Les poupées d’art de Munich : un jalon essentiel de l’histoire des poupées


                                                           © Theriault’s

La naissance des poupées de caractère

D’après Florence Theriault, copropriétaire de la société de vente aux enchères de poupées anciennes Theriault’s et auteure, l'idée selon laquelle les poupées de caractère sont un phénomène récent n’est pas la seule méprise dans l’histoire des poupées. L’autre idée fausse situe l’origine du mouvement allemand de réforme des poupées d’art au moment de l’exposition organisée en 1908 dans la branche munichoise de la chaîne de grands magasins Hermann Tietz par son directeur du département jouets Max Schreiber. En fait, on peut noter un intérêt spécifique pour la caractérisation dans certaines poupées françaises plusieurs décennies auparavant, par exemple la série 200 de Jumeau à la fin des années 1880. Cet intérêt se maintient après le mouvement de réforme des années 1905-1915, période que l’on pourrait décrire précisément par l’expression « du caractère comme concept ». Le mouvement trouve ses racines dans les deux décennies précédentes, durant lesquelles les sculpteurs étaient encouragés à créer des poupées ressemblant aux « enfants des rues » : boudeuses, pensives, mélancoliques, rieuses ou espiègles, elles dégagent une vraie personnalité. On assiste également à la naissance des poupées commerciales signées par des artistes, à l’instar du Kewpie de Rose O’Neill.

Les poupées Marion Kaulitz

Quoiqu’il en soit, une artiste retient l’attention à l’exposition sur les poupées d’art de 1908 : c’est la comtesse Marion Magdalena Kaulitz, originaire de Gmünd sur le lac Tegernsee en Bavière. Forte de ce premier succès, elle se joint à Hermann Tietz dans une deuxième exposition commémorant le 750e anniversaire de Munich. Son catalogue mentionne : « Marion Kaulitz : poupées sculptées par Marie Marc-Schnür, Joseph Wackerle et Paul Vogelsanger ; habillées par Marion Kaulitz, Alice Hegermann et Lillian Frobenius ». À la suite de ces deux événements, des articles élogieux sur les artistes sont publiés dans des magazines et des livres : le mouvement allemand de réforme des poupées est bien parti.


                         © Theriault’s                                       © Theriault’s
La troisième présentation de poupées d’art de Munich a lieu dans le grand magasin Hermann Tietz de Berlin pour Noël 1908, dans le cadre d’une exposition sur les poupées produites à Sonneberg. Treize poupées d’art de Munich peuvent aujourd’hui être admirées au musée de Sonneberg, aussi réalistes et charmantes qu’à l’origine, avec leurs vêtements et accessoires en parfait état de conservation.
En 1909, Marion Kaulitz dépose la marque « Poupées d’art Kaulitz de Munich ». Comme Käthe Kruse, elle utilise des cartes postales comme support publicitaire. Elle réalise l’importance des expositions pour conserver l’intérêt du public.
Son succès est remarqué et les concurrents ne tardent pas à riposter. En 1909, Franz Reinhardt, directeur de l’entreprise Kämmer & Reinhardt (K & R) dépose la marque commerciale « Charakterpuppe » (Poupées de caractère). Il organise une exposition privée dans le grand magasin Hermann Tietz de Berlin pour lancer la première tête de bébé de caractère de K & R, moule 100 (le bébé de l’Empereur) ainsi que le moule 101, habillé en fille (Marie) ou en garçon (Pierre). Ces poupées de caractère, exposées au grand public pour la première fois au Noël 1910 dans le même magasin Tietz de Berlin, en même temps que les belles poupées en tissu de Käthe Kruse, rencontrent un grand succès. Marion Kaulitz réplique en revendiquant dans une publicité de journal de 1911 la paternité des poupées de caractère, et accuse K & R de copier les visages, les vêtements et les coiffures de ses poupées. Après une période de démêlés par voie de presse durant laquelle Max Schreiber se range du côté de K & R, Marion Kaulitz intente une action en justice qu’elle perdra.
Ceci n’empêche nullement les deux parties de produire de nouveaux modèles de poupées en 1911 et 1912. Marion Kaulitz introduit 14 nouveaux modèles et dépose en 1911 la marque « Kaulitz » pour les « poupées, corps de poupées, têtes, perruques et vêtements de poupées ». La même année, elle expose à Berlin, Paris, Vienne et Francfort, où elle reçoit le prix de la poupée d’artiste la plus originale. Elle avait auparavant reçu une médaille d’or à Bruxelles en 1910 et un premier prix à Breslau en 1911. En 1912, elle devient membre de  l’Union Internationale des Arts et Sciences de Paris. Ses poupées commencent à être distribuées aux États-Unis. La princesse héritière de Roumanie visite l’atelier Kaulitz au lac Tegernsee et y fait des achats remarqués, tandis que la reine de Bulgarie commande six poupées pour le Noël de sa famille.


                           © Skinner auctioneers                                © Theriault’s

Jouets ou objets d’art ?

Marion Kaulitz ne considérait pas ses poupées comme des objets d’art ou de collection demandant des prix élevés, mais plutôt comme des jouets pour enfants. Leur prix restait donc modéré, malgré leur caractère artistique indéniable. Construits pour durer et pour être facilement remplacés, ils subissaient à la manière de Käthe Kruse un contrôle de qualité manuel par ses soins. Elle n’a jamais déposé de brevet de conception DRGM pour ses poupées, aussi n’avons nous aucune information sur sa technique de fabrication. Par ailleurs, leur  fabrication éphémère a conduit à de faibles volumes de production.
Jusqu’à présent, 16 moules de visage distincts ont été identifiés, avec une gamme de tailles comprise entre 30,5 et 63,5 cm et une conception de tête commune à différentes tailles. Des peintures faciales, perruques, cheveux peints et vêtements variés ont garanti des poupées uniques. Ceci était intentionnel, Marion Kaulitz ayant déclaré « qu’aucune poupée ne devrait ressembler à une autre ». La plupart des têtes sont à rotule, quelques une étant des têtes collerette. Elles sont généralement présentées comme étant faites en composition dure, et parfois en papier mâché, deux matériaux à ingrédients multiples, chaque fabricant ayant sa propre recette, à dureté spécifique. La composition est habituellement beaucoup plus dure et plus résistante que le papier mâché, aussi les poupées Kaulitz faites de ce matériau sont elles parvenues jusqu’à nous en bon état de conservation.
Les peintures et sculptures d’enfants datant de la Renaissance étaient souvent utilisées comme modèles pour les têtes de poupées d’art, l’influence revendiquée de Marion Kaulitz étant le sculpteur Donatello. Le collaborateur le plus assidu de Marion Kaulitz est le sculpteur Paul Vogelsanger. Aline Stickel et d’autres artistes assistent Marion Kaulitz dans la peinture des têtes. La plupart des poupées d’art de Munich ont des yeux peints et des bouches fermées ou ouvertes/fermées, certaines avec des sourcils peints. Les peintures utilisées sont de bonne qualité et la plupart des poupées ont conservé leur patine et leurs couleurs.
L’usine Cuno & Otto Dressel fabrique la majorité des corps articulés en composition de qualité élevée, les autres étant attribués aux fabricants K & R et Kestner. Les têtes à rotule se retrouvent sur les premiers, la plupart avec des poignets articulés. Les têtes collerette, plus rares, se retrouvent sur divers types de corps, en tissu ou en cuir avec des bras en composition, bois ou biscuit.
Outre Marion Kaulitz, Alice Hegermann et Lillian Frobenius, précédemment citées, Helen Stein et Hermine Baretsch sont chargées de l’habillement des poupées, typiquement en costumes provinciaux allemands et français ou en tenues de jeu pour enfants. Les habits offrent un grand luxe de détails et emploient divers tissus tels que soie, coton, velours et laine tricotée.


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On ne sait pas combien de poupées a produites Marion Kaulitz. Cependant, il existe un indice : quatre poupées vendues au musée de Sonneberg en 1912 portent les numéros de facture 2965 à 2968, peut-être le nombre de poupées vendues à cette date ? elles sont très recherchées aujourd’hui, mais cela n’a pas toujours été le cas : on raconte que certains collectionneurs et vendeurs des débuts arrachaient les têtes des poupées pour les jeter et réutiliser les corps !

1913 et après

Influence du procès contre K & R ou pas, il existe très peu de traces de Marion Kaulitz ou de ses activités dans la littérature après 1913. On trouve une mention de la fabrication de bouilloires à tête de poupée en 1915, de la production au début des années 1920 de poupées dans un atelier appartenant à Marion Kaulitz, et de poupées multiculturelles en 1923, sans détails et sans images. Une lettre d’une certaine Mme Lilli B., adressée en 1915 à Käthe Kruse, rapporte : « J’ai acheté trois poupées à la pauvre Kaulitz à Noël. La pauvre âme a tenté de se suicider tellement elle ne supportait plus de survivre jour après jour. » Que s’est-il passé entre 1913 et 1915 pour qu’elle en arrive à de telles extrémités ? en 1924, Marion Kaulitz s’installe avec son amie Aline Stickl dans la petite ville de Bayrish Gmain, dans les archives de laquelle cette dernière est enregistrée comme artiste peintre. Marion décède en 1948 à l’âge de 83 ans. Triste fin pour une artiste dont la créativité a marqué l’histoire des poupées. Elle n’aura pas connu de succès durable dans son existence. Malgré ses talents évidents, elle a disparu de la scène des poupées aussi rapidement qu’elle y est arrivée, privée de notoriété et d’aisance financière. Mais elle a laissé un merveilleux héritage que le public peut pleinement apprécier aujourd’hui.

Sources de l’article
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