé son caractère unisexe. Dans la culture indienne par exemple, les hommes continuent de porter du rose, ce qui a fait dire à la journaliste de mode américaine Diana Vreeland « le rose est le bleu marine de l’Inde ». Toutefois, quiconque s’intéresse au rose se heurte un jour à son ambivalence intrinsèque. L’une des couleurs les plus diviseuses, elle provoque de fortes réactions d’attraction ou de répulsion. « S’il vous plaît, mes sœurs, tenez-vous à distance du rose », s’écrie une journaliste du Washington Post lorsqu’elle apprend que des manifestantes appellent à porter des « pussy hats » (bonnets roses à oreilles de chat rappelant le sexe féminin) lors de la marche des femmes à Washington en janvier 2017 (photo). Le féminisme est une affaire sérieuse, écrit-elle, et les mignons bonnets roses risquent de dévaloriser le combat.

Au Japon, par contraste, le rose (« momo iru ») est la plus populaire des couleurs. Associé au « jour des filles » (voir « Hina » dans Les ningyō, poupées traditionnelles du Japon), il évoque le côté mignon (« kawaii ») des fillettes, ferventes adeptes de la mascotte « Hello Kitty », petit chat habillé en rose et devenu un succès planétaire. Le chromo-psychologue japonais Tamio Suenaga affirme : « toutes les études prouvent que le rose évoque le bonheur, le bien-être et la croissance industrielle. Tout ce qui est mignon est rose et se vend bien. Le rose symbolise aussi la tolérance, la liberté et le sexe des femmes » (cité dans « L’imaginaire érotique au Japon », Agnès Giard, Albin Michel, 2006).
Certains pensent que le rose est doux, joli et romantique, tandis que d’autres l’associent à la frivolité enfantine ou à la plus grande vulgarité. Le rose est un thème récurrent dans la mode, où il implique souvent différents types de féminité, de l’innocence à l’érotisme, ce qui est rendu par la palette de nuances de cette couleur : pastel, corail, bisque, cerise, chair, rose Barbie, rose chewing-gum, coquille d’œuf, rose lingerie, cuisse de nymphe, framboise, fushia, héliotrope, incarnadin, rose Pompadour, magenta, mauve, pêche, rose balais, rose bonbon, rose choc, rose Mountbatten, rose thé, rose vif, saumon, vieux rose,…
Différentes nuances de rose ont eu leur heure de gloire au cours de l’histoire. Au début du XXe siècle, une robe rose pâle portée par une femme de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie pouvait être délicate et féminine, tandis qu’un rose plus vif aurait paru exotique. Le styliste français Paul Poiret a introduit les roses pastel, corail et cerise dans la haute couture (photo de gauche ci-dessous). Dans les années 1930, les vêtements et accessoires surréalistes de la créatrice de mode italienne Elsa Schiaparelli culminent dans une série d’ensemble rose choc (photo de droite ci-dessous), une teinte vive que l’observateur moderne pourrait appeler rose Barbie et qui est aujourd’hui une couleur du nuancier normalisé PMS (Pantone Matching System) sous la référence Pantone 219 C.

Dans les années 1940 et 1950, le rose devient une couleur populaire pour les vêtements de femmes. Les célèbres poupées de  la collection « Théâtre de la mode » de Robert Tonner incluent des tenues de soirée élaborées roses ou rose et noir (« Framboise robe du grand soir », photo de gauche ci-dessous). Les créateurs de costume pour le cinéma prisaient le rose pour leurs films en technicolor : imagine-t-on Marilyn Monroe chanter « Diamonds are a girl’s best friends » en robe bleue ? (photo de droite ci-dessous).

La prédilection pour le rose a perduré dans les années 1960, la couleur redevenant, comme dans les années 1920-1930, vive et brillante. Il suffit, pour constater ce changement, d’un rapide survol des brochures de mode des Barbie. C’est là que s’établit la couleur signature des fameuses poupées. Certes, elles portaient bien une robe bain de soleil rose pastel ou un peignoir rose pâle ici ou là, mais ce qui caractérisait leur allure à la mode était cet immanquable rose brillant et chaud. Par ailleurs, des icônes telles que Jackie Kennedy, Marilyn Monroe ou Brigitte Bardot ont rendu le rose populaire auprès du grand public, une couleur évoquant féminité et élégance (photos).

Dans un domaine différent de l’habillement, La Cadillac rose du boxeur Sugar Ray Robinson a influencé Elvis Presley (photos).

Déclinant dans les années 1970, le rose fit un comeback dans les années 1980, dans les nuances brillant acide et néon utilisées par la styliste Norma Kamali et le créateur de mode Stephen Sprouse, tous deux américains, ou dans la tonalité rose vif d’un costume aux larges épaules du styliste français Claude Montana. « Le rose est la seule vraie couleur du rock’n roll », affirme Paul Simonon, bassiste du groupe punk « The Clash », genre musical qui a adopté cette couleur comme emblème de contre-culture. Depuis, le rose joue un rôle significatif sur le plan politique et dans la musique populaire associée à la jeunesse rebelle ou engagée. Pour exemples : les bonnets roses de la marche des femmes à Washington en janvier 2017 (voir plus haut) ; le drapeau rose du parti politique belge FDF (Front Démocratique des Bruxellois Francophones) ; la vague rose du basculement à gauche en Amérique Latine dans les années 2000 ; le tube érotique subversif « pynk » de la chanteuse américaine Janelle Monáe, qui associe le rose aux parties du corps féminin telles que lèvres, tétons et sexe  ; la chanteuse et comédienne américaine Pink, militante pour les droits des animaux et ambassadrice de l’UNICEF ; la fourrure rose du rappeur de Harlem Cam’ron. Le caractère érotique de la lingerie rose, qui se confond avec le ton chair de la peau, s’exprime aussi dans le domaine des poupées (photos ci-dessous, de gauche à droite : Kingdom doll, Barbie, Gene Marshall).

Dans les domaines politique et sociétal, le rose prend des significations tragiques ou graves : les homosexuels de l’Allemagne nazie étaient marqués d’un triangle rose,  tandis que cette couleur devient un symbole de l’activisme gay dans les années 1970 et que le SIDA est parfois qualifié en France de « peste rose ». Les cultures asiatiques ont un penchant plus marqué pour le rose  que leurs homologues occidentales, particulièrement au Japon, où s’exprime la culture enfantine issue du quartier de Harajuku à Tokyo avec ses boutiques de cosplay et la mode Lolita (photos).

Lorsque la journaliste de mode américaine Véronique Hyland proclame la naissance du « rose du millénium » en 2016, « rose ironique, rose sans la joliesse du sucre », le rose n’est plus déclassé, il est « cool » et androgyne. Le nom a disparu, mais le rose continue d’être à la mode, en partie parce qu’il n’est plus vu comme exclusivement féminin. « La couleur est évidemment un phénomène naturel, mais c’est aussi une construction culturelle complexe », écrit le célèbre historien des couleurs Michel Pastoureau. « Il n’y a pas de perception transculturelle de la couleur. C’est la société qui fait les couleurs, les définit, donne leur signification. » Hier associé aux stéréotypes négatifs de la féminité, le rose est aujourd’hui, comme le définit la publication culturelle britannique i-D magazine, « punk, joli et puissant ». Ci-dessous, de gauche à droite : un assortiment de jouets et de vêtements de poupées roses ; ensemble de la marque « Comme des garçons ».

 

Sources de l’article

  • Article « The power of pink », dans le numéro d’hiver 2018 du magazine »Fashion doll quarterly »
  • L’imaginaire érotique au Japon, Agnès Giard, Albin Michel, 2006
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