Les poupées des personnages de Stephen King vont régner sur vos cauchemars !


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De nombreux auteurs se sont spécialisés dans les histoires d’horreur et la prose macabre. Mais il en est un qui se détache du lot par la popularité de son œuvre prolifique : Stephen King. Imprégnée des côtés les plus sombres de la culture américaine (violence, racisme, individualisme,…), son œuvre porte un regard quasiment naturaliste et dénué de complaisance sur la société. À l’occasion d’Halloween, nous allons évoquer sa carrière et l’adaptation sous forme de poupée de certains personnages marquants de ses romans.

La carrière

Né en 1947, Stephen King grandit à Portland (Maine). Son père ayant abandonné le domicile conjugal en 1949, sa mère, son frère aîné adopté David et Stephen vivent dans des conditions financières souvent très difficiles. Ils déménagent fréquemment, Ruth occupant de petits emplois et s’installant près du domicile de ses nombreuses sœurs. En l’absence de père, le jeune Stephen se sent différent de ses camarades. Les deux frères souffrent des restrictions matérielles et du jugement de leur communauté. Stephen gardera toujours ces ressentiments, qui influenceront les intrigues et le caractère des protagonistes de ses romans.
Après avoir vécu à Fort Wayne (Indiana), West De Pere (Wisconsin), Chicago (Illinois), Malden (Massachusetts) et Stratford (Connecticut), la famille retourne dans le Maine à Durham. Stephen a alors 12 ans. Son frère et lui sont des inconditionnels du genre horrifique sous toutes ses formes : roman, nouvelle, bande dessinée, film. En fait, son frère aîné est son premier mentor : il édite un journal ronéotypé appelé « Dave’s rag » (Le torchon de Dave), auquel Stephen contribue.
Lycéen à l’école de Lisbon Falls (Maine), il écrit en 1963 son premier roman, « The aftermath », inachevé et jamais publié. La première histoire qu’il réussit à faire publier, après de nombreux refus, est « I was a teenage grave robber » (J’étais un adolescent pilleur de tombe) qui paraît en 1965 dans un fanzine d’horreur sous le titre « In a half-world of terror » (Dans un demi-monde de terreur).
Étudiant en première année à l’université du Maine d’Orono, Stephen écrit en 1966 son premier roman « Marche ou crève », rejeté à son grand désarroi à un concours du premier roman organisé par l’éditeur Random House. Il réussit l’année suivante à vendre la nouvelle « The glass floor » (Le plancher de verre) au magazine « Startling Mystery Stories ». À l’âge de 20 ans, il peut se targuer d’être un auteur publié. Il écrit aussi des nouvelles qui paraissent dans le magazine littéraire du campus, « Ubris », et dans le journal des étudiants, « Maine Campus », pour lequel il écrit également des articles dans une rubrique intitulée « King’s Garbage Truck » (Le Camion à ordures de King) à partir de 1969. Depuis sa première vente, il n’a jamais cessé d’écrire, aidé au début par les ateliers littéraires du professeur Burton Hatlen. Ses livres ont été adaptés en films de cinéma, séries de télévision et comédies musicales théâtrales.
Il connaît une période de vaches maigres de 1970 à 1972, ne réussit à vendre que deux nouvelles, se résigne à travailler dans une blanchisserie industrielle et développe une dépendance à l’alcool. Entre-temps, il épouse Tabitha Jane Spruce, avec laquelle il fait deux enfants. Après la mort de sa mère en 1973, King et sa famille déménagent à Boulder (Colorado).
Stephen King connaît enfin le succès avec « Carrie », roman publié en 1974. Il décide alors d’arrêter sa carrière d’enseignant et de se consacrer uniquement à l’écriture. La famille revient s’installer dans le Maine en 1975, où il achète sa première maison à Bridgton. Désormais habitué de la liste des meilleures ventes, il publie successivement : « Salem » en 1975 ; « Shining, l’enfant lumière » en 1977 ; « Rage », sous le pseudonyme de Richard Bachman, la même année ; après un bref séjour à Bridgton (Angleterre), la naissance d’un troisième enfant, l’achat d’une maison à Lovell (Maine) qui deviendra par la suite sa résidence estivale, il accepte en 1978 un poste de maître de conférences offert par l’université du Maine et s’installe à Orrington (Maine) pour un an ; cette année-là sortent le recueil de nouvelles « Danse macabre » et le roman post-apocalyptique « Le fléau » ; en 1979, il publie « Marche ou crève » sous son pseudonyme, et « Dead zone ».
Dans les années 1980, Stephen King continue d’écrire à un rythme soutenu : « Charlie » en 1980 ; la même année, il achète la William Arnold House, une demeure victorienne de 23 pièces à Bangor (Maine), dont il fait sa résidence principale ; en 1981 sortent « Chantier » (sous son pseudonyme), l’essai « Anatomie de l’horreur », et « Cujo » ; le roman de science-fiction « Running man » (sous son pseudonyme), « Le pistolero », premier volume du cycle de « La tour sombre » composé de cinq nouvelles, épopée au croisement de plusieurs genres littéraires retraçant la longue quête de la mythique tour sombre par le pistolero Roland de Gilead, et  » Différentes Saisons » paraissent en 1982 ; l’année suivante, il publie « Christine », « Simetierre » et « L’année du loup-garou » ; en 1984, l’auteur aborde le genre de la fantasy avec la parution de deux ouvrages, le conte pour enfants « Les yeux du dragon » et « Le talisman » (photo ci-dessous), écrit en collaboration avec son ami Peter Straub, rencontré lors de son bref séjour en Angleterre ; « La Peau sur les os », cinquième roman publié sous le pseudonyme de Richard Bachman, sort quelques jours après « Le talisman » ; à cette époque, la popularité de l’écrivain atteint des sommets et l’écrivain devient un phénomène médiatique ; il publie le recueil de nouvelles « Brume » en 1985 et « Ça » en 1986 ; trois nouveaux romans sont édités l’année suivante : « Les trois cartes », deuxième volume de « La tour sombre », Misery » et « Les tommyknockers » ; il suit une cure de désintoxication à l’alcool, la cocaïne et les médicaments qui réussira, mais entraînera une période de blocage de l’écrivain de presqu’un an ; à part l’introduction de « Nightmares in the Sky », il n’écrit rien en 1988 ; « La Part des ténèbres » sort en 1989.


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Dans les années 1990, Stephen King retrouve progressivement son rythme d’écriture. En 1990 paraissent une nouvelle édition du « Fléau » et « Four Past Midnight » (Minuit 2 et Minuit 4) ; « Terres perdues », troisième volume de « La tour sombre », et « Bazaar », sortent en 1991 ; l’année suivante sont publiés deux romans à caractère féministe, « Jessie » et « Dolores Claiborne »; il publie le recueil de nouvelles « Rêves et Cauchemars » en 1993, et les romans « Insomnie » en 1994 et  » Rose Madder » en 1995 ; après une brève baisse de popularité, il retrouve cependant les sommets dès 1996 avec sa nouvelle « L’homme au costume noir » ; il remet à l’honneur le genre du roman-feuilleton en publiant les six épisodes de « La Ligne verte » au rythme d’un épisode par mois entre mars et août 1996 ; la même année sortent le même jour « Désolation » et « Les Régulateurs » (sous son pseudonyme),  mettant en scène des personnages portant les mêmes noms et confrontés au même adversaire, une force maléfique nommée Tak, mais dans des situations et des décors radicalement différents ; « Magie et Cristal », quatrième volume de « La tour sombre », paraît en 1997, et « Sac d’os » en 1998 ; l’année suivante, il publie « La petite fille qui aimait Tom Gordon » et le recueil de nouvelles « Cœurs perdus en Atlantide » ; entre les publications de ces deux livres, il est victime d’un grave accident de la route : renversé par une camionnette, il reste hospitalisé trois semaines durant lesquelles il subit cinq interventions chirurgicales, et se remet à écrire seulement 15 jours après sa sortie de l’hôpital ; à la suite de cet accident, il achète une maison à Sarasota (Floride), afin de passer l’hiver sous un climat plus favorable à son état de santé.
En 2000, Stephen King est l’un des premiers écrivains à explorer le marché du livre numérique avec la nouvelle « Un tour sur le bolid' », écrite pendant sa convalescence ; il innove également en proposant de télécharger le premier chapitre du roman « The Plant » depuis son site web et de payer un dollar de façon optionnelle, en s’engageant à continuer tant qu’un nombre suffisant de lecteurs acceptent de payer ; l’expérience tourne court au bout de six chapitres écrits au rythme d’un par mois : le nombre de lecteurs payants diminuant progressivement, l’écrivain finit par abandonner le projet ; « Écriture : mémoires d’un métier », essai autobiographique, paraît en octobre ; en 2001 sont publiés deux romans, « Dreamcatcher » et « Territoires », écrit en collaboration avec Peter Straub ; en 2002, Stephen King annonce qu’il va prendre sa retraite d’écrivain après avoir terminé le cycle de « La tour sombre », en raison du sentiment qu’il éprouve de se répéter et des douleurs engendrées par les séquelles de ses blessures ; il renonce à ce projet, mais ralentit néanmoins son rythme d’écriture ; cette année-là sortent le recueil de nouvelles « Tout est fatal » et le roman « Roadmaster » ; en 2003, l’écrivain partage environ toutes les trois semaines ses opinions sur la culture populaire dans une colonne de l’Entertainment Weekly appelée The pop of King (La pop de King ), publiée jusqu’à janvier 2011 ; il souffre d’une pneumonie, causée indirectement par son accident qui a fragilisé un de ses poumons, et met plusieurs mois à s’en remettre ; le roman « Les Loups de la Calla », cinquième volume de « La tour sombre », est inspiré par le western de John Sturges « Les sept mercenaires » ; « Le Chant de Susannah » et « La tour sombre », respectivement sixième et septième volumes de « La tour sombre », sont publiés en 2004 ; l’écrivain change alors complètement de genre avec la publication du roman policier « Colorado Kid » en 2005 ; l’année suivante, il revient à son genre de prédilection avec « Cellulaire » et « Histoire de Lisey » ; en 2007, il publie sous son pseudonyme de Richard Bachman le roman « Blaze » ; le roman « Duma key » et le recueil de nouvelles « Juste avant le crépuscule » sortent en 2008 ; l’année suivante, l’auteur renoue avec le marché du livre numérique en publiant une nouvelle, « Ur » ; il coécrit avec son fils Joe Hill une autre nouvelle, « Plein Gaz », à l’occasion d’une anthologie rendant hommage à Richard Matheson, l’écrivain qui l’a le plus influencé ; il publie également le roman « Dôme ».
Stephen King commence la décennie 2010 en scénarisant avec Scott Snyder les cinq premiers numéros de la série de comics « American Vampire » ; fin 2010, il publie « Nuit noire, étoiles mortes » ; le roman « 22/11/63 » paraît en 2011 ; l’année suivante, il retrouve l’univers de « La tour sombre » avec « La clé des vents », le huitième et dernier volume du cycle, et collabore à nouveau avec son fils Joe Hill pour l’écriture de la nouvelle « In the tall grass » ; en 2013, il renoue avec le roman policier en écrivant « Joyland », et publie la suite de « Shining »,  » Docteur Sleep » ; son livre suivant, « Mr Mercedes », édité en 2014, est le premier volume d’une trilogie policière ; le deuxième volume, « Carnets noirs », sort en 2015 ; entre ces deux ouvrages, il publie fin 2014 le roman « Revival » ; le recueil de nouvelles « Le Bazar des mauvais rêves » paraît fin 2015 ; l’écrivain termine ensuite sa trilogie policière avec « Fin de ronde », publié en 2016 ; 2017 est une année placée sous le signe de la collaboration : il coécrit avec Richard Chizmar la novella « Gwendy et la boîte à boutons », puis avec son fils Owen le roman « Sleeping beauties » ; l’année suivante, il publie « L’outsider », roman policier surnaturel, le recueil de nouvelles « Classe tous risques » et le conte fantastique « Élévation » ; en 2019 paraissent le roman « The institute », et la nouvelle « Squad D » dans l’anthologie « Shivers VIII » ; en 2020 sortent « If it bleeds », recueil des quatre romans courts « Mr Harrigan’s phone », « The life of Chuck », « Rat » et « If it bleeds », et la nouvelle « The fifth step ».
Stephen King est un collectionneur : machines à écrire, premières éditions d’ouvrages et même stations de radio ! passionné de baseball, il écrit sur ce sport l’essai « Head down » et le poème « Brooklyn august ». Dans l’ouvrage collectif « Mid-life confidential : the Rock Bottom Remainders tour America with three chords and an attitude » paru en 1994, les membres du groupe de rock « Rock Bottom Remainders » dont il fait partie relatent une tournée de huit concerts effectuée en 1993 ; il a également collaboré à plusieurs reprises avec des musiciens : le groupe de hard rock Blue Öyster Cult, Michael Jackson, John Mellencamp,…
Engagé politiquement et socialement, il milite contre la guerre du Vietnam, pour le parti démocrate, contre la censure, contre la prolifération des armes à feu, pour la justice fiscale, et contre les abus des réseaux sociaux. Par l’intermédiaire de la Stephen & Tabitha King foundation, il finance de nombreuses œuvres philanthropiques dans le Maine, notamment dans les domaines de l’éducation et des soins médicaux.

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Les poupées

Le réalisme de ses paysages imaginaires du Maine assure la crédibilité des manifestations démoniaques et des personnages. Tourmentés puis brisés, effrayés puis sauvés, ces derniers sombrent dans la folie, la panique et le meurtre, mais nous avons envie de les soutenir. Exemple emblématique : la gentille Carrie, rendue folle par les moqueries de ses camarades, devient une machine à tuer. Elle est représentée en poupée par les fabricants « Heroes of horror » (photo de gauche ci-dessous) et NECA  (photo de droite ci-dessous).


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Les producteurs de cinéma sont attirés par les romans de Stephen King parce que leurs intrigues sont à la fois exagérées et terre à terre. Un décor tout à fait plausible (un hôtel isolé en hiver) se transforme en toile de fond de discorde conjugale puis d’effondrement mental : « The shining » est empli de passages terrifiants, comme l’apparition des jumelles Grady dans un couloir de l’hôtel. Le département Living Dead Dolls de Mezco Toyz a produit des poupées parlantes des jumelles (photo ci-dessous).


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Une anecdote illustre bien l’humour pince-sans-rire de Stephen King : à un journaliste qui lui demande comment il fait pour rester si prolifique et actif, il répond : « j’ai le cœur d’un garçon de neuf ans. Je le conserve dans un bocal sur mon bureau ». Cet humour noir est une des raisons pour lesquelles ses personnages restent si présents à notre esprit. Avant Pennywise (Grippe-sou, le clown dansant), les clowns étaient synonymes de rire et de fêtes d’anniversaire. Ils faisaient leur apparition aux sorties familiales et aux carnavals scolaires. Après la minisérie « Ça » de 1990 tirée du roman éponyme de Stephen King, les clowns deviennent menaçants, une sorte de rencontre entre Dracula et Frankenstein. Porté à l’écran en 2017 avec la suite « Ça : chapitre 2 » en 2019, son personnage Pennywise a tout naturellement trouvé ses incarnations en poupées. Ci-dessous, de gauche à droite, les poupées de NECA et de Mezco Toyz.


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Les personnages de fiction de Stephen King ne vieillissent jamais. Ils continuent de tournoyer dans nos têtes et nous capturent dans leur grande roue de cauchemars.

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Sources de l’article
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Henri Launay, le restaurateur de poupées infatigable

Si vous poussez la porte de la boutique à la façade jaune au 114 de l’avenue Parmentier dans le XIe arrondissement de Paris, vous le trouverez penché avec application sur une de ses poupées, procédant à un délicat changement d’élastiques, d’yeux, de membre ou encore de perruque, avec la minutie et la patience qui le caractérisent (photo ci-dessous). Lui, c’est Henri Launay, restaurateur de poupées anciennes en porcelaine, baigneurs en celluloïd, poupons et ours en peluche, depuis 55 ans dans ce même atelier qu’il a créé en 1964.


Né en 1927, il est titulaire d’un CAP d’électricien. À l’âge de 13 ans, il devient apprenti dans la création de boutiques de réparation en maroquinerie. Au tout début de sa carrière, Henri répare ainsi des sacs, des valises et des parapluies, mais un beau jour on lui fait remarquer que les réparateurs de parapluies s’occupent aussi de poupées, alors il se dit pourquoi pas ?, prend contact avec les fabricants de l’époque (Gégé, Clodrey, Raynal, SNF,…) et commence à se former sur le tas, en parfait autodidacte, à leurs méthodes de démontage/remontage de poupées. Comme il y a du travail dans le domaine, il profite de ce qu’il appelle un « concours de circonstances » et entame une nouvelle activité de restaurateur qu’il ne quittera plus.
« Mes doigts sont mes meilleurs outils », a coutume de dire ce travailleur plus exigeant que ses clients, pour qui le résultat doit être parfait. C’est ainsi qu’au fil du temps, il s’est forgé une réputation internationale. Ses clients sont des adultes qui lui apportent avec gravité des poupées de leurs enfants « comme on amène un enfant à l’hôpital », ou des poupées anciennes qui se transmettent de génération en génération. Les clients peuvent être aussi des collectionneurs très exigeants, en raison de leur passion et aussi du coût élevé de leurs poupées, surtout lorsqu’elles datent du XIXe siècle.
La poupée n’est assurément pas un jouet comme les autres : son caractère anthropomorphique (qui est semblable à l’être humain) et le plus souvent articulé favorise des mises en scènes d’animation ludiques, et permet à l’enfant d’y investir de forts sentiments qui laissent des traces durables dans l’imaginaire individuel et collectif. Ce jouet l’accompagne de l’âge de nourrisson à la puberté, et, complété par des accessoires (vêtements, mobilier, dînettes, véhicules,…), il autorise des jeux de rôles variés. La poupée est la gardienne silencieuse et fidèle des souvenirs d’enfance, et c’est pour cela que l’enfant y est si attaché.
Cette passion de l’enfant et du collectionneur pour ses poupées, Henri la voue à son métier. Vêtu d’une blouse blanche, le « doll doctor » observe, évalue les réparations à effectuer, et une fois le diagnostic posé, procède aux nettoyages, remplacements et remontages nécessaires. Il officie au milieu d’un entassement de poupées dans lequel il est le seul à se retrouver (photo ci-dessous), et de pièces détachées dont il possède une quantité impressionnante, résultat de l’acquisition de nombreux stocks accumulés au cours du temps.

En 55 ans de restauration, Henri a obtenu des compliments et des félicitations en abondance, qui constituent la meilleure récompense de son travail. Il a même reçu des témoignages émouvants, comme celui sur la poupée Arlette, endommagée pendant l’exode de 1940 (photo ci-dessous),

ou sur la poupée sans nom offerte par un officier allemand à un bébé français pendant la seconde guerre mondiale (photo ci-dessous).

Henri a (presque) toujours une solution à proposer à ses clients désemparés par l’état de leur poupée malade : il estime à seulement 1/1000 le pourcentage de poupées diagnostiquées comme irréparables. Gageons qu’il saura les réconforter pendant de nombreuses années encore en exerçant son métier de « guérisseur qui redonne vie aux poupées », selon sa jolie formule.

 

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Les « Broken Toys » de Loïc Jugue

Les fans de Barbie vont avoir la nausée : brûlées, pendues, estropiées, clouées, vissées, hameçonnées, ligotées, scarifiées, empalées, les vêtements en lambeaux,… rien n’aura été épargné aux poupées traitées par l’artiste vidéaste, photographe et plasticien Loïc Jugue. Mais à la réflexion, quel était le sort réservé à ces jouets ? quitte à moisir dans un grenier poussiéreux ou à finir dans une benne à ordures, ne valait-il pas mieux les « sauver » en leur donnant une seconde vie, un nouveau statut d’objet d’art qui témoignera de l’impermanence et de la disparition des objets, de nos souvenirs, de nos vies ?
C’est justement la démarche de Loïc Jugue : « depuis longtemps, je travaille sur la thématique de la destruction d’objets, du moment précis où ils passent d’utiles à inutiles. Destructions par le feu, la gravité, les micro-ondes… Ces objets qui semblent si importants dans notre monde et qui pourtant ne sont pas grand chose, une petite chute et puis plus rien… Cette notion d’entropie règne partout, je ne fais juste que l’accélérer et la mémoriser pour en faire un travail artistique. Quand mes parents sont morts, j’ai récupéré mes vieux jouets… Plutôt que de les voir partir à la poubelle ou dans une benne quelconque, j’ai décidé de les détruire moi-même et d’en faire une série de vidéos que j’ai appelée les « Broken Toys » (jouets cassés). J’ai pensé alors aux autres personnes, adultes ou enfants, dont les jouets termineront à la décharge. J’ai pensé à tous ces rêves, tous ces espoirs que contenaient ces jouets, promesses d’un monde merveilleux à jamais disparu. En poursuivant cette démarche, j’ai donc proposé à d’autres personnes, proches ou inconnus, de me passer leurs vieux jouets… J’ai prolongé ce travail vidéo, en faisant des installations et également des photos… Il y a pour moi une grande beauté dans ces déformations, ces matières calcinées, ces plastiques fondus… Cette destruction / transformation rappelle un peu la façon dont l’écrivain japonais Yukio Mishima parle de l’incendie criminel du temple bouddhiste du Pavillon d’or, mais dans mon cas, la destruction contrôlée amène à une sorte de résurrection, de fétichisation ».
Au public de juger du caractère esthétique de ces créations pour le moins provocantes. Quoi qu’il en soit, ces objets dégradés renvoient à des préoccupations environnementales : le scandale de l’obsolescence programmée, cette réduction délibérée de la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement ; l’accumulation d’objets de consommation voués à la destruction ; la pollution par des matériaux faiblement dégradables comme le plastique. Ce dernier, matière essentielle des poupées avec lesquelles il travaille, fascine Loïc, par sa robustesse incroyable (il doit résister aux enfants) et la façon dont il se modifie et se transforme sous l’action du feu. Ci-dessous, de gauche à droite : « La chute », trois poupées brûlées au chalumeau, 2020 ; « Poupée métal » (hommage à Richard Serra), 2020 ; « L’homme cloué », 2019/2020.


          © Loïc Jugue                     © Loïc Jugue                      © Loïc Jugue

Né à Paris en 1958, Loïc Jugue (nom prédestiné qui signifie « jouer » en espagnol) aime depuis toujours les jouets. Il se forme au théâtre (cours Jean-Laurent Cochet) à partir de 1978 et obtient son diplôme du CERIS (Centre d’Etudes et de Recherches de l’Image et du Son) en 1984. Il fait partie très jeune de groupes artistiques divers et rentré à Canal+ comme monteur, puis devient réalisateur de différentes émissions dont la célèbre « Ça cartoon ». Parallèlement, il réalise des installations, des sculptures vidéos, des mono-bandes (œuvres  vidéo qui n’utilisent qu’une seule projection, d’une seule source vidéo, avec parfois du son) ainsi que des photographies. Loïc fait partie de la seconde génération des pionniers français de l’art vidéo. Il travaille sur la notion de réalité, ses représentations et sur le processus de destruction de cette réalité.
C’est dans les années 1990 qu’il commence à utiliser les jouets avec une démarche artistique vidéographique. En les brûlant d’abord, dans une série appelée « Destruction » diffusée au Centre Georges Pompidou et sur Canal+. Puis dans une autre série de vidéos, les « Broken Toys », où il détruit des jouets de différentes façons : scie circulaire, tronçonneuse, perceuse,… Il en fait ensuite des photos et des installations. Enfin, dans son dernier travail, il créé à partir de ces poupées des objets/sculptures, des sortes de fétiches contemporains.
Marcel Duchamp est l’une de ses influences revendiquées : « j’aime beaucoup Duchamp, son humour, son ironie, son intelligence », confie Loïc, « il a révolutionné l’art en introduisant l’objet comme élément du champ artistique. C’est l’artiste qui détermine ce qui est objet d’art ». Dans le prolongement de Duchamp, le nouveau réalisme qui s’approprie la réalité, ou en tout cas les artefacts humains, comme matière artistique, l’a beaucoup inspiré. « La façon dont l’objet devient matière artistique est un processus étonnant qui ouvre la voie à de nombreuses possibilités de création », analyse-t’il. Les arts premiers et l’art africain en particulier l’intéressent également : « les fétiches sont cette part oubliée de l’art qui relie l’objet matière à un monde immatériel. Pour moi, mes poupées sont des fétiches contemporains mais renvoyant plutôt à nous, à notre inconscient, nos désirs et nos peurs ».
Sur le plan technique, Loïc récupère des poupées, cassées ou pas, dans des brocantes, chez Emmaüs, ou bien sous forme de don. Il les transforme ensuite de différentes façons, en les brûlant, les faisant fondre, les clouant,… Il les associe entre elles, ou pas, pour en faire une sorte de groupe statuaire. Parfois les choses se font rapidement, parfois non. Il les laisse alors reposer dans un coin puis une sorte de dialogue s’établit entre elles et lui et un nouveau fétiche arrive.
Le support/socle est très important dans son travail : il est l’élément reliant les poupées au Monde, il les ancre dans une réalité et lui permet de les transformer en des sortes de statues ; il est aussi souvent signifiant, l’artiste choisit des supports qui viennent de sa vie quotidienne, grille-pain, cible, murs cassés de sa maison,… Quand tout lui semble bien, il stabilise l’ensemble en collant les parties ou en les clouant/vissant, puis souvent il les enduit de vernis pour les stabiliser, leur donner un aspect brillant reflétant la lumière.
En dehors des poupées, Loïc mène plusieurs projets artistiques : sculptures vidéo monumentales (Les gardiens), kaléidoscopes vidéo abstraits (Les chromatismes crâniens), portraits vidéo (Les portraits lents), photos de viande alimentaire (Boucherie).
Côté projets, Loïc souhaite récupérer encore plus de poupées pour continuer à produire ces objets/sculptures, aller dans d’autres pays pour travailler sur des jouets de cultures différentes et exposer ces fétiches contemporains dans un maximum d’endroits.
Le travail de Loïc Jugue a été montré dans de nombreuses expositions en France (Centre Pompidou, Palais de Tokyo, Grand palais, Salon d’Automne, Macparis,…) et à l’étranger : vidéothèque Jonas Mekas (New York), Villa Kujyama (Kyoto), musée national centre d’art Reina Sofia (Madrid), Goethe Institut (Montréal),… Il est membre de plusieurs sociétés de gestion des droits d’auteur : ADAGP (Association pour la Diffusion des Arts Graphiques et Plastiques), SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia), SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) et SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique). Ci-dessous, de gauche à droite : « Barbie et Ken », poupées brûlées à l’essence, 2018 ; « Happy couple » (Cénotaphe contemporain), 2020.


           © Loïc Jugue                                           © Loïc Jugue

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Poupées : que s’est-il passé en 2019 ?

 


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2020 : 20 sur 20. Une année parfaite pour le succès, les prévisions optimistes, amusantes ou excitantes malgré le contexte déprimant : pauvreté, conflits, violence, désastres et menaces écologiques. Une note d’espoir et d’harmonie exprimée par la symétrie de ce nombre, pour ceux qui croient aux symboles. En attendant, il faut solder 2019. Quels événements ont marqué l’année passée dans le monde qui nous intéresse particulièrement, celui des poupées ? après l’enchaînement des feux d’artifice autour de la planète pour saluer l’an nouveau, passons en revue 2019.
Janvier de cette année-là s’ouvre sur une triste nouvelle pour le plangonophile : après 28 ans de réalisations remarquables, Tonner Doll ferme ses portes, le modèle industriel occidental de la poupée de collection n’étant plus viable, dixit Robert Tonner (photo de gauche ci-dessous). Néanmoins, ce dernier poursuit la création de poupées uniques en exclusivité avec sa nouvelle société de structure plus légère Phyn & Aero.
Février inaugure en fanfare le 60e anniversaire de Barbie. Mattel revisite les modèles emblématiques de la poupée à queue de cheval et maillot de bain rayé créée en 1959, Barbie dans six métiers difficiles d’accès pour les femmes : astronaute, pilote de ligne, championne de football, grand reporter, politicienne et pompière (photo de droite ci-dessous).


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Selon des chercheurs en sociologie, de nombreuses fillettes perdent confiance en elles dès l’âge de cinq ans, lorsqu’elles sont confrontées à la compétition avec d’autres enfants à l’entrée en maternelle. Ce phénomène a été baptisé « brèche dans le rêve » (dream gap). En mars 2019, dans la foulée de la journée internationale des droits de la femme, Mattel, convaincue que Barbie est un vecteur d’émancipation des fillettes à travers l’identification aux métiers d’élite exercés par la poupée, s’engage à réduire cette brèche en finançant des associations visant à promouvoir l’affirmation de soi des petite filles.
En mars toujours, après à peine deux mois d’existence, Phyn & Aero cesse ses activités suite à des problèmes de coûts et de délais de production. Son directeur Robert Tonner ouvre une boutique sur le site de services d’impression 3D Shapeways, qui propose des accessoires réalisés pour sa dernière création, la poupée Rayne. Il travaille par ailleurs comme consultant pour de nombreux fabricants de poupées et conçoit également des sacs et des bijoux.
Est-ce un poisson? en avril, Hasbro revisite les poupées des princesses Disney selon leur apparence dans le dessin animé « Ralph 2.0 » ou « Ralph brise l’internet » (Ralph breaks the internet). Cendrillon délaissant sa robe de bal et Mulan sa qipao, les princesses devenues adolescentes d’aujourd’hui  arborent des tenues sport et confortables (photo de gauche ci-dessous) : Blanche-Neige en pantalon Capri, Cendrillon en sweatshirt et leggings, Mulan en jean et gilet, Anna en short et baskets,… Les poupées sont conditionnées par paires, mélangeant personnages classiques et héroïnes récentes : Cendrillon et Mulan, Pocahontas et Ariel, la belle au bois dormant et Jasmine, Belle et Mérida, Blanche-Neige et Moana (photo de droite ci-dessous), Elsa et Anna, Raiponce et Tiana.


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Miley Cyrus est une auteure-compositrice-interprète et actrice américaine. Elle rencontre la célébrité à l’adolescence en incarnant Miley Stewart / Hannah Montana dans une série de Disney Channel entre 2006 et 2011. Sa vie privée, son image publique et ses prestations sont l’objet de nombreuses controverses et reçoivent une large couverture médiatique. Elle a réalisé sept albums en studio, tourné dans douze films et dans un épisode de la série télévisée de science-fiction britannique « Black mirror » diffusé sur Netflix en juin 2019. Dans cette série, elle joue le rôle de la pop star de fiction Ashley O. et assure la voix de son alter ego la poupée intelligente Ashley Too. Les deux entreprises de jouets Jakks Pacific (photo de gauche ci-dessous) et Mattel (photo de droite ci-dessous) ont produit dans les années 2000 une poupée à l’effigie de Miley Cirrus / Hannah Montana.


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Juillet 2019 célèbre les 50e anniversaires de la mission Apollo 11 sur la Lune et de l’album « Space oddity » du chanteur pop David Bowie. La conquête spatiale, évoquée par ces deux événements dans des domaines très différents, a inspiré les fabricants de poupées. Entre les représentations de sommités scientifiques réelles et les personnages de fiction, tous destinés à encourager les vocations des fillettes dans les carrières professionnelles du domaine des STIM (Science, Technologie, Ingénierie et Mathématiques) en général et de l’exploration spatiale en particulier, l’offre est vaste : la poupée de Mattel représentant Katherine Johnson, la mathématicienne africaine-américaine du programme spatial habité de la NASA (photo de gauche ci-dessous), fait partie de la série de Barbie « Inspiring women » (femmes inspiratrices) ; la poupée à récit fictionnelle Luciana Vega d’American Girl campe une astronaute chilienne qui veut explorer Mars, dont le labo a toutefois une forte dominante rose ! (photo de droite ci-dessous) ;


             © MightyApe                                       © Aliança PE

la Barbie « Miss Astronaut » de 1965 (photo de gauche ci-dessous) fait place à la poupée « Astronaut Barbie » de 2019 (photo de droite ci-dessous) ;


                              © Mattel                                           © Dolls Magazine

Les Barbie exploratrices spatiales remontent au salon du jouet de New York de 2016. Tirées des personnages du dessin animé par ordinateur « Star Light Adventure » (Barbie – Aventure dans les étoiles), elles portent une tenue irisée, surfent sur leur skateboard à lévitation et promènent leur chat Pupcorn dans l’espace. Loin de ces surfeuses galactiques de fiction, Mattel sort en 2019 deux poupées inspirées de personnalités scientifiques ancrées dans la réalité : une Barbie astrophysicienne avec son télescope et sa carte du ciel (photo de gauche ci-dessous), en partenariat avec la revue National Geographic ; la scientifique grecque de la NASA Eleni Antoniadou photo de droite ci-dessous), spécialiste en médecine régénératrice et bioastronautique, dans la collection Shero dolls (Super hero dolls).


                         © Mattel                                          © vickysstyle.com

David Bowie introduit le personnage de l’astronaute fictif Major Tom dans son album « Space oddity », sorti cinq jours avant les premiers pas de l’homme sur la Lune par la mission Apollo 11. Pour célébrer le 50e anniversaire de l’album, Mattel commercialise en juillet 2019 une poupée Barbie en édition limitée de l’alter ego du chanteur Ziggy Stardust dans son costume spatial métallique (photo de gauche ci-dessous). HuskySnail produit le même mois une surprenante poupée posable en tissu représentant Major Tom (photo de droite ci-dessous).


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Sorti en décembre 2018 et disponible en diffusion continue sur la chaîne de télévision payante américaine HBO à partir d’août 2019, « Mortal engines » (Mécaniques fatales) est un film de science-fiction américano-néo-zélandais réalisé par Christian Rivers, coécrit et produit par Peter Jackson, adapté du roman éponyme de Philip Reeve. Dans un monde post-apocalyptique ravagé après un holocauste nucléaire, de gigantesques villes mobiles errent et tentent de prendre le pouvoir sur d’autres villes mobiles plus petites ou moins armées. Le récit suit ainsi le trajet de la ville de Londres, hégémonique et sans pitié. Le hasard va faire se rencontrer les deux héros Tom Natsworthy et Hester Shaw, qui vont modifier la destinée de la ville. Dès novembre 2018, Funko sort une ligne de poupées en vinyl représentant les personnages du film : Hester Shaw (photo de gauche ci-dessous), Tom Natsworthy (photo de droite ci-dessous), Anna Fang et Thaddeus Valentine.


                           © Amazon                                              © Amazon

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En 1978, préparant un PhD à l’Université de Stanford, Sally Ride répond à une annonce parue dans le journal des étudiants de la faculté proposant le recrutement de femmes dans le corps des astronautes de la NASA. Elle est l’une des six femmes retenues parmi 8 000 candidates. En juin 1983, elle embarque à bord de la navette spatiale Challenger, devenant à 32 ans la première et la plus jeune américaine dans l’espace. Fin août 2019, Mattel lance une poupée Sally Ride dans la série de Barbie « Inspiring women » (photo de gauche ci-dessous).
En hommage à « Star wars » (La guerre des étoiles), la saga cinématographique de fantasie et de science-fiction créé par George Lucas, Mattel sort en août 2019 la collection de poupées « Star Wars™ x Barbie® » (photo de droite ci-dessous) comprenant les personnages de Dark Vador, R2D2 et Princesse Leia. Plutôt que de simplement copier la garde-robe, le concepteur Robert Best l’a réinterprétée en style Haute Couture.


                    © Target                                          © MaxiTendance

« The shining » (L’enfant lumière) est un film d’horreur psychologique américano-britannique réalisé par Stanley Kubrick en 1980 d’après  le roman éponyme de Stephen King paru en 1977. Jack Torrance, ex-professeur et alcoolique repenti qui se voudrait écrivain, accepte un poste de gardien de l’Overlook, un palace isolé dans les montagnes Rocheuses du Colorado, vide et coupé du reste du monde durant l’hiver. Le directeur de l’hôtel avertit Jack que le précédent gardien, Grady, a sombré dans la folie et massacré sa femme et ses deux filles jumelles avec une hache avant de se suicider avec une arme à feu. Jack accepte malgré tout le poste, accompagné de sa femme Wendy et son fils Danny, consistant à entretenir l’hôtel durant l’hiver : il profitera de la solitude pour écrire enfin son livre. À des centaines de kilomètres de l’hôtel, son fils a des visions sanglantes qui l’avertissent d’un danger. Après une tempête de neige qui coupe les lignes téléphoniques, la santé mentale de Jack se détériore sous l’influence des forces surnaturelles qui hantent l’hôtel, mettant sa famille en danger. La division Living Dead Dolls de Mezco Toyz lance en août 2019 la paire de poupées parlantes de 25 cm à cinq articulations représentant les jumelles Grady, habillées en robe bleue à volants froncés, chaussettes montantes et chaussures babies photo de gauche ci-dessous).
« It » (« Ça ») est une adaptation cinématographique du roman éponyme de Stephen King publié en 1986. « Ça » est est une entité extraterrestre ancienne et puissante qui sort d’un long cycle de sommeil tous les 27 ans afin de se nourrir d’êtres humains, principalement d’enfants. Cette entité prend de multiples formes, dont celle du clown maléfique Pennywise (Grippe-Sou) le Clown dansant : « Ça » affectionne particulièrement la forme du clown, car elle lui permet d’attirer plus facilement les enfants. En octobre 2019, Mezco Toyz commercialise une poupée Pennywise avec deux têtes interchangeables et son fameux ballon rouge. Haute de 15 cm, elle porte un costume de clown à volants froncés et possède 8 articulations (photo de droite ci-dessous).


                    © Mezco Toyz                                         © Mezco Toyz

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À l’automne 2019, l’artiste April Norton habille une série de cinq poupées OOAK sculptée par Dianna Effner et baptisée « Amethyst Collection » (photo de gauche ci-dessous). Les tenues utilisent différentes pièces acquises ou fabriquées au cours du temps évoquant un univers de fantasie et de carnaval. Les textiles employés incluent entre autres soie en toile doupion, tulle brodé, soie synthétique, faux suède et jersey.
À temps pour Noël, une fête que même les élèves de l’école Hogwarts Academy fréquentée par Harry Potter attendent avec impatience, Star Ace commercialise une série de poupées hyperréalistes de 25 cm en édition limitée de 250 exemplaires : Harry, Hermione et Ron habillés en Père Noël (photo de droite ci-dessous).


                    © April Norton                                          © Star Ace

Pour finir en beauté cette année de poupées si mal commencée, évoquons l’anniversaire de Corolle. La marque française de Langeais en Touraine, à l’occasion de ses 40 ans, édite les deux poupons Madeleine (photo de gauche ci-dessous) et Léonie (photo de droite ci-dessous), avec des visages à l’identique de ceux des poupées originelles de 1979, et programme de nombreux événements.


                         © Corolle                                               © Corolle

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Sources de l’article
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Les poupées les plus chères au Monde

Introduction

Dans l’édition 2019 de son enquête annuelle sur les milliardaires, intitulée « Billionaire census 2019 », la société américaine de conseil Wealth-X révèle que la collection d’œuvres d’art est le quatrième hobby préféré des détenteurs d’un patrimoine supérieur à cinq milliards de dollars, avec 35,8 % de pratiquants, derrière la philantropie, le sport et les voyages en avion. Plus près de nous et de nos bourses limitées, la société américaine spécialisée dans l’aménagement des espaces de vie CompactAppliance  constate que les poupées et jouets figurent parmi les cinq objets de collection les plus populaires, avec les timbres, les pièces de monnaie, les cartes de collection et les bandes dessinées.
Quels que soient ces objets et la motivation de notre ferveur collectrice, passion, intérêt financier ou autre, il est certain que ce hobby nécessite généralement un budget non négligeable. Heureusement, en ce qui concerne les poupées, entre le modèle de chiffon à 30 € déniché dans un salon ou une brocante et la poupée Eloise de Madame Alexander, décorée de cristaux Swarovski et de diamants de neuf carats estimée à 5 millions de dollars, en passant par la poupée d’Albert Marque adjugée à 150 000$ dans une vente aux enchères en 2011 (photo ci-dessous), ou la poupée d’artiste Amber Moon, série limitée de la créatrice Lorella Falconi vendue 940 €, il y en a pour toutes les bourses.


                                                  © LiveAuctioneers

Pour ceux qui disposent de moyens conséquents ou pour les simples curieux, voici une sélection de 22 poupées valant de quelques centaines d’euros à plusieurs millions d’euros, présentées par ordre de prix croissant, sous la forme d’un dialogue entre poupées anciennes et Barbie classiques ou de créateurs, trois catégories naturellement onéreuses. Certaines d’entre elles ayant fait l’objet de donations à des musées, vous pouvez donc ranger votre portefeuille !

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Des poupées encore abordables

Commençons par les célèbres Kewpies créés par Rose O’Neill. Des modèles de 16,5 cm tout en biscuit datant des années 1910, constitués d’un bloc tête-torse-jambes avec bras articulés aux épaules et des yeux déviants peints, en parfait état de conservation, sont estimés dans une fourchette de 200 à 300 $. Fabriqués à l’origine par Borgfeldt, puis par Joseph Kallus et par Jesco dans les années 1980, ils sont très demandés par les collectionneurs malgré le grand nombre d’exemplaires présents sur le marché. Notons que des Kewpies en parfait état de conservation, dans des poses d’action ou dans des vêtements moulés, plus rares, ont atteint plusieurs milliers de dollars lors de ventes aux enchères.
La Queen Elizabeth I Barbie, très populaire dernière monarque de la dynastie des Tudor, fait partie de la série « Women of Royalty ». Sortie en 2004, elle porte, à l’instar de de son modèle, une robe somptueuse, des bijoux raffinés et un diadème en or, et arbore son front haut et son teint pâle (photo de gauche ci-dessous). Dans le courant de l’année 2019, deux exemplaires étaient proposés sur Amazon à 500 $.
Cette beauté au bain allemande en biscuit  de 7,5 cm assise (photo de droite ci-dessous) a été réalisée aux environs de 1920. Les traits du visage peints, elle porte une perruque en mohair brune. La tenue, d’origine, est inspirée du style des harems turcs des années 1930, avec un turban vert et des boucles d’oreilles ornées de perles. Sa valeur en parfait état de conservation, comprise entre 500 et 700 $, est supérieure en présence d’accessoires tels qu’un miroir ou un perroquet.


                       © Mattel                                          © The Spruce Crafts

Entre 1 000 et 3 000 $

Retour à la star de chez Mattel avec la Midnight Tuxedo Barbie. D’une élégance intemporelle, elle s’affirme avec audace dans sa robe traînante noire brillante sans manches à revers satinés et boutons argentés, assortie d’une étole en fausse fourrure et d’un sac à main en satin noirs (photo de gauche ci-dessous). Cette poupée produite en 2001 dans la collection « Official Barbie Collector Club Exclusives » (exclusivités officielles du club de collectionneurs Barbie), avec sa peinture de visage élaborée et son abondante chevelure brune tombant sur ses épaules, est estimée à 995 $.
Un nouveau saut dans le temps, et voici une poupée française en biscuit de Gaultier vêtue d’un joli ensemble en tissu ancien et fabriquée aux alentours de 1875 (photo de droite ci-dessous). Haute de 38 cm, elle est dotée d’une tête pivotante sur une plaque d’épaules bordée de chevreau et d’yeux bleus en verre incrustés avec cils peints et sourcils en plumes. Bouche fermée aux lèvres accentuées, oreilles percées et perruque en mohair blonde sur une calotte crânienne en liège, son corps d’origine en chevreau français avec articulations à soufflet aux coudes, hanches et genoux possède des doigts cousus séparément et se trouve en état de conservation quasi parfait. Elle a été vendue aux enchères 1 600 $ chez Proxibid.


                                    © Mattel                                             © Proxibid

Somptueusement signée par la styliste Monique Lhuillier, la Monique Lhuillier Bride Barbie doll (photo de gauche ci-dessous) produite en 2006 porte une robe de mariée à corset en dentelle de soie blanche et jupe plissée en tulle à coupe en A. Une ceinture en satin bleu avec broche florale en strass, aux extrémités brodées de fausses perles et décorées de paillettes argentées, souligne la taille. Une lingerie en dentelle et des jarretelles blanc cassé à ruban bleu complètent l’ensemble. Cette version « Platinum Label » (édition limitée à moins de 5 000 exemplaires) blonde aux yeux bleus, signées sur sa boîte par la styliste, est estimée à 1 600 $.
Un des trois premiers personnages de la ligne historique de poupées American Girl créée par Pleasant Rowland, sorti en 1986, Kirsten Larson (photo de droite ci-dessous) évoque la vie d’une émigrante suédoise qui s’installe avec sa famille dans le Minnesota au milieu du XIXe siècle. Retiré de la vente en 2010, son prix s’est envolé et continuera d’augmenter en raison de son appartenance à la première série de la ligne historique, avec Samantha Parkington et Molly McIntire. En bon état de conservation et accompagnée de ses accessoires (livres, capeline, sac en tissu brodé, cuillère en bois, collier avec pendentif en ambre), cette poupée peut atteindre 2 000 $.


                         © Mattel                                  © Everything But The House

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La Happy Holidays Barbie de 1988 est l’une des plus convoitées de la collection « Happy Holidays Series ». Habillée d’une robe longue en tulle rouge pailletée cintrée d’un nœud en satin blanc, ses longs cheveux blonds ornés d’un nœud argenté, elle est visiblement prête à faire la fête (photo de gauche ci-dessous). Habituellement estimée entre 550 et 750 $, cet exemplaire signé par Ruth Handler, la créatrice de Barbie en personne, est proposé à 3 000 $ sur eBay.
Les droits d’auteur sur les célèbre poupées de chiffon Raggedy Ann ayant été obtenus en 1915, elles sont aujourd’hui plus que centenaires. Bien que connues pour avoir les cheveux rouges, elles avaient à l’origine les cheveux bruns, caractéristique qui leur confère plus de valeur. Reconnaissables à leur cœur en carton que l’on peut sentir sous les vêtements, elles atteignent 3 000 $ dans les ventes aux enchères, aussi bien Raggedy Ann que son frère Raggedy Andy apparu en 1920. Vendues avec leurs livres et leurs accessoires, c’est toutefois la poupée elle-même qui détermine le prix.


                       © Mattel                                         © Ruby Lane

Entre 3 000 et 20 000 $

Puisant son inspiration dans la signature vestimentaire du célèbre styliste, la Karl Lagerfeld Barbie Doll, conçue par Robert Best et sortie en 2014, emprunte à la silhouette iconique une veste noire cintrée, une chemise d’homme blanche à col haut et poignets mousquetaire, une cravate en satin noir et un jean noir étroit. L’ensemble est complété par des accessoires : mitaines noires, lunettes de soleil, bottines noires et sac à main en cuir noir avec décorations métalliques argentées. Cette version « Platinum label » (édition limitée à 999 exemplaires) est estimée, dans sa boîte d’origine, à 6 000 $.
Ce bébé d’André Jean Thuillier de 38 cm datant de la fin du XIXe siècle possède une perruque en mohair et une calotte crânienne en liège d’origine. Il présente un corps articulé en bois et composition, une belle tête en biscuit pressé aux traits de visage finement peints, des yeux en verre de type « presse-papier », une bouche fermée et des oreilles percées. Le bébé porte une robe et un chapeau en soie, des sous-vêtements et des bas, le tout en tissus anciens, ainsi que des chaussures en cuir ancien avec rosette. Il a été adjugé à 8 000 $ aux enchères chez Apple Tree Auction Center.


                               © Mattel                                © Apple Tree Auction Center

La Pink Diamond Barbie (photo de gauche ci-dessous), créée par les stylistes David et Phillipe Blond en collaboration avec le responsable du design chez Mattel Bill Greening, fait son entrée au défilé des Blonds à la New York Fashion Week du printemps 2013. Sa robe bustier est couverte de petits diamants rose et fuchsia cousus à la main. Elle porte également un manteau traînant en fausse fourrure rose, une bague et des clous d’oreilles à diamant rose. Elle a été mise aux enchères à 15 000 $.
Produit aux environs de 1882, ce bébé Schmitt et fils (photo de droite ci-dessous) au corps d’origine signé possède une tête à rotule en biscuit en forme de poire aux joues bien remplies et des fesses plates permettant une bonne assise, caractéristiques de ce fabricant français. D’une taille de 58,5 cm, son visage arbore des yeux marron en verre incrustés de type « presse-papier », un eye-liner noir épais, un fard à paupières lavé de mauve, une bouche fermée suggérant des dents peintes à peine visibles entre des lèvres accentuées, des oreilles percées et une perruque blonde en mohair sur une calotte crânienne en liège. Son corps en composition et bois est doté de huit articulations sphéroïdes. Il porte une belle robe en soie et lin. Dans un très bon état de conservation, sans cheveu ni fêle, il est proposé sur eBay à 17 250 $.


                                      © Mattel                                                  © eBay

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Entre 20 000 et 200 000 $

La célèbre Original Barbie en maillot de bain zébré produite en 1959 (photo de gauche ci-dessous), aux lèvres rouges et eye-liner noir épais saisissants, était disponible en versions blonde ou brune. Il s’en est vendu cette année-là 350 000 exemplaires pour la modique somme de trois dollars chacun. Le site web « The Richest » affirme que le seul critère de reconnaissance d’une Barbie 1re édition est la présence de trous sous les pieds pour fixer la poupée sur son socle. La 2e édition sortie la même année tenait sans trous dans les pieds à l’aide d’un support. Un exemplaire de la 1re édition s’est vendu aux enchères à 27 450 $.
Les œuvres d’Izannah Walker, célèbre artiste pionnière de la seconde moitié du XIXe siècle détentrice d’un brevet de fabrication de poupées en tissu, sont aujourd’hui très recherchées par les musées et les collectionneurs. Ella (photo de droite ci-dessous) est une poupée de 46 cm aux traits et cheveux peints, avec deux boucles devant ses oreilles appliquées. Elle est dotée d’un corps en tissu et porte des chaussures peintes noires avec lacets. Dans la famille Pope depuis 1857 avec sa garde-robe d’origine, elle a été donnée à Elizabeth Coggenshall Pope à sa naissance cette année-là. Ella est vendue avec sa propre chaise marquée de l’année 1824 et sa garde-robe : un manteau, plusieurs robes, un tablier, une chemise de nuit, un jupon, des manchons, un chapeau, des chaussettes et des chaussures. Elle a été adjugée aux enchères en 2008 chez Withington Auction à 41 000 $.


                              © Mattel                                © Izannah Walker Chronicles

Pour fêter les 40 ans de Barbie en 1999, Mattel s’associe avec le célèbre joaillier De Beers pour habiller la très glamour De Beers 40th Anniversary Barbie (photo de gauche ci-dessous). Elle porte, outre une jupe longue en tissu fin, un haut de bikini en or et un châle mandarine assorti. Mais le plus important, c’est la ceinture : elle contient 160 véritables diamants De Beer. Une de ces rares poupées a été vendue aux enchères à 85 000 $.
Ce n’est pas à proprement parler une poupée, mais son histoire vaut la peine d’être contée : dans les semaines qui suivirent la tragédie du Titanic, Steiff créa 500 oursons en deuil noirs pour commémorer l’événement, réservés exclusivement au marché anglais. Réalisés dans cinq tailles différentes et exposés dans des magasins londoniens, ils furent quasiment liquidés du jour au lendemain. Ils sont aujourd’hui parmi les ours de collection les plus rares et recherchés du Monde. Parmi les 82 oursons de 51 cm produits, un exemplaire avec son bouton métallique dans l’oreille gauche et son étiquette intacts a été adjugé 136 000 $ dans une vente aux enchères chez Christie’s en 2000, pour le compte du Puppenhaus Museum de Bâle (Suisse).


                          © Mattel                                     © Old Teddy Bear Shop

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Entre 200 000 et 400 000 $

L’élégante blonde platine Stefano Canturi Barbie, avec sa haute queue de cheval et sa frange, habillée d’une robe courte noire sans bretelles, est la plus chère des Barbie jamais vendues (photo de gauche ci-dessous). Engagé par Mattel pour lancer la collection « Barbie Basics » en Australie, le concepteur de bijoux australien Stefano Canturi a créé en 2010 le collier de diamants roses en taille émeraude d’un carat chacun et de diamants blancs de trois carats de cette édition spéciale de poupée, réalisée au profit de la fondation américaine pour la recherche sur le cancer du poumon (Breast Cancer Research Foundation). Il a fallu six mois à Stefano Canturi pour créer la poupée et fabriquer le collier, d’une valeur de 300 000 $. La poupée a été adjugée aux enchères chez Christie’s à New York pour 302 500 $.
Il n’y a pas d’autre exemplaire connu de cette rare poupée de caractère Kämmer & Reinhardt représentant une petite fille au début des années 1900(photo de droite ci-dessous). Elle a des cheveux auburn tressés et des yeux bleu gris assortis à sa ceinture et aux décorations de sa robe en dentelle blanche à manches longues. Elle porte également un chapeau de paille, des bas et des chaussures blanches. En raison de ses oreilles percées et de son expression inhabituellement mûre, on suppose qu’elle a été faite dans un moule expérimental. Elle a été vendue aux enchères par Bonhams en 2014 pour la somme de 400 000 $.


               © The Daily Jewel                          © worldrecordacademy.com

Barbie ne peut plus suivre !

Au-delà des 302 500 $ de la Stefano Canturi Barbie, l’héroïne de Mattel s’essouffle et abandonne la course aux poupées, oursons et automates anciens, qui vont largement dépasser, comme nous allons le voir, le million de dollars.
Le prochain sur notre liste est l’ourson Steiff Louis Vuitton (photo de gauche ci-dessous), fruit d’une collaboration entre le fabricant allemand de jouets et la maison française de maroquinerie et de prêt-à-porter de luxe. Équipé d’une garde-robe et de bagages de voyage coûteux, il est fabriqué avec de la vraie fourrure et de l’or et possède des yeux en saphir et diamant. Actuellement exposé au Teddy Bear Museum de Jeju (Corée du Sud), il a été acquis par le célèbre collectionneur coréen Jessie Kim lors d’une vente de charité à Monaco en 2000 pour la somme de 2,1 millons de dollars, ce qui en fait l’ours en peluche le plus cher du Monde.
Seules cinq de ces poupées entièrement articulées existent au Monde : Madame Alexander Eloise (photo de droite ci-dessous), du nom de sa créatrice, porte des vêtements Christian Dior, une fourrure signée Oscar de la Renta et des accessoires Katherine Baumann. Elle est de plus décorée de cristaux Swarovski et de diamants neuf carats. Son allure est caractérisée par une chevelure blonde, un visage joufflu et un petit chien stylé. Elle a été adjugée 5 millions de dollars dans une vente de charité en 2000.


                   © eXtravaganzi

Il a fallu plus de  15 000 heures à douze artisans, sous la supervision de l’expert français contemporain Christian Bailly, de l’atelier Jacob Frisard à Sainte-Croix (Suisse), nommé d’après un célèbre fabricant d’automates de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles, pour fabriquer l’oiseleur (photo ci-dessous), un mécanisme complexe de 2 340 pièces en acier polies ou dorées. Cette poupée automatisée, aux yeux en verre et au corps en porcelaine peinte, est habillée en costume renaissance en velours, satin et soie, brodé et rehaussé de perles et d’or. Elle porte une épée et tient une flûte dans une main, un oiseau dans l’autre et un second oiseau sur l’épaule. Lorsqu’une clé en or est tournée, l’automate joue la Marche des Rois de Georges Bizet à la flûte, ses yeux roulent et les oiseaux se mettent à battre des ailes, tourner la tête et ouvrir et fermer leur bec, sans aucune intervention électrique, seulement des ressorts, roues dentées et engrenages. L’ensemble pèse 55,4 kg, en incluant le socle en nacre et jade. Le budget de départ de cet automate était de 400 000 $, mais le coût des matériaux précieux, des stylistes, sculpteurs, bijoutiers, perruquiers et autres spécialistes l’a fait exploser. Pour réunir les fonds, Christian Bailly a vendu plus de cent automates du XIXe siècle collectionnés sur plus de 40 ans. Le prix demandé pour l’oiseleur est de 6,25 millions de dollars.


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Sources de l’article
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Le rose dans la mode : une couleur puissante

À l’occasion de l’exposition Pink : the history of a punk, pretty, powerful color (Rose : l’histoire d’une couleur punk, jolie et puissante), qui s’est tenue du 7 septembre 2018 au 5 janvier 2019 au Fashion Institute of Technology de New York, nous revenons sur l’histoire et la signification de cette couleur singulière dans le domaine de la mode.
Traditionnellement associée aux petites filles, aux ballerines, aux poupées Barbie et à tout ce qui touche au féminin, la couleur rose dans l’habillement a néanmoins revêtu un symbolisme et une signification très variables dans le temps et dans l’espace. Le stéréotype du bleu pour les garçons et du rose pour les filles n’existe que depuis le milieu du XXe siècle, alors qu’il était parfaitement approprié pour les hommes comme pour les femmes de porter une tenue rose au XVIIIe siècle, quand Madame de Pompadour mettait cette couleur à la mode à la cour de Louis XV. L’étude du rose dans la mode occidentale des années 1850 aux années 1990 pourrait se résumer par « jolie en rose ». Au XIXe siècle, la couleur a commencé à se féminiser, avec l’adoption par les hommes occidentaux de costumes noirs. Mais dans d’autres parties du monde, le rose a conservé son caractère unisexe. Dans la culture indienne par exemple, les hommes continuent de porter du rose, ce qui a fait dire à la journaliste de mode américaine Diana Vreeland « le rose est le bleu marine de l’Inde ». Toutefois, quiconque s’intéresse au rose se heurte un jour à son ambivalence intrinsèque. L’une des couleurs les plus diviseuses, elle provoque de fortes réactions d’attraction ou de répulsion. « S’il vous plaît, mes sœurs, tenez-vous à distance du rose », s’écrie une journaliste du Washington Post lorsqu’elle apprend que des manifestantes appellent à porter des « pussy hats » (bonnets roses à oreilles de chat rappelant le sexe féminin) lors de la marche des femmes à Washington en janvier 2017 (photo). Le féminisme est une affaire sérieuse, écrit-elle, et les mignons bonnets roses risquent de dévaloriser le combat.

Au Japon, par contraste, le rose (« momo iru ») est la plus populaire des couleurs. Associé au « jour des filles » (voir « Hina » dans Les ningyō, poupées traditionnelles du Japon), il évoque le côté mignon (« kawaii ») des fillettes, ferventes adeptes de la mascotte « Hello Kitty », petit chat habillé en rose et devenu un succès planétaire. Le chromo-psychologue japonais Tamio Suenaga affirme : « toutes les études prouvent que le rose évoque le bonheur, le bien-être et la croissance industrielle. Tout ce qui est mignon est rose et se vend bien. Le rose symbolise aussi la tolérance, la liberté et le sexe des femmes » (cité dans « L’imaginaire érotique au Japon », Agnès Giard, Albin Michel, 2006).
Certains pensent que le rose est doux, joli et romantique, tandis que d’autres l’associent à la frivolité enfantine ou à la plus grande vulgarité. Le rose est un thème récurrent dans la mode, où il implique souvent différents types de féminité, de l’innocence à l’érotisme, ce qui est rendu par la palette de nuances de cette couleur : pastel, corail, bisque, cerise, chair, rose Barbie, rose chewing-gum, coquille d’œuf, rose lingerie, cuisse de nymphe, framboise, fushia, héliotrope, incarnadin, rose Pompadour, magenta, mauve, pêche, rose balais, rose bonbon, rose choc, rose Mountbatten, rose thé, rose vif, saumon, vieux rose,…
Différentes nuances de rose ont eu leur heure de gloire au cours de l’histoire. Au début du XXe siècle, une robe rose pâle portée par une femme de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie pouvait être délicate et féminine, tandis qu’un rose plus vif aurait paru exotique. Le styliste français Paul Poiret a introduit les roses pastel, corail et cerise dans la haute couture (photo de gauche ci-dessous). Dans les années 1930, les vêtements et accessoires surréalistes de la créatrice de mode italienne Elsa Schiaparelli culminent dans une série d’ensemble rose choc (photo de droite ci-dessous), une teinte vive que l’observateur moderne pourrait appeler rose Barbie et qui est aujourd’hui une couleur du nuancier normalisé PMS (Pantone Matching System) sous la référence Pantone 219 C.

Dans les années 1940 et 1950, le rose devient une couleur populaire pour les vêtements de femmes. Les célèbres poupées de  la collection « Théâtre de la mode » de Robert Tonner incluent des tenues de soirée élaborées roses ou rose et noir (« Framboise robe du grand soir », photo de gauche ci-dessous). Les créateurs de costume pour le cinéma prisaient le rose pour leurs films en technicolor : imagine-t-on Marilyn Monroe chanter « Diamonds are a girl’s best friends » en robe bleue ? (photo de droite ci-dessous).

La prédilection pour le rose a perduré dans les années 1960, la couleur redevenant, comme dans les années 1920-1930, vive et brillante. Il suffit, pour constater ce changement, d’un rapide survol des brochures de mode des Barbie. C’est là que s’établit la couleur signature des fameuses poupées. Certes, elles portaient bien une robe bain de soleil rose pastel ou un peignoir rose pâle ici ou là, mais ce qui caractérisait leur allure à la mode était cet immanquable rose brillant et chaud. Par ailleurs, des icônes telles que Jackie Kennedy, Marilyn Monroe ou Brigitte Bardot ont rendu le rose populaire auprès du grand public, une couleur évoquant féminité et élégance (photos).

Dans un domaine différent de l’habillement, La Cadillac rose du boxeur Sugar Ray Robinson a influencé Elvis Presley (photos).

Déclinant dans les années 1970, le rose fit un comeback dans les années 1980, dans les nuances brillant acide et néon utilisées par la styliste Norma Kamali et le créateur de mode Stephen Sprouse, tous deux américains, ou dans la tonalité rose vif d’un costume aux larges épaules du styliste français Claude Montana. « Le rose est la seule vraie couleur du rock’n roll », affirme Paul Simonon, bassiste du groupe punk « The Clash », genre musical qui a adopté cette couleur comme emblème de contre-culture. Depuis, le rose joue un rôle significatif sur le plan politique et dans la musique populaire associée à la jeunesse rebelle ou engagée. Pour exemples : les bonnets roses de la marche des femmes à Washington en janvier 2017 (voir plus haut) ; le drapeau rose du parti politique belge FDF (Front Démocratique des Bruxellois Francophones) ; la vague rose du basculement à gauche en Amérique Latine dans les années 2000 ; le tube érotique subversif « pynk » de la chanteuse américaine Janelle Monáe, qui associe le rose aux parties du corps féminin telles que lèvres, tétons et sexe  ; la chanteuse et comédienne américaine Pink, militante pour les droits des animaux et ambassadrice de l’UNICEF ; la fourrure rose du rappeur de Harlem Cam’ron. Le caractère érotique de la lingerie rose, qui se confond avec le ton chair de la peau, s’exprime aussi dans le domaine des poupées (photos ci-dessous, de gauche à droite : Kingdom doll, Barbie, Gene Marshall).

Dans les domaines politique et sociétal, le rose prend des significations tragiques ou graves : les homosexuels de l’Allemagne nazie étaient marqués d’un triangle rose,  tandis que cette couleur devient un symbole de l’activisme gay dans les années 1970 et que le SIDA est parfois qualifié en France de « peste rose ». Les cultures asiatiques ont un penchant plus marqué pour le rose  que leurs homologues occidentales, particulièrement au Japon, où s’exprime la culture enfantine issue du quartier de Harajuku à Tokyo avec ses boutiques de cosplay et la mode Lolita (photos).

Lorsque la journaliste de mode américaine Véronique Hyland proclame la naissance du « rose du millénium » en 2016, « rose ironique, rose sans la joliesse du sucre », le rose n’est plus déclassé, il est « cool » et androgyne. Le nom a disparu, mais le rose continue d’être à la mode, en partie parce qu’il n’est plus vu comme exclusivement féminin. « La couleur est évidemment un phénomène naturel, mais c’est aussi une construction culturelle complexe », écrit le célèbre historien des couleurs Michel Pastoureau. « Il n’y a pas de perception transculturelle de la couleur. C’est la société qui fait les couleurs, les définit, donne leur signification. » Hier associé aux stéréotypes négatifs de la féminité, le rose est aujourd’hui, comme le définit la publication culturelle britannique i-D magazine, « punk, joli et puissant ». Ci-dessous, de gauche à droite : un assortiment de jouets et de vêtements de poupées roses ; ensemble de la marque « Comme des garçons ».

 

Sources de l’article

  • Article « The power of pink », dans le numéro d’hiver 2018 du magazine »Fashion doll quarterly »
  • L’imaginaire érotique au Japon, Agnès Giard, Albin Michel, 2006
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Maman j’ai peur ! quand les poupées font froid dans le dos

Introduction

Qu’est-il arrivé aux charmantes et délicates poupées de notre enfance, avec lesquelles nous passions des heures à jouer innocemment, pour la plus grande paix de nos parents ? Par l’imagination malsaine de quel créateur au cœur desséché se sont-elles métamorphosées en Annabelle, Chucky, Billy, Brahms et les autres ? Nous verrons que, bien loin d’être un phénomène récent, la peur des poupées est enracinée dans l’histoire de l’humanité. Elle répond à des mécanismes psychologiques qui ont été étudiés théoriquement et expérimentalement. Des lieux hantés et des événements troublants viennent alimenter cette peur. De Gabbo le ventriloque à Brahms, le cinéma a produit des figures emblématiques de poupées effrayantes. Mais la réalité dépasse parfois la fiction : de nombreuses poupées hantées sont en vente sur le web. Des sœurs siamoises aux tableaux maudits, les poupées qui font peur peuvent être classées en grandes catégories.

La peur des poupées, une vieille histoire

Souvenons-nous : bien avant l’irruption de ces petits monstres dans nos imaginaires d’incroyants, la religieuse poupée vaudou traversée de clous, d’éclats de verre et enduite de sang inspirait la crainte dans les sociétés d’Afrique de l’Ouest, puis des Antilles (voir Histoire des poupées). Plus loin encore, dans l’Égypte ancienne, les ennemis de Ramses III (1186-1155 av. J.C.) tentèrent d’utiliser des images de cire à son effigie pour provoquer sa mort. Dans la Rome antique, des poupées étaient souvent utilisées lors de rituels magiques pour entrer en contact avec un dieu ou une déesse. La statuette anthropomorphe « nkisi » du Congo (voir Histoire des poupées), appelée « fétiche » pendant la période coloniale, est depuis longtemps utilisée à des fins magico-religieuses. En magie populaire et en sorcellerie, les poupées magiques (« poppets ») représentaient une personne afin de lui jeter un sort ou de l’aider. Faites de racines sculptées, branches, tiges de maïs, fruits, pommes de terre, papier, cire, argile ou tissu rembourré, elles sont originaires d’Europe (par exemple sous la forme de sorcières de cuisine scandinaves) et ont inspiré les poupées vaudou. De nos jours, le wiccanisme adapte cette pratique à ses propres usages. Le pouvoir d’effrayer et d’inspirer la crainte qu’ont les poupées remonte donc  à la nuit des temps.
Plus près de nous, la poupée en bois et papier mâché  de l’artiste allemand Hans Bellmer (voir Les poupées célèbres d’hier et d’aujourd’hui), réalisée en 1934, représente une jeune fille multiforme quasi nue (photo ci-dessous) dont les multiples possibilités de variations anatomiques engendrent un véritable malaise chez le spectateur.

À l’époque contemporaine, les poupées d’artistes continuent à faire frissonner. L’artiste américaine Stefanie Vega illustre cette tendance avec ses thématiques morbides (mort, sorcellerie, fantômes,…), produisant des créatures inquiétantes (« Dorian Gray », photo de gauche ci-dessous). Autre artiste dérangeant, français celui-ci, Julien Martinez (voir Créatrices et créateurs contemporains), dont les poupées aux expressions torturées ne peuvent laisser indifférent (« Hariette », photo de droite ci-dessous).

Brenda, une artiste de Seattle (Washington), créé des poupées (photo) volontairement effrayantes à partir de modèles anciens qu’elle repeint.

Les fabricants de poupées s’y mettent aussi. La firme américaine Mezco Toyz, créatrice de la gamme des « Living dead dolls » en 1998, célèbre Halloween 2018 avec 13 nouvelles poupées surnaturelles. Six personnages réédités de cette gamme que sont  Posey, Damien, Sin, Sadie, Eggzorcist (photo de gauche ci-dessous), et une variante de Candy Rotten avec des cheveux bleus, en taille de 25 cm, vendues avec leur certificat de décès. Sept personnages célèbres issus de films d’horreur à succès : Freddy Krueger, la nonne (photo de droite ci-dessous), Regan l’héroïne de « L’exorciste », Michael Myers de la série « Halloween », le clown Pennywise, Beetlejuice et Chucky.

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Psychologie de la pédiophobie

Il n’est cependant pas nécessaire de faire appel à des poupées effrayantes pour déclencher la frousse chez certaines personnes : souffrant de pédiophobie, elles ont peur de toutes les poupées, même les plus innocentes. Comment cela est-il possible ? Selon Thalia Wheatley, une scientifique cogniticienne de l’université de Dartmouth à Hanover (New Hampshire), c’est lié à la façon dont nos cerveaux détectent les visages et leur prêtent attention, et ce depuis la naissance. Des études ont montré que des nouveaux-nés réagissent plus aux visages nets qu’aux visages aux traits brouillés. Il a également été établi que des zones cérébrales spécifiques sont stimulées en à peine 170 ms à la vue d’un visage. Dans ce processus rapide de reconnaissance faciale, nos cerveaux ne sont pas très discriminants : deux cercles et une courbe génèrent la même réponse qu’un visage humain, ce qui explique que nous voyons parfois des visages dans des objets inanimés. C’est pourquoi il existe un autre niveau de reconnaissance nécessaire : la capacité à distinguer les vrais visages, dotés d’une conscience, des fausses alarmes inanimées. En 2010, Thalia Wheatley mena une expérience pour étudier ce point : elle présenta à des étudiants une série d’images de morphose du visage d’un poupon vers celui d’un bébé, la question étant de savoir à partir de quelle image les observateurs jugent que l’on passe de l’inanimé à l’être humain. Le point de basculement s’avéra être entre 65 et 67 % du processus de morphose, indiquant un « critère d’humanité » élevé. D’autres formulations de la question montrent une équivalence entre reconnaissance de la vie et reconnaissance d’une vie mentale.
Et la peur, dans tout ça ? elle est justement liée à ce deuxième niveau de reconnaissance. Avec les poupées, ou les autres objets imitant les être humains tels que les automates ou les robots, le cerveau recherche une conscience et n’en trouve pas. Mais il reçoit cependant beaucoup d’indices d’une conscience : les yeux, la bouche, les expressions. Des signaux disent à notre cerveau que cette chose est vivante. Mais nous savons qu’elle ne l’est pas : cette contradiction est source d’angoisse. Elle est baptisée par certains chercheurs la « vallée troublante » (« uncanny valley » en anglais), ou, comme le formule Stephanie Lay, psychologue, « une baisse de la réponse émotionnelle qui survient lorsqu’on rencontre une entité presque, mais pas tout à fait, humaine ».
L’ingénieur roboticien japonais Masahiro Mori s’est penché sur la question dans un essai paru en 1970, qui anticipait les défis psychologiques à relever par les constructeurs de robots, rapporte l’auteure Linda Rodriguez McRobbie dans un article de 2015 intitulé  The history of creepy dolls. Mori définit cette « vallée troublante », zone de notre esprit où résident les poupées qui donnent le frisson, comme leurs cousins les robots et avant eux les automates : les humains réagissent favorablement aux représentations humanoïdes jusqu’au point où elles deviennent trop humaines. Alors, les petites différences entre l’humanoïde et l’humain -une démarche maladroite, un mauvais contact visuel ou une élocution imparfaite- sont amplifiées et provoquent l’inconfort, le malaise, le dégoût et finalement la terreur. Le mot « troublante » renvoie à un concept étudié par le psychiatre Ernst Jentsch en 1906 et par Sigmund Freud en 1919. Bien que leurs interprétations diffèrent -celle de Freud était, sans surprise, freudienne (il s’agit de peurs et de désirs anti-sociaux refoulés)-, leurs conclusions identiques renvoient au caractère des choses familières rendu étrange par le doute. La même analyse peut s’appliquer  à la peur des statues, des automates et des robots, baptisée automatonophobie, et pour évoquer un fait récent, à la gêne provoquée par les poupons reborn (voir Le phénomène des poupons reborn). Cette « vallée troublante », souligne Linda Rodriguez, n’existait pas au XIXe siècle, avant les innovations de l’industrie du jouet comme les yeux dormeurs ou les poupées parlantes. Les progrès dans le réalisme sont venus renforcer le penchant naturel de nos cerveaux à extraire des visages les informations sur leurs intentions, leurs émotions et leurs menaces potentielles.
Les recherches de Stephanie Lay ont mis en évidence le malaise qui s’installe quand nous voyons des expressions chez les poupées, avatars ou robots que nous ne rencontrons jamais dans la nature, comme par exemple une bouche souriante avec un regard furieux ou effrayé. D’après Thalia Wheatley, l’apparition de la réaction de peur dans le développement de l’enfant reste une question ouverte. Les jeunes enfants sont moins effrayés par les poupées que les adultes, peut-être parce qu’ils n’accordent pas la faculté de conscience aux autres humains et aux objets. Selon une étude récente, le phénomène de « vallée troublante » ne se manifeste  pas avant l’âge de neuf ans. Jay van Bavel, sociologue cogniticien à l’université de New York, a utilisé la morphose des visages pour étudier l’impact des facteurs sociaux sur la détection de conscience. Il a trouvé que celle-ci était plus rapide pour quelqu’un de son propre groupe social. Par exemple, les supporters sportifs accordent plus tôt une conscience à un visage de leur camp. Ceci pourrait avoir des implications dans le phénomène de déshumanisation des personnes hors d’un groupe social donné, que l’on rencontre en particulier dans les génocides. Malgré les progrès constants dans le réalisme des poupées et robots, les chercheurs s’accordent à penser que les observateurs auront toujours une longueur d’avance dans le discernement visuel, maintenant ainsi le mécanisme de la « vallée troublante ».

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Événements et lieux troublants

Certains n’hésitent pas, consciemment ou non, à réveiller la pédiophobie de leurs contemporains. En 2014, la police de San Clemente (Californie), révèle le magazine féminin en ligne « The cut », est confrontée à un type de menace très inhabituelle : des poupées apparaissent mystérieusement sur le perron des maisons de plusieurs familles, chacune ressemblant à une jeune fille de la maison. La responsable est finalement identifiée : une voisine qui y voyait là « un geste gentil » à l’opposé de toute intention maligne, comme le signale un rapport de police. Ce qui témoigne d’une gentillesse pour le moins étrange, ignorant un fait important : avec les poupées, on n’est jamais loin de la frayeur.
En 2014 toujours, des officiers de police font une découverte macabre dans le marais de Bear Creek (Alabama) : 21 poupées, dont la plupart anciennes en porcelaine, enfoncées sur des pieux en bambou (photo). Le terrain de leur emplacement appartenait à une entreprise de commerce de bois, qui n’a jamais répondu aux convocations des autorités. La police n’a pas à ce jour identifié les responsables. Le marais avait déjà avant cette découverte une effrayante réputation : des visiteurs affirment y avoir entendu des voix et vu des créatures non identifiées ; une légende rapporte que le marais est hanté par une mère cherchant désespérément son enfant disparu ; une source près du marais est réputée magique et conférer des pouvoirs aux mortels. C’est aussi depuis longtemps un lieu rituel pour des générations d’adolescents qui y viennent la nuit pour tenter d’apercevoir des créatures errantes.

Le musée-boutique de jouets londonien « Pollock’s toy museum » (photos) abrite une grande collection de jouets anciens, pour la plupart de l’époque victorienne.

Allez savoir pourquoi, certains visiteurs rebroussent chemin vers l’entrée au moment de pénétrer dans la dernière pièce avant la sortie, celle des poupées. « Ça leur fout juste la trouille », commente Ken Hoyt, employé du musée, « c’est comme s’ils traversaient une maison hantée, ce n’est pas une façon très glorieuse de finir leur visite ».
Située dans les canaux de Xochimilco, au Centre-Sud de la ville de Mexico, « la isla de las muñecas » (l’île aux poupées) est une attraction touristique macabre où de vieilles poupées sont accrochées aux arbres afin d’apaiser l’esprit d’une petite fille de la région s’étant noyée à proximité (photos).

À l’origine de cette pratique, un homme, Don Julian Santana, frappé par ce drame et hanté par le visage de l’enfant en pleine noyade, qui a passé sa vie à apaiser l’esprit de la petite fille qu’il pensait tourmenté. En 2001, il a été retrouvé noyé dans la même zone du canal que la petite fille 50 ans plus tôt.
À Portland  (puis à Astoria depuis 2017) dans l’Oregon, Mark Williams et sa femme Heidi Loutzenhiser fêtent Halloween à leur manière : pendant le mois d’octobre, ils ouvrent au public leur maison et son jardin rebaptisés « Doll asylum » (l’asile des poupées), où ils exposent plus de 1 000 poupées décapitées, découpées,  éventrées, pendues et sanguinolentes (photo).

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Les terreurs du cinéma

C’est au XXe siècle que certaines poupées sont devenues franchement antipathiques, avec le pouvoir d’animation conféré par le cinéma. Dès 1929, dans « The great Gabbo » (Gabbo le ventriloque), Erich von Stroheim incarne un ventriloque mégalomane, superstitieux, irritable et incapable d’exprimer ses émotions autrement que par l’intermédiaire de sa marionnette Otto. En 1936, le film du réalisateur de « Dracula » Tod Browning intitulé « The devil doll » (Les poupées du diable) a pour acteur Lionel Barrymore dans le rôle d’un homme déclaré à tort coupable de meurtre, qui transforme deux hommes en assassins de la taille d’une poupée pour se venger de ses accusateurs (photo de gauche). En 1945, le film britannique à sketches « Dead of night » (Au cœur de la nuit) comporte l’épisode « The ventriloquist’s dummy » (Le mannequin du ventriloque) réalisé par Alberto Cavalcanti : un ventriloque déséquilibré (Michael Redgrave) croit que sa poupée dénuée de morale est réellement vivante. Le thème du méchant ventriloque est repris dans « Devil doll » en 1964, où  le grand Vorelli, manipulateur de sa marionnette Hugo, assassine son assistante et introduit son âme dans le corps d’une poupée. En 1968, dans le film « Barbarella » de Roger Vadim avec Jane Fonda, l’héroïne est attaquée par des poupées tueuses menées par deux petites filles méchantes et cruelles. « Asylum », film à tiroirs sorti en 1972, met en scène le docteur Byron, pensionnaire d’un asile d’aliénés ayant perdu la raison, qui croit avoir trouvé le secret de la vie éternelle par le transfert de sa conscience dans le corps d’une poupée mécanique. En 1974, le film « Shanks » de William Castle avec Marcel Marceau et Tsilla Chelton a pour héros Malcom Shanks, sourd-muet martyrisé par sa sœur et son beau-frère, qui ne trouve le réconfort que dans ses marionnettes qu’il manipule en virtuose ; un jour, il trouve un emploi chez le professeur Walker, qui a inventé une machine permettant d’animer les cadavres grâce à des chocs électriques ciblés ; à la mort du savant, Shanks va joindre ses talents artistiques à cette découverte scientifique pour prendre sa revanche. « Trilogy of terror » (La poupée de la terreur) est un téléfilm de Dan Curtis sorti en 1975 : la dernière partie de cette trilogie est l’histoire d’Amelia, femme vivant seule et recevant une poupée vaudou Zuni d’Afrique vivante qui cherche à la tuer. La même année, dans « Profondo rosso » (Les frissons de l’angoisse), tourné par Dario Argento, une horrible poupée mécanique ricanante fait une brève apparition dans le bureau du professeur Giordani, psychiatre enquêtant sur un meurtre, avant d’être assassiné à son tour. En 1978, Richard Attenborough réalise « Magic » avec Anthony Hopkins dans le rôle d’un ventriloque tombant sous l’emprise de sa marionnette (Fats), qui l’entraîne à commettre des actes diaboliques et meurtriers (photo de droite).

Puis viennent les stars incontournables. En 1982 la poupée clown maléfique de « Poltergeist », épousant habilement deux homologues en horreur pour une terreur maximale. En 1983 la meurtrière Talky Tina de « The twilight zone » (La quatrième dimension), inspirée par Chatty Cathy, l’une des  poupées les plus populaires du XXe siècle -« Je m’appelle Talky Tina et vous feriez mieux d’être gentil avec moi »-. Chucky en 1988, clone de « My buddy » (poupée célèbre lancée par Hasbro en 1985 pour apprendre aux petits garçons à s’occuper de leurs amis), possédé par l’âme d’un tueur en série dans la série « Child’s play » (Jeu d’enfant, photo de gauche). Suzie, la poupée dans une boîte en verre offerte par sa mère à May avec l’adage « si tu ne peux pas te faire d’amis, fabriques-en un » ; « May » (film sorti en 2002), jeune femme timide et perturbée par un strabisme d’enfance, n’a jamais connu l’amitié ou l’amour ;  elle finit par suivre le conseil de sa mère, et assemble les parties qu’elle préfère des relations qu’elle a tuées par dépit, pour créer l’ami idéal. Billy, la marionnette du film « Saw » sorti en 2004, est utilisée par le tueur en série Jigsaw pour délivrer des messages à ses victimes, devant elles sur un tricycle ou par le truchement d’un écran de télévision. La marionnette de ventriloque, encore nommée « Billy », vedette du film « Dead silence » (Silence de mort) sorti en 2007, dans lequel un homme, bien décidé à élucider le meurtre de sa femme, revient dans sa ville natale pour y enquêter et comprend ensuite que ce meurtre pourrait être l’œuvre d’un fantôme ventriloque, continuant à vivre à travers ses marionnettes. En 2014, Annabelle, poupée ancienne très rare habillée dans une robe de mariée, offerte par un homme à sa femme qui attend un enfant, se révèle être une créature monstrueuse permettant aux âmes damnées de revenir sur Terre pour faire couler le sang et semer la terreur (photo de droite). Enfin en 2016 arrive Brahms, poupée de porcelaine grandeur nature confiée à la garde d’une jeune femme dans un château perdu en pleine campagne par un couple de personnes âgées qui met fin à ses jours en se noyant dans un lac, et qui représente en fait le jeune fils  de ce couple à l’âge de huit ans, âge auquel il est mort vingt ans plus tôt dans un incendie : des événements étranges ont lieu et l’expérience de la jeune femme va rapidement virer au glauque et à l’horreur.

 

Les années 1980 et 1990 ont vu des douzaines de films de série B sur le thème des poupées homicides, dont : « Dolly dearest » (Dolly), « Demonic toys » (Jouets démoniaques), « Blood dolls » (Les poupées sanglantes), « Pinocchio’s revenge » (La revanche de Pinocchio, photo de gauche), « Puppet master », « Curtain » (Rideau : l’ultime cauchemar au Québec), « Amityville, dollhouse » (Amityville, la maison des poupées), « Tales from the hood » (Contes du quartier), « Black devil from hell », « Silent night, deadly night : the toy maker » (Douce nuit, sanglante nuit : les jouets de la mort), « The dummy », « Joey » (Making contact), « Shadow zone : my teacher ate my homework », « The devil’s gift » (Le singe du diable), « Small soldiers », « Teddy, la mort en peluche », « Dolls » (Les poupées, photo de droite).

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Les poupées hantées du web

Le cinéma c’est bien joli, mais qu’en est-il de la réalité ? elle n’est pas en reste, si l’on en croit les ventes aux enchères de poupées hantées sur le web en augmentation croissante,  malgré les restrictions du commerce d’objets « à valeur intangible », comme ceux auxquels un vendeur prête des propriétés paranormales. Voici le genre de petite annonce que l’on peut trouver sur eBay : « Cette poupée appartenait à une petite fille de quatre ans nommée Jade. On sait peu de choses d’elle, sauf qu’elle était souffrante au moment de sa mort. Lorsque je suis près d’elle, je sens un petit souffle froid sur ma joue droite et j’ai l’impression qu’elle me donne un baiser. Des  bruits de claquements de porte proviennent de sa chambre. Elle répond activement au pendule, vous pouvez lui poser toutes sortes de questions, à condition qu’elles restent simples et soient posées l’une après l’autre. Elle est très douce et s’épanouirait dans un foyer où résident d’autres esprits d’enfants. »
Selon Katherine Carlson, journaliste au « New Yorker » ayant étudié les ventes de poupées hantées sur eBay, les centaines d’annonces se classent en trois catégories : bébés, poupées victoriennes et clowns. Les premiers sont souvent présentés comme habités par l’esprit d’un enfant assassiné, les secondes réalisent divers fantasmes sexuels et les derniers surfent sur la coulrophobie (peur des clowns). Les poupées hantées ont besoin d’un récit pour convaincre l’acheteur potentiel de la possibilité d’une existence du surnaturel. Aussi, les annonces s’efforcent-elles d’être sincères, autorisées (elles sont parsemées de sigles scientifiques) et enthousiastes. Du côté de ces acheteurs potentiels, le cœur de l’affinité avec les poupées hantées pourrait bien être ce que la psychanalyste Julia Kristeva appelle « l’abjection », là où désir et répulsion constituent un « inévitable boomerang ». Ils en viennent à envier ceux qui ont franchi le pas de l’achat, qu’ils soient motivés par la curiosité ou par une conviction authentique. Ces poupées sont-elles réellement hantées ? La question n’est apparemment pas là, puisque la plupart des vendeurs ont d’excellentes appréciations et que certains d’entre eux ont des centaines de clients satisfaits.
Personnages crédibles ou légendes urbaines, les poupées hantées du web, comme leurs homologues du cinéma, ont leurs stars. Harold (photo ci-dessous), la première poupée hantée vendue sur eBay, est sans doute l’une des plus célèbres.

En 2003, un promeneur dans le marché aux puces de Webster (Floride) tombe sur un vieil homme qui remballe une poupée ancienne dans sa boîte, et demande à l’acheter. Très réticent, le vendeur finit par céder la poupée pour 20 $. L’homme s’éloigne avec Harold, sa nouvelle acquisition, mais il est rattrapé par le vieil homme qui insiste pour lui raconter l’histoire de la poupée. Celle-ci avait été offerte à son fils qui mourut peu après. Le père laissa Harold dans la chambre de son fils après sa mort, de laquelle il entendit s’échapper des chants et des rires alors même qu’elle était inoccupée. Il prétend aussi avoir essayé en vain de la brûler. L’acheteur rentre chez lui, et se plaint peu après de fortes migraines. Son chat meurt, sa compagne le quitte, et il commence à son tour à entendre des voix et des rires. Il crée un site web où il raconte ses mésaventures avec Harold, qu’il range dans une valise à la cave pendant plus d’un an et demi avant de le mettre en vente sur eBay. Depuis, Harold passe de main en main en occasionnant des événements tragiques.
On ne sait que très peu de choses sur Amanda, « la poupée possédée » (photo de gauche ci-dessous), en dehors de sa fabrication par Heinrich Handwerck, de la société Simon & Halbig de Gräfenhain en Thuringe (Allemagne). Bien connue sur eBay, où elle a été mise aux enchères plus de 20 fois depuis 2003, ses propriétaires successifs tentant de s’en débarrasser aussitôt.  Cette poupée ancienne est réputée se déplacer toute seule et causer de terribles cauchemars. Une femme rapporte qu’après l’avoir achetée, elle ne parvenait pas à se détacher de son regard et qu’elle lui parlait sans arrêt sans s’en apercevoir. Une nuit, elle se réveilla en sursaut à la suite d’un cauchemar et constata que ses pieds étaient blancs, froids et recouvert d’égratignures, et qu’Amanda la fixait avec un sourire sinistre. Elle se décida à la confier à Reggie Jacobs, enquêteur du paranormal basé à Atlanta en Géorgie (États-Unis) où elle réside toujours. Là, Amanda détruit des objets dans la maison lorsqu’elle est contrariée ou s’ennuie. Afin de préserver le voisinage et pour des raisons de sécurité, elle est conservée dans une cage en verre d’où s’échappent parfois des bruits de grattage : Amanda n’aime pas être enfermée !
L’histoire de Robert la poupée (photo de droite ci-dessous), qui a servi de modèle à Chucky, remonte à la fin du XIXe siècle, lorsque la riche famille Otto s’installe à Key West (Floride). Un jour, le père de famille surprend une servante haïtienne en pleine pratique de magie noire vaudou dans l’arrière-cour. Il la congédie, mais avant de partir elle donne une grande poupée d’un mètre à Robert, le benjamin de la famille. Celui-ci donne son nom à la poupée, et l’habille souvent avec ses propres vêtements. Le garçon et sa poupée deviennent inséparables, mais cette relation ne tarde pas à se dégrader. Il utilise son deuxième prénom, Gene, pour éviter toute confusion avec celui de la poupée. Ils ont de longues conversations tard dans la nuit, dans sa chambre. Gene devient alors de plus en plus effrayé par Robert ; les domestiques trouvent des objets cassés dans la chambre, et Gene accuse la poupée. Lassés de cette relation, les parents Otto remisent la poupée au grenier où elle restera jusqu’à ce que Gene se marie et devienne artiste peintre. Après le décès de ses parents, Gene et sa jeune épouse emménagent dans la maison d’enfance de Key West, où il retrouve sa poupée. Il l’emporte partout où il va, à la grande consternation de sa femme. Elle finit par faire une dépression, et meurt sans cause apparente, bientôt suivie par son mari en 1974. Au cours des divers changements de propriétaires de la maison, la poupée restera dans le grenier, mais d’étranges événements se produiront : on trouve Robert dans une pièce de la maison, sur le perron, ou au pied du lit avec un couteau de cuisine dans la main. La poupée est désormais conservée dans une boîte en verre au musée East Martello de Key West, où personnel et visiteurs affirment l’avoir vue bouger et prendre des expressions furieuses.

Joliet, dite la poupée maudite (photo de gauche ci-dessous), est transmise depuis plus d’un siècle par les femmes de la famille d’Anna. À chaque génération, l’histoire se répète : les mères mettent au monde une fille et un garçon, qui meurt à l’âge de trois jours dans des circonstances mystérieuses. On raconte qu’à l’origine, la poupée maudite a été offerte comme cadeau de grossesse par une amie jalouse à une femme de la famille, enceinte de son deuxième enfant, un fils qui mourut à l’âge de trois jours. Quelques temps après ce décès, la femme entendit des pleurs qui semblaient provenir de la poupée. Elle en conclut que l’âme de son fils y était emprisonnée. C’est pourquoi les femmes de la famille n’ont depuis pas pris la décision de se débarrasser de cette poupée : les âmes de tous les enfants morts seraient alors condamnées à habiter Joliet jusqu’au jour du Jugement Dernier. Les femmes héritières successives de la poupée la traitent donc comme leur propre enfant : « dans ma famille », confie une jeune mère, « chacune d’entre nous a aimé la poupée, et nous l’avons soignée en souvenir de nos enfants disparus. Ma fille unique fera la même chose quand elle sera plus âgée ». Anna continue, comme toutes les femmes de sa famille avant elle, à veiller sur les âmes des enfants prisonnières de Joliet, en attendant la fin de la malédiction.
Fabriquée en 1994 pour la Collection Hamilton, une filiale du Bradford Group spécialisée dans la vente directe d’objets de collection, Amelia (photo de droite ci-dessous) est une poupée en porcelaine de 48 cm mise en vente sur eBay. Son ancienne propriétaire affirme que la poupée avait les yeux bleus en arrivant chez elle, et qu’ils ont viré au vert dès les premières manifestations paranormales, comme les pleurs de bébé entendus toutes les nuits. Son nouveau propriétaire, quant à lui, entend un bruit sourd provenant de la maison chaque jour lorsqu’il sort pour aller travailler. Une nuit, alors qu’il est assis dans son salon, il entend le même bruit, traverse le couloir et découvre la poupée debout près de la porte, qui lui tourne le dos. Il va se coucher en prenant soin de placer Amelia sur une étagère de sa chambre face à lui. Il est réveillé au cours de la nuit par un rire étrange et voit la poupée le saluer de la main en souriant. Effrayé, il la revend aussitôt à un nouveau propriétaire dont on ignore l’adresse. Aucun témoignage n’est venu depuis donner d’informations sur le parcours d’Amelia.

 

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En 1920, Pupa, poupée d’environ 35 cm, aux bras, jambes et tête en feutre et dotée d’une coiffure en cheveux naturels (photo de gauche ci-dessous), est offerte à une fillette de 5 à 6 ans qui vit en Italie. Elle devient rapidement sa poupée préférée, emportée partout et selon elle douée de vie et dotée d’un esprit propre. Tout au long de sa vie et jusqu’à son décès en 2005, Pupa reste près d’elle et l’accompagne dans ses voyages en Europe et aux États-Unis. La poupée est son amie la plus proche et sa confidente, parlant avec elle et lui sauvant même une fois la vie. Après la mort de sa propriétaire, Pupa vit dans une nouvelle famille aux États-Unis, où elle devient particulièrement active : à l’intérieur de la boîte où elle est conservée, le verre se recouvre d’une vapeur blanche où l’on devine ces mots : « Poupa déteste ». Elle se déplace toute seule, frappe parfois sur le verre quand on passe devant elle et change de position. Les expressions de son visage changent avec son humeur, ses yeux peints s’écarquillant parfois pour vous suivre du regard. Un jour, alors qu’elle se dresse sur ses jambes pour marcher, elle est filmée ; lorsqu’on tente de  télécharger la vidéo sur YouTube, celle-ci est obscurcie d’un épais voile blanchâtre sur lequel est griffonné d’une écriture enfantine :  « No Pupa ».
Ravissante rousse aux yeux bleus, Bébé la poupée hantée (photo de droite ci-dessous) est depuis son achat en 1976 la préférée de Janice Poole, enquêtrice en paranormal et collectionneuse de poupées hantées. Depuis que Bébé est arrivée chez elle, la maison est le siège d’étranges manifestations : claquements de portes et fenêtres pourtant fermées à clé, rires, déplacement des clés des chambres. Une nuit, tandis qu’elle lisait, Janice eut la certitude que quelqu’un l’observait et ressentit un frisson le long de la colonne vertébrale. Après vérification, il n’y avait de bizarre que la porte du placard légèrement entrouverte. Elle sentit toutefois quelque chose effleurer ses pieds avant de filer dans une autre pièce. Une autre nuit, après avoir entendu un bruit au-dessus de sa chambre et être montée à l’échelle qui menait aux combles pour fouiller le grenier, elle eut l’impression d’être épiée et sombra dans l’inconscience. Soudain, un homme de grande taille apparut devant elle, visiblement très en colère, et se dirigea vers une ancienne pièce de la maison d’où s’échappèrent des chuchotements  sinistres et des cris de fillette. L’homme ressortit de la pièce, laissant entrevoir le cadavre d’une petite fille qui tenait dans sa main une poupée portant une robe bleue et des chaussures rouges. Lorsqu’elle revint à elle, Janice était allongée sur le sol et aperçut Bébé, en tous points semblable à la poupée dans la main de la petite fille. Depuis, des choses étranges continuent de se produire, et Janice, qui pense que l’esprit de la petite fille morte hante Bébé, est plus que jamais décidée à élucider ce meurtre. Elle envisage de prendre la route pour montrer sa collection de poupées hantées à des conventions sur les phénomènes paranormaux.

Il y a une légende à la Nouvelle-Orléans à propos du bébé diabolique de Bourbon Street (photo de gauche ci-dessous), enfant monstrueux d’une doyenne créole adopté par la  prêtresse vaudou Marie Laveau et filleul de la sinistrement célèbre Delphine LaLaurie, grande bourgeoise qui torturait à mort ses esclaves. Le bébé sema la terreur dans le quartier français et ses environs durant plusieurs années, et certains prétendent qu’il existe toujours, au moins sous forme de fantôme, hantant les rues étroites et les allées de la vieille cité. D’autres affirment que ses petits os se décomposent en compagnie de ceux de sa mère adoptive dans la fameuse tombe du cimetière Saint-Louis. Par le passé, on trouvait de nombreuses interprétations de cet illustre monstre, les premières étant sculptées dans des calebasses séchées et creusées. Elles étaient souvent suspendues aux fenêtres des maisons créoles pour éloigner le vrai bébé diabolique tapi dans l’obscurité au-delà des lampadaires à gaz. Devenues rarissimes aujourd’hui, elles sont généralement transmises de génération en génération  et conservées dans les familles. Au début du XXe siècle, d’autres versions du redoutable bébé firent leur apparition dans la région de la Nouvelle-Orléans. Ressemblant plus à des poupées, elles portaient des tenues d’enfants sur un corps rembourré à bras mobiles. Les visages étaient toujours les mêmes, avec de méchants yeux vitreux et des petites cornes sur le front. Ce furent les premières à avoir une réputation de poupée hantée. Objets de marché noir dans la vieille Nouvelle-Orléans, il fallait pour en posséder une être bien introduit dans la communauté vaudou  pratiquante. Comme le mauvais sort s’acharnait sur ces poupées -jeté selon certains par Marie Laveau elle-même-, aucune n’a survécu. L’artiste local Ricardo Pustanio, concepteur de défilés de Mardi-Gras, put obtenir les vestiges du dernier bébé diabolique connu datant d’environ 1900, à partir desquels il reconstitua la poupée originale et en fit des copies. Mais ces poupées taillées à la main semblent avoir une vie propre : leurs yeux vous suivent quand vous bougez, et quand elles sont réunies, on entend des chuchotements et des bruissements. Comme ces poupées avaient été conçues sans réelle intention magique, leur animation par un agent mystique rendit Pustanio curieux de savoir ce qui arriverait s’il les séparait. Il réussit à convaincre quelques amis de garder chacun une poupée en sécurité : ils ne furent pas longs à se plaindre et à exiger impatiemment de les rendre. L’un d’entre eux affirmait que sa poupée bougeait toute seule en l’absence de témoins : rangée dans une armoire toute la journée, elle se retrouvait étendue sur le tapis lorsque son gardien imprudent rentrait du travail. Une autre s’est apparemment défoulée dans la maison d’un couple qui la gardait, retournant des cendriers et tapissant le sol de la cuisine de perles issues d’unkit de confection de colliers. Une troisième avait été confiée au célèbre médium Reese dans sa nouvelle maison de Lakeview quelques jours avant l’arrivée de l’ouragan Katrina. Reese, collectionneur de poupées rares, détesta immédiatement le bébé diabolique mais accepta à contrecœur de la garder. Pendant deux semaines il fut continuellement réveillé dans la nuit par des pleurs de bébé, puis l’ouragan déversa des trombes d’eau boueuse dans la maison. Lorsque Reese revint dans sa maison dévastée, il fut perturbé par la disparition du bébé diabolique.  Sylvia Cross, enquêtrice en paranormal spécialisée dans les objets possédés, acheta son bébé diabolique sur le site de Pustiano (également disponible sur eBay), pensant que ce serait l’acquisition idéale pour sa collection de poupées effrayantes. Elle remarqua rapidement des changements spontanés de position de la poupée, des bruits de reniflements et de pleurs, et le refus de ses deux chats d’être dans la même pièce qu’elle. « Certains objets », nous dit Sylvia Cross, « naissent avec une âme sombre, et le bébé diabolique est de ceux-là. Regardez dans ses yeux et vous y verrez le vacillement d’une âme malheureuse prise au piège ». Pustiano nie avoir mis autre chose que son talent dans la création de ces poupées, cependant certains affirment que ses incursions dans d’autres formes d’art comme la peinture ou la sculpture présentent un caractère surnaturel. Quoi qu’il en soit, ses bébés diaboliques uniques aux vêtements personnalisables sont très demandés. Il propose également des poupées vaudou : reines, zombies, lwas (esprits de la religion vaudou servant d’intermédiaires entre le créateur et les humains), et portraits de personnes existantes.
Les poupées zombies de la Nouvelle-Orléans sont des poupées vaudou hantées ou possédées par l’âme d’une personne défunte (photo de droite ci-dessous). En octobre 2004, une habitante de Galveston (Texas) acheta sur eBay une poupée zombie, sans prêter attention aux rumeurs de hantise qui circulaient à leur sujet. La poupée fut livrée dans une petite boîte en métal, que la femme s’empressa d’ouvrir afin de l’exposer. Erreur fatale : la poupée hantée se mit à l’attaquer régulièrement, provoquant des petites coupures, puis des entailles douloureuses qui la conduisirent à l’hôpital. Craignant pour sa vie, elle la remit dans son coffret décoré mais continua à cauchemarder. Mentalement épuisée, elle tenta de la détruire, d’abord par le feu qui ne prit pas, puis en la découpant avec un couteau et des ciseaux qui se cassèrent. Elle finit par l’enterrer dans un cimetière, dans une tombe insuffisamment profonde : elle la retrouva gisante et sale sur son perron. Elle la revendit sur eBay, mais la poupée disparut de chez sa nouvelle acheteuse et se retrouva encore sur le perron de son ancienne propriétaire, ce qui se reproduisit plusieurs fois. Elle s’adressa à différents groupes d’étude de phénomènes paranormaux et fit même appel à un prêtre, en vain. Aujourd’hui, la poupée est enfouie sous clef dans son grenier. La seule solution qui lui reste est de déménager, en espérant que personne ne découvre la poupée.

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Lorsque les poupées vieillissent, elles deviennent dérangeantes : les cheveux tombent, les couleurs pâlissent, des fêlures apparaissent et parfois les yeux manquent. C’est un processus naturel, qui accompagne le cours du temps et le manque de soin. Mais cette poupée est différente : elle vieillit comme une personne, quoique bien plus rapidement (photo de gauche ci-dessous), et ceci a quelque chose de terrifiant. La famille qui en a hérité souhaite garder l’anonymat, mais son histoire est simple. Un couple ordinaire achète à sa petite fille une poupée pour son anniversaire ou pour Noël. La poupée est aimée par la petite fille mais subit le sort de la plupart des jouets : elle est oubliée lorsque l’enfant devient trop grand pour s’y intéresser, et finit au grenier. En nettoyant ce dernier quelque onze ans plus tard, les parents tombent sur une étrange poupée, ridée comme une très vieille personne, les bras rigides et momifiés. Leur sang se glace lorsqu’ils reconnaissent les vêtements de la poupée de leur petite fille. Le plus effrayant, ce sont ses yeux étonnamment humains. Ils s’en débarrassent aussitôt, ainsi que ses nouveaux propriétaires, et on ne sait pas où elle est aujourd’hui. Il y a une controverse concernant le vieillissement de cette poupée. Les collectionneurs mettent en avant la dégradation du plastique et des matériaux organiques, tandis que leurs contradicteurs font remarquer que cette dégradation conduit à des fêlures mais pas à des rides. Enfin, d’autres invoquent le syndrome du portrait de Dorian Gray. Quoi qu’il en soit, c’est une histoire intéressante.
Autre histoire intéressante que celle d’Okiku, « la poupée hantée de Hokkaido », à laquelle il pousserait des cheveux humains (photo de droite ci-dessous). Il existe diverses légendes autour d’Okiku, la plus populaire relatant l’achat en 1918 d’une poupée traditionnelle par Eikichi Suzuki, un garçon de 17 ans habitant Sapporo, pour sa petite sœur de trois ans Kikuko, au cours d’une balade dans la rue commerçante de Tanuki-Kojin au moment d’une exposition marine. La fillette adora la poupée, l’emmenant partout et dormant avec elle. Mais hélas, un an plus tard, Okiku mourut d’un violent rhume. La famille Suzuki plaça la poupée sur un petit autel afin de la prier et la nomma « Okiku » en souvenir de la petite fille. Ils remarquèrent bientôt quelque chose de très inhabituel : Okiku, qui avait une coiffure de style « okappa » (cheveux coupés à hauteur de la mâchoire avec une petite frange au niveau du front), avait des cheveux sensiblement plus longs. C’était pour eux le signe que la poupée était hantée par l’esprit de Kikuko. En 1938, ils décidèrent de déménager et de laisser la poupée sur l’île de Hokkaido, en la confiant avec son secret aux moines du temple Mannenji d’Iwamizawa, où elle réside depuis et peut être visitée. Okiku a maintenant de longs cheveux tombant sur ses genoux. Les moines les coupent de temps en temps depuis que l’un d’entre eux a rêvé qu’Okiku lui demandait de le faire.

Christina, une poupée ancienne en porcelaine datant de la fin du XIXe siècle (photo de gauche ci-dessous), a été achetée par une certaine Mme Croakers chez l’antiquaire Red Barn à Jefferson (Texas) dans les années 1980, pour la somme de 500$. Elle la donna à sa petite fille de six ans qui la baptisa Christina, sans doute en souvenir de son arrière grand-mère qu’elle n’avait jamais connue.  Mme Croakers s’est toujours demandé pourquoi elle avait acheté une si belle poupée pour une si jeune enfant. L’explication réside peut-être dans les circonstances de son achat : un vieil homme qui semblait l’attendre dans la boutique d’antiquités pointa sa canne argentée vers la poupée en porcelaine et affirma que cette dernière la regardait et qu’elle souhaitait partir avec elle. Elle répondit qu’elle avait un enfant qui détruirait la poupée. L’homme insista en affirmant que la poupée voulait vivre avec elle, qu’elle aimerait la petite fille jusqu’à sa mort et qu’elle ne causerait aucun problème. La femme fut déconcertée par l’apparente connivence entre la poupée et le vieil homme, et l’acheta sans discuter le prix. Jasmine, la petite fille, adopta immédiatement Christina et la garda près d’elle jour et nuit, l’emmenant même à l’école. Lorsque la jambe droite de la poupée fut accidentellement cassée par sa meilleure amie, Jasmine fut bouleversée et réclama des funérailles pour la jambe brisée, ce qui fut fait dans un petit cercueil taillé dans une vieille boîte à cigares, en présence de la famille et des amis. Pendant plus d’un an, Jasmine transporta sa poupée comme une invalide. Sa mère changea son pansement quotidiennement et surveilla la jambe pour prévenir une infection, selon les instructions que Christina donnait à Jasmine. Cette dernière informa sa mère que Christina la réveillait la nuit en se plaignant de douleurs fantômes à la jambe. Une nuit, Jasmine réveilla sa mère en criant que Christina souffrait de la jambe comme si des fourmis rouges la dévoraient. En se rendant sur la tombe de la jambe, elles constatèrent que celle-ci était devenue un monticule de fourmis rouges. C’est à partir de ce moment-là que Mme Croakers considéra la poupée comme hantée et chercha à s’en débarrasser. Elle expliqua à sa fille, alors âgée de sept ans, que Christina avait décidé de rendre visite à sa famille et ses amis en Angleterre, puis enferma la poupée dans une vieille malle au grenier, où elle resta des années jusqu’à ce qu’une enquêtrice en paranormal en fasse l’acquisition. Depuis, Christina coule des jours paisibles à Washington chez sa nouvelle propriétaire. Elle est tranquille, mais s’agite parfois quand elle est seule, descend de sa chaise à bascule, change de position, fait un signe de la main, ou s’affaisse sur le côté comme si elle dormait. Autre étrangeté, lorsqu’on lui démêle les cheveux, ils se retrouvent emmêlés le lendemain. Christina aime regarder la télévision et se faire prendre en photo, à condition que ça ne dure pas trop longtemps : quand elle en a assez, les piles des appareils électriques à proximité se déchargent et les photos d’elle deviennent floues !
Au musée Warren de l’occultisme à Monroe (Connecticut) est conservée dans une boîte en verre Annabelle (photo de droite ci-dessous), une poupée Raggedy Ann (voir Les poupées célèbres d’hier et d’aujourd’hui), réputée hantée par les enquêteurs en paranormal et démonologues Edward et Lorraine Warren. Elle a servi de modèle à la poupée fictive éponyme du film « The conjuring » (La conjuration) et de ses suites. Selon les Warren, Annabelle a été donnée en 1968 à une étudiante infirmière. La poupée manifesta un comportement étrange, un médium ayant même affirmé qu’elle était habitée par l’esprit d’une petite fille décédée du nom d’Annabelle. L’étudiante et sa camarade de chambre décidèrent d’éduquer la poupée possédée, mais celle-ci se montrait effrayante et malveillante. Contactés, les Warren la déclarèrent « possédée par le démon » et la transférèrent dans leur musée de l’occultisme. Joseph Laycock, maître de conférences en étude des religions à l’université d’État du Texas, affirme que de nombreux sceptiques ne prennent pas ce musée au sérieux, considéré comme « un ramassis de camelote, poupées, jouets et livres en vente libre pour Halloween ». Il taxe la légende d’Annabelle « d’étude de cas intéressante pour la relation entre culture pop et folklore paranormal » et émet l’hypothèse que la métaphore de la poupée démoniaque popularisée par des films comme « Child’s play » (Jeu d’enfant), « Dolly dearest » (Dolly) et « The conjuring » (La conjuration) est vraisemblablement issue de légendes antérieures sur Robert la poupée (voir plus haut) ou de l’épisode de « Twilight zone » (La quatrième dimension ») intitulé « Living doll ». Laycock ajoute que « l'idée de poupées possédées permet aux démonologues modernes de trouver le mal surnaturel dans le plus banal et le plus familier des endroits ». La vulgarisatrice scientifique Sharon A. Hill, à l’occasion de la publicité faite au musée Warren lors de la sortie de « La conjuration », déclare que nombre des mythes et légendes entourant les Warren ont « été apparemment de leur fait » et que beaucoup de gens semblent avoir des difficultés à « distinguer les Warren de leur portrait hollywoodien ». Elle ajoute : « nous n’avons que la parole d’Edward Warren pour attester de la véracité du caractère surnaturel d’Annabelle et des objets du musée ».

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Achetée sur eBay à un groupe d’enquêteurs en paranormal de l’Ohio  pour le compte de « The lineup », un site web spécialisé dans les phénomènes surnaturels, Ann (photo de gauche ci-dessous) est une poupée soi-disant hantée par l’esprit agité d’une jeune fille de 13 ans morte de tuberculose au début du XXe siècle dans le sanatorium de Waverly Hills à Louisville (Kentucky). Visage angélique et regard vert profond, elle a été la vedette d’un programme de webdiffusion directe sur YouTube pendant deux semaines, afin que les téléspectateurs puissent se faire une opinion. Jennifer Johnson, porte-parole du site, confie : « nous l’avons achetée 100 $, sortie de sa boîte et mise dans un placard dans nos bureaux de New York. Comme elle avait peur de l’obscurité, nous l’avons éclairée en permanence ». Un certain nombre de choses étranges se sont produites : la poupée exhalait des odeurs bizarres, pleurait au milieu de la nuit, débranchait le câble de l’ordinateur, coupait les conversations téléphoniques,… Pendant les deux semaines de diffusion, la poupée a été observée, analysée et testée par des experts en paranormal. Puis le site a organisé un concours d’écriture, les participants devant expliquer pourquoi ils offriraient le meilleur accueil à une poupée prétendument hantée. La personne qui fournissait la réponse la plus imaginative et la plus sincère gagnait la poupée. Pour Jennifer Johnson, c’était une bonne affaire, d’autant que la poupée n’a pas été jugée malveillante.
Une poupée apparemment inoffensive a été surnommée « l’Annabelle péruvienne » après que ses propriétaires se soient plaints d’avoir été terrorisés par elle durant sept ans. Dans une vidéo YouTube devenue virale, la famille Nunez habitant Callao (Pérou) explique qu’elle a assisté à divers événements paranormaux relatifs à Sarita, une poupée blonde aux yeux bleus (photo de droite ci-dessous). D’après Ivonne Nunez, la mère de la famille, c’est un cadeau d’une nièce décédée depuis. Des choses étranges ont commencé à se produire peu après le décès, mais Ivonne ne put se résoudre à  se débarrasser de la poupée, seul souvenir de cette nièce. Sarita, qui récite normalement un enregistrement du « notre père » quand on presse un bouton sur sa poitrine, se met à prier spontanément. Elle se déplace toute seule la nuit, et les trois enfants d’Ivonne se réveillent souvent couverts d’égratignures et de bleus. Angie, l’une des filles, entend parfois des bruits dans la maison, sent une présence étrange dans le coin de sa chambre d’où elle se sent observée, et voit des ombres se déplacer dans l’obscurité. Angie et ses deux frères voudraient se débarrasser de Sarita, mais au lieu de ça leur mère fait appel à une « angéologue » (spécialiste des anges) pour éloigner l’esprit qui la possède. Celle-ci procède à un rituel de « purification » de la maison et sent la présence d’une femme, qu’Ivonne identifie comme étant sa belle-sœur, suicidée dans une des pièces de la maison. L’angéologue inspecte la poupée et déclare sentir une entité malveillante voulant nuire à la famille. Elle essaye en vain d’éloigner l’esprit avec une statue de Saint-Michel et sept grandes bougies. La famille Nunez est depuis plus terrorisée que jamais.

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Les grandes familles de poupées hantées

Les poupées effrayantes se devaient d’explorer l’univers des siamois. En effet, les jumeaux fusionnés ont toujours exercé une fascination certaine sur le grand public. La rareté de la pathologie, sa méconnaissance par le corps médical, le risque élevé de la séparation chirurgicale, la grande variété des jonctions possibles, l’étrange vie et le destin singulier des survivants confèrent aux siamois une aura d’inquiétant mystère. Les terrifiantes sœurs siamoises ci-dessous semblent sorties tout droit d’un film d’horreur. On les imagine laisser des messages à faire dresser les cheveux sur la tête de leurs victimes, les poussant lentement vers la folie et les pavillons psychiatriques à force de cauchemars.

Exploitant leurs vêtements et leur chevelure aux couleurs brillantes pour attirer les enfants, les clowns ont une place de choix au panthéon des créatures terrifiantes. Présents dans la plupart des cultures depuis les clowns nains de l’Égypte des pharaons en 2 500 av. J. C., ils ont toujours eu une double nature, drôle et sombre, reflétant avec malice les vices de la société. Le clown ci-dessous semble incapable de cacher son caractère malfaisant. Avec son regard habité et son sourire stupide, il contemple ses victimes endormies en ruminant les mauvais sorts qu’il leur réserve. D’une nature patiente, il attend que les enfants l’aiment vraiment avant de commencer ses ravages.

La figure de la marionnette de ventriloque effrayante a déjà été évoquée dans les personnages de fiction du cinéma. Mais de nombreux récits de poupées hantées réelles y font également appel (photo ci-dessous). Reconnaissable entre toutes à ses grands yeux et sa bouche béante qui lui donnent en permanence une expression dérangée, elle tire son pouvoir de son manipulateur. La marionnette de ventriloque exploite les faiblesses et les peurs de ses victimes pour les faire souffrir. Quand la famille est de sortie, elle va probablement chercher des couteaux à la cuisine, les cache dans ses vêtements et sous les lits, attend que tout le monde soit endormi et poignarde ses victimes une à une avec son sourire démentiel.

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Les témoignages de poupons hantés sont très nombreux, en particulier sur le web. Leur aspect juvénile attendrit les enfants et surtout les petites filles, qui aiment les transporter partout avec elles. Des centres commerciaux aux cabinets des médecins, en passant par leurs petits lits d’enfants, les entités qui résident dans les poupons sont en immersion totale dans les vies de leurs propriétaires et victimes. Les poupons décomposés sont particulièrement effrayants (photo ci-dessous) : visage craquelé, teint blafard, regard énucléé dénué de compassion, ils semblent tout droit revenus de l’enfer. Consumant chair et âme, ils attirent d’innocentes petites filles dans leur monde malfaisant et obscur.

Elles sont terriblement repoussantes. Leurs yeux sont globuleux ou vitreux, leurs crânes déformés, leurs bouches grotesques, leur teint indescriptible, leur laideur repousse les limites de l’imagination. La poupée ci-dessous a une histoire. Elle est arrivée par la poste à la petite Lucy le jour de son anniversaire. Horrifiée et dégoûtée, elle la rejette mais sa mère la force à la garder, ce que Lucy fait en la cachant dans un placard. Une nuit, elle entend des bruits de pas et une voix qui lui dit : « Lucy, je suis sur la première marche ». Terrorisée, elle passe une nuit blanche et supplie ses parents de lui laisser jeter la poupée,ce qu’ils refusent en arguant du fait qu’on ne jette pas un cadeau. La nuit suivante, la voix désincarnée se fait entendre à nouveau : « Lucy, je suis sur la quatrième marche ». À l’école où elle raconte cette histoire, on se moque d’elle. La nuit d’après, elle entend : « Lucy, je suis sur la dernière marche » et il lui semble voir la porte de sa chambre s’ouvrir très lentement. Au matin, ses parents découvrent le corps inanimé de Lucy en bas des escaliers, à côté de la poupée. Elles sont enterrées ensemble, et sa mère dit : « elle adorait cette poupée, maintenant elles sont ensemble pour l’éternité ».

Il n’y  a pas que les sculptures de poupées pour donner la chair de poule, les peintures peuvent être tout aussi efficaces. Pour preuve le tableau inquiétant de William Stoneham datant de 1972 intitulé « The hands resist him » (photo ci-dessous), inspiré d’un poème écrit par sa femme. Destiné à symboliser l’enfance du peintre avec ses parents adoptifs, il eut pour effet d’effrayer le public. Le tableau représente un garçon au visage fermé debout devant une fenêtre, avec à côté de lui une poupée à l’expression morbide et au regard vide. Comme si ça ne suffisait pas, une multitude de petites mains se presse contre la vitre de la fenêtre. La peinture fut vendue à l’acteur John Marley lors d’un événement organisé par un certain Charles Feingarten, en présence du critique d’art Henri Seldis. Les trois hommes moururent à trois ans d’intervalle, et ceci fut attribué au tableau malfaisant. Il refit surface en 2000, quand il fut mis en vente sur eBay avec un texte d’accompagnement digne d’un scénario de film d’horreur : les propriétaires du tableau auraient installé une caméra dans la pièce où il était accroché, après que leur petite fille de quatre ans ait vu le garçon et la poupée se battre et venir dans sa chambre la nuit. La caméra aurait filmé le garçon se hissant hors du tableau « sous la menace ». Les vendeurs ont fait bénir leur maison après le départ de la peinture.

De l’Égypte ancienne à l’époque contemporaine, l’imagination humaine a su produire des formes nombreuses et variées de poupées effrayantes. Ce tour d’horizon, non exhaustif mais déjà riche, a montré à quel point le psychisme s’est toujours nourri de ces représentations anthropomorphes que sont les poupées, jusque dans les tréfonds de l’âme explorés par ces sentiments si constitutifs de l’être humain, la peur et l’angoisse.

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Sources de l’article
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De l’esclavage aux black Barbies : un siècle et demi de poupées noires

Introduction

La belle exposition de la collection de poupées africaines-américaines de Deborah Neff, qui s’est tenue du 23 février au 20 mai 2018 à la Maison Rouge à Paris, est l’occasion de revenir sur l’histoire tourmentée de la représentation des poupées noires, de l’imagerie raciste des golliwogs aux poupées actuelles à revendication éducative d’Ikuzi dolls, en passant par les topsy-turvy des esclaves aux États-Unis et les poupées exotiques de fabrication allemande ou française au tournant du XXe siècle.

Poupée noire et poupée blanche

Dans une expérience des années 1940 restée célèbre, les sociologues américains Kenneth et Mamie Clark interrogent des enfants noirs à propos de deux poupées, une noire et une blanche (photos).

63 % d’entre eux disent qu’ils préfèrent jouer avec la blanche, 56 % la déclarent plus gentille, et 44 % affirment que la poupée blanche leur ressemble le plus !
« Ce résultat est capital en ce qu’il change radicalement la manière dont nous envisageons les relations inter-raciales » estime le professeur William Julius Wilson, de l’université de Harvard. « Voilà des enfants qui pensent qu’être blanc vaut mieux que d’être noir, et ceci est assez accablant ».
Soixante ans plus tard, l’émission de télévision GMA (Good Morning America) réitère l’expérience, avec des résultats très différents : 88 % des enfants s’identifient à la poupée noire, avec laquelle 42 % déclarent vouloir jouer, contre 32 % avec la poupée blanche, le même pourcentage choisissant la poupée blanche comme étant la plus gentille. Même si certaines déclarations des enfants à propos de la poupée noire restent dérangeantes, comme celle d’Alexis, 7 ans, « elle répond et désobéit », ou encore celle de Nayomi, 7 ans, « elle est moche parce qu’elle a les pieds comme un singe », la plupart des réponses conduisent à espérer.

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Caricatures racistes

Mais le paysage était beaucoup plus sombre il y a un siècle et demi, époque à laquelle l’image de la servitude noire était profondément ancrée dans tous les esprits. En 1859, Martin H. Freeman écrivait dans « The anglo-african magazine » : « On apprend directement ou indirectement aux enfants s’ils sont beaux par comparaison aux traits physiques de la norme anglo-saxonne. Il faut donc rétrécir les nez épatés et défriser les cheveux crépus… Parfois, les cheveux naturels sont rasés et remplacés par une perruque à cheveux raides. Les lèvres épaisses sont redessinées et réduites. Par l’application de rouge et de poudre blanche, de beaux visages noirs ou bruns prennent un teint artificiel, comme celui d’un cadavre que l’on aurait peint. » Les poupées noires fabriquées par les blancs ne font que reprendre les caricatures racistes et sexistes nombreuses associées à la servitude noire : pickaninnies, minstrels, golliwogs et personnages de Mammy et Aunt Jemima.
Pickaninny est, aux États-Unis, une injure raciale faisant référence à un enfant noir d’origine africaine dont la particularité est qu’il est résistant à la douleur (photo de gauche). Dans les états du Sud, le terme désigne un enfant d’esclaves ou, plus tard, de citoyens africains-américains. Tandis qu’il est popularisé par le personnage de Topsy dans le roman de 1852 « La case de l’oncle Tom » de Harriet Beecher Stowe, le terme est utilisé dès 1831 dans le récit abolitionniste « L’histoire de Mary Prince, esclave aux Antilles, racontée par elle-même » publié à Édimbourg,  Écosse. Il restera en usage aux États-Unis jusque dans les années 1960.
Le minstrel show, ou minstrelsy (de l’anglais « minstrel », ménestrel), est un spectacle américain créé vers la fin des années 1820, où figurent chants, danses, musique, intermèdes comiques, interprétés d’abord par des acteurs blancs qui se noircissent le visage (« blackface »), puis, surtout après la Guerre de Sécession, par des noirs (photo de droite). Ils apparaissent dans ces spectacles comme ignorants, stupides, superstitieux, joyeux, et doués pour la danse et la musique. Les acteurs professionnels délaissent le genre vers 1910, mais des amateurs le font durer jusque dans les années 1950. La montée de la lutte contre le racisme les font disparaître définitivement.

Désigné d’après Golliwogg, le nom propre d’une poupée apparue en 1895 dans le livre pour enfants « The adventures of two dutch dolls » (Les aventures de deux poupées hollandaises) de Bertha et Florence Kate Upton, le golliwog est une poupée de chiffon ou en tissu représentant une personne noire aux cheveux crépus, généralement de sexe masculin (photos).

 

Inspiré des personnages des minstrel shows, il est par la suite commercialisé sous forme de poupées et de produits dérivés, utilisé à des fins publicitaires et repris par des auteurs de livres pour enfants dont Enid Blyton. Le nom du personnage serait en outre à l’origine du mot wog, terme péjoratif utilisé pour désigner entre autres les noirs. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les golliwogs commencent à faire l’objet d’une controverse en raison du stéréotype raciste qu’ils véhiculent. Depuis les années 1960, le changement d’attitude social et politique envers la question raciale réduit leur popularité.
Une Mammy, ou Mammie, est un stéréotype du Sud des États-Unis représentant une femme noire âgée et grosse,  gouvernante ou nounou des enfants d’une famille généralement blanche (photo de gauche). C’est une figure idéalisée de la mère noire de substitution : aimable, loyale, maternelle, asexuée, illettrée, douce, docile et soumise. Dévouée uniquement à sa famille blanche, elle néglige sa propre famille et n’a pas d’amis noirs. Un des premiers personnages de fiction de Mammy est tante Chloé dans « La case de l’oncle Tom », publié en 1852. Le contexte du personnage de Mammy est en effet l’esclavage aux États-Unis : les esclaves africaines-américaines avaient le statut de travailleuse domestique dans les foyers américains blancs. Cependant, bien qu’il soit né avec l’esclavage, le personnage de Mammy atteint son apogée durant la période ultérieure de la reconstruction, joue pour les états du Sud un rôle dans les efforts révisionnistes de réinterprétation et de légitimation de l’héritage esclavagiste et de l’oppression raciale, et perdure au XXe siècle. Son historicité est discutée : les archives font état de servantes adolescentes ou jeunes adultes avec une espérance de vie de 34 ans. Ceci n’empêche pas l’image romancée de la Mammy de subsister dans l’imaginaire populaire de l’Amérique moderne, à l’origine de personnages de fiction bonnes soignantes et éducatrices, altruistes, fortes et soutenantes, seconds rôles de protagonistes blancs.
Enfin, Aunt Jemima (Tante Jemima) est une marque commerciale de farine à crêpe, de sirop et autres produits pour le petit déjeuner actuellement possédée par la Quaker Oats Company, existant depuis 1893 (photo de droite). Inspiré par la chanson de vaudeville et minstrel show de Billy Kersands « Old Aunt Jemima » écrite en 1875, le personnage désigne une femme noire amicale, obséquieuse, soumise, agissant en protectrice des intérêts des blancs. Des artistes africains-américains et des femmes telles que Betye Saar se sont intéressées au stéréotype de Aunt Jemima, pour déconstruire ce personnage, allégorie selon elles de la soumission de la bonne domestique noire à ses maîtres blancs.

Au début du XXe siècle, des voix s’élèvent contre ces caricatures, pour promouvoir par le biais des poupées la fierté et l’amour de la condition de noir. Madame Mack écrit dans une lettre au « Half-century magazine » : « Les blancs ne remplissent pas leurs maisons de photos de gens de couleur… Ils recouvrent leurs murs de photos de gens de leur race. Quand parfois apparaît une personne de couleur, elle tient généralement un rôle ridicule ou effectue des tâches subalternes… Actuellement, sur toutes les photos que j’ai au mur figurent des gens de couleur, et je n’autorise pas chez moi de photo ridicule d’une personne de couleur… J’ai acheté de jolies poupées noires à mes enfants pour qu’ils apprennent à aimer et à respecter les héros et les beautés de leur couleur ». Marcus Garvey, fondateur de l’UNIA (Universal Negro Improvement Association and African Communities League), association universelle pour l’amélioration de la condition noire, déclare dans les années 1920 : « Mères, donnez à vos enfants des poupées qui leur ressemblent pour qu’ils jouent avec et les cajolent, pour qu’ils apprennent en grandissant à aimer leurs propres enfants et à s’en occuper… ».

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La poupée objet de fierté

Ces poupées, elles existent. Loin de la vision dévalorisante des minstrels et des golliwogs, les « black dolls » conçues dans leur immense majorité entre 1840 et 1940 par des africaines-américaines pour leurs enfants ou pour ceux qu’elles gardaient sont des objets politiques et artistiques : ils portent en eux l’histoire de la mise en esclavage d’une partie du continent africain et révèlent l’amour pour l’enfant noir qui va accueillir la poupée ; ils traduisent une esthétique propre enracinée dans les traditions africaines-américaines et parfois africaines. Deux cents d’entre elles ont été rassemblées dans la collection Deborah Neff, et exposées du 23 février au 20 mai 2018 à la Maison Rouge à Paris (photos).

L’exposition était accompagnée de photographies, provenant pour la plupart d’albums de famille. Certaines d’entre elles, troublantes car la poupée est une représentation de l’adulte que l’enfant va devenir, montrent un enfant blanc tenant une poupée noire (photo de gauche) et un groupe d’enfants noirs avec des poupées blanches (photo de droite).

Selon Deborah Neff, la première peut s’expliquer par le fait que les nourrices noires, ayant élevé des enfants de familles blanches et riches pendant des générations, leur confectionnent des poupées noires. La deuxième est d’autant plus surprenante qu’elle est rare : dans l’iconographie dominante, les enfants noirs sont généralement présentés comme des bizarreries ; de plus, une thèse répandue veut que les enfants noirs n’étaient pas autorisés à jouer avec les poupées blanches dans les plantations. On peut imaginer que les poupées blanches aient été prêtées aux enfants des nounous par les enfants blancs de la famille dont elles s’occupaient, ou qu’elles leur aient été confiées pour les préparer à leur futur rôle de nourrice d’enfant blanc.

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La poupée « topsy-turvy »

Dans le prolongement de ces questions, on peut s’interroger sur le statut des « topsy-turvy » (sens dessus dessous ou réversible), ou « twinning » (jumelée), ces poupées à deux corps en tissu ou en bois (photos) fabriquées par des femmes esclaves pour les enfants blancs dont elles avaient la charge.

Toujours selon Deborah Neff, il existe deux thèses contradictoires sur l’origine de ces poupées réversibles : comme il était interdit aux enfants noirs de jouer avec des poupées blanches, si quelqu’un venait ils retournaient la poupée et la tête blanche était recouverte par la jupe ; au contraire, il était  interdit aux enfants noirs de jouer avec des poupées noires, et ils retournaient la poupée dans l’autre sens. Une troisième thèse affirme que ces poupées étaient destinées à préparer les jeunes filles noires à leur futur double rôle de mère d’enfants noirs et de nourrice d’enfants blancs. Une quatrième thèse qu’elles étaient faites pour des enfants blancs, représentant la mère d’un côté et la nourrice de l’autre. Une cinquième thèse prétend qu’elles descendent des poupées allemandes « hex » de Pennsylvanie, qui n’étaient pas associées aux enfants ou au jeu, servaient à jeter des sorts ou guérir des verrues, et possédaient une tête humaine et une tête de cochon (photo)…

Selon Patricia Williams, professeure de droit à la Columbia University, ces poupées expriment une longue histoire de viols et de métissage : « Les topsy-turvy peuvent être interprétées comme une riposte muette au lexique juridique qui distinguait les femmes blanches en êtres humains et les femmes noires en biens matériels, lexique qui accordait la citoyenneté à la progéniture née de l’union des hommes blancs avec des femmes blanches mais considérait comme un bien jetable et vendable le « produit » du coït entre des hommes blancs et des femmes noires. »

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Poupées exotiques de fabrication européenne

De l’autre côté de l’Atlantique, c’est la colonisation qui favorisa l’émergence, par le contact conflictuel avec d’autres cultures, de poupées de type africain, asiatique ou métis. L’Angleterre en particulier, pays à vocation maritime, et la France, qui possédait le plus grand territoire colonial en Afrique, furent en contact étroit avec les gens de couleur du Monde entier. Le dernier quart du XIXe siècle, par la conjonction du fait colonial et de l’établissement d’une industrie de fabrication de poupées en France et en Allemagne, vit l’apparition des premiers modèles de poupées exotiques. Au début, il s’agissait de poupées européennes dont on peignait le visage et le corps d’une certaine couleur. Elles furent ensuite spécialement moulées. Afin de satisfaire les demandes coloniales et occidentales, y compris aux  États-Unis où il existait une forte population noire issue de l’esclavage, le phénomène s’amplifia au cours des décennies suivantes, et l’on vit surgir de très nombreuses poupées de toutes couleurs et de tous pays, de la petite chinoise aux yeux bridés au bébé africain d’un noir d’ébène, en passant par la petite indienne à la peau cuivrée.

Poupées et bébés noirs fabriqués en Allemagne

Les principales firmes allemandes produisirent des poupées exotiques, dont de nombreux modèles de poupées noires. Simon & Halbig (photos de gauche et du centre) créèrent une série intitulée « poupées de quatre races », qui comportait de beaux modèles devenus célèbres. Kestner teinta en marron une de ses poupées de caractère à succès, Hilda (photo de droite). Dans le dernier catalogue de cette maison qui ferma en 1932 ne figuraient plus que quatre poupées noires. Citons encore les firmes Heubach Köppelsdorf, Schœnau & Hoffmeister et sa célèbre Hanna, Motschmann, A. Schmidt, Kœnig & Wernicke, Nippes, et Schildkröt.

Avec l’arrivée des poupées de caractère vers 1910, les bébés connurent un véritable engouement. Armand Marseille plongea ses bébés dans un bain de teinture noire (Dream baby, photo de gauche). Kämmer & Reinhardt fit de même avec son « Kaiser baby » (photo de droite).

Pour son Black Sambo (photo de gauche), Heubach Köppelsdorf fabriqua un moule spécial. Ce bébé avait les lobes percés et portait des boucles d’oreille. La même forme a été donnée à une poupée noire dont les cheveux étaient tressés. Ce même fabricant produisit un bébé noir rieur à dents moulées, boucles d’oreilles et anneau au nez (photo de droite).

Les deux bébés de Heubach Köppelsdorf et le Dream baby étaient vendus soit sous forme teintée au moyen d’une couleur mélangée à de la pâte de porcelaine, soit peints après cuisson, technique moins onéreuse qui donnait une teinte plus foncée et une surface plus lisse. August Reich, ainsi que Recknagel, fabriquèrent une variante du Dream baby. Kestner produisit une version noire de son Bye-lo-baby.

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Poupées et bébés noirs fabriqués en France

En France, la plupart des poupées et bébés noirs utilisaient les mêmes moulages de fabrication que ceux des bébés blancs, qui étaient ensuite teints en marron, les lèvres étant épaissies au pinceau. Les poupées noires, plus faciles à maquiller et à coiffer, revenaient moins cher, leur prix actuel plus élevé s’expliquant par leur rareté. Apparemment, la SFBJ a produit en marron plusieurs de ses bébés caractère, qui ont été dispersés et sont devenus très recherchés (photos).

Les firmes fabriquèrent aussi des poupées à l’image des habitants des colonies d’outre-mer, à l’instar de Denamur qui produisit des petites poupées censées représenter des antillaises (photos).

Les français ne fabriquaient cependant pas que des poupées noires aux traits européens, ils produisaient parfois des poupées exotiques spécialement moulées. Parmi les autres fabricants français de poupées noires, citons les deux célèbres compagnies Jumeau (photo de gauche) et Léon Casimir Bru (photo du centre), ainsi que Danel & Cie (photo de droite).

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Les poupées noires après 1945 : le virage post-colonial

Après la seconde guerre mondiale et la vague de décolonisations qui s’ensuivit, l’attitude des occidentaux envers les ex-colonisés évolua : en leur reconnaissant une aspiration à l’égalité, ainsi qu’un droit à disposer de leur destin par l’accession à l’indépendance, il leur fallait peu à peu renoncer à certaines caricatures discriminantes. Les poupées n’échappèrent pas à ce mouvement, et l’on vit apparaître sur le marché des modèles ayant perdu leur caractère exotique perçu comme péjoratif au profit de représentations plus naturelles et plus conformes à l’anatomie des populations concernées. Deux grandes entreprises de fabrication de poupées, Käthe Kruse en Allemagne (voir Les artistes en poupées pionniers) et Petitcollin en France illustrent ce phénomène. Ci-dessous, photo de gauche : Nola la petite africaine de Käthe Kruse ; photo de droite : Minouche Mona et son baigneur de Petitcollin, créée en collaboration avec l’artiste autrichienne Sylvia Natterer.

Une autre grande entreprise de poupées européenne, la société britannique Pedigree, fabrique des poupées et bébés noirs « anatomiquement corrects » dès les années 1950 (photos).

L’influence des droits civiques aux États-Unis

Aux États-Unis, c’est le mouvement des droits civiques (1954-1968), visant à établir une réelle égalité de droits pour les noirs américains en abolissant la législation instaurant la ségrégation raciale, qui favorise l’apparition de poupées noires non caricaturales. Quatre entreprises sont bien établies sur ce marché. La grande compagnie Effanbee, dont la devise est « les poupées qui touchent votre cœur », et qui inclut dans sa gamme des poupées noires depuis les années 1910, prend le virage « anatomiquement correct » dans les années 1960 (photo de gauche). Shindana Toys, fondée en 1968 par Robert Hall, membre du congrès pour l’égalité raciale, est une des premières entreprises centrées sur la production de poupées anatomiquement correctes, dont les noms sont par ailleurs africains (Zuri, photo du centre). Terri Lee Dolls, qui introduit dans son catalogue des poupées noires en plastique dès l’année de sa fondation en 1947, produit des poupées anatomiquement correctes avant sa fermeture en 1962 (photo de droite).

Madame Alexander, compagnie historique fondée par Beatrice Alexander en 1923 à New York, produit des bébés, des poupées, des mannequins et des éditions limitées. Elle introduit des poupées noires dans ses collections dès 1970 (photos).

À peu près à la même époque que Shindana, une entrepreneure et éducatrice africaine-américaine du nom de Beatrice Wright Brewington fonde la B. Wright Toy Company à New York, qui produit une autre gamme de poupées anatomiquement correctes de diverses régions du Monde appelée « Ethnic people dolls » (photo de gauche). Dans leur sillon, des entreprises telles que Remco fabriquent des gammes de poupées noires, comme sa série « Brown eye » (photo de droite), à la fin des années 1960 et au début des années 1970.

Shindana et B. Wright vendent leurs moules à Totsy Toys et se retirent du marché au milieu des années 1980, mais d’autres entreprises comme Keisha Dolls et Golden Ribbon reprennent le flambeau.

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Barbie et les poupées américaines à vocation humaniste

Les émeutes raciales du quartier de Watts à Los Angeles en 1965 ont donné à Mattel, la société créatrice de la mythique Barbie, l’occasion de franchir une nouvelle étape dans la prise en compte des problématiques de la population africaine-américaine par les fabricants de poupées. Ces émeutes ont causé la mort de 34 personnes, des incendies et la destruction de 40 millions de dollars de biens matériels, dont certains tout proches du siège de Mattel. Dans le but de tendre la main à la communauté, la société contribue au projet « Operation bootstrap Inc. » de création de plusieurs entreprises gérées par des noirs, dont Shindana Toys (voir plus haut). Au-delà de la réalisation de poupées anatomiquement correctes ayant des prénoms africains, Shindana a pour but clairement affiché la promotion de la fierté africaine-américaine. C’est le moment que choisit Mattel pour sortir sa première poupée noire, Francie, en 1967, puis Christie (photo de gauche), en 1968, faite d’après un moule modifié de Midge, l’amie de Barbie. Ce n’est toutefois qu’en 1980 que Mattel ose produire la première version noire de Barbie (photo de droite).

Le ton est désormais donné : la mission des poupées noires, selon Mattel et les autres fabricants de poupées, est humaniste et éducative. La communauté noire doit être confortée dans la fierté de ses origines africaines, les enfants doivent se reconnaître et se construire avec des poupées qui leur ressemblent. Une autre femme noire entrepreneure, journaliste et éducatrice, Yla Eason, informée par son fils de trois ans qu’il ne pouvait pas être un super-héros comme He-Man, fonde Olmec Toys à New York en 1985. Olmec, la plus grande entreprise de jouets gérée par une minorité aux États-Unis, produit des bébés, des figurines d’action comme Sun-Man (photo de gauche) et Butterfly Woman, ainsi que des poupées mannequins comme Naomi et Imani (photo de droite), avant d’arrêter la production à la fin des années 1990.

Mais Olmec a inspiré Tyco, qui sort ses propres poupées mannequins noires comme Kenya (photo de gauche), et PendaKids, coentreprise de la division Mahogany de Hallmark et de Cultural Toys. Dans les années 1980 et 1990, les compagies Robert Tonner, Cabbage Patch Kids (photo du centre), Magic Attic et American Girl (photo de droite) introduisent des poupées noires dans leur gamme.

Cependant, des années 1990 aux années 2000, l’offre en poupées noires est relativement limitée par rapport à la demande américaine. Des efforts sont faits pour combler cette lacune : les « Big beautiful dolls » (photo de gauche), premières poupées mannequins rondes, créées par Georgette Taylor et Audrey Bell en 1999 ; les Barbie africaines-américaines de la série Collector créées par l’artiste Byron Lars de 1997 à 2010 (photo du centre) ; la gamme SIS (So In Style) de  Stacey McBride-Irby pour Mattel, lancée en 2009 (photo de droite).

Stacey McBride-Irby continue avec les poupées mannequins et jouets multiculturels du « One World Doll Project ». Salome Yilma fonde « Ethidolls », entreprise de poupées faites à l’image de leaders africaines historiques, accompagnées de livres de récits.

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Le renouveau des années 2010 aux États-Unis

À partir de la fin des années 2000, l’offre en poupées noires commence enfin à s’étoffer, avec un discours qui prolonge celui de Mattel : les poupées ne sont pas qu’une affaire de plaisir, elles jouent un rôle important dans le développement de l’enfant, apprennent la compassion et la vie en société, aident à former l’image de soi et à comprendre, accepter, respecter et apprécier les autres cultures. Lorsqu’Angela Sweeting  remarque que sa fille veut avoir des cheveux blonds et une peau plus claire pour ressembler à sa poupée, elle décide de créer « Angelica doll », une poupée en vinyl de 46 cm aux traits africains-américains et à la chevelure naturelle luxuriante (photo de gauche). Niya Dorsett créé les poupées « Brains and beauty » pour remplir une mission originale : aider les petites filles à améliorer leur estime de soi. Les cheveux sont naturels, et la poupée parlante connaît 20 phrases encourageantes destinées à aider la petite fille à croire en elle et à atteindre ses objectifs (Malia, photo du centre).
Ozi Okaro, fondatrice d’Ikuzi Dolls en 2014, est styliste de mode et auteure et illustratrice de livres pour enfants. Elle s’inspire de ses propres enfants pour créer « de belles poupées noires qui leur ressemblent » avec différentes teintes de peau, couleurs et textures de cheveux (photo de droite).

Les « Prettie Girls! Dolls » ont été créées par Stacey McBride-Irby, ex-chef de projet chez Mattel, créatrice d’une gamme de poupées Barbie africaines-américaines et d’une poupée commémorative pour le centenaire de la sororité alpha kappa alpha. Prettie est un sigle pour « Positive Respectful Enthusiastic Talented Truthful Inspiring Excellent ». Ces poupées à récit sont des étudiantes écologistes de haut niveau, qui forment une bande d’amies (photo de gauche).
Jennifer Blaine fut choquée de constater que même en Afrique, les poupées à peau noire étaient difficiles à trouver. Cette entrepreneure de Johannesbourg décide donc de lancer une gamme de poupées noires avec de belles tresses et des tenues colorées d’inspiration africaine, sous le nom de Toyi Toyi Toys Dolls (photo de droite).

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Poupées d’artistes contemporains
En Europe

Dans la continuité du mouvement amorcé par les grandes compagnies, de nombreuses artistes européennes se lancent dans la création de poupées noires, dont les célèbres pionnières allemandes Hildegard Günzel (Jamina, photo de gauche) et Rotraut Schrott (Ricardo, photo du centre), et la pionnière suisse Sasha Morgenthaler (Cora, photo de droite).

En France, Odile Ségui (fillette africaine-américaine, photo de gauche), Chris Noël (Célestine, photo du centre) et Françoise Filaci (Vanille, photo de droite) proposent des poupées noires très réalistes.