L’histoire édifiante des « Frozen Charlotte »

Vous vous êtes sûrement déjà demandé d’où venait le nom de ces charmantes petites poupées anciennes rigides en porcelaine moulée représentant un bébé ou une fillette et appelées « Frozen Charlotte ». Voici leur histoire.
Charlotte était la fille d’un homme fortuné qui vivait dans une région montagneuse du Maine (États-Unis). Réputée pour sa grande beauté, ses cheveux étaient de jais et sa peau blanche comme du lys. Son père veillait à ce qu’elle ait toujours les robes les plus élégantes de la ville. La plus belle fille alentour, Charlotte était aussi la plus vaniteuse et la plus égocentrique. Elle passait chaque jour des heures devant le miroir, adorant se montrer en public pour être admirée.
Cet hiver là, Charlotte reçut une invitation à un bal du nouvel an donné dans une ville distante de près de 30 km de sa maison. Son père lui donna de l’argent afin qu’elle puisse aller en ville avec sa mère acheter une nouvelle robe pour l’occasion. Elle était en soie turquoise et luit allait à la perfection. Comme la nuit du bal approchait, la température se mit à descendre. Un vent glacial soufflait au coucher du soleil. Charlie, le cavalier de Charlotte, arriva dans son traîneau, portant une cape de laine épaisse, une écharpe et une toque en fourrure. Impatiente de partir, Charlotte courut hors de la maison, seulement vêtue de sa robe en soie. Sa mère la suivit et la supplia de se couvrir comme Charlie. Elle lui proposa même son plus beau manteau d’hiver, mais Charlotte refusa, prétextant qu’un manteau si épais n’allait pas avec sa robe en soie. Charlie la supplia à son tour de mettre le manteau, mais peine perdue, elle était aussi têtue que belle.
Ils partirent dans la venteuse nuit hivernale. Souvent, Charlie lui demandait si elle avait froid. Charlotte, grelottante, lui répondait par l’affirmative. Charlie lui proposa alors de s’envelopper dans une couverture qu’il gardait sous le siège de son traîneau. Elle rit et lui dit qu’il n’était pas question qu’elle arrive au bal en sentant comme un vieux cheval. Ils continuèrent leur chemin dans la nuit glaciale. Charlie remarqua bientôt que ses lèvres étaient presque aussi bleues que sa robe. Il arrêta le traîneau pour lui proposer son manteau : elle refusa, disant que cela allait juste froisser sa robe. En soupirant, Charlie donna une claque aux rênes et reprit sa route. Peu après, il remarqua que Charlotte était devenue étrangement silencieuse. Il la regarda et vit que sa peau était aussi pâle que la lune brillant à travers les arbres. Il la pria de se rapprocher de lui afin qu’il puisse la protéger un peu du vent en passant un bras autour de son épaule. Mais elle secoua la tête, déclarant qu’il serait inconvenant de s’asseoir si près l’un de l’autre. Puis elle sourit et affirma qu’elle commençait à se sentir réchauffée.
Charlie fouetta les rênes pour qu’ils galopent aussi vite que possible. Ils entrèrent dans la ville et il vit les lumières de l’auberge du village, devant laquelle il stoppa. Sautant du traîneau, il tendit sa main à Charlotte, et lui dit qu’ils allaient se reposer dans l’auberge et se réchauffer près du feu. Charlotte ne répondit pas et ne fit aucun mouvement. Horrifié, Charlie prit sa main dans la sienne, et découvrit qu’elle était rigide comme une statue de marbre ! Il la ramène à ses parents et se laisse mourir de chagrin.
Cette histoire est tirée d’un poème intitulé « Un cadavre va au bal », écrit en 1843 par le journaliste et humoriste originaire du Maine Seba Smith. Le poème est lui-même inspiré d’une histoire vraie relatée dans le New York Observer en 1840. Mise en paroles et en musique par William Carter, elle devient une ballade classique du folklore américain sous différents titres : « Young Charlotte » (La jeune Charlotte), « Fair Charlotte » (La belle Charlotte) ou « Frozen Charlotte » (Charlotte gelée) :

He took her hand in his – O, God !
’Twas cold and hard as stone ;
He tore the mantle from her face,
Cold stars upon it shone.
Then quickly to the glowing hall,
Her lifeless form he bore ;
Fair Charlotte’s eyes were closed in death,
Her voice was heard no more.

Il prit sa main dans la sienne – Ô Dieu !
Elle était froide et dure comme la pierre ;
Il arracha la cape qui couvrait son visage,
Des étoiles froides y brillaient.
Puis rapidement dans la salle éclairée,
Il porta son corps sans vie.
Les yeux de la belle Charlotte étaient clos dans la mort,
Plus jamais on n’entendit sa voix.

L’histoire et la chanson furent si populaires aux États-Unis que l’on vit apparaître, produites en grande série entre 1850 et 1914 principalement en Allemagne (où elles reçoivent le nom de « Nacktfrosch » ou bébé nu), les « Frozen Charlotte », poupées en porcelaine de moins de 2 cm à plus de 45 cm, moulées d’une seule pièce et représentées le plus souvent nues en position debout, les pieds joints, les bras fléchis aux coudes, les poings crispés vers l’avant (photos). Les plus grandes peuvent tenir debout seules sur leurs pieds, les petits modèles sont couchés sur le dos. Les principaux fabricants allemands étaient Conta & Böhme, Ritter & Schmidt et Schützmeister & Quendt.

Elles ont d’autres noms : « Pillar dolls » (Poupées pilier) ou « Solid chinas » (Porcelaines solides). Les plus petites sont parfois utilisées comme fèves dans les puddings de Noël, ou installées dans des maisons de poupées. Certaines versions (« Frozen bathing dolls » ou « Bathing babies ») sont constituées d’une partie avant en porcelaine émaillée et d’une partie arrière en grès céramique, et peuvent flotter dans une baignoire ; elles ont parfois de longs cheveux tombant jusqu’aux pieds. Enfin, les « Penny dolls » (Poupées centime), vendues pour un cent, étaient collectionnées par les enfants, qui les recevaient en récompense d’une bonne conduite.
Elles ont habituellement le corps blanc, les cheveux moulés et les yeux noirs. Certaines ont un bonnet moulé, d’autres très rares sont habillées. Elles portent parfois des bottes dorées, ou des chaussures et chaussettes moulées. Elles peuvent être en biscuit, blondes, teintes en rose ou peintes en noir et certaines, plus rares, assises, ou les mains croisées sur la poitrine, ou encore couvertes d’une chemise moulée. Elles sont souvent portées dans les bras par des poupées plus grandes. Les traits sont peints : les yeux peuvent être bruns, parfois de simples points sur le visage, ou très détaillés avec les cils, sourcils ou pupilles peints. Elles peuvent aussi être vendues dans leur cercueil (photo de gauche) ou serties dans toutes sortes d’objets : montres de poche, colliers, dés à coudre, coquilles de noix, roches, boîtes en verre, médaillons,… Les poupées représentant des garçons, reconnaissables à leur coupe de cheveux et parfois sexuées, sont appelées « Frozen Charlies » (photo de droite).

Plus encore que pour les autres poupées anciennes, leur état de conservation importe aux collectionneurs : un seul éclat diminue de manière significative leur valeur, à moins d’être un modèle recherché. Elles portent rarement des marques d’identification, numéro ou mention d’origine gravé sur le dos ou sous les pieds lorsque c’est le cas. Si vous trouvez une « Frozen Charlotte » habillée, examinez son corps nu, car les vêtements cachent souvent des défauts.
Un autre type de poupée appelé « Half-frozen Charlotte » a les bras attachés au corps par un fil qui traverse les épaules. Le corps est soit très mince, soit replet avec un ventre et des fesses rondes. Il existe aussi des modèles bon marché fabriqués dans les années 1920 et 1930, vendus comme décorations de gâteaux ou comme cadeaux de fêtes. La plupart en biscuit, parfois en porcelaine émaillée, ils étaient fabriqués en grande série en Allemagne, au Japon et aux États-Unis. En raison de leur bas coût, ils présentent souvent des traits de visage peints à la va vite qui ajoutent à leur charme. Certains, hauts de 5 cm, ont les bras moulés sur leur poitrine, d’où leur nom de poupées « main sur le cœur ». D’autres modèles sont en plomb ou en étain. D’autres encore, de 2 à 5 cm de haut, sont faits d’un biscuit blanchâtre à l’apparence de sucre, d’ou leur appellation de « Bébé en sucre ».

Sources de l’article

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Adieu et bonjour Robert Tonner

Une décision difficile

Depuis 28 ans, le styliste, créateur de poupées et entrepreneur Robert Tonner et sa société éponyme, la « Robert Tonner Doll Design », renommée « Tonner Doll Company » en 2000, occupent le premier rang de l’innovation et de la beauté dans le domaine des poupées de collection fabriquées en série. Cette année 2019 marque la fin d’une époque : la Tonner Doll Company n’est plus. Le soir du réveillon du nouvel an 2018, le site web de la société, la clinique de poupées, ainsi que les contacts téléphoniques et courriels ont été désactivés, jetant le voile sur trois décennies d’imagination dans un contexte d’années glorieuses pour les poupées de collection.
La décision de fermeture n’a pas été facile à prendre. Robert Tonner s’en explique : « j’ai eu la chance de démarrer Tonner Doll dans un environnement où tout le monde semblait collectionner, fabriquer, acheter et vendre des poupées. Au même moment, l’économie extrême-orientale désirait impatiemment entrer dans la danse et produire tout ce que souhaitait le consommateur occidental à un coût défiant toute concurrence. Une demande élevée et des produits de qualité peu onéreux ont élaboré le cocktail de l’âge d’or des poupées de collection et assuré le grand succès de Tonner Doll ».
En passant en revue le modèle d’entreprise qui a guidé Tonner Doll des débuts jusqu’à nos jours, il est clair qu’il n’est désormais plus viable : « je pourrais disserter à l’infini sur les changements opérés dans l’industrie de la poupée de collection, mais pour faire court ce modèle n’est plus durable. On dit souvent que la seule chose sur laquelle on peut compter c’est le changement. Je suis de tout cœur d’accord avec cette affirmation ». Après avoir été pendant presque 30 ans une locomotive de l’industrie des poupées de collection, Tonner Doll entre dans la légende. Mais cela signifie-t’il une retraite anticipée pour Robert, ou va-t’il trouver une fois de plus un nouveau moyen de rester dans la course et de refléter les tendances du moment ?

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Les poupées mannequins de Phyn & Aero

Il semble que la deuxième option l’emporte : Robert Tonner a fondé et dirige Phyn & Aero, société dont l’ordre du jour est la surveillance du paysage financier et l’adoption de nouvelles pratiques commerciales. 28 années passées dans le monde des poupées de collection ont permis à Robert de nouer de solides relations et partenariats d’affaires. « Grâce à Phyn & Aero, je vais travailler avec nos revendeurs pour créer des poupées uniques en exclusivité. Je continuerai à concevoir pour et participer à des événements tout au long de l’année, comme ceux organisés par Dollology, le club Shaker Doll, le cercle des poupées et l’UFDC, pour ne citer qu’eux ».
De fait, de nombreux projets de poupée à récit voient le jour :

  • Les poupées Ellowyne Wilde et Evangeline Ghastly se voient dotées de nouveaux corps et têtes. En édition limitée de 150 pièces seulement, la nouvelle Ellowyne en plastique dur et vinyl possède 15 points d’articulation et des cheveux saran auburn implantés. Elle porte, entre autres, une robe sans manches en dentelle rose (photo de gauche). Evangeline Ghastly, limitée à 175 pièces, porte une somptueuse robe rouge (photo du centre). La poupée Patience conserve ses dimensions et ses grand yeux articulés. Sa nouvelle version « Just have patience », éditée à 225 pièces, possède 12 points d’articulation et porte une robe printanière à fleurs (photo de droite).

  • Lancée par Robert Tonner et l’artiste en poupées Andrew Yang dans le cadre d’une toute nouvelle ligne de Phyn & Aero, Annora Monet, BJD en plastique dur et vinyl, est une personne compliquée à l’emploi du temps très chargé, à laquelle la femme moderne d’aujourd’hui peut aisément s’identifier. Elle porte plusieurs tenues : longue robe en dentelle de satin au large décolleté empire (photo de gauche) ; robe sans bretelle en taffetas noir sous un haut blanc plissé en tulle à pois, avec des bas en dentelle noire et des bottines en cuir noir, un collier de fausses perles et une ceinture en velours noir nouée à la taille (photo de droite) ;

robe en dentelle rouge plissée à trois couches, manches longues, collier en cristal rouge, ballerines assorties et grande fleur dans les cheveux en guise de chapeau (photo de gauche) ; body en stretch rose et sandales en cuir à lanières et talons (photo de droite).

  • La ligne Kadira, conçue par Andrew Yang, est disponible en deux couleurs de peau : claire (limitée à 50 pièces) et hâlée (25 pièces). Ces poupées de 32 cm en résine de qualité élevée, articulées et fortement tendues, sont disponibles soit nues vierges (photo de gauche) ou peintes, soit complètes avec perruques, vêtements et accessoires. Avec le succès grandissant des BJD, les poupées sont désormais conçues pour être manipulées, et les Kadira n’échappent pas à la règle. Elles sont aussi personnalisables, couleurs des yeux, de la perruque, et maquillage, ou vendues peintes à la main. L’ensemble « Night shade », pour prendre un exemple de tenue, peut être acheté seul ou habillant une poupée (photo de droite).

Toujours chez les Kadira, la tenue « Disguise ensemble » est vendue seule ou habillant une poupée. Complète, elle est couverte d’un trench-coat vert (photo de gauche). Enlevez-le, il révèle un ensemble jupe et blouse, ôtez la blouse, la voilà en robe sans manches (photo de droite).

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Les poupées habillées par Ryan Roche

Ryan Roche est une styliste américaine dont les modèles sont présentés dans des magazines de mode renommés tels que Vogue ou Harper’s Bazaar. Son travail est basé sur les couleurs et matières naturelles comme le cachemire. En collaboration avec Phyn & Aero, une ligne de mannequins de 41 cm à 15 points d’articulation a été lancée pour mettre à la disposition des amateurs de mode et des collectionneurs de poupées des répliques exactes de ses créations. Dans cette ligne (photos ci-dessous), deux robes longues  et un ensemble sweater-pantalon en cachemire du Népal tricotés à la main sont proposés en édition limitée de 100 exemplaires.

Les poupées Nancy Ann

Phyn & Aero est certainement plus connue comme une entreprise tournée vers les collectionneurs adultes, à travers la culture pop actuelle et les technologies du futur telles que l’impression 3 D. Mais Robert Tonner, s’il aime le progrès, reste attaché à ce qui a fait l’histoire des poupées. Ceci, avec le désir d’attirer de jeunes collectionneurs, explique le rachat en 2016 de la société « Nancy Ann Storybook Dolls », fondée en 1936 par l’actrice et styliste Nancy Ann Abbott, et créant des poupées inspirées par des personnages de comptines. Sculptées par l’artiste Dianna Effner, qui excelle à reproduire les petites bouilles rondes aux regards étonnés, elles sont habillées par la styliste Londie Phillips. Ci-dessous, de gauche à droite, deux poupées en biscuit de 15 cm : le petit chaperon rouge ; Dorothée, personnage du magicien d’Oz.

Le futur

Le premier trimestre 2019 de Phyn & Aero voit surgir plusieurs nouveautés issues de la collaboration entre Robert Tonner et Andrew Yang, et se place sous le signe du rose. Tout d’abord, une nouvelle Annora en résine en édition limitée à 50 pièces : First Blush, c’est son nom, est habillée et coiffée de rose (photo de gauche ci-dessous). Ensuite, une nouvelle petite poupée de la ligne « Nancy Ann Storybook », Glinda, également vêtue de rose (photo de droite ci-dessous).

Enfin, une poupée surprenante, dévoilée à la foire internationale du jouet de New York en 2018, la BJD en résine de 46 cm Doll Face. C’est la réincarnation de Lila, tuée, nous indique son récit tiré de la bande dessinée éponyme, par des sorcières au XVIIe siècle. Elle porte une robe baby-doll en satin noir et blanc, des chaussettes blanches montantes, une paire de chaussures babies noires et une perruque rose en fibre acrylique (photos).

Au printemps 2019, Phyn & Aero dévoilera une nouvelle Ellowyne, une de ses poupées les plus populaires, ainsi que de nouveaux personnages à récit, dont une Rayne prévue pour février et qui devrait faire beaucoup de bruit, notamment en raison de ses accessoires annoncés comme uniques. Robert Tonner prévoit de continuer à produire de nouvelles poupées en petites éditions limitées, et de développer sa collaboration avec des grands distributeurs comme FAO Schwarz. Il aime à citer un de ses auteurs préférés, Jenna Evans Welch : « Chaque nouveau départ provient de la fin d’un autre nouveau départ ».
Mais en mars 2019, Phyn & Aero cesse son activité suite à des problèmes de coûts et de délais de production. Robert Tonner a  ouvert une boutique sur le site de services d’impression 3D Shapeways, qui propose des accessoires réalisés pour sa dernière création, la poupée Rayne. Il travaille par ailleurs comme consultant pour de nombreux fabricants de poupées et conçoit également des sacs et des bijoux.

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